Archives Mensuelles: juin 2012

Rousseau interactif

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Jean-Jacques Rousseau redeviendrait-il pertinent pour penser le politique? Le philosophe genevois du XVIIIe siècle devient en tout cas la base intellectuelle d’un "essai interactif", Rouge au carré (ou Rouge2), conçu par l’École de la Montagne rouge, le projet multidisciplinaire Capitaine Soldat et l’agence Commun, en collaboration avec le magazine Urbania, et disponible sur le site Web de l’Office national du film du Canada, en lien évidemment à la grève étudiante que vit le Québec.

Le projet interactif se présente comme une plateforme où sont lus vingt-deux très courtes citations de Rousseau (vingt provenant du Contrat social, et deux autres de la Lettre à D’Alembert sur les spectacles et des Considérations sur le gouvernement de Pologne). La forme en aphorismes, imposée au texte de Rousseau, permet au "lecteur" de voyager dans le texte sans itinéraire pré-établi, quelque chose comme une lecture labyrinthique non-linéaire. L’aspect interactif des images, d’un très beau graphisme – noir et rouge -, permet quant à lui, pour chacune des citations, un temps de pause, un temps de réflexion qu’une lecture plus assidue des textes n’auraient peut-être pas permis.

La lecture change de forme, sans nécessairement en perdre au niveau de la qualité. Il s’agit en tout cas d’un très bel exercice esthétique sur la philosophie politique comme matière première.

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Les protestataires d’Occupy London sont les vrais disciples de Jésus, même s’ils méprisent la religion

Traduction d’un article par Terry Eagleton, par René Lemieux, Montréal

Pour le moment du moins, la fabrique de la cathédrale Saint-Paul à Londres semble avoir reculé. Dans un renversement légèrement comique, son doyen a démissionné alors que les protestataires pourraient être en mesure de rester sur place jusqu’en 2012. Le personnel de la cathédrale pourra tout de même se consoler du fait que les manifestants campent pacifiquement sur le parvis de l’édifice sacré, alors que leur maître se serait beaucoup moins bien comporté. Au lieu d’occuper l’endroit avec une pancarte devant le temple de Jérusalem, il aurait plutôt investi violemment les lieux.

Le grabuge que Jésus a produit dans ce lieu des plus sacrés, chassant les marchands et renversant leur tables, fut probablement suffisant pour lui donner une condamnation à la peine capitale. Frapper le temple, c’était frapper le cœur du judaïsme. Ce vagabond sorti de nul part a mis au défi l’autorité même des grands prêtres. Même ses camarades n’ont probablement vu dans ce défi incroyable rien de moins qu’un sacrilège.

On ne nous dit pas si les policiers anti-émeute de l’époque (les gardiens du temple) l’ont traîné hors des lieux, mais ils se seraient sûrement sentis justifié de le faire. Certains membres de la caste dirigeante juive auraient cherché une excuse pour faire taire cet agitateur populiste. Dans l’ambiance survoltée du temps pascal, ils ont craint qu’il pût déclencher une insurrection qui aurait eu pour effet de faire intervenir la puissance impériale de Rome sur le territoire juif. Si les prêtres étaient vraiment à la recherche d’une excuse pour se débarrasser de lui, Jésus semble leur avoir celle qui recherchait sur un plateau d’argent. Peu après ce drame politique, il était mort. Non seulement mort, mais crucifié, qui, pour les Romains, était un châtiment réservé aux infractions politiques. Cloué et montré en spectacle à la vu de tous, vous deveniez un avertissement pour les prochains qui voudraient se rebeller.

Qu’avait Jésus contre les marchands du temple? Il ne pouvait s’agir pour lui d’être opposé aux transactions commerciales. En fait, il semble qu’il ait eu lui-même, dans son entourage, un homme d’argent, Judas Iscariote – même s’il n’est pas le genre d’homme à donner une bonne réputation au métier de comptable. Il ne pouvait pas non plus penser que la religion avait le moindrement rapport avec de telles mondanités. « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, » (Mt 22:21) n’est pas une déclaration voulant que la politique soit une chose, et la religion une autre. Tout juif familier avec les Écritures sait que la justice, la compassion, l’accueil de l’étranger et la protection des pauvres contre la violence du riche, appartiennent au domaine religieux.

C’est le système dans lequel faisaient partie les marchands du temple qui a poussé Jésus à une telle rage. Ces marchands se trouvaient au temple parce que les fidèles s’y rendaient pour offrir des sacrifices, et pour ce faire, devaient amener avec eux un agneau ou quelques colombes. Cela voulait aussi dire qu’il leur fallait faire un long voyage pour voir très souvent leurs offrandes rejetées à l’arrivée par les prêtres du temple, parce que jugées trop impures ou imparfaites. C’était donc plus sûr de s’acheter un animal sur place, et pour cela, vous pouviez avoir besoin de changer la monnaie de votre localité d’origine en devise métropolitaine.

Il y avait néanmoins une opinion répandue selon laquelle ces actes devenaient des parodies d’un véritable sacrifice. Ce que vous offriez n’était pas de vous – ou du moins, l’avait été que pour un bref moment. Vous aviez besoin de donner à Dieu quelque chose qui était une partie de vous même, pas quelque chose de l’ordre du prêt-à-donner. Jésus était sans doute d’accord avec cette opinion, tout comme les pharisiens avec qui Jésus avait beaucoup en commun, malgré ce que les chrétiens peuvent en penser. Il croyait qu’un don devait être d’une certaine manière l’expression intime du donneur, et que le système du temple avait brisé ce lien vital. Le rite dans son ensemble était devenu automatisé et dépersonnalisé.

En cela, Jésus ne fait qu’un avec un autre prophète juif plus tardif, Karl Marx, dont le concept d’aliénation implique une rupture similaire entre le produit et le producteur. Avec le capitalisme, Marx pensait que les hommes et les femmes cessaient de se reconnaître dans leurs œuvres, fabriqués de leurs propres mains. Jésus n’était pas anticapitaliste, pas plus que Dante était darwinien. Mais il était prêt à risquer sa vie pour défendre ce qu’il voyait comme une forme authentique du don contre un système qui l’appauvrissait. En tant que tel, il aurait probablement compris ce contre quoi protestent ceux qui grelotent sur le parvis de Saint-Paul. Ils ont certainement réussi à faire tomber dans une panique impie la caste dirigeante d’un lieu si pieux, exactement comme Jésus l’a fait. De ce point de vue, ils sont ses disciples, même si beaucoup d’entre eux peuvent, à bon droit, mépriser la religion.

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L’indifférence est une violence qui frappe plus fort qu’un coup de matraque

Par Isabelle Côté | 11 juin 2012

Suis-je en colère? Oui, sans aucun doute. En fait, j’ai du mal à identifier les émotions et sentiments qui assaillent mon être. C’est un mélange explosif de colère, de déception, de découragement, d’impuissance, de honte, d’inimité, de crainte, de désespoir… Quoi d’autres? J’en ai du mal à trouver les mots.

Avec cette grève étudiante, nous avons assistés à la plus grande mobilisation citoyenne de l’histoire du Québec. Une mobilisation regorgeant d’imagination, de joie, de fierté et d’espoir. Notre jeunesse a su mettre à contribution son intelligence et son imagination de façon à toucher et à sensibiliser une grande partie des Québécois(es). Si bien que 200 000 citoyen(nes) solidaires sont sorti(e)s dans la rue le 22 mars 2012, 300 000 encore le 22 avril, près de 400 000 le 22 mai. Quelle beauté! Mais le gouvernement a fait la sourde oreille et continue à ce jour à faire la sourde oreille (on passera sur les mises en scène de négociations perdues d’avance).

