Brève sur la traduction de Gilles Deleuze et le "point de démence" des traducteurs

Par René Lemieux, Lisbonne

Dans « Pensée nomade », Gilles Deleuze se demandait comment les jeunes générations de lecteurs pouvaient lire Nietzsche à son époque. Pourrait-on se poser la même question – quelque peu décalée – avec Deleuze aujourd’hui et avec la traduction? Qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui on voudrait traduire Gilles Deleuze? Ou encore, faut-il délirer pour penser que la traduction soit le lieu où il serait possible de parler une nouvelle fois de la lecture de Deleuze?

J’aimerais proposer, avec ce court billet, un thème unique sous lequel la question de la traduction de Gilles Deleuze et la question du délire se conjuguent, celui de l’amitié comme principe général pour une nouvelle critique des traductions. Aux trois instances néo-platoniciennes qui décrivent la « politique » de l’héritage – d’un auteur, par exemple, chez les commentateurs comme chez les traducteurs – telle que décrite dans « Platon et le simulacre » (Logique du sens, Minuit, 1969), je proposerai trois formes de renversement qui permettront de penser une nouvelle politique de la traduction. Ces instances néo-platoniciennes peuvent s’exemplifier avec l’échange matrimonial (c’est l’exemple de Deleuze) : on a d’abord le père (ou la loi), puis les prétendants (que la loi ou le père devra discriminer pour sa fille), et finalement la fiancée (l’objet de l’échange). Chacun de ces éléments prends les noms suivants dans la conception néo-platonicienne : l’imparticipable, les participants et le participé.

Pour poursuivre avec un certain anti-platonisme – que la tradition française de la traductologie a su produire avec Henri Meschonnic, Antoine Berman ou, en Amérique, Lawrence Venuti –, j’aimerais suggérer des alternatives à la réflexion classique en traduction. À la loi de la critique des traductions qui est de « retraduire », et qui sous-entend la disparition de la critique en tant que texte au profit de son produit, la retraduction, suggérons un simulacre (tel que décrit par Deleuze dans « Platon et le simulacre »), c’est-à-dire un texte qui ne nécessiterait pas un rapport de ressemblance avec une idée ou un modèle. Aux prétendants à la fidélité à la fiancée ou au texte original, suggérons des amis qui n’entretiennent plus entre eux des rapports de compétition. Si la critique de la traduction se veut toujours une évaluation entre le bon et le mauvais dans la traduction – ce que Berman qualifiait de « miraculeux » et de « problématique » –, que pourrais-je alors suggérer à la place de la fiancée ou de l’objet du désir?

Dans L’Abécédaire, plus précisément dans le chapitre « F pour fidélité », à la toute fin, Deleuze semble nous dire que ce qui fait qu’on soit ami avec quelqu’un n’est pas du tout le « commun » que deux personnes ou plus posséderaient, mais ce serait un « grain de folie » que l’on trouverait chez quelqu’un (on peut voir l’extrait à 2:20, avec sous-titres en italien) :

Ce « grain de folie » ou ce « point de démence », il n’est pas du tout un « commun » que l’on partagerait entre amis, il semble subjectif : on ne peut pas aimer quelqu’un si on n’aime pas ce point de démence chez cette personne, et en même temps, on ne partage pas nécessairement la même évaluation de ce point entre amis de l’ami. À la limite, ce point de démence n’est pas aimable, et pourtant, c’est ce point qui permet à l’ami d’être aimé. Une critique de la traduction qui voudrait se baser sur l’amitié ne devrait-elle pas s’intéresser à ces « points de démence » à la fois problématique et miraculeux, ces points de démence qui ne font pas en sorte que l’ami « s’écroule », mais leur donne un « charme »?

Dans son court texte qui précède sa traduction en gallois de « Littérature et vie » (Critique et clinique, Minuit, 1993) publié en avril 2010 dans la revue Trahir, Mihangel Morgan explique sa traduction du mot « délire » :

There is no word in Welsh which conveyed what I felt Deleuze meant by this. Gwallgofrwydd is closer in meaning to “madness”, dryswch is “confusion”. I could simply have used deliriwm but that would’ve transgressed my self-imposed rule for using only an old-fashioned more poetic type of Welsh. So I used a very old word, orohïan which means “joy” or “mad with love”, a word from the old poems which I felt was nearer in essence to what Deleuze was saying than any dictionary definition – in fact I preferred it to délire/delirium and believe Deleuze would’ve chosen this word had he known it.

Ne pourrait-on pas voir là un délire sur le « délire » qui non seulement traduit le concept, mais aussi transforme la langue qui l’accueille? J’aimerais en tout cas penser que ce genre d’exemple – délirant… – peut ouvrir la voie à une nouvelle critique de la traduction qui voudrait penser la traduction après Platon, et ce, pour le dire avec Deleuze dans « Pensée nomade », en dehors de la loi, du contrat et de l’institution.

Postscriptum sur la trahison

On a probablement tous déjà entendu le vrai/faux adage italien « traduttore, traditore » où s’inscrit l’impossibilité – et ce, même au nom de la fidélité – d’une traduction qui ne soit pas trahison et d’un traducteur qui ne soit pas un traître*. Si dans son grand texte sur la trahison, « De la supériorité de la littérature anglaise-américaine » (Dialogues avec Claire Parnet, Flammarion, 1977) Deleuze parle effectivement de trahison (et de délire, notamment), il ne le fait jamais, selon mes souvenirs, dans une opposition à la fidélité, mais plutôt au mensonge (de la littérature française). Comme si entre le mensonge et la trahison, ou le menteur et le traître, s’installait une différence de degré plutôt qu’une différence de nature. Que faire alors de cette fidélité exprimée dans L’Abécédaire?

Lorsque Berman, après Meschonnic, critique le « platonisme » de la traduction, c’est toujours pour s’attaquer à tous les dualismes dans la philosophie (entre le sens et le son – le plus évident dans le cas de la traduction –, mais aussi entre le matériel et l’idéel, l’immanent et le transcendantal, le corps et l’esprit, etc.). La pensée de la traduction que j’ai voulu ici très brièvement esquisser nécessitera en outre de surmonter le dualisme trahison/fidélité et de penser une immanence dans la critique de la traduction. Cette tâche reste à faire.


* Remarquons que cette trahison, compris comme « infidélité » (par ailleurs à qui? à la fiancée ou au père? à moins que ce soit la belle fiancée qui soit infidèle…), ne sort pas du cadre familial et patriarcal.

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