Les protestataires d’Occupy London sont les vrais disciples de Jésus, même s’ils méprisent la religion

Traduction d’un article par Terry Eagleton, par René Lemieux, Montréal

Pour le moment du moins, la fabrique de la cathédrale Saint-Paul à Londres semble avoir reculé. Dans un renversement légèrement comique, son doyen a démissionné alors que les protestataires pourraient être en mesure de rester sur place jusqu’en 2012. Le personnel de la cathédrale pourra tout de même se consoler du fait que les manifestants campent pacifiquement sur le parvis de l’édifice sacré, alors que leur maître se serait beaucoup moins bien comporté. Au lieu d’occuper l’endroit avec une pancarte devant le temple de Jérusalem, il aurait plutôt investi violemment les lieux.

Le grabuge que Jésus a produit dans ce lieu des plus sacrés, chassant les marchands et renversant leur tables, fut probablement suffisant pour lui donner une condamnation à la peine capitale. Frapper le temple, c’était frapper le cœur du judaïsme. Ce vagabond sorti de nul part a mis au défi l’autorité même des grands prêtres. Même ses camarades n’ont probablement vu dans ce défi incroyable rien de moins qu’un sacrilège.

On ne nous dit pas si les policiers anti-émeute de l’époque (les gardiens du temple) l’ont traîné hors des lieux, mais ils se seraient sûrement sentis justifié de le faire. Certains membres de la caste dirigeante juive auraient cherché une excuse pour faire taire cet agitateur populiste. Dans l’ambiance survoltée du temps pascal, ils ont craint qu’il pût déclencher une insurrection qui aurait eu pour effet de faire intervenir la puissance impériale de Rome sur le territoire juif. Si les prêtres étaient vraiment à la recherche d’une excuse pour se débarrasser de lui, Jésus semble leur avoir celle qui recherchait sur un plateau d’argent. Peu après ce drame politique, il était mort. Non seulement mort, mais crucifié, qui, pour les Romains, était un châtiment réservé aux infractions politiques. Cloué et montré en spectacle à la vu de tous, vous deveniez un avertissement pour les prochains qui voudraient se rebeller.

Qu’avait Jésus contre les marchands du temple? Il ne pouvait s’agir pour lui d’être opposé aux transactions commerciales. En fait, il semble qu’il ait eu lui-même, dans son entourage, un homme d’argent, Judas Iscariote – même s’il n’est pas le genre d’homme à donner une bonne réputation au métier de comptable. Il ne pouvait pas non plus penser que la religion avait le moindrement rapport avec de telles mondanités. « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, » (Mt 22:21) n’est pas une déclaration voulant que la politique soit une chose, et la religion une autre. Tout juif familier avec les Écritures sait que la justice, la compassion, l’accueil de l’étranger et la protection des pauvres contre la violence du riche, appartiennent au domaine religieux.

C’est le système dans lequel faisaient partie les marchands du temple qui a poussé Jésus à une telle rage. Ces marchands se trouvaient au temple parce que les fidèles s’y rendaient pour offrir des sacrifices, et pour ce faire, devaient amener avec eux un agneau ou quelques colombes. Cela voulait aussi dire qu’il leur fallait faire un long voyage pour voir très souvent leurs offrandes rejetées à l’arrivée par les prêtres du temple, parce que jugées trop impures ou imparfaites. C’était donc plus sûr de s’acheter un animal sur place, et pour cela, vous pouviez avoir besoin de changer la monnaie de votre localité d’origine en devise métropolitaine.

Il y avait néanmoins une opinion répandue selon laquelle ces actes devenaient des parodies d’un véritable sacrifice. Ce que vous offriez n’était pas de vous – ou du moins, l’avait été que pour un bref moment. Vous aviez besoin de donner à Dieu quelque chose qui était une partie de vous même, pas quelque chose de l’ordre du prêt-à-donner. Jésus était sans doute d’accord avec cette opinion, tout comme les pharisiens avec qui Jésus avait beaucoup en commun, malgré ce que les chrétiens peuvent en penser. Il croyait qu’un don devait être d’une certaine manière l’expression intime du donneur, et que le système du temple avait brisé ce lien vital. Le rite dans son ensemble était devenu automatisé et dépersonnalisé.

En cela, Jésus ne fait qu’un avec un autre prophète juif plus tardif, Karl Marx, dont le concept d’aliénation implique une rupture similaire entre le produit et le producteur. Avec le capitalisme, Marx pensait que les hommes et les femmes cessaient de se reconnaître dans leurs œuvres, fabriqués de leurs propres mains. Jésus n’était pas anticapitaliste, pas plus que Dante était darwinien. Mais il était prêt à risquer sa vie pour défendre ce qu’il voyait comme une forme authentique du don contre un système qui l’appauvrissait. En tant que tel, il aurait probablement compris ce contre quoi protestent ceux qui grelotent sur le parvis de Saint-Paul. Ils ont certainement réussi à faire tomber dans une panique impie la caste dirigeante d’un lieu si pieux, exactement comme Jésus l’a fait. De ce point de vue, ils sont ses disciples, même si beaucoup d’entre eux peuvent, à bon droit, mépriser la religion.

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