La condition de l’homme touristique: essai de classification sémiotique

Par René Lemieux, Reykjavík (2011, 2013[1] [2])

Je me permets, avec ce court texte, de relater des impressions sur une réalité que pourra avoir vécu tout touriste de ce monde, le dur moment où il faudra choisir un artéfact qui agira sur notre vie comme un condensé du vécu expérientiel du lieu où l’on se trouve. Je me proposerai d’expliciter, à partir de trois articles vendus dans tout bon magasin de souvenirs à Reykjavík, ce qui pourra se penser 1) comme un événement économique qui relèverait d’une certaine réalité géographique (en quoi un fait banal sur le plan de l’actualité peut révéler une dimension nécessaire au niveau géographique : la possibilité d’une éruption volcanique); puis 2) comme un événement géographique qui relèverait d’une certaine réalité linguistique (en quoi la singularité d’une langue, et plus précisément de sa prononciation, devient un élément touristique intéressant à souligner); et finalement 3) comme un événement linguistique qui relèverait de sa réalité économique (en quoi l’incompréhension interlinguistique peut devenir un élément pour comprendre ce qui a lieu, finalement, dans la transaction entre l’acheteur et le vendeur d’un produit touristique).

Je me contenterai donc, suivant ce programme, d’une description de trois t-shirts en vente à Reykjavík.

1. « Don’t fuck with Iceland! »

We may not have cash« We may not have cash, but we’ve got ash » : cela ressemble à un slogan, sinon un jeu de mots, au demeurant assez médiocre – une rime entre cash et ash. Or, le slogan se présente comme une marque temporelle. Quelle est-elle? Celle du marquage d’un événement, la crise financière d’Islande en 2008 (la crise financière a eu comme conséquence l’affaiblissement de la monnaie nationale, la couronne islandaise, ce qui a peut-être permis à l’acheteur potentiel de ce t-shirt de se rendre sur l’île à moindre coût : ainsi, l’acheteur se retrouve devant un produit lui expliquant ou lui signifiant la raison de sa venue en Islande, quelque chose comme un t-shirt pédagogique).

Il y a d’abord le cash, ensuite le ash – assonance douteuse, mais chronologiquement exacte. Le ash fait référence à un autre événement contingent (hasardeux, quoique nécessaire), cette fois géologique, sur lequel je reviendrai dans la seconde partie – car ce ash d’un volcan qui fit éruption en 2010, il est, pour l’essentiel, un des attraits du pays (on y va souvent pour ses paysages volcaniques). On vient en Islande pour le ash, mais la condition de possibilité de cette venue est leur manque de cash[3].

Mais plus troublant est ce que nous pourrions dire sur le contexte de l’achat. Car, avouons-le, l’achat d’un tel t-shirt est plutôt suspect, et je reviendrai sur le « sens » d’« acheter un souvenir de voyage », pour soi ou pour un autre. Car acheter un « souvenir », c’est d’abord dire « j’y étais ». Que « dit » celui qui achète ce t-shirt? Tente-t-il de relier deux modalités ontologiques? Tente-t-il de rendre compte d’une doublure événementielle : la crise économique et l’éruption de l’Eyjafjallajökull? C’est peu probable, et sincèrement, on s’imagine mal comment ce touriste pourra justifier cet achat. La relation de contextualisation à l’œuvre dans cet achat me semble se situer non pas dans le contexte d’origine du retour du touriste dans son pays d’origine, mais dans le contexte de l’échange économique du touriste achetant et du commerçant vendeur. Ce dernier dit, comme dans une adresse : « Achète ce produit, car j’ai besoin d’argent, moi qui ‘may not have cash’, et en échange, je te laisse voir mon ash ». D’où le non-sens du « we », mais que désigne-t-il? Les Islandais en général, suppose-t-on, or, celui qui achète ce t-shirt ne peut pas être inclus dans ce « we », il est, immanquablement, subordonné dans une adresse – adresse qu’il essaiera peut-être de répéter, dans nombre d’explication auprès de sa famille, de ses amis ou de ses collègues de travail, etc. Le « vrai » contexte d’où le sens du t-shirt est possible, c’est celui de la relation marchande entre le commerçant et le touriste : le t-shirt dit, en définitive « on m’a adressé l’injonction suivante : ‘Achète ce produit car de cet échange, en retour de ton argent, tu obtiendras de la cendre.’ » Une fois dé-/re-contextualisé, le t-shirt dit ceci : « J’ai obtenu (le droit de voir) de la cendre, (j’ai vu, j’ai assisté, j’ai vécu, une éruption volcanique. » Ou plutôt : « ça aurait pu m’arriver »). » – et rien d’autre. Le produit désigne, en définitive, la performance de son achat qui ne peut se produire qu’au passé. « J’ai acheté un t-shirt », c’est le sens du message du t-shirt. L’événement, c’est l’achat.

