Mes dépouilles, augmentées

Par Robert Hébert | Le texte en entier peut être consulté sur le site web de la revue Trahir.

Être sujet nous exclut des cohortes,
ce qui est fatal en matière de prévision.

Serge Bouchard, Le moineau domestique. Histoire de vivre

Au printemps 1997 paraissait dans la vallée du Saint-Laurent une petit ouvrage intitulé Dépouilles. Un almanach, éditions Liber. Exposition un peu étrange de ce qu’on appellerait aujourd’hui une « thought-experiment » : une expérience planifiée avec contraintes, mais imprévisible dans son déroulement. Il s’agissait pour son auteur d’écrire autour de deux petits textes à chaque jour pendant un an : réflexions morales et politiques sur tous les tons, souvenirs, observations de la nature, bribes de lectures, anecdotes, avec tendance à l’aphorisme, au lapidaire. De septembre 1994 à août 1995 donc, douze mois, douze chapitres avec chacun un thème de départ très large qui n’empêchait pas l’intrusion de l’actualité, au contraire. C’était peut-être le bagage encyclopédique d’un professeur et chercheur passé au crible d’une voix en chair et en os, traduisant à l’air libre le fameux gnôti seauton, qui sait?… Me relisant il y a quelques années – exercice toujours dangereux –, je me suis rendu compte que l’ouvrage n’avait suscité aucun équivalent depuis et n’a pas encore permis d’amplifier le genre (hybride) philosophie critique, littérature, géo-histoire, biographie. J’ai pensé développer moi-même certains blocs thématiques sur la société, la violence et la mort, la religion, les arts et la musique, la mémoire, les oiseaux de proie, l’imaginaire, le problème indépassable du langage. Ou cet écart entre vie ordinaire, quotidienne et le sérieux philosophique, le terre à terre et le sublime, thèmes typiquement américains que la philosophie européenne (très sédimentée) a délaissé, enfoui, oublié[1]. Mais un tel Traité des dépouilles aurait altéré l’esprit et surtout le tranchant significatif, à mes yeux, à la fois de l’épreuve et de l’ouvrage.

Dépouilles. Un almanach contient 787 fragments. J’ai revu et augmenté 80 fragments qui devaient l’être, le dixième – attention, ce ne sont pas nécessairement des meilleurs morceaux choisis, « Mes dépouilles, augmentées » ne forment pas un Florilège – mais surtout j’ai ajouté 15 textes entièrement nouveaux. Ces textes sont tirés des premiers brouillons, des matériaux mêmes que j’avais écartés pour diverses raisons, parfois personnelles. Ils sont aujourd’hui réintégrés. Ainsi cette aventure radicale sur tous les fronts, totale, où « il s’est passé quelque chose », peut-elle aujourd’hui se clore et se redéployer. Espérant que dans cette vallée du Saint-Laurent où le discours philosophique est plutôt saturé, exo-tétanisé par une importation massive d’idées, d’icônes et de fripes, soumis à des contraintes artificielles de surproduction: espérant donc que les jeunes chercheurs puissent trouver là un incitatif à inventer leur propre voix. Certes l’appel n’est pas nouveau. Les risques d’une subjectivité au travail ainsi que les explorations parfois périlleuses de son en-dehors font partie désormais de ce que j’appelle le droit au dépouillement…

 Montréal, quartier Villeray, mars 2013


[1] Un premier retour sur cette expérience singulière est exposé dans un entretien avec Giovanni Calabrese, L’homme habite aussi les franges, Montréal, Liber, 2003, pp. 22-26.

Le texte en entier peut être consulté sur le site web de la revue Trahir.

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