Peuple, peuples et dérives populistes

Critique de l’ouvrage collectif Qu’est-ce qu’un peuple ?, La Fabrique, 2013, 124 p.

Par Simon Levesque | Université du Québec à Montréal

Qu’est-ce qu’un peuple ?

À l’heure où s’observent (et se joignent) des soulèvements populaires un peu partout sur la planète (Égypte ou Turquie, parmi les plus spectaculaires ; Hong Kong récemment, mais moins durablement ; Mouvement Occupy un peu partout en occident, etc.), la nécessité de poser la question s’érige en évidence : Qu’est-ce qu’un peuple ? C’est le titre de l’ouvrage collectif qu’ont fait paraître plus tôt cette année les éditions françaises La Fabrique et qui regroupe des textes d’Alain Badiou, Pierre Bourdieu, Judith Butler, Georges Didi-Huberman, Sadri Khiari et Jacques Rancière. Une sélection de philosophes et sociologues des plus pertinentes afin de parvenir, par la multiplication des approches et en modulant parfois légèrement la question initiale, à définir ce que peut vouloir dire « peuple » aujourd’hui.

Chacun·e à leur manière, les auteurs inscrivent leur réflexion dans le contexte sociopolitique actuel, que ce soit en s’attardant à la rhétorique des partis aux extrêmes du spectre politique en France (Front national, Front de gauche) (Rancière, Badiou), en réfléchissant aux phénomènes de l’immigration postcoloniale et des banlieues (Bourdieu, Khiari), aux révoltes citoyennes, occupations de masse du « Printemps arabe » et au mouvement Occupy qui se manifestent sporadiquement à travers le monde (Butler) ou encore en évoquant, situation plus critique, la guerre civile faisant rage depuis plus d’un an en Syrie (Didi-Huberman), tous les exemples convoqués tendent à confirmer la pertinence de l’exercice définitoire.

En avant-propos, une note explicative laisse entendre que le projet de ce livre serait né d’une inquiétude, laquelle prendrait racine dans l’usage que fait actuellement la classe politique du mot lui-même, « peuple », dont le sens aurait évolué pour servir le maintien de l’ordre bien plus que l’émancipation collective. Mais en a-t-il déjà été ainsi, ou n’est-ce là qu’une vision romantique chérie par la gauche et gaussée par la droite ? Alain Badiou, le premier, enfonce un clou : « Le mot ‘peuple’ n’a de sens positif qu’au regard de l’inexistence possible de l’État. » (p. 21) C’est au prisme de la pensée de Marx que Badiou déploie cette position radicale, laquelle prend racine dans la phrase fameuse du philosophe allemand selon laquelle les prolétaires n’ont pas de patrie. L’unique contexte qui permettrait au peuple de se constituer durablement en puissance politique tiendrait dans l’État de révolution perpétuelle, soutient Badiou ; l’objectif de toute politique strictement révolutionnaire étant le dépérissement de l’État – au profit du peuple, comprend-t-on. En dehors de cette seule acception positive, Badiou décline l’usage selon deux paradigmes négatifs : le premier s’entend au sens de l’identité (raciale ou nationale), exclusive ; le second, plus discret, subordonne le peuple à l’État reconnu légitime parce qu’élu démocratique (l’usage électoraliste du peuple se réduit à son vote). C’est, sans surprise, à une critique de l’État tel qu’il existe aujourd’hui que parvient Badiou à travers cette grille d’analyse, lui permettant de fustiger l’unidimensionnalité du pouvoir, préoccupé par la seule organisation de la croissance au profit du Capital.

