"N’incitez pas au terrorisme civil!" Petite perle twittosphérique

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Dans un échange avec l’écrivain Jean Barbe qui débattait de son côté avec le chroniqueur de droite bien connu Éric Duhaime – dont le nom sur Twitter est @EnDroiteLigne –, on a pu lire sur sur le fil du gazouillement cet étrange réplique, provenant d’un compte nommé @LaDroiteLigne (que j’ai longtemps pensé être une parodie d’Éric Duhaime, comme le pseudonyme catalano-joualisant de @EnDretteLigne) :

Étonnant! On connaissait déjà le « terrorisme socialement acceptable » de l’ATSA – qui se voulait et se veut toujours, on l’aura deviné, une formulation humoristique –, nous apprenons désormais l’existence du « terrorisme civil »! Que signifie donc cet oxymore? Ou plutôt : quel était l’intention de l’« auteur » (entre guillemets, car on sait toute la difficulté conceptuelle associée à ce terme…) en le formulant? D’où vient l’idée de mettre en relation – de manière assez singulière – les mots « terrorisme » et « civil ». L’auteur faisait sans doute référence à l’expression bien connu de Henri David Thoreau, « désobéissance civile » (ce que proposait peut-être Jean Barbe, on le verra plus loin), lecture philosophique collégiale bien connue et peut-être seule et unique référence intellectuelle commune de la gauche libertaire et de la droite libertarienne (fait intéressant…). Dans la tête de La droite ligne, « terrorisme » agissait sans doute comme une hyperbole pour une nouvelle formule. Ici, le « terrorisme civil », ça voulait dire « c’est de la désobéissance, mais en pire ».

L’effet ne fonctionnera pas, on s’en doute bien. Dans « désobéissance civile », civil vient mettre l’accent sur le caractère pacifique de l’action (par exemple refuser de payer ses impôts si ceux-ci sont utilisés pour un usage militaire, c’était le cas de Thoreau qui a refusé de payer ses impôts pour protester contre la guerre des États-Unis contre le Mexique, 1846-1848). Remplacer désobéissance par terrorisme ne sert à rien, il s’agit d’une répétition de la même signification, c’est civil qu’il aurait fallu soit faire disparaître, soit remplacer par un autre terme (par ailleurs le « socialement acceptable » de l’ATSA joue sur le même plan sémantique et avec la même figure de style que la « désobéissance civile » de Thoreau).

À moins que l’auteur eût une toute autre intention? À cet égard, il faut regarder du côté du champ sémantique de civil, qui vient du civis latin, du « citoyen », translation, si je puis dire, de la polis grec. Le « civil », c’est le civilisé, celui qui est primairement soumis aux lois de la cité (civitas) et qui y participe grâce à la politique (à savoir aux débats qui ont lieu à l’agora). Il ne s’oppose pas au militaire (comme aujourd’hui – l’organisation de la guerre était politique dans l’Antiquité), mais à ce qui se formule, de manière langagière, à partir d’une extériorité. Il s’oppose donc à l’incivilité, à l’impolitesse, et au-delà, au barbare (barbaros), au sauvage, à l’« étranger » et l’« étrangeté » : l’incompréhensible, l’insignifiant, l’intraduisible, en bref, le sans-parole ou l’aphone (l’animal). Ce sans-parole, c’est celui qui ne participe pas à la chose politique, ou comme le disait Périclès dans son Oraison funèbre, rapportée par Thucydide (La Guerre du Péloponnèse, livre 2, chapitre 40, section 2) : μόνοι γὰρ τόν τε μηδὲν τῶνδε μετέχοντα οὐκ ἀπράγμονα, ἀλλ’ ἀχρεῖον νομίζομεν : celui qui ne prend pas part aux discussions collectives, celui qui ne participe pas à l’action citoyenne de la parole politique, celui-là n’est pas un oisif, c’est un inutile. Ce petit détour dans les profondeurs du concept de « parole politique » nous renseigne peut-être mieux sur l’intention du gazouilleur , que l’on pourrait traduire ainsi : « N’incitez pas à une action qui aurait pour conséquence un refus de la chose politique, qui n’appartiendrait pas à l’ordre du politique, qui refuserait d’agir en faveur de la cité. »

