Pourquoi Beaudet fait de l’humour et Ygreck n’en fait pas: deux cas de caricature

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Ce matin, Ygreck publie la caricature suivante :

Plusieurs ont comparé cette caricature à celle de Beaudet, publié la semaine dernière, qui, pour certains, allaient aussi trop loin dans le lien entre l’actualité du jour (tant pour la politique provinciale que la politique fédérale) et les images que l’on a retenues du terrorisme islamique :

Dans les deux cas, certes, il y a une constellation de signes apparentés à l’événement du 11 septembre 2001 (la destruction des tours jumelles du World Trade Center) : le portrait d’Oussama ben Laden, le leader d’Al-Qaïda, et les avions sur le point de percuter la tour. Les deux caricaturistes sont-ils allés trop loin? Je poserai le problème différemment, pas du tout en ce qui a trait au « bon goût » de la caricature (qui m’importe peu), mais à la charge humoristique qui s’en dégage. Car la caricature, c’est d’abord de l’humour, pas tellement au sens où cela doit faire rire (comme si « faire rire » pouvait être normativement prescrit), mais au sens où la caricature déplace nos repères et offre, au même titre qu’un éditorial, un angle d’approche nouveau pour comprendre l’actualité. (Je continue à penser que la caricature apposée à un éditorial ne vient pas l’illustrer, ou encore amuser le lecteur du journal, comme dans un moment de répit ou de pause pendant sa lecture, mais offre un discours aussi important que celui de l’éditorialiste.)

Il y a toute une série d’images mentales et de mots qui peuvent être associés, avec un peu d’effort, aux événements du 11 septembre. Par exemple, chez Beaudet, il y a les avions – lesquels? – les F-35 qui font l’objet actuellement d’une polémique au niveau fédéral. L’image de l’avion est associée aux attentats du 11 septembre grâce à leur approche sur une tour – laquelle? – celle de Radio-Canada, un des symboles les plus reconnaissables de la société d’État, à tout le moins à Montréal. Où est l’humour? Définissons-le le plus simplement en disant que l’humour est ressenti lorsque deux séries divergentes de signification se télescopent l’une dans l’autre : contrairement à l’éditorial par exemple – qui vise à rejoindre deux séries signifiantes par l’ordre du discours (faire des liens… rappeler des faits antérieurs supposés oubliés chez le lecteur, etc.) –, l’humour de la caricature fait correspondre deux séries de sens pour faire éclater la signification première d’une des deux séries (habituellement celle ayant trait à la situation actuelle).

Chez Beaudet, donc, une deuxième série (attentats tragiques du 11 septembre) est associée à une première, celle des choix budgétaires du gouvernement du Canada, actuellement dirigé par le Parti conservateur du Canada, et, de ce fait, lui donne un sens nouveau : alors que les conservateurs procèdent à des dépenses éhontées au niveau du matériel militaire (les F-35), il coupe (s’attaque, ici, littéralement) à Radio-Canada, et métonymiquement à la culture en général. L’effet humoristique vient du fait, d’abord, que l’expression « attaquer » est pris au pied de la lettre, mais plus encore, que l’association entre le Parti conservateur (représenté par le logo du parti) et l’organisation terroriste Al-Qaïda est plutôt inusité et exceptionnel. Ce déplacement – qu’il soit de mauvais goût ou pas, ce n’est pas mon affaire – crée une nouvelle signification : à la fois, le Parti conservateur agit comme une organisation terroriste (par ailleurs, à l’encontre de leur propre gouvernement…), à la fois, sont-ils près de frapper un mur avec leurs F-35…

Qu’en est-il de la caricature de Ygreck? Où se trouvent les deux séries divergentes qu’on ferait se rencontrer dans une intention humoristique? Le portrait de Ben Laden pastiché est proche de celui que le FBI utilisait dans sa liste de « The Most Wanted » : Ygreck veut-il montrer qu’il est exagéré d’associer Gabriel Nadeau-Dubois à un dangereux terroriste, que Line Beauchamp exagère en fait lorsqu’elle le traite de radical, etc.? Bien sûr que non. Visuellement, il aurait fallu faire une mise en scène appropriée à la manière d’une affiche du FBI. Ygreck veut simplement signifier que Nadeau-Dubois est un ennemi à une cause particulière (à une cause qu’il soutient?) au même titre que Ben Laden peut représenter une figure d’ennemi universel dans l’imaginaire populaire (Ygreck introduisant un nouvel argumentum ad benladenum au même titre qu’un argumentum ad hitlerum : dénoncer un adversaire en l’assimilant à une figure historique honni). Il n’y a aucune mise en perspective qui pourrait amener un tant soit peu d’humour. Non, Ygreck n’est pas drôle, aucun humour n’est discernable dans ses caricatures. En fait, il est un peu à l’image de ces caricaturistes que l’on retrouve dans le Vieux-Québec, pour quelques dollars, ils vont vous dessiner avec une grosse face bien comique avec un objet fétiche de votre choix. Par ailleurs, il faut voir les représentations de la grève étudiante par Ygreck : les manifestants étaient auparavant représentés comme des enfants-rois/bébé-gâtés, ce sont désormais de sales barbus. Tant qu’à être de mauvais goût.

