Procès Dulac, jour 1: la preuve de la poursuite

Par Simon Labrecque, « dépêché » à Québec

Considérant que le public et la rédaction de Trahir n’ont aucune raison de se limiter à des articles de 500 mots;

Considérant que les transcriptions de procès sont coûteuses et que la mémoire fraiche peut presque rendre l’intégralité de ce qui s’est dit; et

Considérant que la philosophie vient toujours trop tard, puisque « la chouette de Minerve prend son envol à minuit », mais que minuit n’a pas encore sonnée;

Voici un rapport assez détaillé du procès de David Dulac, en au moins trois textes.

Le « procès Dulac », prévu pour deux jours, a débuté [hier matin], 11 juillet 2013 à 9:30, au Palais de justice de Québec. La salle était pleine. Dulac, détenu depuis la fin du mois de mars (d’abord en psychiatrie, puis à la prison, puis à l’infirmerie de la prison, car certaines radios de Québec auraient demandé qu’on le blesse), est apparu devant le juge Charest dans le box vitré des accusés, menotté et entouré de deux constables spéciaux. Le Ministère public est représenté par Me Steve Magnan, qui est accompagné d’un homme en veston portant un insigne de police à la ceinture. L’accusé est représenté par Me Véronique Robert, qui est accompagnée d’un stagiaire étudiant à la Faculté de droit de l’Université Laval. Quelques journalistes étaient présent(e)s, en plus d’ami(e)s de l’accusé, de membres de la famille, et d’autres citoyen(ne)s plus difficilement identifiables—dont votre serviteur ici présent.

Après avoir demandé une pause de trente minutes dès le début de la séance pour discuter avec la défense d’une série d’admissions et d’une « pièce vidéo », le Ministère public a fait venir à la barre quatre témoins (je suis responsable des fautes dans l’orthographe des noms) :

  1. Nicolas Désy, technicien en travaux d’enseignement et recherche à l’École des arts visuels de l’Université Laval depuis 2000;
  2. Paryse Martin, artiste en arts visuels et chargée d’enseignement à l’École des arts visuels de l’Université Laval depuis 22 ans;
  3. Anne d’Amours, bachelière de l’École des arts visuels de l’Université Laval et responsable du comité « commissariat et lieu » pour l’exposition des finissants 2013 de l’École des arts visuels de l’Université Laval; et
  4. Jocelyn Robert, architecte de formation, artiste, professeur en arts visuels et directeur de l’École des arts visuels de l’Université Laval depuis mai 2012.

Voici un résumé exhaustif de la preuve déposée par la poursuite.

1. Le travail quotidien du premier témoin consiste à offrir une aide technique aux étudiants pour réaliser leurs projets (se familiariser avec les logiciels requis, etc.). Il connaît David Dulac à titre professionnel, depuis trois ans environ. Il l’a aidé à quelques reprises, sans jamais avoir de longues conversations (le thème récurrent du caractère « silencieux » de Dulac s’établit ainsi très tôt dans la séance). La dernière fois qu’il l’a aidé, ce fut en février 2013, alors que Dulac voulait modifier une vidéo trouvée sur YouTube présentant un tableau du jeu Duck Hunt (le jeu avec les canards sur la première cassette Nintendo, avec Mario Bros. et le fusil orange, comme le témoin l’a expliqué au tribunal). Le projet de Dulac consistait à modifier les images, soit à faire du fond une salle de classe où se trouvent un professeur et des étudiants, alors que des « bandits » remplacent les canards. La vidéo, d’une durée d’environ 40 secondes en format Quick Time, aurait été intitulée Kill the Bad Guys. Apparemment, les bandits mourraient lorsqu’ils toucheraient les étudiants, qui mourraient également « dans une marre de sang ». Le témoin dit avoir éprouvé une « crise de conscience » professionnelle face au projet qu’il jugeait « un peu déplacé dans un cadre scolaire ». Il n’en a pas parlé à Dulac, mais a lancé un regard qu’il croit que Dulac a compris. Le témoin dit n’avoir « pas pris de chance » et avoir contacté une personne en autorité, soit le professeur David Naylor (qui sera témoin pour la défense; voir mon texte sur la preuve de la défense), avec qui il s’entend bien. Ce dernier lui a dit qu’il allait en parler au directeur de l’École, Jocelyn Robert. Lors du contre-interrogatoire conduit par Me Robert, le témoin a admis qu’il n’y avait « pas de coup de feu » dans la vidéo. Le témoin dit aussi avoir rapporté son inconfort « au cas où il arriverait quelque chose ». Il n’a pas eu peur, « mais au cas où… » Néanmoins, il a continué à aider Dulac, qui travaillait sur la vidéo dans son laboratoire durant une semaine.

