Une esthétique de la preuve

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

Il appartient en propre au jury de juger du fait et au juge de juger du droit dans la cause qui oppose le Ministère public à Rémy Couture. Ces quelques lignes ont pour seul objectif de rendre compte du mode de présentation de la preuve adopté par la poursuite au cours de la première journée du procès. Ce geste ouvre un champ de problèmes : qu’est-ce que cette expérience, la rencontre publique d’une preuve ?

À ce titre, il est intéressant d’analyser la monstration du document déposé par le troisième témoin de cette deuxième journée. L’homme travaille pour le SPVM, section crimes technologiques. C’est lui qui, à la demande de l’enquêteur, a fait une copie du site innerdepravity.com au début de l’année 2009. Le document remis à la cour est un disque compact contenant cette copie du site.

Ce fichier électronique permet de voir la section principale du site, intitulée « The Morgue Photo Sessions ». Elle comporte quelque 590 photographies en couleurs. L’ensemble est divisé en une quinzaine de séries portant chacune un titre. Hook 2, Burn, Hook et Wood sont, dans l’ordre, celles qui ont été présentées aujourd’hui. Notons que le site contenait également les liens vers deux vidéos, qui seront également présentés à la cour.

La présentation de cette preuve semble requérir (à moins que cela soit un choix ; je ne peux me prononcer sur cette question) de montrer chaque photographie et chaque vidéo. Je crois que ces derniers durent entre 10 et 20 minutes chacun. Quant aux photographies, le témoin les présente une à une. Chacune est visible pour tous ceux et toutes celles qui se trouvent dans la salle 4.01 pour au moins 10 secondes (je ne sais si ce rythme est le choix du témoin). Le témoin ne fait que lire le titre de chaque nouvelle série. Autrement, le silence règne.

Ce processus plutôt laborieux mais visiblement nécessaire crée une scène étrange. D’abord, on remarque le caractère « graphique » des photographies : elles montrent toutes des scènes de violence, sauf celles montrant des objets (dont la destinée est toutefois violente). Il y a beaucoup de sang, entre autres éléments. Notons qu’il semble admis pour toutes les parties que l’accusé est détenteur d’une expertise en maquillage d’horreur et que ces scènes sont véritablement « fictives », au sens où elles représentent des actes (disons une coupure) qui ne se sont pas produites « pour de vrai ». Après quelques photographies, cependant, une certaine monotonie prend le dessus et on se surprend à délaisser le problème des effets possibles de ces photographies sur « les mœurs ». Il devient alors plus intéressant de prêter attention aux détails techniques du maquillage ou des poses, aux possibles récits qu’elles tissent qu’à la « nature » des actions mimées, données à voir, fictionnées.

Quelles sont les conditions pour qu’une image choque ? Une image ne vient jamais seule. L’orchestration de leur apparition est un art. Il semble que la présentation sérielle d’images inégales mais semblables, à un rythme lent mais régulier, devient difficile à supporter non pas parce que le choc est trop grand, mais parce qu’il s’émousse bien rapidement.

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Un commentaire

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Une réponse à “Une esthétique de la preuve

  1. Simon Labrecque

    Une note additionnelle :
    Dans un article publié à 13h20 le 12 décembre (au lendemain de l’écriture des remarques ci-dessus), le Journal de Montréal nous apprenait que « Si le visionnement avait commencé hier, au palais de justice de Montréal, les 12 jurés ont demandé ce matin d’accélérer le visionnement. "Un temps légèrement réduit (par photo) permettrait d’accélérer le processus", ont-il écrit au juge Claude Champagne, qui a acquiessé à la demande. » Un article du National Post rapporte le même fait et indique que le temps de monstration de chaque photographie est passé de 10 à environ 5 secondes.

    Sources : http://www.journaldemontreal.com/2012/12/12/avertissement-pas-assez-en-evidence & http://news.nationalpost.com/2012/12/12/jury-in-trial-of-quebec-gore-artist-views-hundreds-of-explicit-photos-depicting-murder-torture/

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