Procès Dulac, jour 1: la preuve de la défense

Par Simon Labrecque, « dépêché » à Québec

La défense présente un total de six témoins:

  1. Isabelle Laverdière, artiste, consultante et chargée de cours à l’École des arts visuels de l’Université Laval depuis 1993;
  2. Alexandre David, artiste et professeur à l’École des arts visuels de l’Université Laval, qui a d’abord été chargé de cours à partir de 1991;
  3. Delphine Hébert, étudiante en arts visuels à l’Université Laval depuis 2010;
  4. Julie Gagnon, étudiante en arts visuels à l’Université Laval;
  5. David Naylor, professeur à l’École des arts visuels de l’Université Laval depuis 1973; et
  6. David Dulac.

Seuls les cinq premiers ont témoigné jeudi le 11 juillet. Dulac témoignera le 12 juillet dès 9:30, puis les « représentations » de la poursuite et de la défense suivront.

Voici un résumé exhaustif des témoignages pour la défense. (Un autre texte a été publié résumant la preuve de la poursuite.)

1. Le premier témoin pour la défense a enseigné à Dulac à deux reprises : dans le cadre du cours « L’artiste et sa carrière » à l’hiver 2012, interrompu par la grève puis repris intégralement à l’hiver 2013, et dans un cours de dessin. En 2012, pour « L’artiste et sa carrière », la chargée de cours demande que les étudiants remettent un « dossier  d’artiste » incluant une série de documents dont un CV, un descriptif d’un « projet fictif ou réel », de la documentation visuelle et un texte de « démarche artistique ». La même consigne a été remise en 2013, lors de la reprise du cours. Dulac a remis l’ensemble des éléments exigés. Le texte qui fait l’objet du procès a été remis comme descriptif de « projet fictif ou réel ». Le témoin dit que sa réaction, « connaissant David », a été : « le petit torrieux, il y a juste lui pour faire ça… » Elle s’est dit qu’il avait compris que le projet pouvait être fictif et qu’il s’était payé « la traite ». Elle qualifie le projet de loufoque, de « ce qu’il y a de plus invraisemblable ». Le reste du dossier remis n’avait « rien à voir » avec ce projet; elle ne l’a pas jugé puisque ce cours n’est pas sur la pratique « artistique » des étudiants. Elle dit que Dulac, en général, aime « déjouer les consignes », « déjouer le système », et que c’est une attitude assez classique en arts visuels. Il porte un regard critique sur l’art, le système, l’école… Elle le qualifie de « très bon artiste », entre autres en dessin. Il « parle peu », mais elle et lui ont « toujours collaboré ». Dans son contre-interrogatoire, le Ministère public—qui hausse remarquablement le ton—demande au témoin si elle se souvient de la « démarche artistique ». Elle dit que non; ce texte n’avait toutefois « pas de rapport » avec celui qui est l’objet du procès. Me Magnan dit ne pas voir comment la « démarche artistique » a pu n’avoir « rien à voir » avec le texte descriptif d’un « projet ». Il semble s’offenser que madame Laverdière n’ait pas été offensée… Le juge demande alors au témoin d’ « imaginer » que lui, le juge Charest, est son étudiant, et qu’il faut lui expliquer la différence entre le « texte descriptif du projet » et le « texte de démarche artistique ». Elle explique alors que le texte de démarche est beaucoup plus général, qu’il porte sur la démarche d’ensemble, sur l’inscription de l’artiste dans le monde de l’art, et que les artistes se font toujours demander un tel texte. Certains parlent des matériaux qu’ils ou elles travaillent, d’autres parlent de concepts plus abstraits, comme la notion d’ « écart », par exemple.

2. Le deuxième témoin de la défense a enseigné à Dulac à deux reprises : dans un cours de « dessin avancé » et un cours de « sculpture avancée », qui permet les projets d’installation. Il dit que Dulac est un « très bon étudiant », qu’il « parle peu » mais qu’il a appris à le comprendre « en regardant sa pratique, sa démarche au cours des années ». Il dit que Dulac lui a expliqué sa démarche, qui est précise et cohérente. Il travaille avec des tabous et des limites; le malaise fait partie de la démarche. (Suite à une objection de la poursuite, le témoin sort, puis est invité à revenir.) Monsieur David explique ensuite que « tous les artistes n’ont pas un discours sur leur pratique » et que « des fois, en n’en parlant pas on agit sur l’œuvre »; il faut saisir « les nuances dans le silence quand ne pas parler devient un geste ». Il décrit le travail de Dulac comme l’orchestration de rencontres entre les « contenus-limites » sur le plan des « normes sociales » et les « normes de l’art, qui se dit progressiste ». En créant une tension dramatique dans le milieu de l’art, à propos du milieu de l’art, son silence ferait ainsi partie de son œuvre, de ces rencontres entre deux séries de « normes ». Pour Dulac, selon monsieur David, « le malaise est l’expérience esthétique en tant que telle ». Me Robert lui demande s’il se peut qu’on se sente visé par une œuvre dans laquelle il est écrit « je t’emmerde », comme c’était le cas dans des autoportraits que Dulac avait remis à monsieur David. Ce dernier répond que « dans l’ensemble, on est habitué de comprendre » un tel geste comme une œuvre, dans le monde de l’art, et non comme une attaque personnelle. Il dit que Dulac fait de l’art pour le monde de l’art, pas dans la rue, et que tous les « initiés » le comprennent comme un « travail artistique ». Le juge demande ce que « le commun des mortels » en penserait. Monsieur David explique alors qu’il y a des codes connus de tous et des codes plus hermétiques dans toute spécialité : un mathématicien dira qu’une ligne droite est le chemin le plus court entre deux points, mais un physicien, qui prendra en compte la courbure de l’espace, pourra y voir une erreur, puisqu’une courbe peut être plus courte que la ligne droite. Le Ministère public mentionne une action dans la rue lors de la grève, suggérant que Dulac fait des actions hors du monde de l’art. Me Magnan demande si monsieur David a consulté la famille ou d’éventuels médecins traitants pour savoir si le silence de Dulac était un trait de personnalité, plutôt qu’une démarche. Monsieur David dit que les deux ne s’excluent pas mutuellement.