2. Le deuxième témoin connaît David Dulac depuis un an et demi. Elle lui a enseigné à deux reprises. Dans un premier cours, « technique de peinture » à l’hiver 2011, elle avait demandé aux étudiants de ne pas soumettre de projets avec « des matières organiques ou des fluides corporels », pour protéger sa santé (elle mentionne des problèmes de santé récents). Le jour de la remise des projets, Dulac lui a donné des documents en disant qu’il avait fait un projet avec « du sperme fermenté ». Elle s’est mise en colère, « très choquée » qu’il n’ait (apparemment) pas suivi ses directives, car elle croyait que lesdits fluides lui étaient remis en mains propres. Quelques minutes plus tard, après s’être « calmée », elle a réalisé que Dulac avait pris son « travail » en photo—c’étaient  ces images, plutôt, qu’il lui remettait. Elle dit qu’il y avait donc « un écart au réel » et que « c’était bien », même si ça l’a beaucoup dérangée. (Sur le coup, elle a seulement parlé de l’incident avec son conjoint. Elle a toutefois avisé Jocelyn Robert lors d’une conversation plusieurs mois plus tard, en mars 2013, alors que celui-ci avait été mis au courant d’autres travaux de Dulac.) Le second cours que Dulac a pris avec madame Martin était « espace pictural », à l’automne 2012. Dulac lui a d’abord remis un projet de 15 « esquisses ». « Chose assez fréquente chez un jeune adulte qui cherche une identité particulière », Dulac a remis un projet se voulant « choquant » : une série d’esquisses de pénis avec diverses maladies. Ayant entendu parlé d’une performance qui a inquiété (en décembre 2012), madame Martin a décidé de faire passer Dulac en dernier le jour du dernier cours, lors de la présentation des projets finaux, pour « protéger la classe », après avoir demandé à un ou une psychologue s’il se pouvait qu’il « passe à l’acte » (objection de la défense sur un avis médical par ouï-dire). Finalement, il ne s’est rien passé, au sens où Dulac a remis un projet sur papier : des images avec une phrase provocante, du type « je me masturbe et j’aime ça ». Dans le contre-interrogatoire, on apprend qu’avant 2011 madame Martin a reçu plusieurs travaux avec des matières organiques, et que cela est assez commun en art contemporain. Lorsque le Ministère public revient avec une question, on apprend que même à l’université, elle a déjà reçu au moins deux projets faits avec du sperme (« en vrai », j’ajouterais, soit : pas en photo).

3. La troisième témoin parle de l’exposition des finissants, pour laquelle Dulac a soumis le texte qui fait l’objet du procès. Il s’agit d’une « tradition » de l’École des arts visuels. En 2013, l’exposition avait lieu à l’Espace 400e. Les étudiants finissants ne sont pas obligés d’y participer, mais c’est très rare qu’ils et elles ne participent pas. L’exposition a été annoncée en octobre 2012 et les propositions de projets ont été reçues le 25 mars 2013 (quelques minutes ont été nécessaires pour identifier la date exacte). Dulac a remis une seule feuille (la taille des dossiers variait beaucoup). Elle a lu le texte et a trouvé « que ce n’était pas un projet d’exposition ». Ne sachant trop que faire, elle a demandé conseil à une amie, Delphine Hébert (qui sera témoin pour la défense; voir mon texte sur la preuve de la défense), qui n’a pas trouvé ça étonnant « de la part de David », puis madame d’Amours a demandé l’avis de la professeure Lysanne Nadeau, qui lui a dit « ne te pose pas de questions, remet ça au directeur », Jocelyn Robert, qui l’a lu et qui a dit qu’il allait s’en occuper. Dans le contre-interrogatoire, on apprend que madame d’Amours trouvait le projet « pas réalisable dans le cadre de l’expo, et limite-inquiétant ». C’était « grotesque, un peu too much », ce n’était « pas un vrai projet ». Dulac lui aurait dit « je vais remettre n’importe quoi », c’était pour « se débarrasser ». Un chargé de cours, David Simard, n’a pas pris ça au sérieux lorsqu’elle lui en a parlé. Le juge demande si elle, elle a pris ça au sérieux : elle dit « un peu au sérieux, mais je connais moins David que Delphine Hébert et David Simard ».