On peut, je pense, reconnaître une performance véritablement humoristique à ceci : l’inversion est impossible. C’est-à-dire, chacun des éléments sont sans valeur relativement au tout duquel ils sont comme « relevés », ou mieux « pervertis ». Plus simplement, on ne pourra pas faire dire le contraire à la caricature de Beaudet, elle forme un tout indissociable, en enlevant un de ses éléments, il n’y plus rien. Ygreck, c’est tout le contraire, il faut aller voir les parodies ironique que les étudiants de l’Université de Montréal et de l’UQAM ont su créer, avouons-le, très simplement : on n’a qu’à changer la couleur des pancartes des manifestants des caricatures de Ygreck du rouge au vert, et on obtient exactement l’inverse du discours originel. Si un argument peut si facilement être renversé, c’est qu’il est un mauvais argument – de même pour la caricature. En d’autres mots : une véritable caricature fait corps avec ses éléments, elle ne s’inverse pas, tout comme pour un argument. On pourra maintenant, si on le désire se faire une image mentale de la face de Ygreck avec une barbe – ça restera une mauvaise caricature… comme Ygreck sait en faire.

Mise à jour – 6 février 2013

Aux dires de Ygreck, mise en cause dans ce texte, la caricature de Gabriel Nadeau-Dubois décrite ci-dessus n’a jamais été publiée dans le Journal de Québec, seulement sur son site web personnel.

Une réponse de René Lemieux à ses critiques a été publié sur notre site web le 6 février 2013.

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21 Commentaires

Classé dans René Lemieux

21 réponses à “Pourquoi Beaudet fait de l’humour et Ygreck n’en fait pas: deux cas de caricature

  1. My god! Mais quel texte! Je suis vraiment impressionnée! Il me faudra le relire 3 fois pour saisir tous tes propos!

    Isabelle

    • Gabriel

      Ma chère Isabelle, peut-être te faudra-t-il plus de trois lectures pour saisir ce qu’il en est vraiment, car ce texte n’est que le dernier exemple de masturbation intellectuelle d’un montréalais parmi tant d’autres. Un homme qui dénonce une réalité à laquelle il n’est pas exposé en louangeant le travail d’une personne qui utilise sa voix pour faire passer un message politique bien plus que de faire de l’humour.

      Ygrek est un caricaturiste puisqu’il utilise son art pour exposer différentes visions du monde alors que Beaudet l’utilise pour faire passer son opinion. Beaudet n’aurais pas fait cette caricature s’il ne s’était pas sentit attaqué par la réalité qu’elle expose alors qu’Ygrek caricaturera sans distinctions des concepts de tous les horizons.

      Ygrek peut nous servir un Gabriel Nadeau-Dubois en Ossama Ben Laden autant qu’en petit Che, il l’a fait d’ailleurs! Beaudet serait-t-il faire la même chose avec Harper? Définitivement pas!

      Donc mon conseil, c’est de chercher à comprendre, non pas ce que le texte dit, bien que cela puisse vous prendre trois lecture, mais d’aller chercher ce qu’il implique, de penser aux motivations de l’auteur, à ce que son sub-conscient cherchait à faire passer comme concept au-delà de son propos au travers de son écriture et de faire le même exercice avec les personnes et les oeuvres discutés au sein du texte avant d’écrire que vous êtes impressionnés seulement parce que l’auteur utilise des figures de la langue de Molière que vous ne savez déchiffrer au premier coup d’oeil.

      Gabriel

      • Gabriel

        Il est intéressant de mentionner que Beaudet a du ajouter le logo des conservateurs et l’appellation F35 sur l’avion pour faire passer son message. Probablement par un manque de confiance en son art et en son public qu’il jugeait trop inculte pour saisir l’essence de l’image qui est censée parler d’elle même

      • Sébastien

        en tout cas, Gabriel, moi tu ne m’impressionnes pas!

  2. JF

    Texte de grandes finesse et acuité. Et cet « argumentum ad benladenum », c’est bien trouvé.

  3. Jean-François Lauzé

    Je trouve la preuve un peu faible par rapport à la sévérité du jugement.