Cela fait aujourd’hui 49 jours que des manifestations nocturnes ont lieu. Des manifestations essentiellement pacifiques. Je suis en mesure de l’affirmer, car j’ai participé au moins au trois quart de celles-ci. Pacifiques, dans la mesure où le SPVM ne s’en mêle pas trop à vrai dire. Quand ils ont commencé à réprimer de façon violente ce mouvement, ils ont contribué à radicaliser un mouvement à la base très pacifique.

Or, cette violence est décriée par des médias complices, non pas des étudiants ou du mouvement, mais de la police politique, c’est-à-dire à la solde de Jean Charest et des intérêts qu’il défend, qui courent dans nos rues depuis plusieurs semaines. Nous ne voyons aucune image dans les médias de masse de la brutalité policière et des arrestations arbitraires qui se produisent quotidiennement, qui sèment la colère ainsi que la révolte qui à leur tour mènent à des émeutes. Mais des images de cette colère et de cette révolte qui se traduisent par des gestes violents émanant d’une minorité, ils nous les tournent en boucle en s’assurant de bien rentrer dans la tête des gens l’idée que le mouvement est violent, extrême, anarchiste, communiste, voire même terroriste.

Je suis de celle qui se fait courir après et qui tente du mieux qu’elle peut d’échapper aux matraques, au poivre et aux gaz, soir après soir. Ceux qui me connaissent savent très bien que je suis pacifique, non-violente et loin d’être une terroriste. Je ne suis qu’une professeure, une mère, une femme, une citoyenne, de plus en plus indignée, qui se soucie de justice sociale, d’équité, de respect des droits et de la démocratie et de l’environnement… Bref qui se soucie de léguer un meilleur avenir à nos enfants. Et en tant que citoyenne, je tente de me faire entendre dans la rue, de la même façon que nos ancêtres ont fait pour gagner nos acquis sociaux. Pourtant, on me coure après sans discrimination. Je dois vous l’avouer, je suis traumatisée. Je n’ai pas d’autres mots pour qualifier ce que je vis depuis des semaines que ceux de terrorisme d’État. Ma vie ne sera plus jamais la même. On parle d’essoufflement du mouvement. Je crois plutôt que certains sont terrorisés et n’osent plus revenir. Et croyez-moi que je les comprends tout-à-fait.

Mais le comble de l’indécence s’est produit cette fin de semaine coïncidant avec les festivités du Grand-Prix. Des gens vêtus de leur plus beaux habits ont voulu profiter de ces festivités. Je ne leur en veux pas du tout et je les comprends. Il m’arrive aussi de sortir de temps en temps et de prendre du bon temps. Mais comment comprendre que certaines de ces personnes ont pu prendre plaisir et se divertir, attablées à leur terrasse, de voir des manifestants se faire violenter par l’anti-émeute présente en nombre disproportionné? Comment comprendre que certaines personnes circulaient à travers toute cette violence comme si rien n’avait lieu, comme si tout était «normal»? N’ont-ils point de capacité d’indignation?

En fait, je le comprends d’une certaine façon et le mets sur le compte de l’individualisme exacerbé qui ronge notre société. Sur l’individualisme dans lequel règne le chacun pour soi, le Me Myself and I, le Je Me Moi. Mais au delà de la théorie, mon coeur à bien du mal à comprendre que l’on puisse à ce point être individualiste. Évidemment, je sais bien que seule ma tête peut comprendre, mais elle ne peut empêcher mon coeur de saigner.

Déjà en 1840, Alexis de Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique, mettait en garde contre les dangers du despotisme dans les sociétés démocratiques: «Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie». Voilà! C’est ce à quoi j’ai assisté médusée cette fin de semaine. L’indifférence est une violence qui frappe plus fort qu’un coup de matraque.

Que l’on soit pour ou contre la grève, pour ou contre la hausse des droits de scolarité, rien ne justifie une telle répression. J’ai honte de certains de mes concitoyens complices par leur silence. Encore heureuse que le reste du monde nous admire.

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Coup de théâtre à Victoriaville

Par Isabelle Côté | 5 mai 2012

Prologue

Quelle désolation que le spectacle d’hier soir [4 mai] à Victoriaville. Je vous imagine assis bien confortablement dans votre salon, au chaud et au sec, plongeant une main dans votre pop corn, et regardant avec effroi et indignation ces images qu’on vous passe en boucle. Hier soir, à Victoriaville, une intifada. Une intifada stratégiquement planifiée.

Acte I – scène 1

Des milliers de citoyen(ne)s réunis sous un air festif dans le stationnement du Wal-Mart de Victoriaville, à quelques mètres de L’hôtel le Victorin où avait lieu le Congrès du PLQ. Ces citoyen(ne)s étaient bien déterminé(e)s à perturber cette réunion regroupant les militants du PLQ. Solidaires, en chantant, ils ont marché d’un pas ferme et résolu vers le lieu de rencontre.

Sur les lieux, des clôtures non solidifiées, plantées stratégiquement là, en attente d’être renversées de façon à fournir une justification pour une intervention bien musclée des forces de l’ordre, de cet Ordre si vénéré. Le résultat ne se fit pas trop attendre. De fait, au bout de plus ou moins 20 minutes, les multiples bombes lacrymogènes pleuvaient littéralement sur la foule constituée d’étudiant(e)s, de citoyen(ne)s tout azimut et de tous âges… De tous âge, oui, car parmi la foule, des vieillards, des enfants et au moins un bébé que j’ai aperçu. Honte à ces forces de l’ordre!

Acte I- scène 2

La foule est indignée et en colère. Avec raison d’ailleurs. Des personnes âgées, mais d’autres plus jeunes aussi, sont grandement incommodées par ces gaz. Heureusement, des gens plus aguerris, majoritairement des membres du black bloc, circulent parmi les gens, leur viennent en aide et les soulagent avec leur mélange de maalox et d’eau qui fait des miracles contre les brûlures aux yeux causées par ces gaz. La foule se disperse, puis revient là où le vent pousse les gaz dans la direction opposée. Entretemps, une dame a reçu une balle de caoutchouc en pleine gueule. Sur une civière, les dents dans les mains, elle fut transportée à l’hôpital en ambulance.

Acte II- scène 1

Une bonne partie de la foule, de plus en plus en colère, finit par se retrouver sur le terrain adjacent de l’hôtel où se tenait le Congrès.  La mise en scène avait été soigneusement mise en place pour une véritable intifada. En effet, le terrain adjacent à l’hôtel en question était nul autre qu’un champs de roches! Un champs de roches! Pffff… Comment ne pas être porté à penser que tout cela n’était pas un hasard? Il nous faut supposer qu’en décidant de tenir son Congrès à cet endroit, le PLQ avait certainement dû faire évaluer l’emplacement, le site, les terrains environnants, etc., par son équipe de sécurité. Nul besoin d’être un expert en stratégie pour le comprendre. Or, ce qui devait arriver arriva donc: les roches se sont mises à pleuvoir sur les agents de l’anti-émeute munis de leur armure. J’observais la scène et me suis dit que ça n’allait pas tarder qu’une formation d’agents de l’anti-émeute allait certainement arriver par l’arrière et ainsi forcer les gens à retourner vers la rue. Mais non! Ils sont restés là pendant plus d’une heure à se faire lancer des roches. Sans blagues! Il urge de remplacer le responsable tactique et stratégique responsable de la sécurité pour cette journée.

