Virtualité de l’écriture et actualités du livre: critique d’Après le livre de François Bon

Critique de François Bon, Après le livre, Paris : Éditions du Seuil [format imprimé], Publie.net [format numérique], 2011.

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

François Bon, Après le livre, Éditions du Seuil, 2011.

Avec Après le livre, l’auteur et éditeur François Bon, bien connu dans le milieu du numérique, fait œuvre d’une réflexion intelligente et posée sur l’avenir du livre tel qu’on le connaît. Ce livre se présente comme un entrelacs de courts chapitres se livrant comme autant de réflexions momentanés, à la manière, on le devine, de l’usage que fait Bon de la littérature en ligne, de remue.net au tiers livre (il y en a eu d’autres, de ces entreprises, assez nombreuses), avec ses billets lancées dans le cyberespace. C’est donc de son expérience avec Internet dont il est d’abord question, mais pas seulement de ça. Les chapitres du livre sont tous « catégorisés » – écrire, traverses, technique, pratique, biographique, etc. – qui sont autant de perspectives sur le numérique, allant du récit personnel parfois cocasse, aux charges critiques à l’encontre d’un système de l’édition encore réfractaire à la nouveauté du numérique. Chaque fois, faut-il le dire, avec beaucoup de mesure.

Car ce livre n’est pas un pamphlet en faveur du numérique. C’est un ouvrage de réflexion sur les transformations qui ont cours aujourd’hui, de l’utilisation des tablettes et des téléphones intelligents pour la lecture à l’archivage des sites Web et aux problèmes rencontrés avec les nouvelles technologies. Le lecteur plus « classique » qui n’est pas encore habitué à l’univers du Web (et je suis encore de ceux qui auront lu le livre de Bon sur papier… mais s’essayeront à en publier une critique sur le Web…) ne sera pas complètement dépaysé, mais pourra au contraire apprendre, dans une certaine mesure, comment ça marche, et, par la même occasion, découvrira beaucoup sur ce qu’il pense connaître du « format imprimé » et ce qu’il croit être son goût personnel (sait-on vraiment ce qui constitue l’« odeur du papier »?). Car Après le livre n’est pas seulement une réflexion qui voudrait laisser croire que le livre est mort (« …vive le livre numérique!… »), mais d’abord et avant tout un constat sur l’expérience du livre du point de vue de l’histoire. Les chapitres catégorisés « historique » sont à cet égard les plus beaux et les plus fascinants pour penser l’« après » du livre.

François Bon, Après le livre, Éditions Publie.net, 2011.

Or, cet « après » du livre, ce n’est pas la contemporanéité. Notre époque ne fait pas l’expérience d’un mode d’être du livre où celui-ci serait dépassé définitivement. S’il y a une thèse historico-métaphysique défendue par François Bon, c’est celle qui voudrait affirmer que l’être du livre est de contenir en lui-même une postérité technique qui le détermine et le définit. Qu’est-ce que cela veut dire? Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, Bon ne fait ni l’hypothèse de la fin du livre imprimé ni n’en souhaite sa disparition. Il s’agit pour lui de penser comment, depuis les débuts de l’écriture (un très beau chapitre aura pour objet les tablettes d’argile de Babylone), le langage excède le cadre de son actualisation. Comme l’herbe pousse entre les moindres craquelures du pavé, l’écriture déborde l’entour de la technique dans lequel l’homme, pour un temps, l’enferme. Chaque étape de l’écrit – du Code d’Hammurabi aux lubies mercantiles de Balzac en passant par l’invention du papyrus transportable, les marges du codex ou les lettres de Madame de Sévigné aux adresses multiples (sont-elles toutes les personæ de Bon?) – ne représente qu’une finitude matérielle que l’esprit tendra à excéder. Ce sont des actualités successives qui se sont différenciés, historiquement, à partir d’une virtualité à l’œuvre dans l’histoire politique, sociale, économique et esthétique de l’humanité. Ainsi, il ne s’agit pas du tout de dire que le livre est mort et que nous sommes déjà dans l’« après », mais au contraire d’affirmer que, depuis son invention, et on me permettra la métaphore facile, le livre est un bourgeon qui renferme en lui-même la feuille sur laquelle l’avenir s’écrira et prendra forme. Après le livre de François Bon ne raconte pas le présent d’un « après » du livre, mais l’ancienne histoire des postérités scripturales toujours renouvelées.

Pour la suite du compte-rendu : « L’affaire #Hemingway et la technologie judiciaire ».

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