    Deux images et voilà : il est pas drôle. Même le meilleur des humoriste peut faire une blague moins drôle que les autres de temps en temps? Sont-ils mauvais à vie instantanément? Est-ce que la perfection perpétuelle est obligatoire pour passer le test?

    Trouvez la faille et faites vous du capital politique – augmentez votre lectorat qui saura sans doute être impressionné par « votre » définition de ce que « doit » être une caricature.

    Mais, bravo pour la qualité de votre français ; la démagogie a rarement un goût si raffiné.

  4. Stephanie

    Pas fort WORD Trade Center… Il vous manquerait pas un L par hasard M. Lemieux…. Si vous n’avez juste ça à critiquer les gens, vous pouvez aller vous coucher.

  5. dave armstrong

    Très mauvais article. Ygreck me fait rire et il est très intelligent dans ses dessins. Chacun ses goûts. Pas obligé de descendre un artiste parce qu’il ne te rejoint pas. Et désolé de ne pas avoir écrit un text d’un doctorat en littérature…. J aime rester simple er concis.

  6. Myriam

    Je préfère Ygreck , il est plus drôle même s’il manque un peu plus de tact et qu’il sait excusé et dit que sa caricature était de mauvais goût par après :P. Bref, les caricatures d’Ygreck me font plus marré que celle de Beaudet et même quand il rie de truc que j’aime bien, car elles sont réellement marrante! Et puis les caricatures de base sont faite pour rires de l’actualité -_-! Ce n’est pas parce qu’il y a toute une idée de création qui fait que c’est plus drole qu’une autre -_-! C’est surtout si le punch est bien ou pas comment il est amené. Et quand a moi les deux sujet choisis bah sont pas révélateur… Prenez réellement 2 bonnes caricature faites par les deux artistes déjà… Bref, votre analyse est plein de beaux mots bien sûr, mais elle est biaisé!

  7.  » et métonymiquement à la culture en général.  »

    bien sûr. Hors de l’État, point de salut.

    Pour le reste : l’ampleur est différente, mais GND et OBL on ceci en commun: ils utilisent la violence pour arriver à leurs fins

    et inverser la caricature de Beaudet serait très facile : SRC est un repère socialiste à s’en faire questionner l’ombusdman

  8. Danny Lampron

    Il est un peu triste de constater que vous faites des liens tirés par les cheveux pour un et pas pour l’autre. Un texte d’un homme qui tente de se faire passer pour impartial alors qu’il ne l’est pas. Ce n’est pas parce que vous n’êtes pas en accord avec les message véhiculé par Ygreck que vous devez par tout les moyen de le discréditer. Comme beaucoup trop de pseudo journaliste Radio Canadien votre jupon dépasse un peu trop pour que votre critique aie l’air neutre.

  9. Dave

    TIens tiens, ce qu’on écrit de négatif ne reste pas…. on filtre les commentaires?

  10. Au-delà le propos de l’auteur, si je retiens une chose des commentaires exprimés plus haut c’est ceci : dès que quelqu’un s’élève au-dessus de la mêlée par la qualité de sa langue écrite on s’empresse d’occulter le propos pour railler sa culture. Au fond, c’est un peu ça le Québec, nous n’aimons pas beaucoup ceux qui nous remettent volontairement ou pas notre propre turpitude au visage…

  11. Les caricatures d’Ygreck sont belles, artistiquement parlant. Et ceux qui ne regardent les images qu’au premier degré vont presque toujours aimer Ygreck puisqu’aucun effort intellectuel n’est nécessaire pour comprendre le message du caricaturiste. Humour facile, sans subtilité, sans finesse (outre dans le trait de crayon).

    L’article ci-dessus est peut-être un peu trop complexe pour une majorité de lecteurs, mais touche la cible dans le propos. Si on prend la peine de bien lire, sans se presser, ce qui est bien difficile à faire pour 90 % de la population qui préfère être gavée, on peut trouver une analyse intéressante qui devrait être assimilée par tous les caricaturistes en devenir.

    Bref, bravo! Même si, c’est vrai, le texte est un tout petit peu aride.

  12. Pierrick

    Il me semblais que le but des caricatures était de faire réagir, rire,, sourire ou même choquer. Et étrangement, cela doit être parce que je suis stupide plutôt que d’être un intellectelo-gauchiste pro carré rouge si on ce fit à ce texte, mais dans environ 80% du temps, les caricatures de Beaudet me laisse tout simplement indifférent comparativement où Ygreck me faire rire et réagir peu importe de qu’elle façon à environ 90%.

    • Kwijibo

      Le problème avec la gauche, c’est qu’ils sont convaincu d’êtres les seuls détenteurs de la vérité

      un peu comme une secte quoi! une bande d’illuminé!

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