Deux documentaires sur le nucléaire, ou Quand la sémiologie devient un enjeu politique

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Le documentaire Gentilly or not to be de Guylaine Maroist et Éric Ruel (Production de la Ruelle, 2012), sorti au début de l’automne, aura réussi son objectif : sortir le Québec du nucléaire, mais au moment de tourner le film, les réalisateurs ne savaient pas encore que les citoyens du Québec éliraient un nouveau gouvernement dont une des premières décisions seraient de fermer la Centrale Gentilly-2. La chose était inévitable : Gentilly-2, c’était un gouffre financier qu’Hydro-Québec lui-même ne voulait pas assumer. Du 1,9 milliard annoncé en 2008 par Nathalie Normandeau, alors ministre des Ressources naturelles, pour la réfection de Gentilly-2, on est vite passé à plus du double, 4 milliards. Et avec les problèmes de corruption que connaît le Québec, on peut raisonnablement penser que 25% supplémentaire aurait été nécessaire pour mener à bien ce projet. Mais même si on reste optimistes, 4 milliards de dollars pour 800 emplois, c’est 5 millions pour chaque job : c’est cher payé pour une entreprise qui est à risque. Ce fut donc principalement, faut-il le dire, des considérations économiques qui ont motivé l’appareil techno-politique de l’État québécois, plutôt que de santé publique. Or, c’était bien le but du documentaire de nous amener à réfléchir sur les dangers, non seulement sur l’énergie nucléaire, mais aussi sur ses déchets. Cela demeure un problème.

Malheureusement passé inaperçu ici, un documentaire a voulu réfléchir sur la question des déchets nucléaires, c’est-à-dire sur ce que nous laisserons aux prochaines générations. Le très poétique, Into Eternity de Michael Madsen (Films Transit International, 2010) raconte la construction d’un des plus ambitieux chantiers de la planète : Onkalo, qui signifie « lieu caché » en finnois. Situé dans le sud-ouest de la Finlande, il s’agit d’une structure souterraine enfouie à plus de 500 mètre sous terre, composée de larges tunnels long de plus de quatre kilomètres. Lorsqu’il sera terminé en 2020, Onkalo deviendra le dépôt des déchets nucléaires finlandais. On estime qu’il aura assez de place pour entreposer ces déchets jusqu’au XXIIe siècle, date de la fermeture d’Onkalo, prévue pour 2120.

La Finlande, à bien des égards, ressemblent au Québec. C’est un pays nordique avec une multitude de lacs et de rivières, composé essentiellement de forêt. Le hic, c’est qu’il n’y a aucune grande rivière comparable à ce que possède le Québec. La Finlande a donc choisi l’option du nucléaire pour s’approvisionner en énergie, un choix qui ne semble pas tellement remis en question là-bas, car, rappelons-le, le nucléaire est beaucoup plus « propre » que d’autres sources d’énergie. Pourtant, les déchets nucléaires, même en quantité minime, demeurent nocifs à la santé humaine pour au moins 100 000 ans. L’idée est donc venue de fabriquer ce gigantesque dépotoir qui devra rester sceller pour autant d’années que durera la radioactivité.

100 000 ans, c’est dur à imaginer. Les pyramides d’Égypte, la plus vieille construction humaine encore debout sont âgée d’un peu moins de 5000 ans. 100 000 ans, c’est vingt fois le temps qui nous sépare des pharaons égyptiens. 100 000 ans, c’est plus long que le temps estimé de l’apparition sur terre de l’espèce homo sapiens. Comment imaginer ce que sera la planète et notre espèce dans 100 000 ans? Le nucléaire avait déjà révolutionné les mentalités : il permettait, avec la bombe atomique, l’annihilation totale. À cet aspect « négatif » du nucléaire, on opposait l’aspect « positif », celui de l’énergie en quantité inimaginable. Et c’est peut-être dans cette positivité que le nucléaire entame sa deuxième révolution : son problème, désormais, ce n’est plus la destruction, mais c’est qu’il restera toujours quelque chose. Et c’est ici que la sémiologie entre en jeu.

La sémiologie est l’étude des signes et des énoncés, entendus comme ensembles cohérents de signes. Elle s’intéresse à la création, à l’interprétation, et à la transformation de la signification et de la compréhension, aux niveaux des sens (la vue, l’ouïe, etc.). Comment interprète-on, comment comprend-on quelque chose qui nous affecte de manière sensible? La sémiologie s’intéresse autant à la poésie qu’aux panneaux de signalisation, autant à la publicité et au marketing qu’aux hiéroglyphes d’une civilisation oubliée. Le documentaire Into Eternity s’attarde à cet enjeu, car pour les constructeurs d’Onkalo, il s’agit de penser comment penseront les générations futures (s’il y en a) : comment signifier sensiblement le danger de la radioactivité qui est d’emblée insensible – inodore, incolore, invisible, inaudible –, à ceux qu’on cherche à protéger et qui sont du même coup le plus grand danger, car s’introduire dans ce lieu résulterait dans la mort de ces individus, mais aussi de la nature ambiante?

Deux écoles de pensée s’affrontent : d’un côté le législateur qui a inclus dans la loi l’obligation pour l’État finlandais de conserver l’archive d’Onkalo, d’enseigner le danger de ce lieu pour les générations à venir. Fondée en 1917, la Finlande n’a pas cent ans et elle a déjà connu deux guerres mondiales, peut-on sérieusement penser qu’elle survivra 100 000 ans? Alors qu’on prévoit une période glaciaire d’ici 60 000 ans (ce qui détruira l’ensemble du sol de la Scandinavie et de l’Europe du Nord de glace, mais laissera intacte le sous-sol), on peut penser que de nouvelles générations d’hommes reviendront vers le nord avant la fin de la période de radioactivité des déchets nucléaires. Dans le même ordre, mais plus réalistes, certains ont donc suggéré de placer un avertissement (« cet endroit n’a aucune importance, c’est un lieu de grand danger, ne l’approchez pas ») dans les six langues de l’ONU en espérant que ces habitants du futur puissent encore les comprendre (ce qui est fort peu probable), ou de marquer le lieu de signes « universellement » compréhensibles comme étant des signes de danger : des têtes de mort, par exemple. Les tombeaux pharaoniques ne sont-ils pas de bons exemples, argumentent les autres, qui démontrent que ce genre de signes pourraient au contraire augmenter l’intérêt de ces hommes pour ce qui s’y cache? Interprèteront-ils le lieu comme un trésor caché? Leur solution est donc de construire Onkalo le plus indépendamment possible de la nature humaine, de faire en sorte que les futures générations oublient l’existence d’Onkalo, perdent le savoir de ce qui s’y trouve. S’il faut se souvenir de quelque chose, concluent-ils, c’est qu’il faut se souvenir d’oublier.

Notre civilisation, l’Occident, c’est-à-dire le crépuscule, s’est nommé selon le lieu où le Soleil disparaît, c’est la civilisation qui s’est mise sous le signe du lieu où la lumière meurt. Si la construction d’Onkalo et sa mise en service réussit, il sera peut-être la dernière réalisation de notre civilisation à résister au passage du temps. Il offrira une dernière lueur invisible, celle de la radioactivité, comme seul héritage à nous, les derniers hommes.

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