Acte II- scène 2

Tout-à-coup, ce policier qui sort de nulle part, seul et sans armure, il se retrouve parmi la foule et se jette sur un manifestant. Mais à quoi donc a-t-il pensé? Peut-être avait-il inhumé trop de ces gaz? Quoiqu’il en soit, c’est à ce moment que plusieurs dizaines de manifestants se sont rués pour venir en aide à ce manifestant et s’en sont pris à ce policier. Un camion de la SQ est arrivé à sa rescousse, roulant à toute vitesse parmi la foule. Scène surréaliste.

Épilogue

Enfin, au terme de tout cela, c’est Jean Charest qui en sort grand gagnant. La manipulation médiatique a certainement bien fait son oeuvre et les méchants étudiants anarchistes et terroristes ont su être dépeints comme extrêmement violents. Alors que Jean Charest, le bon père de famille parvenant avec une main de fer à calmer ces enfants rebelles, va passer pour le héros. Le héros, le grand sauveur qui aura réussi à mettre un terme au chaos, à résoudre ce conflit à la suite de négociations qui tombaient, comme par hasard, juste à point. Bravo M. Charest pour cette extraordinaire mise en scène et cette habile récupération médiatique et politique de l’événement. Bravo! Bravo! Bravo!

Réveillez-vous! Osez la liberté!

Voilà 250 ans, David Hume [...] était intrigué par la «facilité avec laquelle les plus nombreux sont gouvernés par quelques-uns, la soumission implicite avec laquelle les hommes abandonnent» leur destin à leurs maîtres. Cela lui paraissait surprenant, car «la force est toujours du côté des gouvernés». Si le peuple s’en rendait compte, il se soulèverait et renverserait ceux qui le dirigent. Il en concluait que l’art du gouvernement est fondé sur le contrôle de l’opinion, principe qui «s’étend aux gouvernements les plus despotiques et les plus militarisés, comme aux plus libres et aux plus populaires» [...] Il serait plus exact de dire que plus un gouvernement est «libre et populaire», plus il lui devient nécessaire de s’appuyer sur le contrôle de l’opinion pour veiller à ce qu’on se soumette à lui [...]. Le peuple est un «grand animal» qu’il faut dompter, disait Alexander Hamilton — Noam Chomsky, Le profit avant l’homme, 2004.

N.B.: Ce texte ne reflète que ma vision personnelle des événements.

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Appel aux acteurs du milieu des arts – lettre à Christine Saint-Pierre

Nous avons (malheureusement) reçu cet appel trop tard, déjà quelque 2600 personnes ont signé la lettre, Le Devoir du mercredi 13 juin a publié les noms. Nous tenons toutefois à le partager.

Ceci est un appel à tous les acteurs du milieu culturel afin de dire haut et fort et d’une seule voix que la rhétorique de la peur dont use le gouvernement pour justifier de l’usage de la force est dangereux, indigne d’une société démocratique et extrêmement violent. Face aux propos de la ministre de la Culture, qui estimait que le carré rouge est le symbole de la violence et de l’intimidation, nous nous devons de combattre le mépris affiché et persistant de nos représentants politiques vis-à-vis notre intelligence.

Nous attendons des milliers de signatures.

Le délai est court parce que le temps presse.

SVP, envoyez votre nom à lettrealaministre@gmail.com avant mercredi [13 juin 2012].

Nous compilerons les signatures et enverrons la lettre par courriel à la ministre, à l’opposition, à QS ainsi qu’aux principaux quotidiens, hebdomadaires et véhicules d’information pertinents.

Madame Christine Saint-Pierre,
Ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine
225, Grande Allée Est
Québec (Québec)  G1R 5G5

Madame la ministre,

C’est avec grand désarroi que nous avons pris connaissance des propos que vous avez prononcés ce vendredi 8 juin, propos selon lesquels « nous, on sait ce que ça veut dire le carré rouge, ça veut dire l’intimidation, la violence, ça veut dire aussi le fait qu’on empêche des gens d’aller étudier » (dans Le Nouvelliste et Le Devoir). Nous nous trouvons aujourd’hui dans l’obligation de vous demander de présenter des excuses publiques pour ces propos démagogiques qui tentent de discréditer la légitimité du port du carré rouge et de réduire malhonnêtement le sens qui lui est attaché, méprisant du coup le choix réfléchi et affirmé de très nombreux membres de la communauté artistique québécoise.

Que la ligne de parti vous oblige à une certaine réserve, nous le comprenons, mais que vous prêtiez si facilement votre ministère comme tribune à ce type de propagande alors qu’il est chargé d’administrer et de représenter les intérêts du milieu culturel québécois, nous indigne profondément: vous n’êtes pas sans savoir que la grande majorité des acteurs de ce milieu arborent fièrement le carré rouge. Tout comme le Premier ministre se doit d’être le représentant des intérêts de tout un peuple (chose qui, malheureusement, est actuellement mise en doute au Québec), une ministre de la Culture ne peut se permettre de mépriser les artistes et les travailleu(rs)ses culturel(le)s qui fondent les raisons d’être de son ministère.

Si votre objectif, en stigmatisant la violence associée au mouvement étudiant, est de vous faire du capital politique, nous tenons à vous rappeler que ce genre de stratagème éveille ce qu’il y a de plus boueux dans les consciences, et que de ne pas le savoir est indigne d’une ministre de la Culture. Or ce ne sont pas les voix qui manquent pour relever le sens et le niveau du débat que de toute évidence vous travaillez à abaisser: ces voix constituent le terrain fertile de la culture et viennent précisément de ce pan de la société qui oppose une culture humaniste à cette culture d’entreprise qui violente la libre pensée. Si le seul argument que vous décidez d’opposer à ce schisme idéologique profond est le recours à la peur pour justifier la nécessité du maintien de l’ordre, nous tenons à vous rappeler que ce flirt est extrêmement dangereux, et que dresser les vieux épouvantails de la peur au service de l’ordre rappelle de très mauvais souvenirs d’une histoire pas si lointaine.

Il est plus que temps que vous et les membres de votre parti preniez les responsabilités qui vous incombent en tant que représentants politiques quand vous usez de tels moyens de propagande pour diviser l’opinion publique, en stigmatisant le port du carré rouge comme un geste soutenant la violence. Vous aimez « oublier » que ce mot qui vous vient si fréquemment aux lèvres n’est pas incarné par les centaines de milliers de personnes, étudiants et citoyens qui marchent chaque soir dans nos rues, mais par un corps policier qui multiplie honteusement les gestes de brutalité envers des manifestants pacifiques. Vous aimez « oublier », aussi, que cette violence est celle de vos mots menteurs et méprisants, de votre inaction et de votre irrespect envers une part grandissante de notre population. Ce glissement sémantique témoigne de votre condescendance vis-à-vis de notre intelligence et du peu de respect que vous avez pour les raisons profondes et réfléchies d’arborer ce bout de tissu rouge. Une ministre de la Culture doit savoir faire preuve de discernement et ne pas rater l’occasion d’élever le débat au-dessus de la mêlée. Ce ne fut malheureusement pas le cas ce vendredi 8 juin et nous exigeons des excuses pour ce faux pas qui tente de nous plonger dans une rhétorique de la peur et dénigre par le fait même l’intelligence du milieu culturel et de ses représentants, qu’ils portent ou non le carré rouge. Nous ne pouvons consentir à cet abaissement du débat sur la place publique et cautionner par notre silence vos propos irrespectueux.

En espérant que vos mensonges cesseront rapidement de leurrer notre population, nous signons tous, acteurs et actrices du milieu culturel québécois.