La rime, à cet égard, n’est plus que fioriture inutile.

2. « Eyjafjallajökull »

On aura pu apprécier, à une certaine époque, la difficulté avec laquelle les présentateurs des journaux télévisés prononçaient le nom du volcan qui fit éruption en 2010, perturbant le trafic aérien en Europe[4] (j’y reviendrai). Je cite à ce propos cette vidéo trouvée sur YouTube :

Ce nom, « Eyjafjallajökull », qui s’écrit [ˈɛɪjaˌfjadlaˌjœːkʏtl̥] en alphabet phonétique international, devrait se prononcer ainsi. Le second design de t-shirt qui m’intéressera ici joue sur deux aspects liés au nom de ce volcan : le premier est un des rôles que peut prendre un souvenir de touriste, le deuxième, le rapport linguistique que pourra avoir le touriste à la langue islandaise.

EyjafjallajokullPrenons le premier aspect : une des raisons pour lesquelles les touristes achètent des t-shirts ou autres babioles, c’est pour montrer, comme un marquage, un lieu de passage – l’envers du rapportage du souvenir est le marquage du lieu visité, par exemple un graffiti : un tageur signant un lieu est à cet égard un type de touriste (voir ce très bel exemple). Les consommateurs du t-shirt pourront marquer un lieu de passage en déclarant avoir vu ce lieu; ou encore, comme on le retrouve plus explicitement sur d’autres t-shirts où il est écrit « I survived Eyjafjallajökull », une particularité du lieu ou un événement. Ce lieu/événement (car dans ce cas-ci, le lieu importe à cause de l’événement, et l’événement ne peut avoir lieu sans le lieu), c’est l’éruption en 2010 du Eyjafjallajökull qui a entraîné, on s’en souviendra, le plus grand arrêt de trafic aérien en temps de paix, ce qui a constitué un événement majeur pour les Islandais.

Dire l’événement, c’est toujours compliqué, car il y a toujours de l’indicible dans l’événement. Que ce soit un grand événement politique ou l’expérience singulière d’un affect, on finit par dire ce que tout le monde s’attend à entendre (pour un touriste quelconque : « ben oui, je l’ai vu la tour Eiffel… », etc.). Faire retour (comme revenir d’un lieu, mais aussi parler d’un événement) pourrait se résumer ainsi : « Oui, je suis allé ‘là’, oui, j’ai survécu à ‘ça’, mais ne me demandez pas comment le dire, je n’y arriverai pas. »

Comme si ce qui pouvait se dire se devait d’être le plus commun possible pour être entendu, ce qui a pour effet d’être insatisfaisant à la fois pour celui qui reçoit le message (car il connaît déjà ce qu’on veut lui signifier), et pour celui qui s’exprime car il n’arrivera pas à user du sens commun pour expliciter ses affects. Il y a entre l’événement et son dire une frontière infranchissable, mais c’est exactement ce que le t-shirt tente de mettre à l’épreuve.

