Contraction et décontraction – 140 caractères pour écrire une histoire

Critique du livre numérique 25 histoires, 25 auteurs en 140 caractères, dirigé par Fabien Deglise, 2013.

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Fabien Deglise (dir.), 25 histoires, 25 auteurs en 140 caractères, 2013.

Publié sur le site Web du Devoir la semaine dernière, le livre 25 histoires, 25 auteurs en 140 caractères, dirigé par le chroniqueur et blogueur Fabien Deglise relevait du pari : écrire un récit qui pourrait s’installer dans les quelques lignes permises par le site de microblogage Twitter. 25 auteurs ont relevé le pari, dont Fanny Britt, Olga Duhamel-Noyer, Fabien Cloutier et Patrick Nicol.

La formule est intéressante, moins par la forme de la contrainte – l’histoire de littérature fourmille d’exemples de contraintes souvent plus difficiles –, que parce qu’elle montre que toute littérature fonctionne toujours dans des rapports de contraction narrative : le récit est le nom qu’on pourrait donner au déploiement du sens par le travail du lecteur. Ce déploiement (ou décontraction) du temps dans la temporalité du récit se fait aussi dans la temporalité de la lecture, car le livre (ou le tweet…) nous oblige parfois à cesser la lecture, question de bien prendre la mesure de ce que nous lisons. Certains textes ont ceci de particulier qu’ils nous font « lever la tête » (Le Plaisir du texte, Roland Barthes) parce qu’ils jouent sur des effets d’interruptions. En d’autres mots : une écriture réussie, c’est celle qui ne se lit pas aisément, mais au contraire, parvient à forcer le lecteur à briser la cohérence de sa lecture.

Il ne s’agit pas nécessairement d’une intention de l’auteur. Deglise écrit dans son introduction que Yann Martel lui avait demandé, à la lecture de sa nouvelle, de ne pas cligner des yeux : « Ça va aller très vite. » (introduction, p. 3, alors que la nouvelle de Martel laisse pourtant longuement à réfléchir). Non, il ne faut pas que ça aille vite : l’écriture doit savoir s’interrompre, se décontracter. Ce que nous pourrions nommer un lever-du-regard était peut-être l’exigence la plus intéressante du projet, que Jacques Godbout n’a pas pris au sérieux (« cruel », écrira Deglise). Interrompre la lecture lorsque le texte ne tient qu’à une ligne ou deux, voilà sans doute ce qu’était le défi implicite. Sans vouloir bêtement faire un palmarès des nouvelles proposées par le livre selon un ordre du nombre de fois où j’ai levé les yeux – manifestement un peu trop subjectif –, je me permets quand même d’en citer une dont la force de décontraction narrative m’ a particulièrement frappée :

Je me souviens de la fin. Tu as demandé : « Où est le lait? » Cinq ans sans toi plus tard, je me dis que j’aurais dû répondre : « Dans le frigo! »

India Desjardins – 15 janvier 2013 15:28:30 HNE

La littérature est affaire de contraction (il n’y a jamais assez de mots pour raconter une histoire) et de décontraction (il y a toujours trop de temps pour l’imaginer). 140 caractères est arbitraire, certes, mais c’est suffisant pour questionner le mystère au cœur de l’écriture : la finitude du pouvoir du langage et l’infini du vouloir imaginaire.

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