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Rapport de circulation immédiat, 2

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

Montréal, dimanche le 10 juin 2012. — « Le dimanche du Grand prix »

Départ : 13:35, Rosemont
Arrivée : 15:35, Rosemont

Objectifs :

  1. Aller y voir une fois de plus.
  2. Aller se faire voir, mais pas trop.

Depuis hier, j’ai lu cet article (qui doit circuler) dans Le Devoir sur l’attention policière accrue portée aux personnes portant un « carré rouge », et sur la « détention préventive et temporaire » de plusieurs.

Dans l’esprit d’une invitation militante à « aller en même temps au Grand Prix », j’entreprends tout de même, et pour une seconde fois, de :

  1. Mettre à l’épreuve la fluidité de la circulation contrôlée dans les transports en commun autour du lieu de « l’événement »; y relever lesdits contrôles; expérimenter les effets de la présence circulante.
  2. Intégrer un flux dirigé sans partager la direction; manifester ce non partage en y faisant autre chose—ici, lire et noter—, dont un titre cherchant à faire problème.

Attirail :

  1. De la guerre (Carl von Clausewitz [éd. abrégée et présentée par Gérard Chaliand; nouvelle trad. par Laurent Murawiec], Éditions Périn, Paris, 2006)
  2. Matériel de notation, dont un petit appareil photographique
  3. Titre de circulation/droit de passage
  4. À noter : aucun « carré rouge » épinglé, soit comme d’ordinaire; je porte toutefois un stylo rouge à la boutonnière (poche de chemise)

Feuille de route :

13:40 Autobus. Place assise. Faible fréquentation.

« Se cramponner à un Absolu, éluder les difficultés d’un trait de plume et s’obstiner en toute rigueur logique à toujours aller vers les extrêmes en y jetant chaque fois toutes ses forces, c’est n’édicter avec son trait de plume qu’une lettre morte, qui ne dit rien au monde réel. » (Clausewitz, p. 42)

J’ai noté depuis ce matin comment les bruits d’avion et ceux s’apparentant à des « explosions » sont remarquables ces jours-ci. Les chocs causés par le freinage de l’autobus sont surprenants selon une modalité similaire.

13:51 Station Joliette. Une voiture du SPVM à l’extérieur.

« Dès que les deux adversaires ne sont plus de purs concepts, mais des États et des gouvernement doués d’individualité, la guerre cesse d’être une idéalité, et devient plutôt le déroulement d’une action qui se développe sous l’effet de ses propres lois. C’est alors la réalité telle qu’elle se présente qui doit livrer les données permettant d’évaluer l’inconnu à venir. » (Clausewitz, p. 45)

13:56 Deux policiers sur le quai (moins que hier).

14:00 Direction Angrignon. Assez populeux. Place debout.

« 16. L’attaque et la défense sont de nature différente et de forces inégales, elles ne sont donc pas des pôles opposés. » (Clausewitz, p. 50)

14:06 Station Berri-UQAM. Aucun policier rencontré sur le quai, ni à l’étage au-dessus. Une dizaine d’agents du SPVM et une dizaine de la STM à l’étage de la rondelle.

14:10 Extérieur de la Grande Bibliothèque. Deux agents (SPVM). Un léger stress me travaille, connaissant ma destination.

14:15 Retour à l’intérieur. Comme hier, plus on approche du quai en direction de Longueuil, plus la présence policière est importante. Les gens avec des sacs se font demander de les ouvrir. Je dénombre une vingtaine d’agents (SPVM) sur le dernier palier avant le quai. Le stylo rouge semble attiré le regard de ceux et celles qui me croisent, mais après une « inspection » très rapide, le regard se détourne.

14:18 Direction Longueuil. Place assise. Deux agents par wagon.

« On est toujours plus enclin à surestimer la force de l’adversaire et à sous-estimer la sienne; la nature humaine est ainsi faite. Une appréciation imparfaite de la situation, avouons-le, contribue sérieusement à enrayer l’action militaire et à en modérer le principe. » (Clausewitz, p. 52)

« 20. Dès lors, il ne manque plus que le hasard pour faire de la guerre un jeu, et c’est ce qui se produit le plus fréquemment. » (Clausewitz, p. 53)

14:22 Débarquement insulaire. Très forte présence policière. Sortie autorisée différente que celle d’hier (autre côté). Présence impressionnante à l’extérieur, soit partout où peut se porter le regard, ou presque.

14:25 Je remarque, sous un arbre, un groupe de cinq jeunes dans la vingtaine avec deux policiers qui semblent remplir un rapport, l’un deux assis de côté sur un quatre-roues. Le son des formules 1 vibre à un rythme singulier, invariant par variations. Promenade.

14:40 Clausewitz à la Biosphère.

« Bien que notre entendement se sente toujours tenu d’aller vers plus de clarté et de certitude, notre esprit est néanmoins souvent attiré par l’incertitude. Plutôt que d’emprunter avec l’entendement les méandres étroits de l’investigation philosophique et de la causalité logique, afin de gagner, quoique à peine conscient de lui-même, des sphères où il se sent étranger et n’aperçoit aucun des objets qui lui sont déjà connus, il préfère s’attarder avec la force de l’imagination dans le domaine de l’accidentel et de la fortune. Au lieu de l’amère nécessité, il préfère se griser au royaume des possibles. » (Clausewitz, p. 54)

« 1. Mine : excavation pratiquée sous un ouvrage pour le faire sauter au moyen d’un explosif. (N.d.T.) » (Murawiec dans Clausewitz, p. 55, note 1)

14:46 Assis à une petite table à piquenique, j’aperçois deux filles arborant le carré rouge, marchant. L’une d’elles à un petit sac. Content de voir qu’elles peuvent circuler…! Plus loin, un policier lourdeau en « armure » marche d’un pas mou, seul. L’ « art public » de la Biosphère n’a probablement jamais été aussi bien gardé, si l’on en croit le son quasi constant de l’hélicoptère au-dessus de la région.

Je crains de moins en moins de me faire appréhender, étant dans un lieu où les policiers patrouillent rarement, et tout près des camions des médias. Remarque méthodologique : éviter que l’auto ethnographie ne tourne mal, soit en confidence, soit en confessions. Néanmoins : accalmie ressentie; le soleil plombe. Deux types de chaleur, donc.

14:51 Une autre fille avec carré rouge, avec deux garçons.

« Si le dessein est modeste, faible l’élan de l’enthousiasme dans les masses, celles-ci auront plutôt besoin d’être incitées à l’action que d’être retenues » (Clausewitz, p. 57)

14:58 Patrouille de trois policiers (SPVM) à cheval. Les chevaux ont un « masque », une visière protectrice. Les touristes sont curieux.

15:03 Je quitte les lieux. À l’entrée du métro, un haut gradé de la police donne une « conférence de presse ».

Sur les quais, une vingtaine de policiers (SPVM)

« Les forces armées doivent être détruites, c’est-à-dire être réduites à une condition où elles ne sont plus aptes à continuer la lutte. Dans ce qui suit, soulignons-le ici, quand nous parlons de ‘détruire les forces ennemies’, c’est uniquement en ce sens que l’expression doit être entendue. » (Clausewitz, p. 60)

15:07 Direction Berri-UQAM. Place assise. Environ six policiers (SPVM) dans le wagon de tête.

« Dans la réalité, avec l’incapacité à résister plus avant, il y a deux raisons de faire la paix. La première est l’invraisemblance de la victoire, la deuxième son coût trop élevé. » (Clausewitz, p. 62)

« Le bilan de l’énergie déjà dépensée et de celle qui reste à dépenser pèse d’un poids encore supérieur dans la décision de faire la paix. » (Clausewitz, p. 63)

15:15 Direction Honoré-Beaugrand. Debout. Fatigue en effet très marquée… Mais pourquoi? Elle semble disproportionnée par rapport à la teneur de ce que j’ai fait, c’est-à-dire une courte promenade et un peu de lecture.

