Est-ce une caricature? (1)

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Avec pas mal de retard, je réponds ici à une série de questions posées par un blogueur. Je dois d’abord dire, au regard de ce qu’on me demande, que je ne me sens ni dans l’obligation de défendre une thèse, ni dans la position de pouvoir juger ce qui relèverait ou pas d’une caricature quant à des cas empiriques. D’un point de vue théorique, il s’agirait plutôt – pour celui qui voudrait remettre en question ce que j’ai pu suggérer dans un texte sur Ygreck et dans une réponse à des critiques – de mettre à l’épreuve la thèse et de développer, s’il est nécessaire de le faire, de nouvelles catégories à faire fonctionner pour comprendre le phénomène « caricature ». Or, on n’obtiendrait pas grand-chose de moi, et ce, parce que la thèse ne prétendait pas être un « crible à images » pour le jugement a posteriori de l’effet comique de tel ou tel cas. Elle se voulait une définition a priori de la « nature » de la caricature, et, de ce fait, dépassait le simple jugement moral qui aurait voulu voir dans la caricature de Ygreck une image qui allait « trop loin ».

Ainsi, je ne voulais pas formater la caricature comme phénomène culturel et me poser en juge de sa valeur – aussi faut-il penser que des formes caricaturales puissent sortir de la définition que j’ai donnée. Or, savons-nous ce qu’est une caricature? On m’a fait remarquer que les goûts en matière d’humour « sont dans la nature »… c’est-à-dire « subjectifs », en dehors de la possibilité de penser ce qu’elle est. La chose est d’un intérêt certain : qu’est-ce que l’« humour »? Et l’humour fait-il partie obligatoirement de la caricature?

Je suggérerais à titre préliminaire, avant d’aller plus loin sur cette question, qu’il faut posséder, disons, l’encyclopédie adéquate pour entendre l’aspect humoristique d’une caricature, c’est-à-dire les connaissances nécessaires (mais non suffisantes) qui permettent de comprendre les liens que tentent de faire le caricaturiste (si on parle bien de « liens » ou « séries convergentes », c’est en tout cas le fond de ma thèse). Bref, il faut connaître d’abord ce qui est représenté pour pouvoir apprécier l’humour (lorsqu’il y en a). D’une certaine manière, la caricature (avec son humour) ne prétend pas à l’universel (contrairement à l’ironie – on y reviendra) : il faut être dans le hic et nunc de son énonciation – son « ici-maintenant » du contexte –, pour pouvoir même la comprendre et l’apprécier (bref, les caricatures vieillissent – on pourrait dire qu’elles datent –, c’est-à-dire qu’elles sont liées à une « date » précise, et pour les comprendre, il faut se remettre à l’époque).

Avant de procéder à la discussion sur les caricatures tel qu’on me l’a demandé (ce qui aura lieu dans le prochain texte), je me permets de revenir à ce qu’est l’humour, à tout le moins une certaine idée avec laquelle je la conçois et avec laquelle je voudrais ici en parler. Je prends l’expression du philosophe Gilles Deleuze, dans son livre Présentation de Sacher-Masoch, où il développe, dans un passage particulier, l’humour, disons, de manière « conceptuelle ». Par exemple, l’humour est ôté de sa référence première au rire, ce n’est plus le rire qui va déterminer l’humour, mais l’humour pourra nous amener naturellement au rire (mais pas toujours). Alors qu’est-ce qui déterminera ce qu’est l’humour? Après avoir discuté du renversement du bien et de la Loi – je me permets d’aller vite ici, car le rapport à l’histoire de la philosophie n’est pas le fond de la question – que le philosophe Emmanuel Kant effectuait par rapport à l’ordre habituel (pour aller vite : chez Platon, le Bien se trouve au-dessus de la loi, au sens conventionnel, le Mieux se trouve en-dessous : 1. la loi n’est jamais parfaitement adéquate au Bien; 2. le Mieux est le rapport relatif que les hommes entretiennent avec la loi). Ainsi, Kant met la Loi au-dessus du bien, le bien devient une relation de la Loi (plutôt que l’inverse, par exemple chez Platon). Deleuze propose donc deux manière de renverser la Loi, et c’est ici que ça devient intéressant : 1. par subversion ou par ironie, en proposant une Loi au-dessus de la Loi (c’est la manière du sadique qui propose le Mal comme nouvelle Loi); 2. par perversion ou par humour (c’est la manière du masochiste, qui, à force de respecter la Loi finit par la renverser). J’avais déjà cité un passage de ce texte dans un billet précédent, à propos encore une fois des relations entre humour et rire, on me permettra de le citer à nouveau :