Ici entre en jeu le second aspect du t-shirt qui ne dit, à proprement parler, rien de l’événement, sinon le fait de « dire mal » son espace d’actualisation. Le nom du lieu/événement est suivi d’un syntagme (« is so easy to prononce » : « est si facile à prononcer »). L’islandais, on s’en sera douté, c’est dur à prononcer. Or, au-delà de ce fait de base – que tout voyageur en Islande s’essayant à la langue découvrira assez tôt – le t-shirt (ce que ses designers n’auront peut-être pas entrevu) dit l’absence du dire, sa difficulté, et ce, en transcrivant – transposant ou traduisant – le lieu/événement dans une forme nouvelle, plus simple, et donc plus commune. Voilà la vérité de ce t-shirt : l’événement se dit à condition de devenir banal, et la langue islandaise se lit à condition d’être transcrite bêtement dans une nouvelle forme compréhensible (seulement pour un anglophone, en fait, car non seulement le syntagme qui suit est en anglais, mais la transcription [AY-uh-fyat-luh-YOE-kuutl-uh] s’adresse à un anglophone). Autant l’événement ainsi dit deviendra-t-il insipide, autant vous ferez rire vos interlocuteurs islandais en vous essayant à leur langue.

Ça pourra se penser comme une amorce : forcément nécessaire mais non suffisante.

3. « Ég tala ekki íslensku »

Le dernier modèle de t-shirt que je discuterai se présente comme une série de mots (qu’on suppose en islandais) écrits sur quatre lignes de texte, et formant, autre supposition, un énoncé signifiant. Chaque ligne contient un mot, graphiquement du mot le plus petit (ég) au plus grand (íslensku) :

ég
tala
ekki
íslensku

La signification de la phrase est la suivante : « Je ne parle pas islandais. » L’acheteur n’en est pas étonné, car on l’aura averti lors de l’achat.

IslenskuPremière remarque, le message possède, plus que n’importe quel autre, une certaine performativité : d’abord, dans l’éventualité où quelqu’un demande la signification du message, son « porteur » pourra toujours, s’il ne connaît pas la signification du texte, se rabattre sur l’explication suivante : « Désolé, je ne peux pas te répondre, car ‘je ne parle pas islandais’ »; ce qui est le sens du texte (un peu comme si quelqu’un se faisait tatouer cette suite de caractères chinois « 我不说中国话 »). Paradoxalement, donc, le porteur performera le sens du texte, qu’il sache ou non la signification du message. Cette performativité participe ainsi d’une bivalence (ou double-bind), puisqu’il s’agit d’une contradiction performative à valeur véridique – parce que c’est faux, c’est vrai, et si c’est vrai, c’est donc faux – et ouvre plus que tout autre à un espace de la logique où le tiers est inclus.

Deuxième remarque, c’est l’idéologie qui sous-tend la conception du t-shirt (ce n’est pas explicitement une idéologie, mais pour les besoins de ma petite analyse, je parlerai en ces termes). Selon les sites web où est vendu ce t-shirt, les concepteurs expliquent que la raison pour laquelle l’acheteur se procurera cet article est qu’il pourrait servir to avoid awkward situation (ce sont leurs mots). Donc, contrairement au t-shirt destiné à être porté au retour du voyage – signe d’être allé dans tel ou tel lieu –, ce t-shirt se destine, selon les concepteurs toujours, à être porté pendant le voyage (son rôle de remarqueur du lieu étant plutôt mince – essentiellement langagier, en fait). Évidemment, on comprend difficilement le sens « éviter des situations bizarres », car dans le cas d’une rencontre entre un islandophone et ce touriste, tout ce que ce premier comprendra, c’est qu’il doit traiter ce deuxième en touriste, et ne pas s’adresser à lui en islandais (préférablement en anglais). D’une part, il s’agirait donc, pour le touriste, d’être reçu et compris par l’autre en tant que touriste – et seulement en tant que touriste –, disons, dans l’authenticité de sa condition d’homme touristique, appelons-la la « touristicité ». Prémuni de toute confrontation à l’altérité, le touriste pourra alors être entièrement lui-même, et revenir chez lui avec un objet insensé, mais absolument pas touristique : premier paradoxe.