« La troisième méthode est la plus importante en raison de la fréquence des cas où elle est applicable; elle consiste à user l’adversaire. Le terme n’est pas seulement choisi pour exprimer la chose en un mot, mais parce qu’il exprime pleinement ce qu’il veut dire, et qu’il est moins figuré qu’il n’y paraît au premier regard. Dans le concept d’usure au cours du combat entre l’épuisement progressif des forces physiques et de la volonté causé par la durée de l’action. » (Clausewitz, p. 65)

15:25 Station Joliette. Deux policiers (SPVM) à l’extérieur, aucun à l’intérieur. Direction Saint-Michel. Place assise.

« Si nous voulons durer plus longtemps que l’adversaire dans le conflit, nous devons nous contenter d’objectifs modestes, car, de nature, les objectifs ambitieux coûtent plus cher que les modestes; l’objectif le plus modeste que nous puissions nous fixer est l’autodéfense simple, c’est-à-dire un combat dénué de dessein positif. On y disposera de moyens relativement supérieurs et l’issue sera mieux assurée. Jusqu’où peut aller cette démarche négative? À l’évidence, pas jusqu’à une passivité complète, car endurer n’est plus combattre. La résistance est une activité, dont le but est de détruire une grande quantité de forces adverses au point de forcer l’ennemi à abandonner ses buts. C’est à cela que tend chaque action isolée, et c’est en cela que consiste le caractère négatif de notre intention.

Incontestablement, chacune des actions menées dans le cadre de cette intention négative n’a pas un rendement aussi important qu’une action positive, si toutefois elle était réussie. Mais c’est là que gît la différence : la première réussit plus facilement et offre donc plus de sécurité. Ce qu’elle perd en efficacité par action, elle le rattrape dans le temps, c’est-à-dire dans la durée. C’est ainsi que le dessein négatif, en quoi consiste le principe de la simple résistance, est également le moyen naturel de surpasser l’adversaire dans la durée, c’est-à-dire de l’user.

[…] Si le dessein négatif, soit l’allocation de tous nos moyens à la simple résistance, occasionne une supériorité dans le conflit, et si celle-ci suffit à contrebalancer la supériorité quantitative de l’adversaire, la simple durée du conflit suffira alors à forcer l’adversaire à dépenser ses énergies au-delà de ce que permet son objectif politique—ce qui le contraindra à l’abandonner. On voit ainsi comment l’usure de l’adversaire comprend la plupart des cas où le faible résiste au fort. » (Clausewitz, pp. 65-66)

15:35 Arrivée. Je découvre, via Twitter, que je ne suis pas le seul à être allé me promener pour lire aujourd’hui.

Je découvre aussi que plusieurs « arrestations préventives » ont eu lieu, peu avant que je me trouve sur l’île, et probablement pendant (dans Le Devoir et La Presse).

17:15 Ces lignes écrites.

Principal enseignement pratique :

On sent physiquement le stress lié aux chances accrues de l’arbitraire policier.

Le Rapport de circulation immédiat 1 est aussi disponible.

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Rapport de circulation immédiat, 1

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

Montréalsamedi le 9 juin 2012. — « Le samedi du Grand prix »

Départ : 14:00, Rosemont
Arrivée : 16:30, Rosemont

Objectifs :

  1. Aller y voir.
  2. Aller se faire voir.

Dans l’esprit d’une invitation militante à « aller en même temps au Grand Prix », j’entreprends en effet de :

  1. Mettre à l’épreuve la fluidité de la circulation contrôlée dans les transports en commun autour du lieu de « l’événement »; y relever lesdits contrôles; expérimenter les effets de la présence circulante.
  2. Intégrer un flux dirigé sans partager la direction; manifester ce non partage en y faisant autre chose—ici, lire et noter—, dont un titre cherchant à faire problème.

Attirail :

  1. Violence et civilité (Étienne Balibar, Éditions Galilée, Paris, 2010)
  2. Matériel de notation
  3. Titre de circulation/droit de passage
  4. À noter : aucun « carré rouge » épinglé, soit comme d’ordinaire

Feuille de route :

14:08 Circulation fluide dans l’autobus. Place assise.

« La cruauté n’est pas seulement une violence ‘extrême’, elle est une violence qui peut passer sans médiation de formes ultra-naturalistes et anonymes, semblant procéder de la force même des ‘choses’, dépersonnalisée dans ses sources comme dans ses objets, à des formes où l’intentionnalité devient paroxystique, voire se tourne contre ses propres auteurs ou ‘sujets’, et où la dimension suicidaire voisine étrangement avec la compulsion criminelle » (Balibar, p. 87)

14:13 Station Joliette. Un véhicule de police à l’extérieur.

14:16 Un total de quatre policiers (SPVM) sur les quais du métro.

« La logique de la société civile produit inévitablement une classe croissante d’individus qui ne sont pas simplement menacés de pauvreté, ou d’injustice, mais qui sont tout simplement ‘de trop’. C’est là le comble de l’irreprésentable, parfaitement réciproque : la société n’est plus représentable pour cette classe qui ne peut plus y voir la source de son existence; cette classe n’est plus représentable pour la société, qui ne sait littéralement plus qu’en faire. Elle doit donc disparaître… » (B. Ogilvie, cité par Balibar, p. 89)

14:20 Direction Angrignon. Trafic léger. Debout.

« Avec cette ‘pression fantastique de l’a-subjectivité’, nous sommes clairement aux antipodes de tout relation de pouvoir, telle que Foucault se proposait de la théoriser en insistant sur son caractère dynamique, potentiellement réversible. Nous sommes aussi en un lieu où—temporairement peut-être, mais toute la difficulté réside précisément dans l’indétermination de cette temporalité,  dans la durée sans fin prévisible de cette situation à la fois massive et critique, plus ou moins aisément cantonnée dans certaines régions de la planète—la revendication du droit à la politique est devenue dérisoire. » (Balibar, pp. 91-92)

14:27 Station Berri-UQAM. Un minimum de quatre policiers (SPVM) par quai. Au moins dix policiers à l’étage de la ligne orange. Près de la rondelle, une autre dizaine (dont officiers; chemises blanches et épaulettes), en plus d’agents de la STM (nombreux).

14:33 Extérieur. Rien à signaler. Sauf : « C’est plus ça la démocratie… », à l’entrée de la Grande Bibliothèque.

14:35 Intérieur. Superviseurs SPVM. Patrouilles. À mesure qu’on descend vers la ligne jaune, le nombre de policiers augmente. Une douzaine, plus un chien. « On avance, s’il vous plaît! »

14:39 Direction Longueuil. Presque personne sur les quais. Place assise.

14:45 Parc Jean Drapeau. Sortie accélérée. Une douzaine de policiers (SPVM), un chien, une douzaine d’agents (STM). Marche à l’extérieur. Peu de gens à la sortie. Promenade autour de la station.

14:50 Une foule semble quitter vers le métro. À la clarinette, « Get Back! » des Beatles.

14:54 Retour vers l’intérieur. Entrée légèrement ralentie. Au moins 200 personnes. Facilitation du passage par vérification préalable des titres de transport. Une vingtaine de policiers (SPVM). Voix forte répète : « On avance, on circule! » Principalement vers Montréal. Rubans orange pour orienter les gens sur les quais.

14:56 Direction Longueuil. Place assise. Une dizaine de policiers (SPVM) sur les quais. Un policier dans le wagon.