Dans « Vous avez dit populaire ? », un texte qui date de 1983 ici repris, Pierre Bourdieu tente lui aussi de délinéer l’usage du terme, cette fois en s’attardant au langage dit populaire et surtout à la science linguistique qui cherche à le consigner. Se faisant, avance-t-il, les linguistes ne parviennent qu’à fonder des taxonomies dualistes qui, paradoxalement, légitiment l’élitisme langagier, gardant à distance le peuple et son argot. La « langue populaire » constitue ainsi un principe de division effectif au sein de la société – mais, questionne le sociologue, l’individu cherchant à se départir des tournures vulgaires de son discours, œuvrant de la sorte à s’approprier ce qui lui permettrait de s’assimiler, fait-il acte de résistance ou de soumission ? « Nul ne peut ignorer complètement la loi linguistique ou culturelle, écrit-il, et toutes les fois qu’ils entrent dans un échange avec des détenteurs de la compétence légitime et surtout lorsqu’ils se trouvent placés en situation officielle, les dominés sont condamnés à une reconnaissance pratique, corporelle, des lois de formation des prix les plus défavorables à leur productions linguistiques qui les condamne à un effort plus ou moins désespéré vers la correction ou au silence. » (p. 38) Ainsi se stabilise le modèle social, reproduit sur une ligne de faille entre dominants et dominés linguistiques, un clivage plus ou moins sournois que l’on sait favorisé par l’habitus.

S’intéressant pour sa part au phénomène Occupy, l’états-unienne Judith Butler cherche à comprendre quel est ce « nous » qui s’affirme par l’occupation de masse. Libérant une énergie anarchiste au demeurant, les corps en présence s’assemblent précisément pour montrer qu’ils sont des corps, soutient-elle, l’exposition des corps étant un acte performatif qui, par principe d’autoconstitution politique, permet à chacun de reconnaître sa valeur. Leur seul rassemblement constitue un acte politique. Revendiquant pour ces corps rassemblés une légitimité démocratique absolue, Butler s’attaque à la suffisance de la pensée électoraliste, soutenant que « le peuple peut aussi bien abattre les régimes que les élire » (p. 55). La réunion des corps (condition essentielle de la politique) devant être comprise comme une assertion performative permettant une prise de parole collective, il y a un double mouvement enclenché par leur rassemblement, car « mouvement » a deux sens essentiels : mobilité des corps dans l’espace et organisation politique. Le rassemblement de masse s’exerce ainsi selon une volonté d’agencement de ce qui se partage : l’espace entre les individus et l’énergie qui leur permet de s’y déplacer. L’exigence d’une telle exposition des corps prenant naissance dans un sentiment d’injustice partagé et la reconnaissance de conditions invivables, la finalité de l’acte doit tenir dans la recherche de l’harmonie et la mise en place d’une pensée durablement résistante. « Penser la politique, en ce sens, c’est penser à la fois la difficile nécessité de demander du soutien pour les corps vulnérables, et la mobilisation des corps en commun dans les pratiques de résistance. » (p. 73).

Injonction à « se rendre sensible », la contribution de Georges Didi-Huberman présente d’intéressantes nuances par sa reprise des pensées de Michel de Certeau, Michel Foucault et Arlette Farge qui, chacun·e à leur manière, ont su « faire figurer les peuples », suivant en cela une volonté que l’auteur attribue en premier lieu à Walter Benjamin. Partant du principe que les peuples sont foncièrement irreprésentables (et, à ce titre, l’est encore moins « le peuple »), Didi-Huberman propose de s’attarder aux émotions, aux affects collectifs et individuels des peuples, affects qui, comme les images, sont dialectiques. « Dialectiser », en ce sens, doit être compris comme un effort de représentation des pouvoirs et de partage du sensible inhérent à toute manifestation politique. Familier de Jacques Rancière, Didi-Huberman reprend sa pensée du dissensus (condition de la politique) et rappelle que celui-ci ne tient pas à la confrontation des intérêts ou des opinions, mais qu’il est « la manifestation d’un écart du sensible à lui-même » (p. 99). Toute manifestation ayant pour volonté de montrer, ainsi la représentation des peuples procède-t-elle inévitablement du partage du sensible qui cherche à conjoindre dialectiquement affectif et effectif. Défenseur d’une conception sémiologique du sensible, Didi-Huberman conclut : « Rendre sensible, ce serait donc rendre accessible par les sens, et rendre même accessible ce que nos sens, de même que nos intelligences, ne savent pas toujours percevoir comme ‘faisant sens’ : quelque chose qui n’apparaît que comme faille dans le sens, indice ou symptôme. » (p. 109) Ainsi peut-on concevoir l’injonction de Didi-Huberman comme un appel à rendre sensible, donc accessibles, nos représentations des peuples.