Mais voilà que, avec la pensée moderne [avec Kant], s’ouvrait la possibilité d’une nouvelle ironie et d’un nouvel humour. L’ironie et l’humour sont maintenant dirigés vers un renversement de la loi. Nous retrouvons Sade et Masoch. Sade et Masoch représentent les deux grandes entreprises d’une contestation, d’un renversement radical de la loi. Nous appelons toujours ironie le mouvement qui consiste à dépasser la loi vers un plus haut principe, pour ne reconnaître à la loi qu’un pouvoir second.

[…]

Il serait insuffisant, en revanche, de présenter le héros masochiste comme soumis aux lois et content de l’être. On a parfois signalé toute la dérision qu’il y avait dans la soumission masochiste, et la provocation, la puissance critique, dans cette apparente docilité. Simplement le masochiste attaque la loi par l’autre côté. Nous appelons humour, non plus le mouvement qui remonte de la loi vers un plus haut principe, mais celui qui descend de la loi vers les conséquences. Nous connaissons tous des manières de tourner la loi par excès de zèle : c’est par une scrupuleuse application qu’on prétend alors en montrer l’absurdité, et en attendre précisément ce désordre qu’elle est censée interdire et conjurer. On prend la loi au mot, à la lettre ; on ne conteste pas son caractère ultime ou premier ; on fait comme si, en vertu de ce caractère, la loi se réservait pour soi les plaisirs qu’elle nous interdit. Dès lors, c’est à force d’observer la loi, d’épouser la loi, qu’on goûtera quelque chose de ces plaisirs. La loi n’est plus renversée ironiquement, par remontée vers un principe, mais tournée humoristiquement, obliquement, par approfondissement des conséquences.

Gilles Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, Paris, Minuit, 1967, p. 75, 77-78.

Pour résumer, ce que je recherche dans les caricatures, ce serait les manifestations non pas d’exposition de « principes » supérieurs à la Loi, mais de « conséquences » inférieures, c’est-à-dire une perversion de la Loi à force de la suivre. Je prends « Loi » en ce sens qu’elle représente le « convenu », l’ordre dit normal des choses, j’oserais même dire, le plus minimalement possible : le donné, ce qui est là. Le caricaturiste – en tout cas ceux qui m’intéressent – font des propositions, c’est-à-dire qu’ils réarticulent des énoncés du monde pour les faire voir d’une manière nouvelle, et en cela, ils participent du débat public et de la chose politique. Ça ne veut pas dire qu’ils font de la politique, ça veut dire que ce qu’ils font est toujours politique, indépendamment de leur volonté personnelle : formuler un énoncé en public – une parole, une banderole à la manifestation, un appel téléphonique au ministre, une visite à un député, une lettre d’opinion publiée dans un quotidien, un commentaire sur un blog, une chronique, un manifeste, un vote à la réunion, un like sur Facebook, une caricature, etc. – c’est toujours-déjà participer du politique. En ce sens, on pourrait rapprocher les deux « attitudes » mentionnées (humour et ironie) à des universaux transcendants, au risque de diluer complètement les concepts.