« Et de citer tous ces exemples de voisinage angoissant entre la jouissance et la brutalité qui nous sont désormais trop familiers, sans qu’il soit bien certain pour autant que nous en ayons exactement saisi la portée, ou que nous comprenions ce que signifier leur récurrence au cœur de la ‘civilisation’. » (Balibar, p. 94)

15:00 Station Longueuil/Université de Sherbrooke. Une trentaine de policiers dans la station, à divers étages. À noter : obligation de sortir (impossibilité de repartir dans l’autre sens sans payer). Café filtre, acheté au dépanneur, bu à une table.

15:07 Beaucoup de circulation de petits groupes de policiers (SPVM et Longueuil). Une policière passe : « …je suis contente de revenir sur le shift de jour, j’aime l’équipe… mais je suis rentrée dans la police pour faire de la police, pour faire du terrain tu sais… »

« Force est ici de constater aujourd’hui qu’après la chute du nazisme on s’est beaucoup trop précipité à affirmer que de tels excès ne pourraient surgir qu’une fois dans l’histoire de l’humanité, ou du moins qu’ayant une fois atteint leur paroxysme, ils ne pourraient plus se reproduire en raison de l’horreur qu’ils inspireraient (alors que sans doute cette horreur est infiniment voisine d’une fascination). » (Balibar, p. 96)

15:15 Des policiers mangent. Réflexion : Une station comme celle-ci, avec son campus, est essentiellement un centre d’achat, aujourd’hui patrouillé avec ce qui semble être une attention accrue. S’y sent-on alors plus en sécurité que d’ordinaire? Qui commettrait un méfait ici, aujourd’hui, un vol par exemple, sinon qui manquerait cruellement d’information (hors de la bulle médiatique), mais également de pensée tactique du moment—et ainsi, si « méfait » il y avait, ne serait-il pas d’autant plus effrayant, quoique rapidement détecté?

« Soumettre d’abord l’analyse du philosophique à la rigueur de la preuve, aux chaines de la conséquences, aux contraintes internes du système : articuler, premier signe de pertinence, en effet. Ne plus méconnaître ce que la philosophie voulait laisser tomber ou réduire, sous le nom d’effets, à son dehors ou à son dessous (effets ‘formels’ – ‘vêtements’ ou ‘voiles’ du discours – ‘institutionnels’, ‘politiques’, ‘pulsionnels’, etc.) : en opérant autrement, sans elle ou contre elle, interpréter la philosophie en effet. Déterminer la spécificité de l’après-coup philosophique – le retard, la représentation, la réaction, la réflexion qui rapportent la philosophie à ce qu’elle entend néanmoins nommer, constituer, s’approprier comme ses propres objets (autres ‘discours’, ‘savoirs’, ‘pratiques’, ‘histoires’ etc.) assignés à résidence régionale : délimiter la philosophie en effet. Ne plus prétendre à la neutralité transparente et arbitrale, tenir compte de l’efficace philosophique, et de ses armes, instruments et stratagèmes, intervenir de façon pratique et critique : faire travailler la philosophie en effet. L’effet en question ne se laisse donc plus dominer ici par ce que la philosophie arraisonne sous se nom : produit simplement second d’une cause première ou dernière, apparence dérivée ou inconsistante d’une essence. Il n’y a plus, soumis d’avance à la décision philosophique, un sens, voire une polysémie de l’effet. » (Présentation de la collection La philosophie en effet, Édition Galilée; troisième de couverture)

15:22 Portant visiblement l’habit, ou du moins la livrée (le noir) et le maintien (la pilosité), mais n’étant pas un de ces moines- (de ce type aujourd’hui recherché, je suppose), un certain stress se fait néanmoins sentir. Toujours regardé par les agents qui passent. Réflexion : ai-je du temps à perdre? Soit. Avec plaisir et diligence. Le risque serait de l’ordre de l’automatisation de la surveillance, qui pourrait présumer de l’habit pour croire y voir un moine. Interrogation silencieuse : n’est-il pas suspect de prendre son temps, précisément, ici et maintenant, et ce pour rien d’autre que cela et ceci—ces notes, ces mots? L’autre risque est probablement de type paranoïaque, en effet, soit d’y voir effectivement ce qui s’affiche explicitement : une traque consciente et affutée, monitoring perspicace et committed. Qu’en est-il effectivement? La préoccupation principale semble être d’enfin pouvoir quitter. La bière au bord de la piscine en banlieue, un si beau samedi, en soirée, en se félicitant très probablement de ne pas devoir être présent au centre-ville en armure et sous le stress imposé par une foule committed. S’il y a foule, ici, ou plutôt circulation assez fluide quoique constante, son intentionnalité—pour peu qu’elle en ait une qui soit le moindrement unitaire, justement—n’est évidemment pas antagonique, ni même attentive à l’ensemble, à l’atmosphère générale.

« Je me souviens toujours d’une conversation […] à Pontevedra en 1992 […] avec un philosophe de Zagreb […] : après qu’il nous eut expliqué que l’essence de la ‘philosophie croate’ était la résistance à l’impérialisme serbe, nous lui avions demandé de quelle façon se différenciait un Serbe d’un Croate. ‘Chacun sait ce qu’il est’, nous répondit-il. ‘Mais, objectâmes-nous, que faites-vous des (nombreux) enfants de couples ‘mixtes’, serbo-croates?’ ‘Ils doivent choisir.’ ‘Et s’ils ne le peuvent, ou ne le veulent?’, insistâmes-nous. ‘Alors ils ne sont rien.’ Nous aurions voulu lui rappeler quelques cas historiques dans lesquels ceux qui ‘ne sont rien’ ont le mauvais goût d’être là quand même, et ce qui leur était advenu. Mais à quoi bon? » (Balibar, p. 98, note 1)

15:30 Sortie à l’extérieur. Environ six policiers (SPVM et Longueuil).

15:38 Entrée et passage payant. Direction Berri-UQAM. Fouilles de sacs par des agents de la STM. Policiers (SPVM) sur les quais, plus trois ou quatre par wagon. Très peu de gens. Place assise.

« C’est justement le fonds commun des idéologies de la modernité incarné dans une représentation du progrès à laquelle le libéralisme donne son expression ‘dominante’ qui se trouve remis en question par certains des ‘évidences’ de la mondialisation actuelle (c’est-à-dire, tout à la fois, des nouveautés qu’elle produit, et des contradictions ou des violences très anciennes dont elle accroît la visibilité, en tant que régime nouveau de communication et de circulation des images). » (Balibar, p. 101)

15:44 Station Parc Jean Drapeau. Foule parsemée. Aperçu : un policier avec mégaphone, mais non utilisé. Une quinzaine de policiers sur les quais.

15:48 Station Berri-UQAM. Quais de la ligne jaune vides, ou presque. Ligne verte : quais pleins, en particulier vers Angrignon.

15:55 Direction Honoré-Beaugrand. Place debout.

« C’est précisément le fait de conférer une ‘signification universelle’ à la violence (au bout du compte la signification d’indiquer la ‘différentielle’ du temps historique lui-même) qui permet de poser par avance la convertibilité de la violence politique – au risque de dénier, de marginaliser et d’assigner comme un simple résidu ‘empirique’ toutes les formes de violence, si massives, si durables, si insupportables soient-elles, qui demeurent irréductibles à une telle universalisation. » (Balibar, p. 104)

16:06 Station Joliette. Toujours quatre policiers. Une dame parle aux deux qui sont à l’extérieur : « J’ai jamais vu ça, des policiers ici comme ça… »

17:30 Ces lignes écrites.

Principal enseignement pratique :

Impossible d’aller jusqu’à Longueuil et de revenir sans payer un passage à la société de transport de Longueuil. Je suggère de se contenter du Parc Jean-Drapeau.

Le Rapport de circulation immédiat 2 est aussi disponible.

