Fin de la présentation de la preuve et premier expert au procès de Rémy Couture. Notes esthético-juridiques 2: contradiction performative de la censure

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Au procès de Rémy Couture, le ministère public a terminé hier la présentation de la preuve et l’interrogatoire des témoins. Le premier expert, le psychologue et spécialiste des médias de masse Neil Malamuth (UCLA), a commencé la présentation de son rapport. Je voudrais revenir sur l’étrange cas de la présentation de la preuve aux membres du jury. Comme le résumait Simon Labrecque dans un billet, il s’agissait de présenter l’ensemble des photos et les deux vidéos tirées du site Web innerdepravity.com. Selon les chefs d’accusation, il s’agit pour le ministère public de prouver que ces éléments de preuve constituent de l’obscénité au sens de la loi. Or, il ne s’agit pas de démontrer, disons, la performativité de l’œuvre de Rémy Couture, mais, pourrait-on dire, la factitivité des images. J’entends par là non pas que l’œuvre fait quelque chose (au sens d’une performance), mais qu’elle fait faire quelque chose (comme la linguistique comprend la modalité verbale du factitif, ce qui se dit d’un verbe qui fait faire ou laisse faire une action – soit dit en passant, différent du causatif, c’est-à-dire qui causerait une action). En bref, l’œuvre de Rémy Couture pourrait conduire certaines personnes à commettre des crimes.

Le ministère public se trouve dans l’étrange position de laisser faire faire une chose qui est supposée faire faire cette chose même. Qu’est-ce à dire? Pour démontrer son hypothèse, le ministère public entend prouver que le fait de voir les photos et les vidéos de Rémy Couture mènerait le spectateur à agir d’une telle manière, ici, contrevenir aux « valeurs canadiennes ». C’est donc dire que, du point de vue des membres du jury, s’ils admettent la proposition du ministère public, ils admettent du même coup qu’ils pourraient agir contrairement aux « valeurs canadiennes ». Ce qui n’est pas en soi une contradiction performative : on peut admettre qu’on pourrait faire quelque chose sans que son admission ne constitue en soi une contradiction logique au moment même où on l’énonce. La contradiction est ailleurs. Si le ministère public est juste dans son hypothèse, c’est-à-dire si les membres du jury sont d’accord avec sa démonstration, c’est donc dire que le ministère public se place de facto au lieu même de celui qui va outre la loi, ou encore, le représentant légitimé de la loi (ici le ministère public) se place performativement hors-la-loi au moment même où il acquiert la légitimité de la loi. Le ministère public, s’il réussit son argumentation, n’est-il pas au même moment en train de contrevenir à la loi? Du point de vue de la logique, la censure semble bien être un lieu de contradiction performative, mais peut-elle se faire autrement?

Bien différent à tous égard au cas de Rémy Couture – on en conviendra tous, évidemment –, le cas de la censure de Salman Rushdie peut servir de contre-exemple. Après la publication des Versets sataniques, Salman Rushdie devient la cible d’une fatwa de l’ayatollah Khomeiny qui censure son œuvre et le menace d’une exécution, c’était en 1989. La fatwa ne s’attaque pas seulement à Rushdie et à son œuvre, mais aussi à quiconque connaît le contenu de l’œuvre. Ainsi, quiconque a lu les Versets sataniques est aussi soumis à la condamnation, mais comment a-t-on pu condamner le contenu d’une œuvre si la lecture de l’œuvre est l’objet de la condamnation? C’est pourtant simple : personne n’a lu l’œuvre. Voilà l’exacte image en négatif de la censure de Rémy Couture, et pourtant la contradiction performative de la censure est encore plus évidente : connaître le contenu de l’œuvre pour la condamner devient du même coup l’objet de la condamnation. La censure – dans ses formes extrêmes, bien sûr – est obligée de se contredire, soit pas l’exposition ostentatoire de ce qu’elle suppose inacceptable (les membres du jury au procès de Rémy Couture), soit l’interdiction même de connaître le contenu d’une œuvre, de se fier, au mieux, à des rumeurs (le cas Rushdie).

Toute de même, est-ce possible de mettre des limites à ce que la société peut permettre ou pas, moralement, en ce qui a trait à l’image? C’est ce que je développerai prochainement.

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1 commentaire

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Une réponse à “Fin de la présentation de la preuve et premier expert au procès de Rémy Couture. Notes esthético-juridiques 2: contradiction performative de la censure

  1. Alexandre Boucher

    Et donc, lol, chaque membre de ce jury, s’il rende M. Couture coupable, pourront commettrent des meurtres, des viols, et tout mettre sur le dos de M.Couture car ils ont visonné les images en cours. Et pour être vraiment certain de s’en sortir, ils pourraient boire du lave-vitre et plaidez la démence aussi. Ce sera une défense béton. Probablement qu’au moyen-âge, c’est de la faute d’un acteur de théâtre s’il y a eu des décapitations, des viols, de la torture… Ben voyons, ce procès est une vraie absurdité, les personnes qui commettent des actes violents sont responsables de leurs actes, et les personnes qui sont considérées comme non suffisamment intelligentes pour faire la différence entre la réalité et la fiction et être influencées dans leurs actes par ces images sont supposées avoir accès à tout ça, des armes, des produits dangereux, etc. Par jurisprudence ce procès remplira les prisons d’auteurs de romans, de dessinateurs, de peintres, d’artisans du cinéma, il n’y aura plus de limites, tant qu’il y aura des gens qui voudront porter plainte pour décider à notre place ce qu’on a le droit de voir, lire ou écouter.

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