Pause

4. Le quatrième témoin n’a jamais enseigné à Dulac, mais en a d’abord entendu parler sur un jury pour le projet « banc d’essai », réservé aux étudiants de deuxième année au baccalauréat. Il avait alors pris position, avec David Naylor (témoin pour la défense) et contre Lysanne Nadeau face aux dessins « sexuellement explicites » de Dulac. Selon le témoin, « il n’y a pas de sujet hors de portée pour un artiste ». Il a réentendu parlé de Dulac seulement au retour des Fêtes à l’hiver 2013, alors que des bruits circulaient sur une performance qui avait eu lieu au mois de décembre 2012. Il a alors rencontré le chargé de cours, Richard Martel, mais a conclu que, le cours étant terminé, il n’y avait pas urgence. Cette performance aurait été « très influencée par les actionnistes viennois », mais aurait été « sous contrôle ». Puis, en février, monsieur Robert a reçu un courriel de monsieur Naylor, qui aidait monsieur Désy à exprimer son inconfort face à la vidéo parodiant Duck Hunt. N’étant pas très à l’aise, monsieur Robert a contacté le service d’aide psychologique pour savoir « comment intervenir ». On lui aurait dit d’offrir de l’aide, puis, si l’aide était refusée, d’insister auprès de l’étudiant qu’il s’agissait d’un comportement inadmissible—« sauf s’il est très bien contextualisé ». Peut-être la vidéo était-elle « un signal », un appel (hors du monde de l’art), mais peut-être était-elle une œuvre « maîtrisée » (dans le monde de l’art). En tous les cas, monsieur Robert ne voulait pas « faire d’erreur ». Il a donc convoqué Dulac pour une rencontre.

