Procès Dulac, jour 2: témoignage de l’accusé

Par Simon Labrecque, « dépêché » à Québec

Aujourd’hui, vendredi 12 juillet 2013, la défense a fait entendre son dernier témoin, David Dulac, accusé de menace et détenu depuis le 27 mars 2013. Les deux parties ont ensuite présenté leur plaidoirie au juge Charest (voir mon compte-rendu des plaidoiries).

L’interrogatoire de Dulac par son avocate, Me Véronique Robert, a débuté par une courte discussion sur l’audibilité de la voix du témoin par le tribunal. Dulac a ensuite été questionné sur sa participation à deux manifestations lors de la grève étudiante, que le Ministère public avait utilisées hier pour suggérer qu’il ne fait pas seulement des performances dans des lieux « pour initiés », mais aussi « dans la rue ». Dulac a répondu que la première (impliquant des gestes de masturbation) s’est déroulée au Lieu, centre en art actuel, et que la seconde s’est déroulée dans un stationnement où avait lieu « une manif de carrés verts » (il leur offrait des câlins pour montrer que les « carrés rouges » n’étaient pas violents, mais « personne n’en a voulu »). Me Robert a ensuite lu le texte qui fait l’objet du procès avec l’accusé, le questionnant sur chaque ligne. Au sujet de l’énoncé « kidnapper le plus d’enfants possibles », Dulac a souligné que le texte avait été écrit pour le cours de madame Laverdière et que la consigne autorisait des projets « fictifs ou réels », un peu « n’importe quoi ». Questionné sur quelle école et quelle région étaient en cause dans l’expression « écoles primaires de la région », Dulac a dit qu’il avait « fait abstraction » de plusieurs détails de ce type. La mention des iPod pour « attirer les enfants » visait à moderniser le trope selon lequel les vilains attirent les enfants avec des bonbons. Les « poches de patates », quant à elles, faisaient référence à un des films Austin Powers où un personnage raconte avoir vécu cela dans son enfance. L’idée de « se bander les yeux » et d’utiliser une « masse de fer » visait à « exagérer le non-sens » du projet fictif, à le « pousser à fond ». Dulac dit que sa professeure connaissait le contexte dans lequel elle recevait ce texte, et que son intention particulière quant à la réaction de cette dernière était qu’elle avait trouvé ça drôle, puisqu’elle est assez drôle. Enfin, la fin du texte, qui explique le « sens » du projet, servait également à « amplifier le non-sens » et l’aspect « ridicule » de la proposition, en moquant les textes où les artistes disent le sens de leur œuvre.

Le texte en question a d’abord été remis (avec d’autres éléments d’un « dossier d’artiste ») dans le cadre du cours « L’artiste et sa carrière » à l’hiver 2013, puis (je suppose que c’est quelques semaines, ou quelques jours plus tard) il a été remis (seul) le 25 mars 2013 à Anne d’Amours pour l’exposition des finissants. Dulac dit avoir parlé avec d’Amours avant la remise. Il voulait participer à l’exposition mais ne savait pas encore quel projet présenter; or, s’il ne remettait rien il ne pouvait pas participer. D’Amours lui aurait donc dit « remet au moins quelque chose » et aurait confirmé que la proposition et le projet final pouvaient être différents. Dulac se demandait à quel point, et il semble que cela pouvait être « complètement autre chose ». (Quelques objections du Ministère public forcent Me Robert à reformuler ses questions pour qu’elles « suggèrent » moins les réponses.) Dulac dit avoir remis le texte en sachant que madame d’Amours allait le lire. Il savait aussi que la commissaire de l’exposition allait le lire au cours du processus de sélection. Il dit l’avoir remis « pour niaiser le système de sélection de dossiers »; c’est pour cela qu’il a voulu soumettre « une idée exagérée ». Le juge demande alors à Dulac de répéter son intention, pour être certain d’avoir bien compris. Dulac répond qu’il voulait « contester le système institutionnel de sélection », qui fonctionne par le biais de commissaires.

