Ir/Relevance – sur les dessins de Mathieu Gagnon

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Avait lieu hier soir le vernissage de la l’exposition Panthéon, six dessins (2006-2012) de Mathieu Gagnon. Il s’agissait, pour Gagnon, d’un retour au travail artistique après une période d’absence.

L’exposition s’articule autour du thème dystopique des idéaux scientifiques modernes. On passe de premiers dessins (« Nécropole idéale » et « Nécropole II », 2006-2007), qui jouent sur la déconstruction de textures diverses, dont les signes se résument souvent à des jeux de lumière en négatif, à des œuvres plus matures où l’anti-projet de Gagnon est plus assumé (« Hall du triunisme » et « Fondations », 2012-2013). Ce que je voudrais appeler « anti-projet » pourrait se résumer ainsi : la science, devenue religion nouvelle, pourra être vue, à l’avenir, comme le moteur d’une histoire qui mènera notre monde à sa destruction.

Si la « vérité » est depuis longtemps comprise comme adæquatio rei et intellectus, adéquation des choses et des idées, Gagnon, dans un mouvement somme toute assez courant, tente de présenter le danger de la tendance techno-scientifique à non plus régler les idées sur le monde, mais le monde à ses idées. L’adæquatio est ici le nom que pourra prendre le pouvoir de contrainte légitimé que possède les experts qui, pour plusieurs, gouvernent désormais la cité. Le talent de Gagnon s’exprime ici par un jeu visuel sur le temps : imaginons, semble-t-il nous dire, ce que serait l’archéologie de notre monde, du point de vue de ceux qui vivront les conséquences de nos choix de société. Ce que Gagnon exprimait bien dans sa description de cet âge géologique à venir :

Qu’est-ce que le Carcinocène?
1. Une nouveau nom pour l’Anthropocène;
2. Une fraude intellectuelle;
3. Une morale venue du futur.

J’aimerais voir chez Gagnon une forme d’« irrelevance », pas du tout au sens où son œuvre est « impertinent » (peu importe le sens donné à ce mot), mais parce qu’il tente de penser les conséquences d’une relève, mot qu’employaient notamment Jacques Derrida et Jean-Luc Nancy pour traduire l’allemand Aufhebung. Terme hégélien intraduisible, Aufhebung signifie à la fois la conservation et la suppression d’un rapport dialectique. L’histoire était, pour Hegel, une suite de moments qui ne prenaient sens que lorsque les étapes intermédiaires (notamment « négatives ») étaient subsumées, dépassées, bref relevées par le moment de la « synthèse ». Cette « relève » est donc le nom que prend ce moment dernier où l’histoire fait sens.

« Die Philosophie kommt immer zu spät », disait Hegel : la philosophie, c’est-à-dire le moment de la réflexion, celui du sens critique, vient toujours en retard, à la fin ou au crépuscule, au moment où la chouette de Minerve prend son envol. C’est contre ce crépuscule – des dieux? – que travaille l’artiste. C’est en créant du point de vue du moment « relevé », aufgehoben, que Gagnon espère montrer l’irrelevance du processus dans lequel le monde – le sien, le nôtre – s’est abîmé. Avec les dessins de Gagnon, nous ne sommes plus dans une « fin de l’Histoire » souhaitée par plusieurs. Non, nous sommes encore dans l’histoire… malheureusement.

« Malheureusement », car l’image qui se dégage du propos de Gagnon, est une image étrangement « optimiste ». Certes, le propos des dystopies semble toujours annoncer la catastrophe, énième version d’une apocalypse à venir. Mais performer le prophétisme de l’interprétation des signes de la fin, c’est encore croire qu’on peut l’empêcher, que le cours de l’histoire du monde peut changer de direction. Panthéon disait l’ensemble des dieux, la totalité du divin : à cet égard, Gagnon continue à croire à la possibilité d’une émancipation hors de l’histoire, d’une irrelevance de l’histoire – peut-être de l’intervention miraculeuse d’un dieu de la machine?

Panthéon sera à l’Usine C du 12 février au 10 mars 2013, de 12 h à 18 h, du mardi au samedi et les soirs de représentations : 1345, avenue Lalonde, Montréal (métro Beaudry).

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Fondations, huile, pastel, cire et crayon sur papier, 110 cm x 75 cm, 2012.

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