La fabrique de l’étudiant-e endetté-e*

Par Éric Martin | Collège Édouard-Montpetit

Après 52 jours de grève, le gouvernement Charest annonce qu’il donnera davantage de prêts aux étudiant-e-s et qu’il instaurera un mécanisme de remboursement proportionnel au revenu (RPR). Cette apparente concession n’en est pas une. Dans les fait, la généralisation des prêts et le RPR sont des mesures qui sont complémentaires de la hausse des frais de scolarité, et qui viennent en fait la consolider. Ces transformations participent d’une nouvelle forme de gouvernementalité, le contrôle social par l’endettement, et de l’institution de quasi-marchés en éducation.

Nous avons déjà montré ailleurs que la gratuité scolaire est techniquement et économiquement réalisable, et que les gouvernements pourraient, s’ils le souhaitaient, abolir les frais de scolarité. Rappelons également que le prétendu « sous-financement » est une construction rhétorique qui vise à légitimer l’augmentation de la contribution étudiante et à changer la nature du financement universitaire. Bref, aucune fatalité n’oblige le gouvernement à augmenter les frais.

Pourtant, le gouvernement préfère maintenir la hausse des frais de scolarité et offrir du crédit et des prêts aux étudiants, de même qu’un mécanisme de RPR.  Ce scénario n’est pas nouveau : c’est le même qui s’est joué en Australie et en Angleterre : 1) On réduit les subventions publiques à l’éducation et on augmente les droits de scolarité à des montants records ; 2) comme les étudiants ne peuvent pas payer les nouveaux montants faramineux,  on met en place un système de prêts et un RPR, et on endette tout le monde. Une fois le mécanisme installé, les gouvernements ont profité de l’existence du dispositif pour augmenter une, deux, trois fois encore les frais de scolarité, si bien que les frais en Angleterre atteignent 15 000$ par an, et l’endettement étudiant explose à 84 000$ en moyenne (prévue). Le RPR a ainsi servi à privatiser une bonne part du financement universitaire en le transformant en dette personnelle.

Les étudiants doivent faire leur « juste part », nous dit-on du côté du gouvernement. Les universités sont mal gérées, répondent les étudiants. Il y a du gaspillage et de la corruption chez l’élite, disent-ils. Tout cela est fort intéressant, mais laisse de côté le contexte historique dans lequel se déroule le débat. Dans les dernières années, les sociétés occidentales ont opéré, selon Maurizio Lazzarato, un « transfert de richesse massif vers les plus riches et les entreprises ». Elles ont connu des crises financières, qu’on a fait payer à la population. Et la chose n’est pas près de s’arrêter : maintenant, les gouvernements veulent « réduire les salaires au niveau minimum, couper les services sociaux pour mettre l’État-providence au service des nouveaux « assistés » (les entreprises et les riches) et tout privatiser ».

C’est alors qu’apparaît la nouvelle figure de « l’homme endetté » : l’État social se décharge sur l’individu, qui doit alors s’endetter, et qui devient responsable de lui-même, ou coupable de ses échecs, c’est selon. Le voici triplement dépossédé : il n’a aucun pouvoir politique sur sa vie, on lui arrache les acquis sociaux et les richesses collectives obtenues dans les luttes passées, et surtout, on le dépossède de son avenir. En effet, il n’a plus la liberté de choisir ce qu’il entend faire : le temps lui a été volé, et, esclave de sa dette, il a un futur tracé d’avance : travailler pour rembourser. On le voit bien : la dette est un outil de gouvernement et de contrôle social.

Dans le cas des étudiants, quand on monte les frais de scolarité et qu’on les endette lourdement, on institue les conditions d’un quasi-marché dans le secteur de l’éducation. Les étudiants n’ont plus le rapport qu’ils auraient avec un service public, mais développement au contraire des attitudes calculatrices et clientélistes. « Dans quel programme dois-je aller étudier pour rentabiliser mon investissement et pour être sûr de rembourser la dette due aux frais de scolarité ? ». Cela conduit tout naturellement les étudiants à privilégier les domaines « rentables » et à délaisser les filières moins prisées par les entreprises et les marchés.

On comprend bien, alors, que bien qu’elle puisse être évitée techniquement, on préfère maintenir la hausse et installer un système d’emprunts. La « fabrique de l’étudiant » endetté s’inscrit en droite ligne du projet néolibéral de privatisation du financement et des finalités des universités. La dette est un outil formidable de contrôle social. La condition étudiante dans le néolibéralisme, au même titre que la condition de tous les travailleurs et travailleuses, devient l’asservissement par l’endettement. Ainsi, les concessions apparentes du gouvernement n’en sont pas : donner des prêts n’est pas une mesure d’aide, mais un cadeau empoisonné qui s’inscrit au cœur du projet néolibéral. On ne met plus des boulets aux pieds des prisonniers ; on envoie des états de compte.

___________

Note :

* Je m’inspire bien évidemment ici du titre et de l’ouvrage, du sociologue et philosophe français Maurizio Lazzarato, La fabrique de l’homme endetté. Essai sur la condition néolibérale, Paris, Éditions Amsterdam, 2011.

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