"Six mille et deux nuits sous un ciel d’Orient" de Christine Palmiéri – critique

Critique de Christine Palmiéri, Six mille et deux nuits sous un ciel d’Orient, Montréal : Éditions L’Hexagone, 2011.

Par Denyse Therrien | Université du Québec à Montréal

Les femmes poètes de la diaspora méditerranéenne transportent en elle des lieux qu’en exil leur mémoire investit d’une dimension sacrée, qui n’est pas d’office reliée au divin. Leur poésie « chantante » (J. C. Pinson) les garde du désespoir du deuil de leur pays d’origine. Elles tentent d’« habiter la parole de la parole et [de] conserver la promesse du poème » (Amina Saïd, Au présent du monde). Dans Six mille et deux nuits de Christine Palmiéri, qui est née au Maroc et vit au Québec, se dessinent des tracés de lumière dans un rituel qui sourd de l’écriture et se joue entre les mots.

Ce récit poétique nous installe dans la vie matérielle quotidienne dont elle élève les gestes renouvelés au rang du sacré. Artiste en arts visuels et poétesse, Palmiéri dessine ses poèmes, traite les mots comme des couleurs et des formes. L’espace et le temps occupent déjà la page par la disposition spatiale des mots, et dire sa poésie exige des pauses, des moments d’attente pour rentrer dans les cérémonies auxquelles elle convie le lecteur ou l’auditeur. Sa plume rend des sons, des cris, des pleurs, dessine les lieux par petites touches : « nuit fendue/ l’orient plie/ sous l’aile du muezzin   coup d’octave/ la parole voûte/ les âmes   qui/ paumes chaudes/ baisent la terre  couchée avec les morts ».

Plus loin « l’heure du thé se déverse » quand « les cuivres pincent l’ouïe ». Plus loin encore, on saigne l’agneau. Le tableau est saisissant « […] rideau de chair/ la mémoire/ pluie de sang/ coule sur la terrasse ».

La poésie de Christine Palmiéri insuffle un caractère sacré aux petits gestes quotidiens, à des moments et à des mouvements de vie pourtant mille fois repris, mais investis, du fait de l’éloignement exilique et de la mémoire, d’une aura. L’enfance se redéploie, scrutée à la loupe, ramenant les lieux, les gens et les gestes. L’inconscience, ici, est oubli de soi comme être extérieur. Elle conduit à une conscience supérieure; le don efface toute différence, relie ce que les conventions sociales de classe délient. La condition exilique transforme la maison en un temple où le don prédomine sur la prière. Aux yeux de l’enfant, les servantes dans leur sarouel revêtent l’allure de prêtresses à leur arrivée à la maison : « Tamou sur la rue était une vraie cathédrale… »

Dans Six mille et deux nuits sous un ciel d’Orient, l’auteure brosse une fresque de sa vie au Maroc, de l’enfance à l’entrée dans la vie adulte. Les vivants et les morts s’y croisent. Palmiéri, vivant loin de son pays d’origine, se désespère de voir son « royaume   rétréci par les affres de la réalité », les constructions modernes qui obstruent l’univers autrefois offert aux gens sur la terrasse. Mais la mémoire lui restitue « une fenêtre   un carrelage   toute une vie », écrit-elle. Un carrelage autrefois détesté parce que froid, aujourd’hui élevé au statut d’œuvre d’art « car    voyez-vous   ses arabesques folles   courent dans mes veines   nouent ma gorge   où le bougainvillier refleurit »Le sol, qui chez les autres poètes est terre et racines, est chez Palmiéri faïence. Cela donne aux mots, à la poésie, une autre résonance.

Six mille et une nuits ne s’en tient pas qu’aux bons souvenirs de la poétesse. Celle-ci relate, à travers les dires de ses proches, des pages de l’histoire en des tableaux miniatures saisissants. Palmiéri arrive à nous faire vivre l’éveil de sa conscience politique et sociale sans jamais départir le texte du juste montant de lyrisme pour ne pas tomber ailleurs. Mais elle revient aussi à des images plus douces, avec une sensualité à fleur de peau :

C’est vrai j’oubliais Zorha
qui attend Mina
baluchon sur la tête elles m’entraînent
je glisse dans leur sillon
entre les fronces du taffetas des sarouelles…
elles se parent des voiles de l’orient couleur de pêche et de citron
ciseler de dentelles et de passementeries fines…

Palmiéri visite tous les lieux, ceux qu’elle a franchis et ceux des gens qui l’accompagnent et se rappellent. La réalité des uns et des autres, la sienne propre, qu’est-ce donc? L’auteure ne tente pas de les démêler : « Nous ne saurions dire quelles images appartenaient au réel quelles autres à l’imaginaire tant d’autres à la mémoire. […] Il n’y a pas de lieux d’appartenance au réel tout est aspiré et rangé au fond d’une boîte noire que garde la mémoire. »

Chez Palmiéri la force d’évocation du lieu, de la vie quotidienne construit un temple, appelle le recueillement, l’offrande. On sent chez elle le besoin de se relier à quelque chose de plus grand que soi, en l’épousant au plus près comme elle le fait de la langue selon des tonalités affectives qui lui sont particulières et qui révèlent une façon bien distincte d’être-au-monde, au confluent de plusieurs cultures.

Cette critique a aussi été publiée en exclusivité Web dans Le Mouton noir.

Un inédit du récit poétique de Christine Palmiéri est disponible sur ce blog.

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