À la défense de l’idéal d’autonomie

Par Éric Martin | Collège Édouard-Montpetit

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Statue de Wilhelm von Humboldt à la Humboldt-Universität zu Berlin.

Historiquement, et plus spécifiquement depuis l’époque des Lumières, l’Université s’est définie en vertu d’un idéal d’autonomie à l’égard de toute forme de puissance extérieure qui voudrait la subordonner à ses objectifs. C’est depuis toujours à cette idée fondatrice de l’institution que s’en prend le pouvoir, avec aujourd’hui comme objectif d’enfermer le travail de l’esprit dans l’abstraction comptable et économiste à laquelle le capitalisme réduit le monde. Quand l’Université est appelée à se subordonner à des objectifs de rendement à court terme, ce n’est pas seulement elle qui perd son indépendance ; c’est toute la société qui se voit déniée la capacité de se donner sa propre loi, et assujettie à l’hétéronomie de la contrainte à la croissance infinie de l’argent. L’enfermement.

Comme le rappelle le philosophe Plinio Prado dans Le principe d’Université, la Magna Carta des universités européennes défend ce principe fondamental d’autonomie de l’Université, « qui de façon critique, produit et transmet la culture à travers la recherche et l’enseignement ». La transmission de cette culture humaine, rappelle la Charte, est « ce dont dépend dans une large mesure l’avenir de l’humanité ».

Dès 1810, Wilhelm von Humboldt, dans un manuscrit inachevé intitulé Sur l’organisation interne et externe des établissements scientifiques supérieurs à Berlin, rappelle que l’acte d’apprendre n’est pas individuel, mais commun, et condamne les gouvernements qui minent l’indépendance et l’autonomie universitaire en exigeant des institutions qu’elles se mêlent de la vie pratique, technique ou scientifique : « Sitôt qu’on cesse de rechercher vraiment la science, ou qu’on s’imagine qu’il n’est nul besoin de la tirer des profondeurs de l’esprit, mais qu’elle peut prendre la forme d’une accumulation purement extensive, tout est irrémédiablement perdu et pour toujours; [...] or l’État ne s’intéresse pas plus que l’humanité au savoir et au discours mais bien au caractère et à l’action. »

Ni les gens ni l’État ne voient d’utilité immédiate à la réflexion sur le long terme, dit Humboldt, ce qui les mènent à se « fourvoyer ». L’État demande ainsi aux universités des choses « qui se rapport[ent] immédiatement à lui ». Or il devrait plutôt « nourrir la conviction que [les universités] satisfont aussi ses propres objectifs quand elles atteignent leur but, et ce d’un point de vue bien supérieur. ».

Le parallèle est aisé à faire avec ce qui se déroule aujourd’hui. L’État capitaliste, pourrait-on dire, tout obsédé par la croissance du capital qu’il est, en vient à ne plus voir d’utilité pour les universités que leur influence immédiate possible sur les retombées économiques : et voici l’Université embarquée dans le Plan Nord. Ce faisant, il abandonne la recherche fondamentale, et tue ainsi paradoxalement les conditions d’une véritable innovation à long-terme ; à preuve, la qualité des brevets n’a cessé de décliner depuis deux décennies, si bien qu’on appelle aujourd’hui révolution le moindre changement de couleur du savon à vaisselle.

Voici donc l’Université contrainte par le capitalisme de cesser de réfléchir pour plutôt « démissionner devant l’évidence brutale de la réalité » (Prado). Nous voici retirée la possibilité de penser une vie meilleure, comme s’il ne restait plus qu’à surfer sur la vague et à gérer ce qui est dans sa brutalité. Voilà le véritable sens du pragmatisme comptable étendu à la pensée : le déni de l’autonomie, enfourcher l’immédiat. Mais admettons que cela pose un petit problème quand ce qu’on chevauche est la barbarie de Capital, qui dévore partout la nature, la vie et les cultures.

À l’exercice public et libre de la pensée, Capital oppose le secret industriel et l’enrôlement de la recherche dans la guerre économique. Hannah Arendt disait qu’il n’y a rien de plus important que de « penser ce que nous faisons » si l’on veut éviter le Mal. Voici maintenant que la pensée est plutôt inféodée à ce que nous faisons, qu’il n’est plus question d’en discuter, puisque la norme est donnée d’avance par l’automouvement de valorisation de Capital.

Or, pour paraphraser Prado, l’avenir a grand besoin de la critique pour s’inventer une utopie par-delà l’asphyxie vers laquelle s’élance fatalement Capital. L’avenir a bien besoin de l’enseignement, de la recherche fondamentale, non-utilitaire, des humanités, de l’art, de l’esthétique et d’une science qui retrouve le sens de son appartenance sensible et expressive au monde.  C’est la seule manière d’éviter que le « savoir » ne soit plus que l’écho tautologique de l’autoréférentialité du mouvement de l’économie totalitaire.

Il nous faut pour cela résister, ici et maintenant, contre les réformes qui visent à détruire le peu d’autonomie universitaire qu’il reste, et à transformer le Bien commun humain qu’est le savoir en marchandise. Mais on voit bien, toujours suivant Prado, que nous n’avons pas le choix de nous atteler au même moment à la réinvention de l’Université et du monde à venir par-delà l’empire du capitalisme. Il s’agit, je le dis depuis le début, d’un combat pour l’autonomie. Non seulement celle de l’Université, mais celle des gens et celle des peuples pour se réapproprier leur liberté, mais aussi cette culture qui leur appartient intimement.

Cela nous amène à un combat qui dépasse bien sûr largement la cause étudiante. Un combat international pour émanciper la connaissance de la logique instrumentale à laquelle la soumet Capital, et plus fondamentalement, pour la liberté peuples de disposer d’eux-mêmes. Réaliser la transmission critique de la culture, réconcilier l’autonomie avec l’appartenance, voilà qui n’est pas une mince tâche. Mais c’est, il me semble, ce « nouvel humanisme » qui peut nous rassembler, et nous permettre de libérer notre humanité particulière aussi bien que commune de la logique de mortification du vivant propre au capitalisme.

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