Dîner

(4. suite) Le 4 mars 2013, lors de la rencontre avec monsieur Robert, Dulac a été peu loquace. Ce fut « assez difficile », le directeur de l’École parlant seul pour une dizaine de minutes. Dulac a exprimé, par un hochement de tête, qu’il n’avait pas besoin d’aide. Lorsque monsieur Robert lui a dit que les contenus de ses travaux inquiétaient des gens, Dulac lui a dit, à voix basse : « Je ne tuerai personne. » Lorsque monsieur Robert lui a dit que ça choquait, Dulac a dit : « Je pensais que c’était ça l’idée. » Avant de mettre fin à la rencontre en demandant à Dulac de ne plus faire de telles œuvres dans le contexte universitaire, monsieur Robert, artiste du son, a proposé une analogie : « c’est comme faire une œuvre sonore avec les alarmes d’incendie d’un édifice », ce sont « des signaux délicats » qui créent une incertitude et une inquiétude. Par la suite, le 21 mars, un étudiant a demandé à rencontrer monsieur Robert pour exprimer son malaise face aux travaux de son collègue Dulac. Robert a ensuite croisé madame Martin, qui lui a raconté son expérience. Monsieur Robert en a conclu que Dulac « a un problème avec l’autorité » et que son projet pour madame Martin était une « attaque personnelle » contre elle. Il s’est dit « troublé par le défi à l’autorité » et a donc consulté les services d’aide psychologique pour savoir comment agir. Le 25 mars, il rencontre Anne d’Amours. Il lit la proposition de Dulac pour l’exposition des finissants, la numérise et envoie la copie à l’aide psychologique, entre autres parce que Dulac va alors à l’encontre de ses propres instructions : monsieur Robert voit le projet comme un acte de provocation à son égard, puisque Dulac ne pouvait pas ignorer que le tout se retrouverait finalement entre ses mains. Il dit « avoir craint le pire », au sens où il ne savait pas dans quelle direction ça irait, ni quels outils il pouvait utiliser. Sur réception du document, il semble que l’aide psychologique ait pensé la même chose et ait contacté le service de sécurité, qui a ensuite contacté « la justice ». Le juge demande alors à monsieur Robert de préciser sa pensée au sujet de l’énoncé « je ne savais pas ce qu’allait être la prochaine étape ». Monsieur Robert répond qu’il était face à une démarche « autoritaire » de contestation de l’autorité, porteuse d’une contradiction et échappant ainsi à la logique. En guise de « caricature », il mentionne « les militants pro-vie qui tuent des docteurs » : c’est illogique et ingérable. Il ne pouvait donc pas s‘imaginer la prochaine étape. Me Véronique Robert pose une seule question en contre-interrogatoire : Dulac a-t-il déjà « posé problème en dehors des cours », « dans le corridor »? Le témoin répond que non, pas à sa connaissance. Le juge demande ensuite à monsieur Robert de clarifier ce qu’est une performance. Le témoin répond que, contrairement au théâtre, il n’y a généralement pas de « personnage inventé », qu’il s’agit d’actes réels, comme si lui se versait un verre d’eau sur la tête, là, en tant que Jocelyn Robert (il prend le verre d’eau, sans toutefois le verser). Le juge demande alors si une performance peut aussi être « de l’écriture ». Oui, répond le témoin, mais elle ne serait pas jugée sur ses qualités « littéraires ». Il donne plutôt comme exemples les « recettes » de performance de Yoko Ono : « prenez une feuille de papier, percer un trou et regardez le ciel. Ça constituera un événement hors du commun, une nouvelle façon de voir le monde ». Monsieur Robert indique toutefois qu’il estime qu’il y a une différence entre ce qui est acceptable dans le contexte de l’École et ce qui se fait dans le contexte professionnel, car le Règlement des études énonce que l’institution universitaire « s’engage à créer un climat de travail sain ».

Le témoignage se termine vers 14:35 et met fin au dépôt de la preuve de la poursuite.

About these ads

4 Commentaires

Classé dans Simon Labrecque

4 réponses à “Procès Dulac, jour 1: la preuve de la poursuite

  1. Bonjour,
    Je souhaite clarifier un point, Mme. Paryse Martin avait raison de trouver dangereux la remise d’un projet composé de matières organiques (c’.-à-d. du sperme). Sa situation n’étant pas clarifiée ici je crois qu’il est nécessaire de faire le point. Mme. Martin était dans un état qui la rendait très vulnérable aux contaminants organiques, elle était en immunodéficience. Son système immunitaire affaiblit l’exposait à de très sérieux risques qui auraient pu compromettre sa santé, voire sa vie. Il ne s’agit donc pas d’un simple dédain ou caprice envers le dit matériau organique, on lui en a remis plus d’un de ce type de projet par le passé. Ne pas prendre au sérieux un tel avertissement relève soit de l’inattention, soit de l’ignorance, soit de l’irrespect crasse. J’espère pour David qu’il s’agisse d’inattention.

  2. J’ajouterais par la même occasion que personne n’a été blessé lors de la performance de Décembre, sinon de très légères coupures dû au verre cassé qui était sur le sol. Les infos laissaient entendre que David aurait volontairement blessé des spectateurs, ce qui est faux.

  3. Simon Labrecque

    En effet, vous avez raison. Ça a été dit durant le procès, mais le Ministère public a continué à laisser entendre que par "négligence", il y aurait pu y avoir des blessures… Le témoignage de David a bien montré qu’il a tenté d’éloigner les gens tout au long de sa performance.

  4. Simon Labrecque

    Pour ce qui est de madame Paryse Martin, il a été question de système immunitaire seulement lors du témoignage de Jocelyn Robert. Encore une fois, le témoignage de David indique qu’il avait bien compris la consigne et qu’il n’y avait aucun risque de contact de la professeure avec lesdites matières, puisqu’il ne remettait que des photographies.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s