Me Robert questionne ensuite l’accusé sur les autres œuvres qui ont été mentionnées au cours du procès. Sur sa parodie ou son détournement de Duck Hunt en « scène de tuerie » dans une école, Dulac dit que dans l’original, le joueur était un tueur de canards; dans sa version, le joueur était « un gardien d’école qui tue les bandits » qui menacent les étudiants. Il dit avoir réalisé ce projet pour critiquer les « réactions de la NRA [National Rifle Association] », qui demandait d’armer les surveillants dans les écoles, de multiplier les armes à feu pour éviter les tueries. Selon Dulac, la NRA « se servait de la situation pour promouvoir les fusils ». Il dit avoir présenté son projet dans un cours, après avoir expliqué à ses collègues en classe le contexte dans lequel il l’avait réalisé. Il aurait également diffusé la vidéo sur sa page Facebook, le 13 ou le 14 mars. Sur son projet pour le cours « technique de peinture » avec Paryse Martin, il dit avoir compris la consigne de la professeure qui ne voulait pas de travaux avec des matières organiques et de fluides corporels. C’est pour cela qu’il a « volontairement pris des photos ». Il a même demandé l’aide d’un laboratoire de médecine de l’université pour prendre des photos « par microscope », pour voir ce que ça donnerait. Avec les photos, il a remis un texte expliquant la chronologie de sa recherche à madame Martin. Enfin, Dulac a raconté sa performance du 14 décembre 2012 au Lieu, durant laquelle il s’est coupé avec un Exacto. Il dit avoir voulu créer un contraste entre les deux parties de la performance, la première était « ludique et ridicule » et la seconde traitant de « déchéance et d’automutilation ». Durant sa narration de l’événement, Dulac souligne à plusieurs reprises avoir voulu « garder les gens à distance » avant de casser un pot de salsa en vitre et de se couper. Questionné sur le sens de son geste, Dulac insiste sur le contraste entre les deux temps de l’action.

L’interrogatoire principal se termine par une mention de la formation de l’accusé, par une question sur ce qu’il aime dans l’art – « la création, la liberté » –, et par une question sur sa « démarche artistique ». Il dit que les médias et l’actualité lui servent le plus souvent de « guides »; c’est ce qui le marque et il cherche à les détourner et les faire « dériver » pour montrer leur « ridicule ». Il dit que le texte de démarche artistique qu’il a remis à la professeure Laverdière n’était pas directement lié au texte qui fait l’objet de l’accusation. Il insiste encore sur le fait que celle-ci avait autorisé les projets fictifs.

Le contre-interrogatoire par le Ministère public a été assez court. Me Magnan a questionné le témoin sur une phrase ajoutée au début de son texte lorsqu’il l’a remis pour l’exposition des finissants (elle disait essentiellement : projet de David Dulac pour l’exposition des finissants). Le Ministère public a ensuite questionné le témoin sur sa rencontre du 4 mars 2013 avec Jocelyn Robert, directeur de l’École des arts visuels de l’Université Laval. Dulac dit avoir vu dans la demande de monsieur Robert de cesser les projets « qui inquiètent », « une tentative de censure ». Il dit ne pas avoir « toléré » cette tentative, car il considérait que monsieur Robert « ne connaissait rien du projet » dont il lui parlait, qu’il se fiait plutôt à des ouï-dire. Questionné sur l’usage des termes « performatif » et « performance » dans son texte, et sur l’aspect « réel » de la performance, Dulac souligne qu’une performance peut se situer entre le théâtre et l’art, qu’elle peut inclure de la figuration, des mises en scènes, etc. Me Magnan questionne ensuite Dulac sur le « pot de salsa » lors de la performance au Lieu. Dulac dit qu’il avait bu et le Ministère public semble offensé, car il considère qu’il s’agissait d’un cours et d’une évaluation (Me Magnan n’a visiblement jamais assisté à une soirée de performances au Lieu, où l’ambiance est généralement décontractée et festive.) Le contre-interrogatoire se termine par une mention de l’énoncé attribué à Anne d’Amours à l’effet que la proposition et le projet final lors de l’exposition des finissants pouvaient être différents.

Après un moment de réflexion, le juge a choisi de ne pas questionner le témoin. La preuve de la défense étant complète et le Ministère public n’ayant pas de contre-preuve à déposer, les deux parties ont pu présenter leur plaidoirie.

About these ads

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s