Or, il est tout à fait possible de penser que c’était exactement ce que proposait Jean Barbe au départ. Le premier tweet de toute cette affaire était un hyperlien qui renvoyait à un article de Radio-Canada intitulé « Un juge ordonne la fin du piquetage à la Faculté d’anthropologie de l’Université Laval » et qui relatait le jugement concernant la demande d’injonction d’un étudiant pour faire lever les piquets de grève des étudiants de l’Université Laval afin que cet étudiant puisse accéder à un cours nommé « Anthropologie des conflits et de la violence » (rarement aura-t-on vu une telle ironie…). Or, ce que nous dit cette histoire et, peut-on le supposer, l’intention première de Jean Barbe, c’est que le « juridique » peut très bien être compris (et plus souvent qu’autrement, doit être compris…) comme un refus du politique, comme une manière d’aller à l’encontre de la nature adversoriale du politique. (L’étudiant en question l’a peut-être appris dans son cours?) Voilà que le sens du gazouillis devient plus clair, et le voile de la confusion est levé : La droite ligne ne voulait pas défendre Éric Duhaime contre Jean Barbe, mais au contraire il montrait en quelque sorte son accord avec l’opinion de Jean Barbe! Les deux propositions avaient un seul et unique sens : agissez politiquement, préférez toujours le conflit à la facilité consensuel du juridique!

En fait, il n’est pas exagérer de le dire, La droite ligne venait remettre à l’ordre Éric Duhaime avec sa fausse opposition (une incitation à la violence ou un outrage au tribunal, les deux s’annulent du point de vue politique, puisque c’est le discours juridique qui fait violence à l’action politique en refusant l’amphibetesis de la scène démocratique, la rivalité des prétentions politiques). Contre une diversion juridique, il faut réactiver en parole (mais la parole est action) le politique dans le discours sur la hausse des droits de scolarité.

Paradoxalement – ou peut-être pas –, c’est Twitter qui aura servi à brider le discours juridique à l’intérieur du politique, ce qui peut avoir comme conséquence, avec un peu d’effort, de le régénérer, et ce, contre le langage juridique mortifère. Twitter est politique, et les discours qui y ont lieu, parce que dialogiques et antagonistes, rétablissent le rôle politique de la parole et nous indiquent que, non, ça ne s’arrêtera pas là.

Pour un résumé et une contextualisation de cette petite affaire Twitter, voir le Storify.

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3 Commentaires

Classé dans René Lemieux

3 réponses à “"N’incitez pas au terrorisme civil!" Petite perle twittosphérique

  1. JF

    En effet, tu sembles t’être bien amusé. Je ne peux pour ma part ergoter bien longtemps sur la signification de "terrorisme civil", concept qui ne me paraît guère dépasser le seuil du contre-sens. Cela dit, j’ai quelques doutes au sujet de l’opposition présumée entre juridique et politique. Notre système juridique n’est pas moins "adversorial" (pour reprendre ton "barbarisme") que l’idée que tu présentes de la politique. La différence tient probablement au fait que le jugement interrompt le débat là où, sur l’agora, rien de tel n’autorise à la clôture de la palabre. Du reste, puisque le mouvement étudiant se réclame d’un soi-disant "droit à l’éducation", si celui-ci devait bien exister, il devrait lui aussi prêter tôt ou tard à un traitement judiciaire. Non?

    • René Z.

      Cher Jean, tu noteras que je n’emploie à aucun moment l’expression « système juridique », mais « discours juridique » ou « langage juridique », et que le politique, à la toute fin, je le retrouve dans Twitter! C’est donc dire que « politique » et « juridique » sont les caractères d’un discours donné, et non pas des institutions. (Pour aller plus loin, il faudrait se questionner si les politiques, c’est-à-dire les élites dominantes de l’appareil d’État, participent d’un discours politique, ce que je ne crois pas.)

      Tu as raison de dire que les droits peuvent (et devront sans doute) être traités par le système judiciaire – ce qui n’est pas contraire à ce que je dis –, mais c’est la lutte politique qui les fait advenir à être reconnus par un « État universel et homogène », si tu me permets l’expression. Or, ce n’est pas là le lieu de mon analyse.

      Pour le barbarisme, on passera. Je t’ai déjà vu écrire « phynance ». Quand même.

      • JF

        Hé! Phynance, c’est un classique! La "pompe à phynances", le "cheval à phynances", ce sont des concepts ubuesques. Merci Jarry!
        Réponse tardive, je viens tout juste de noter la tienne. Je ne suis plus sûr de comprendre le débat.

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