Pénultième texte de l’ouvrage, la contribution du militant d’origine tunisienne Sadri Khiari propose une réflexion sur la situation postcoloniale française qui, cependant qu’elle demeure somme toute assez convenue, n’en est pas moins des plus pertinentes. Antinationaliste convaincu, Khiari pose le problème de l’État-nation au regard de l’usage qui y est fait du mot « peuple », qu’il propose de prendre à contresens en se demandant plutôt contre qui se constitue le peuple ? Toujours contre un « extérieur » considéré hostile, explique-t-il. La notion de peuple telle que la définit Khiari opère d’après trois paradigmes principaux : 1. la nation ; 2. la citoyenneté/souveraineté ; 3. les classes subalternes ; à quoi, en France, il faut préciser que : 4. la « race » (la production sociale des races par la colonisation) joue un rôle prépondérant. Afin de mieux comprendre la situation qui subsiste aujourd’hui, il est proposé de substituer systématiquement dans les discours le mot discriminations par privilèges. Alors se révèle le privilège d’accès au pouvoir d’État, lequel agit comme un verrou qui permet la perpétuation du système racial. Ceux « qui n’ont pas eu la chance de naître blancs, européens et chrétiens, font et ne font pas partie du peuple : ils sont le tiers peuple » (p. 123), les colonisés de l’intérieur. Ce que sous-tend une telle observation, c’est la reconnaissance d’une crise du pacte républicain, lequel devrait en théorie garantir l’égalité de chacun au regard de l’État et de la justice. Pour toute solution, Khiari évoque : « un processus décolonial qui impliquera, pour une longue période transitoire, un compromis dynamique et conflictuel entre le peuple et les peuples de France, fondé sur une recomposition de la communauté politique prenant en compte et institutionnalisant les multiples références nationales, culturelles ou identitaires. » (p. 132) On ne peut souhaiter mieux, évidemment, mais c’est un vœu qui paraît bien pieux à l’heure où les socialistes sont au pouvoir, au sein desquels Khiari dit souhaiter voir s’effectuer une véritable « révolution culturelle ».

Dans la même veine, le court texte de Jacques Rancière, version remaniée d’un article paru à l’origine dans Libération du 3 janvier 2011, fustige les partis de centre qui détiennent le pouvoir (l’UMP, mais aussi bien désormais les socialistes), pour ce qu’ils perpétuent des stratégies de précarité contrôlée propre à l’équilibre (du pouvoir et du marché) fondées sur un racisme latent, justifié par la non-appartenance des victimes de ce système aux traits qui caractérisent l’« identité nationale ». Sont mises en accusation les discriminations à l’emploi et au logement, aussi bien que les mesures d’État sur l’immigration (et les sans-papier), la répression des nomades (démantèlement des camps) ou encore certains interdits religieux, sous couvert de laïcité à prédominance catholique. Le populisme – défini par Rancière comme « l’alliage redoutable d’une capacité – la puissance brute du grand nombre –, et d’une incapacité – l’ignorance attribuée à ce même grand nombre » (p. 139) –, dans ce contexte, a beau jeu de s’exercer sur un terrain consensuellement préparé par le pouvoir, un terrain miné où marche d’un bon pas l’extrême droite, attisant la peur et la haine.

On pourra certes critiquer certains aspects de cet ouvrage collectif – le recours à des figures intellectuelles convenues (mais néanmoins tout à fait appropriées au sujet), le déséquilibre marqué entre les auteurs de sexe féminin et masculin, la reprise d’un texte de Bourdieu qui, bien que théoriquement toujours d’actualité, s’adapte moins aisément au contexte immédiat –, le terrain couvert par les différentes approches proposées demeure considérable et nécessaire. Sans être un compendium en la matière, Qu’est-ce qu’un peuple offre un tour d’horizon dont les parties sont inégales et parfois fortement marquées idéologiquement, mais dont la lecture demeure dans l’ensemble nettement recommandable et bénéfique. L’ouvrage s’impose, selon le souhait de l’éditeur, comme une mise en garde sur les dérives advenues et à venir.

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