Dulac montre que l’art n’a pas confiance en son non

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

L’art contemporain est une institution, ou un réseau d’institutions. C’est ce que nous apprend la sociologie du « champ de l’art » : il y a des « agents », des « normes » et des « frontières » qui interagissent pour faire de telles propositions une œuvre légitime ou remarquable et de telles autres une œuvre illégitime ou anodine.

Manger une livre de beurre chez soi en dansant la valse en silence avec un gallon de lave-glace sous le bras est moins évidemment de l’art que de le faire dans une galerie underground au centre-ville de Vancouver pour un festival international d’art performance, ou à l’intérieur du Louvre (où je me ferais sûrement arrêté si c’était une action impromptue), ou encore devant une webcam pour diffuser « l’action » sur internet.

Si tel est mon projet, plusieurs chemins s’offrent à moi pour le réaliser. Je peux le faire ici-maintenant sans avertir qui que ce soit, peut-être en me filmant. Dans ce cas, mon « œuvre » risque de rester confidentielle, de n’être vue que par quelques amies plus ou moins généreuses de leur temps et de leur attention. Je peux envoyer une proposition à un festival, à un événement, à un centre d’artistes, voire à un organisme subventionnaire tel le Conseil des arts. Si je suis étudiant en art, je peux le proposer dans le cadre d’un cours, par exemple. Cela demande généralement de détailler mon projet et d’en dire le sens, dans un texte de « démarche artistique ». Peut-être que j’en ferais alors une série… On sait qu’il y a tout un art qui consiste à écrire ce type de texte. Quiconque a déjà fait une demande de subvention sait qu’il faut savoir jouer du tempérament de l’institution, des critères de sélection, etc.

Si mon projet est accepté par une de ces instances, il pourra alors avoir lieu dans un contexte institutionnel, c’est-à-dire avec la caution de l’institution, avec son autorisation. Mon œuvre risque alors de bénéficier des pratiques documentaires et événementielles de cette institution : on l’annoncera peut-être dans le Voir comme un événement plus ou moins important – disons mercredi 20h au Stade Olympique –, une photographie de la livre de beurre entrant dans ma bouche se retrouvera peut-être dans un catalogue, ou l’image de la finale au cours de laquelle je me verse le lave-glace sur la tête se retrouvera peut-être en couverture de la revue Inter : art actuel. Tout cela dépendra de mille circonstances singulières, dont la qualité esthétique de mon geste et ma capacité à « vendre » mon action comme une occasion à laquelle on devrait s’intéresser.

Page couverture de le revue Inter, no 89 (hiver 2005)

Page couverture de le revue Inter, no 89 (hiver 2005)

Il se peut aussi que l’institution refuse mon projet, ou que mille circonstances fassent en sorte que je ne l’envoie pas, finalement (date de tombée manquée, etc.). Je peux alors décider de l’abandonner ou de persister. Je peux l’envoyer à d’autres institutions. Je peux le réaliser par moi-même, avec le risque d’y avoir peu d’exposure – est-ce que j’y tiens à ce point? C’est beaucoup de beurre, une livre… Je peux laisser le projet traîner dans un tiroir – finalement, ce n’était peut-être pas un projet si intéressant… Je pourrais le ressortir un jour si on me sollicite et que je ne sais pas trop quoi faire. Oh! je pourrais aussi essayer de le vendre à l’association des producteurs de beurre… Ha! ce serait cocasse! À moins qu’ils ne pensent que j’essaie de dire qu’il y a du lave-glace dans leur produit, ou que ç’a le même effet sur l’organisme… Non, ce serait du trouble… Ah! mais je pourrais aussi leur proposer, simplement pour qu’ils me disent non! Ça pourrait être drôle… Ça montrerait qu’ils ne sont pas ouverts à l’art contemporain, ou même que mon projet a le pouvoir de « choquer ». En tout cas, ça me donnerait une idée de la valeur de mon projet.

 ⁂

L’université a refusé le « projet » (à mon sens, parodique, satirique) de David Dulac. Dulac a ssorti son « projet » en mars 2013, quand il a eu à proposer quelque chose pour un cours – exposition des finissants, je crois. « Pourquoi pas ce fond de tiroir, juste pour rire… C’est si gros! Ça ne passera jamais… Ha! » Bien sûr, l’université a dit non : on pouvait s’y attendre – on devait l’espérer! « Bon, faudra trouver autre chose pour passer ce cours…! »

Mais que se passe-t-il alors? L’université, ou l’art-dans-l’université (je généralise, évidemment) semble avoir si peu confiance en son propre « non », en sa propre capacité d’autorisation et de dés-autorisation, de certification et de dé-certification, qu’elle panique. Elle appelle la police car elle se dit : « Même si on lui a dit non, il va le faire! » Pourtant, il ne l’avait pas « fait » quand son cours avait été annulé un an auparavant… Est-ce que cela ne montre pas que c’était fait pour l’école?

À mon sens, l’art-dans-l’université se dit cela – « il va le faire même si on lui dit non! » –, moins en raison du « tempérament » de Dulac (« il a déjà fait des choses assez hard… ») qu’en raison d’une incertitude institutionnelle, d’une reconnaissance sourde de ceci : « On n’a pas vraiment besoin de l’université pour faire de l’art, c’est bien connu! Surtout pas de l’art ‘actuel’! »

En principe, c’est sans doute vrai. Mais en pratique, comme j’ai tenté de le monter plus haut, un tel contexte institutionnel (l’université, ou ailleurs) est souvent essentiel pour inscrire l’œuvre dans un contexte qui aide à la faire produire du sens. C’est même pour cela qu’on devient étudiant en art – et non seulement artiste.

Si l’art-dans-l’université n’a pas confiance en son propre non, c’est peut-être aussi parce qu’il n’est pas certain qu’il existe des critères suffisants lui permettant de (se) dire « non » avec confiance, de refuser quoi que ce soit. On entend souvent dire que l’art contemporain, « c’est du n’importe quoi »… La seule limite deviendrait le crime – ou l’inintéressant : une limite objective et une limite subjective. Dulac teste ces limites : « Quelle institution étrange songerait sérieusement à cautionner la commission de tels actes?! » À mon sens, l’art-dans-l’université n’a pas pu ne pas se questionner. Pourquoi alors n’était-il pas suffisant de dire non? De qui a-t-on eu peur? Pourquoi, chez plusieurs, ce « projet » ne provoque qu’un rire amusé? Lacrimæ absurdæ?

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1 commentaire

Classé dans Simon Labrecque

Une réponse à “Dulac montre que l’art n’a pas confiance en son non

  1. Jaber Lutfi

    Dans ce cas, comme celui de Rémi Couture, je soupçonne qu’il y a trouble chez les juges parce que la matière qu’ils traitent au tribunal est essentiellement de la narration. Une narration c’est très proche de la création artistique, de la fiction.
    Le doute est profond dans l’institutionnalisme.
    De la même manière que l’université décide si une chose est de l’art ou pas, la justice décide si une chose est un crime ou pas. Il y a doute à l’université. Il y a doute au tribunal.
    La justice qui n’a pas confiance en son propre nom tape fort pour tuer le doute.

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