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Portfolio: la manufestation du 7 juin 2012 vue par Mathieu Gagnon

Le 7 juin 2012 a eu lieu une nouvelle manufestation (manifestation nue) dans le cadre de la grève des étudiants québécois contre la hausse des droits de scolarité. Cette manufestation s’est tenue en parallèle avec le début des événements du Grand Prix de la Formule 1 du Canada. Mathieu Gagnon partage avec nous quelques images de cette manufestation.

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Student* contro il “Grand Prix du Canada”: C’é anche chi ricorda Carla Verbano

Di Davide Pulizzotto | Université du Québec à Montréal

Qui a Montréal l’estate è alla porte e con essa i grandi avvenimenti sportivi. Qui non saranno però gli Europei di Calcio a riempire le colonne del giornale, bensì il Gran premio di Formula Uno. Questo fine settimana, infatti, le monoposto sfrecceranno sul circuito Gilles Villeneuve di Montréal per la 42° edizione del Grand Prix du Canada; in assoluto l’evento più importante in termini economici dell’estate montréalese. Nonostante gli avvisi e le intimidazioni per mezzo stampa del Governo del Québec, gli student* e i militant* della Clac (convergenze des luttes anticapitalistes) hanno svolto con determinazione e tenacia le già annunciate manifestazioni di perturbazione contro il Gran Premio. Con la stessa passione alcun* militant* italian* hanno voluto ricordare mamma Verbano con questo cartello: “A Montréal con Carla e Valerio nel cuore: per una connessione internazionale delle lotte”. Il ricordo di una compagna, per molti e molte una vera e propria amica, non è venuto a mancare neanche qui in questo Québec antifascista in rivolta.

Già alcuni giorni fa, la direzione del circuito aveva annullato la serata di introduzione al gran premio, a causa delle minacce di perturbazione. Il cocktail di introduzione, però, si è svolto lo stesso, anche se a porte chiuse. Gli invitati e le invitate allora hanno potuto godere di una zona rossa severamente controllata dalla polizia, che gli ha assicurato il lauto martini dry da 25.000 dollari. Il patron Ecclestone però si difende con l’arma mediatica della beneficenza: i profitti della serata andranno agli ospedali della città. Poi ha continuato dicendo : “noi siamo qui per il bene economico di Montréal, siamo qui per una buona causa. Non capisco molto le ragioni degli studenti. Da quello che mi hanno detto, anche se l’aumento della retta universitaria passasse, i quebecchesi pagherebbero comunque molto meno che i londinesi!”

Dopo questa dichiarazione arrivano anche le lezioni di filosofia politica dal’ex pilota Jacques Villeneuve, che durante una intervista alla LaPresse ha rispolverato tutti gli argomenti steriotipati del borghese depoliticizzato : “non capisco queste continue manifestazioni, durano ormai da troppo tempo. Gi student* dovrebbero fermarsi, perchè queste proteste stanno costando una fortuna alla città e a tutti quanti (facendo rifermento alla diminuzione degli acquisti dei biglietti per il Gran Prix e alla prevista minore affluenza turistica). Dicono di prendere i soldi dal governo, ma da dove vengono questi soldi? E allora dicono di tassare di più i ricchi, ma non capiscono che poi i ricchi vanno a vivere in un altro paese. Noi invece viviamo in una democrazia: abbiamo votato un partito che è andato al governo. Se non ci piace il loro operato, quando saremo chiamati alle urne, voteremo per qualcun’altro. Questi student* reclamano la libertà ma invece la impediscono a molti altri (riferendosi agli student* che dello sciopero importa poco e vorebbero continuare la propria sessione universitaria). Dovete ritornare a scuola!”. Tutto ciò stizzando l’occhio alla modella a seno semi scoperto che ha accompagnato il “saggio” pilota durante le sue interviste, e forse anche dopo. Riluttante!

È in questo contesto che le manifestazioni sono cominciate, intorno alle 17.00, e sono state dichiarate illegali, intorno alle 17.01, a causa degli effetti della legge manganello (legge speciale 78). Oltre alla manifestazione serale, tenutasi per la 43esima volta consecutiva, si sono svolte sia iniziative mediatiche, come la “manifestazione nudista”, sia eventi più radicali, come quelli della Clac, sia azioni dirette di vario tipo. Così dopo un paio d’ore di guerriglia urbana, non eccessivamente violenta, tra militant* e polizia, la giornata si conclude con una serie di arresti di massa, di cui 38 stati di fermi confermati per violazione di regolamenti municipali e in virtù del Codice Criminale. Ricordiamo per dovere di cronaca che sono 2984 gli arrestati dall’inizio della moblizzazione. Tuttavia possiamo registrare alcuni risultati importanti, che vanno al di là della semplice, se pur importante, risonanza mediatica.

Infatti, nonostante tutte le prime pagine dei giornali di Montréal sarano dedicate alla Formula Uno e agli “incomprensibili ostili studenti”, la vera nota positiva è rappresentata dalla grande voglia di lottare che si percepisce nelle strade e nelle assemblee, dalla grande voglia di ricordare il passato e di valorizzare le esperienze positive, dalla grande voglia di abbattere questo sistema capitalistico e, con esso, qualsivoglia forma di fascismo.

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Tué dans l’œuf: propos stupéfaits sur les affects réactionnaires

Par Jean François Bissonnette, Ottawa

Nul besoin d’avoir eu le bras cassé par une matraque pour constater que le mouvement social lancé par la grève étudiante suscite au sein de la société québécoise une réaction antagonique qui lui est proportionnelle en intensité.

La police n’est d’ailleurs pas en cause, si ce n’est dans la manière dont l’image de sa réaction armée sert, dans certains médias, à une forme d’esthétisation de la violence destinée à renforcer la peur obsidionale qui semble affliger plus d’un citoyen. Après tout, et cela dit sans vouloir disculper les agents des forces policières de Montréal, de Gatineau, de Québec ou leurs collègues de la Sûreté, ceux-ci ne font que leur « devoir ». La réaction, c’est l’essence même de leur travail. Pardonnons-leur – ou pas – car, privés par la lourdeur de leur armure de la capacité de réfléchir, ils ne semblent pas trop savoir ce qu’ils font, même s’ils y prennent goût.

Ce n’est pas non plus de la réaction euphémisée des André Pratte et autres lettrés valets de leurs maîtres dont il est ici question. Ces professionnels de la rhétorique, ces mercenaires du façonnement de l’opinion sont stipendiés précisément pour jeter le discrédit et l’opprobre sur notre mouvement, ce qui s’accorde avec leur fonction plus générale consistant à éteindre dans le cœur des gens toute velléité contestataire, cela au nom d’une loi, celle du marché, plus irréfragable encore que les décrets d’un dieu. Alors qu’ils nous mènent vers l’abîme en s’échinant à nous convaincre, au nom d’un réalisme crasseux qui cache mal leur servilité, de ce qu’il en va de notre salut de nous rendre, ces joueurs de fifre sachant très bien ce qu’ils font, dispensons-les de notre miséricorde.

La réaction salariée, celle des policiers ou des chroniqueurs, n’est pas de mon propos, car on ne saurait s’étonner, après tout, que par veulerie ou par opportunisme, certains préfèrent encore toucher la solde du déshonneur en défendant l’ordre établi plutôt que de rompre les rangs. C’est d’une autre espèce de violence réactionnaire dont il faut traiter ici, une espèce qui se situe à la lisière de l’agression physique et de la brutalité symbolique, et qui a surtout le caractère distinctif de n’être pas motivée par la vénalité.