Car en effet – et c’est la première difficulté de cette conception de la distinction humour/ironie –, qu’est-ce qui nous empêche de les appliquer à des éléments qui n’ont rien d’un « dessin » (si on pense la caricature sous cette forme), mais qui pourraient très bien représenter ce qu’on vient de comprendre de l’humour? Je prends un exemple qui me vient en tête, la « manif de droite » qui a eu lieu le 1er avril 2012 (forme parodique des manifestations – évidemment, à ne pas confondre avec les manifestations de la droite, celles qui ont eu lieu en France récemment). Cette « Manif pour la hausse des droits de scolarité » lors de la grève étudiante (et la date ici comptait pour beaucoup), organisée par le MESRQ (Mouvement des étudiants super-riches du Québec), se montrait de manière assez évidente comme une parodie : des manifestants s’étaient personnifiés en « grands capitalistes », portaient le complet-veston, criaient des slogans comme « Les sans-abri, rentrez chez-vous! », « LCN sur toutes les chaînes! », et le plus simple mais suffisant « Richard, Richard, Richard Martineau! » :

Voilà sans doute une caricature, une parodie, mais aussi un carnaval (on pourrait aussi ajouter « pastiche », bref, une certaine traductibilité culturelle). Faut-il démêler ces concepts? Que représenterait « caricature » dans ce réseau de signification? Possède-t-il en propre une définition unique qui le distinguerait des autres termes? Je laisse ces questions à une autre fois.

Deuxième difficulté : la distinction entre ironie et humour est-elle trop simple pour dire le monde tel qu’il se présente? Je donne un exemple assez intéressant : on connaît sans doute tous le site web The Pirate Bay, un site d’échange de données (ce qui contrevient à la plupart des lois sur le droit d’auteur). Les instigateurs du site participent d’un mouvement de libéralisation des droits d’auteur (le Parti politique pirate en Suède, l’église Kopimi ou le mouvement Creative Commons, pour ne donner que quelques exemples). Il y a quelques temps, un regroupement antipiratage de Finlande a créé un faux site web (maintenant modifié) pastichant le site web de The Pirate Bay, notamment en utilisant leur logo, ce qui contrevient aux clauses d’utilisation du logo de The Pirate Bay. L’ironie de toute cette histoire – et j’utilise le mot « ironie » à bon escient –, c’est de voir The Pirate Bay amener en cours le site web pour violation de ses droits d’auteur. On peut prendre la situation comme ironique : alors que The Pirate Bay se bat pour la libéralisation des droits d’auteur, l’organisation doit se tourner vers la justice et demander une application de la loi pour protéger son image. Ici, on peut constater l’ironie au sens de Deleuze dans la raison donnée par The Pirate Bay pour le recours au système judiciaire :

We are outraged by this behavior. People must understand what is right and wrong. Stealing material like this on the internet is a threat to economies worldwide.

On pourrait aussi renverser la perspective et voir cette déclaration comme l’exemple parfait de l’humour au sens de Deleuze : vous avez posé une loi (ici, le droit d’auteur), eh bien on va la faire appliquer jusqu’au bout de ce qu’elle peut, jusqu’à ce qu’elle montre son ridicule par elle-même. Je ne veux pas juger ici si la situation est « ironique » ou « humoristique », mais simplement rappeler que le réel – les événements parfois très insignifiants – peut se présenter selon cette dichotomie humour/ironie, et que la distinction est souvent affaire de perspective[1].

La suite de ce texte est maintenant en ligne.


[1] Je ne veux pas trop m’attarder sur cette question philosophique, même s’il y a des subtilités qu’il faudrait discuter, mais qui relèverait d’un commentaire sur Gilles Deleuze, plutôt que d’une application d’un premier mouvement de pensée. Mais, sans entrer dans les détails, Deleuze suggère dans son livre que le masochisme – qu’il ne conçoit pas comme une complémentarité avec le sadisme – possède lui-même sa part de sadisme : le masochisme est complet en lui-même, et pour cette raison, le masochisme ne nécessite pas un autre – ici, le sadisme – qui le complèterait. On pourrait conclure que le masochisme cité plus haut sait montrer ainsi sa part sadique, mais, disons qu’on règlerait le problème avant de l’avoir posé. Le but n’étant pas de fabriquer des catégories, il s’agit surtout ici de montrer que la caricature possède une puissance en soi pour l’élaboration d’une critique politique.

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