Il y a aussi un deuxième paradoxe à porter ce t-shirt en Islande, et ce, dans l’adresse qu’il institue, car c’est, du côté du touriste, faire l’effort de se porter vers l’autre dans sa langue, mais pour lui retirer ainsi le droit à sa propre langue dans sa réponse (dans l’éventualité où l’islandophone en question choisit de lui répondre). Au moment même où un lien pourrait se créer entre l’autochtone et l’étranger, ce lien se dissipe, s’évanouit. Encore une fois ne pourra rester que la marque d’une transaction commerciale. L’intérêt toutefois ici est que cette marque ne peut s’opérer qu’en Islande, dans un contexte où le touriste se trouve (toujours, encore) en Islande, confronté à l’étrangeté d’une situation d’exotisme. Ailleurs, la performance ne peut plus avoir lieu. Ce t-shirt est ainsi à la fois l’exemplarité même d’un souvenir acheté en voyage, mais, n’ayant aucun sens au retour du voyage, il est le contre-exemple tout aussi parfait d’un souvenir marquant un lieu visité.

Voilà peut-être une piste de réflexion pour penser une ontologie future du touriste.

Les trois exemples de t-shirt ci-dessus expliqués exposent trois situations – trois événements du langage –, mais engagent aussi trois « adresses ». C’est la deuxième la plus commune, c’est l’adresse du touriste qui dit « j’y étais ». La première et la dernière sont plus rares, et de ce fait exceptionnelles. La première est celle du commerçant qui dit « achète mon produit » annulant l’effet par le fait même du sens de l’achat, car, une fois décontextualisé, ou encore recontextualisé dans le port du produit, au retour des vacances par exemple, le porteur semble dire : « Ce produit m’explique comment j’ai pu l’acheter. » La dernière adresse est la plus intéressante : sa contextualisation semble à prime abord n’être possible qu’en Islande, et seulement là. Rapporter le produit, une fois remis dans le contexte du lieu du retour, se performe (ou s’autoperforme) dans un non-sens. L’adresse qui était d’abord celle du touriste envers la communauté qu’il visitait – rapport linguistique, redoublé d’un rapport marchand –, une fois décontextualité, extériorise la performativité de l’absence de sens originelle, en un non-sens qui n’est plus le même. De l’absence de signification, on passe à un signifier rien. Le produit, conséquemment, devient le parfait exemple d’un mauvais souvenir de voyage, pas même un bibelot inutile qui vise à montrer où l’acheteur est allé, il montre désormais, au-delà de la volonté de l’acheteur, sa propre difficulté à s’adresser à l’altérité, isomorphe, et les voyageurs le savent bien, à exprimer un événement survenu lors d’un voyage, si cet événement ne cadre pas avec le discours convenu sur ce qui doit être vu, goûté, expérimenté dans un lieu. L’impossibilité du sens redouble, ici, l’indicible de l’événement.

Un t-shirt acheté dans une boutique peut aussi servir de clé sémiologique pour une telle réflexion sur le fait d’être un touriste[5].


[1] Ce texte a été écrit en 2011 lors d’un premier voyage en Islande. Le retour dans ce pays fournit l’excuse idéale pour publier cet inédit.

[2] Les photos des t-shirts sont tirées du site de vente de produits islandais Nammi.

[3] Ce qui n’est plus tellement le cas en 2013…

[4] Le titre du nouveau film de Danny Boom joue sur cette imprononçabilité.

[5] J’ai finalement acheté le troisième.

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