Qu’il me soit permis de raconter une expérience, que bien d’autres ont sans doute aussi connue, quelle que soit la forme d’humiliation endurée. Un samedi soir, dans un quartier populaire de la ville de M*, repus des victuailles fraternellement partagées chez un ami, nous sortîmes, sur le coup de huit heures, afin de faire tinter nos casseroles, tout en profitant de l’aventure pédestre pour digérer plus aisément. Quelques voisins commencèrent à s’ameuter au coin de la rue, attendant que d’autres par le son attirés viennent grossir la troupe, échangeant quelques hochements de tête et des sourires complices. L’atmosphère était plutôt gaie, et nous avions le sentiment naïf que ce tintamarre, que nous devinions enflant à travers la ville entière pour une énième nuit consécutive, témoignait du soutien massif de la population.

Un peu timides, nous nous mîmes en marche, espérant que notre procession dans les rues adjacentes rallierait davantage de ces gens que nous pensions peut-être déjà gagnés à notre cause. Peine perdue, nous ne parvenions guère à dépasser la quinzaine, et l’indifférence affichée par ceux que nous rencontrions faisait douter de la pertinence de l’entreprise. Tournant au coin d’une rue, notre chétif défilé vint croiser les habitants d’un immeuble rassemblés, comme le veut l’usage estival, sur les marches de l’entrée, goûtant ensemble la chaleur de la soirée.

Pensions-nous recevoir d’eux quelque encouragement, cet espoir fut rapidement désarçonné par la gesticulation caricaturale d’un quidam, qui tenait fort, semblait-il, à nous renvoyer l’image du ridicule qu’il percevait dans notre démarche, suscitant un rire gras de la part de ses convives tandis qu’il imitait en grimaçant le geste que nous faisions. Qu’à cela ne tienne, nous poursuivîmes notre marche, la moquerie n’ayant pas l’heur de nous ralentir. C’est alors qu’un bruit proche, une sorte de craquement sec, attira mon attention, et me retournant, à peine eus-je le temps de voir filer un projectile et de crier « attention! » qu’un œuf venait s’abattre sur la nuque d’un camarade. Une certaine consternation s’empara de notre cortège, qui fit volte-face pour voir la pluie d’ovoïdes que nous garrochaient allègrement ceux que nous venions de croiser et qui, à court de munitions ou surpris par notre retournement, cessèrent momentanément le feu.

Nous revînmes sur nos pas, tout en gardant la distance, incertains de la marche à suivre, pensant peut-être demander raison de cet attentat. Celles qui tentèrent de parlementer ne reçurent pour toute réponse qu’un « c’est pas moi, c’est pas moi » peu digne de l’âge adulte de ceux qui protestaient ainsi de leur innocence. Nous passâmes enfin notre chemin, pour qu’aussitôt, sous les encouragements manifestes de ces mêmes adultes, les bras vengeurs de deux adolescents reprennent leur mitraille. Un sursaut viril mais mal avisé me fit me retourner de nouveau pour narguer leur peu de précision, mais mal m’en prit, je reçus à mon tour un œuf sur le poitrail.  Je ne sais guère si nos agresseurs célébrèrent leur exploit, car c’est plutôt le rire de mon camarade plus tôt lapidé qui me tira brièvement de ma stupéfaction.

C’est toujours sous le coup de ce désarroi que j’écris aujourd’hui ces lignes, quelque dix jours après les faits. Je peine encore à comprendre les motifs de cet état d’esprit. Est-ce le flétrissement de l’orgueil? Le pincement du projectile reçu est peu de choses en effet face à la douleur de l’humiliation subie. Là n’est pourtant pas le problème, car il est facile de pardonner pareilles vétilles.

Non, ce qui me colle à la peau plus tenacement encore que le jaune d’œuf séché s’apparente à une sorte de pressentiment du fascisme à venir. Écrivant ceci, je soupèse le mot, si galvaudé, et dois bien admettre que nos agresseurs ne portaient pas la chemise noire. Derrière eux, pas de parti, pas de guide charismatique, pas d’embrigadement des masses, pas de défilé aux flambeaux, pas d’autodafés ni de camps d’extermination. Mais comme vecteur de leurs jets d’œufs, le même ressentiment, la même frustration, le même désir de puissance offensive, le même goût de la vengeance et de la souillure; oui, j’en suis sûr, les mêmes affects réactionnaires se trouvent en eux que le fascisme sut jadis si bien exploiter.

Ma stupeur et mon étonnement stupide me rappellent ce personnage du Sursis de Sartre, jeune bourgeois d’obédience communiste qui se fait péter la gueule dans un bar miteux par un ouvrier qui n’en peut plus de ses discours pacifistes, lui qui ne rêve que d’en découdre avec les « Fritz » au mépris de l’internationalisme prolétarien. Que m’est-il donné de comprendre, avec mes origines petites-bourgeoises, avec cette capacité que j’ai pourtant acquise de réfléchir et d’argumenter, de ces sentiments informulés qui poussèrent ces jeunes hommes à nous attaquer? Que ne puis-je percer à jour, avec ces mots pompeux et ce style ampoulé, les raisons qu’ils eurent d’agir ainsi? Le savent-ils eux-mêmes?

Chose certaine, pour nous qui nous battons au nom d’une cause généreuse en son principe, au nom de l’idéal d’un accès universel au savoir, gage d’émancipation qui devrait pourtant concerner au premier chef ces rejetons du Lumpenproletariat, l’expérience ici relatée est lourde de signification. J’y vois au moins le motif de quelque enseignement. D’abord, la bonhommie du tintamarre ne doit pas nous faire oublier, bien qu’elle ait su élargir le mouvement de façon considérable, que nous nous butons toujours à un mur d’incompréhension, si ce n’est de haine farouche. Nous nous rendons compte, peu à peu, que derrière la question des frais de scolarité, c’est la logique mortifère du système économique qu’il nous faut combattre. Mais plus encore, c’est l’ensemble du dispositif « épithumogénétique », pour reprendre le mot de F. Lordon, ce mécanisme de façonnement de l’affectivité propre au régime capitaliste, celui-là même qui peut implanter au cœur d’un jeune pauvre et déscolarisé l’envie d’humilier ceux qui pensent pourtant prendre son parti, et qui fait préférer au citoyen lambda le vrombissement stérile d’un moteur de F1 à l’effort de compréhension de ses propres conditions d’existence; c’est ce système de production d’« individus désaffectés », comme les appelle B. Stiegler, qu’il nous incombe aujourd’hui de renverser.

Si nos casseroles ont su nous rallier bon nombre de gens improbables dont je retiens avec émotion les encouragements et les sourires, que nous faut-il maintenant trouver comme moyen pour dévier à notre avantage ces affects qui, pour le moment, semblent tant se plaire à nous détester? « La moitié du monde haït l’autre moitié », m’a souvent dit ma mère, pensant peut-être me consoler par ces mots des moqueries et des affronts subis lorsque j’étais enfant. Le conflit actuel nous montre, pleine, entière et ô combien profonde, la même division de la société.

Nous prétendons défendre l’éducation dans une société où, faut-il le rappeler, un garçon sur deux ne termine pas l’école secondaire, une société où, souvent, pour des raisons qui ont beaucoup à voir avec notre histoire de colonisés, l’ignorance est presque élevée au rang de vertu. En cette heure où l’on peut déjà entrevoir une nouvelle victoire électorale de nos oppresseurs actuels, pour cette raison même qu’ils auront su cultiver et instrumentaliser, contre nous, les affects réactionnaires de la populace, que ferons-nous pour éviter que le mouvement que nous portons, malgré toutes ses promesses, périsse si tôt, tué dans l’œuf?

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Classé dans Jean François Bissonnette