3. La troisième témoin a suivi cinq cours avec Dulac depuis 2010. Elle a été rencontrée par madame d’Amours (témoin de la poursuite), lorsque cette dernière a lu le texte qui fait l’objet du procès. Madame Hébert lui aurait répondu : « À quoi tu t’attendais? C’est pas surprenant de la part de David. » De son côté, elle ne trouvait donc « rien d’inquiétant là-dedans ». Le Ministère public contre-interroge le témoin sur le fait que madame d’Amours cherchait à « faire quelque chose ».

4. La quatrième témoin raconte principalement la performance souvent mentionnée du 14 décembre 2012, au Lieu, centre en art actuel, durant laquelle Dulac se serait tailladé avec un Exacto. (Le Lieu est coordonné par Richard Martel, qui était chargé du cours de performance et qui a organisé la soirée de présentation des projets dans cet espace « connu des initiés ».) La performance en question a débuté dans une ambiance drôle, jusqu’à ce que Dulac sorte l’Exacto. Le témoin dit ne pas savoir si quelqu’un a été blessé (ce qui a été rapporté dans certains médias, mais nié par plusieurs), mais déclare que si c’est le cas, c’est peut-être quelqu’un qui a marché sur un morceau de verre d’un pot de salsa brisé par Dulac précédemment (c’était l’hiver, et pour ménager le plancher les spectateurs avaient enlevé leurs bottes…). Elle a pris soin de soigner les blessures « peu profondes » de Dulac. Elle raconte également une autre performance, qui a impliqué un masque de Guy Fawkes (ou « de V for Vendetta ») et un « faux cocktail Molotov avec de l’eau », qui ne l’a pas effrayée, ni n’a effrayé le professeur, qui avait vu la bouteille être remplie. Le Ministère public demande s’il se peut que les autres personnes présentes aient pu trouver ça stressant, et si, lorsque Dulac se coupait, quelqu’un a dit « laissez-le faire, c’est de l’art, on va tout comprendre après ». Le témoin dit que des gens se sont interposés et que leur intervention a fait partie de la performance.

5. Le professeur Naylor, consulté par Nicolas Désy (témoin de la poursuite) à propos de la vidéo parodiant Duck Hunt, dit avoir « rapporté (et non dénoncé) » la vidéo au directeur puisque Désy exprimait un malaise et qu’il existe un protocole pour gérer une telle situation. Il dit n’avoir pas eu peur que la vidéo constitue un « signal d’alarme », même si le sujet était déconcertant. Il connaît un peu Dulac car il a fait partie du jury lors de l’étude du « banc d’essai » et qu’il était son enseignant pour le cours « atelier de création », qui a toutefois été interrompu par la grève et que Dulac n’a pas repris avec lui. Il le connaît surtout par ses dessins, qui peuvent être très minutieux. Après avoir vu une courte vidéo d’animation présentant un suicide, il en a parlé avec Dulac, lui demandant s’il avait besoin d’aide. Celui-ci étant « peu loquace », monsieur Naylor dit avoir eu l’impression que la réponse était « non », mais qu’il « n’a pas eu de réponse claire ». Il dit n’avoir jamais eu peur pour lui-même lorsqu’il a su pour le vidéo parodiant Duck Hunt, ni pour les étudiants de l’école. Il n’a pas pensé qu’il s’agissait d’un signe, ni d’un « geste menaçant en terme d’agressivité ». Le Ministère public demande alors pourquoi il n’a pas répondu à monsieur Désy : « Je le connais, il n’est pas dangereux. » Monsieur Naylor répond qu’il existe un protocole pour gérer le type de malaise exprimé par monsieur Désy, et qu’il n’aurait pas respecté les normes de son poste s’il n’avait pas respecté ce malaise. Au sujet de la vidéo, Me Magnan demande ensuite si monsieur Naylor a eu peur, étant donné Columbine, Dawson, etc. Le professeur a répondu que Columbine, c’est aussi (dans la culture) un film de Gus Van Sant (Elephant), et qu’on ne se demande pas si Gus Van Sant est fou.

À 16:20, après une courte discussion, le tribunal a convenu que le dernier témoin, monsieur Dulac, se présentera à la barre demain, vendredi le 12 juillet. Suivront les « représentations » des deux parties, que le juge a dit attendre avec impatience. Il y a plusieurs points de droit à discuter en rapport avec ce qui a été entendu et avec l’infraction—menaces de mort—dont David Dulac est accusé. Accusation pour laquelle, rappelons-le, il passera encore la nuit en prison.

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