Étudiant blessé gravement: la responsabilité collective et l’orgueil du souverain

Par Frédéric Mercure-Jolette | Cégep Saint-Laurent

Je me sens un peu responsable. Nous le sommes tous probablement un peu. Quand j’ai entendu, il y déjà environ un mois, Maxence exposer du mieux qu’il le pouvait les idées du consensus de Washington et la critique de Michel Foucault du néolibéralisme lors d’une action organisée par certains de ses profs contre la hausse, je me suis dit que la conférence sur Foucault que j’avais donnée avec mon collègue dans le cadre du cégep pop la semaine précédente n’avait pas été complètement vaine, que ma parole et mes gestes avaient des incidences. Je me suis revu en 2005 lors de la grève. Je me suis rappelé avoir occupé en 2006 une réunion du CA de l’Université Laval visant à discuter d’un projet d’épicerie-école et d’avoir essayé, en 2007, par divers moyens, de saboter l’inauguration du pavillon Desmarais à l’Université d’Ottawa. En pensant à ces moments grisants de lutte étudiante que j’ai vécus, je me suis dit qu’ils devaient avoir bien du plaisir les étudiants en grève.

Mais là, je suis triste. Triste d’avoir remis sur de jeunes personnes des responsabilités qui sont celles de tous. Nous nous disons insatisfaits, dégoûtés, indignés, en colère et nous nous exaltons de la mobilisation étudiante. Nous discutons d’outrage au tribunal, de résister au gouvernement, de faire face à la force souveraine et encourageons la lutte étudiante. Celle-ci tire toute une série de mouvements derrière elle et s’en nourrit. Mais ce pauvre Maxence qui, avec son manifeste poético-révolutionnaire lu en ouverture du cégep populaire, m’avait fait bien rire – rire de bonheur qu’une telle disposition d’esprit puisse exister, rire parce que je me suis trouvé vieux et rassis à côté de cette sensibilité juvénile – a pris sur lui un enthousiasme qui le dépassait largement et s’est mérité une balle de caoutchouc en pleine gueule. Pauvre petit être qui nous faisait réfléchir et sourire.

Tu m’excuseras Maxence, je l’espère, de t’avoir implicitement encouragé à défier la loi et l’ordre. Ce matin, tout cela apparaît beaucoup moins rigolo.

Si je suis tout à l’envers et me sens un peu responsable de la tournure des événements, on ne peut en dire autant des gouvernants et des forces de l’ordre. La défense du travail des policiers doit-elle nécessairement se faire de manière aussi orgueilleuse et complaisante? Est-ce une nécessité immanente à l’exercice de la souveraineté? Il semble que les forces de l’ordre carburent à l’orgueil. Jeudi dernier, en faisant la vaisselle, j’ai syntonisé un peu de radio parlée et suis tombé sur une entrevue avec un représentant du Service de police de la ville de Montréal. Celui-ci s’est fait questionner à propos du moral des troupes et, à plusieurs reprises, il a évoqué l’orgueil de celles-ci : « vous savez nos policiers sont orgueilleux et veulent garder le contrôle de leur ville », disait-il. L’orgueil s’oppose à l’humilité.

Or, il me semble que, ce matin, un peu d’humilité de la part de la police nous ferait du bien à tous. Continuer à faire jouer l’orgueil et dire que le travail de la Sûreté du Québec a été « professionnel et rigoureux » manifeste une condescendance irrespectueuse qui ne peut qu’attiser la conflictualité. Laisser entendre que les manifestants blessés sont des criminels, cela est tout simplement de mauvaise foi. La Sûreté du Québec a été prise de court et il y a eu des dommages collatéraux. Certains policiers ont certainement eu la trouille et, pendant un instant, se sont sentis dépassés par les événements. La police a probablement fait quelques erreurs, notamment en ce qui a trait à l’intervention auprès des manifestants blessés; est-ce vraiment si dangereux pour le souverain que de faire cet aveu? Pourquoi cet orgueil et cette confiance en soi exagérée quand certains en sont à se réunir au chevet d’un blessé grave? Ne sommes-nous pas tous un peu responsables de la violence? Je ne peux m’empêcher de penser que oui. Sale condition humaine.

En vain, je souhaite que la force souveraine s’avoue faillible et partiellement responsable des débordements et de la violence. Que le Premier ministre et ses ministres avouent qu’ils n’ont pas que bien agi. Je me dis que cela serait faire preuve de bonne foi et ainsi faire un pas vers une solidarité plus grande et plus vive.

Une lettre d’excuse du Premier ministre et de la Sûreté du Québec, peut-être que ça pourrait décrocher un sourire à celui qui a eu le crâne fracturé et qui, selon ce que l’on raconte, vivra le reste de sa vie avec un œil en moins, qui sait? Devant cette souffrance résultant d’affrontements entre concitoyens, difficile de ne pas en appeler à un acte de contrition de la part de tous; de tous ou de personne, mais cessons de remettre la faute exclusivement sur certains…

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3 Commentaires

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

3 réponses à “Étudiant blessé gravement: la responsabilité collective et l’orgueil du souverain

  1. Merci Frédéric
    Comme tu peux t’en douter, je sais trop bien ce que tu ressens.

  2. Marico Renaud

    Merci pour cet article, dur tellement il colle à la triste réalité. Je le fais circuler partout où je le peux. Ne regrettez pas d’avoir stimulé et entretenu la flamme, d’avoir stimulé la connaissance chez Maxence et les autres. Nous vivons une époque qui ne suscite en général aucune forme d’idéalisme, de désir de faire mieux et plus pour le bien commun, d’aller de l’avant avec enthousiasme bien au-delà de cette société de consommation. Parce qu’il y a Maxence et tous ces jeunes qui n’hésitent pas à protester, à sacrifier le confort dont ils pourraient se contenter pour aller vers un meilleur avenir, nous nous devons tous de nous lever avec eux, de faire front commun contre les idées passéistes d’un gouvernement sans crédibilité. J’ai 68 ans, ils m’ont fait retrouver ma voix et ma voie. Je les aime et les en remercie. Tous unis!

  3. Marie-Chantal Leclair

    Merci beaucoup pour cet article que tous devrait lire et en premier lieu le ministre Dutil. J’ai ressenti un profond malaise à lire ses propos et en vous lisant ça m’a permis de mettre des mots sur ce malaise. Je suis très choquée d’entendre des propos tels : « Les citoyens qui se croient victimes d’actions des policiers ont des recours et peuvent porter plainte au Comité de déontologie policière.
    Est-ce que le Comité de déontologie policière recolle les yeux, les oreilles déchirées etc. ? Quel recours y-a-t-il dans ces cas-là ?

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