La société contre-attaque

Critique de l’ouvrage collectif La fin de la société. Débats contemporains autour d’un concept classique, Jonathan Roberge, Yan Sénéchal et Stéphane Vibert (dir.), Athéna, 2012.

Par Blaise Guillotte, Montréal

Jonathan Roberge, Yan Sénéchal et Stéphane Vibert (dir.), La Fin de la société. Débats contemporains autour d’un concept classique, Athéna, 2012.

La fin de la société : voilà un débat qui passionne sociologues et penseurs tous azimuts depuis quelques années déjà. Les auteurs Jonathan Roberge, Yan Sénéchal et Stéphane Vibert dressent dans le collectif La fin de la société. Débats contemporains autour d’un concept classique un portrait des positions entourant ce débat. Du moins, c’est ce qu’on annonce d’entrée de jeu et on se doute que l’aventure est colossale. Cependant, à la lecture de cet ouvrage, mieux vaut aviser tout de suite le lecteur qu’il se trouvera plutôt devant un collectif d’auteurs qui refusent cette fin de la société. Il s’agit ici d’un collectif critique sur la critique du concept de société. Petit bémol qu’il m’apparaît important de souligner vis-à-vis du titre et de l’introduction de l’ouvrage. Cela étant dit, il faut quand même souligner la rigueur et la générosité de la grande majorité des auteurs. Même si l’objectif semble bien de restituer au concept de « société » ses lettres de noblesse, on ne tourne pas les coins ronds face aux critiques. Les auteurs les abordent avec intelligence, finesse, respect et ouverture, allant même jusqu’à remettre en question, par moment, leurs propres théories.

Qu’on soit d’accord ou non avec les propos et l’entreprise de ce collectif, force est d’admettre qu’il est rigoureusement écrit, étoffé, structuré et accessible à ceux qui, comme moi, ne sont pas des sociologues de formation, mais qui en connaissent certaines bases. En dépit de toute ma bonne volonté, il m’est impossible de résumer ici dans les détails tous les textes qui comportent chacun leurs nuances et subtilités. Je ferai donc un survol des trois parties telles que divisées par les initiateurs du collectif.

La première partie de l’ouvrage dresse un portrait des critiques du concept de « société ». Le seul texte écrit de la plume propre aux critiques est celui, inédit, de Bruno Latour et de Michel Callon : « Pour une sociologie relativement exacte ». Ce texte, écrit en 1983, porte sur les problèmes que posent l’utilisation du concept de « société » dans une sociologie des sciences et techniques, distinguant ainsi une étude du « social » et de l’« association » :

Le lecteur comprend enfin pourquoi nous choisissons l’étude des sciences et des techniques ou, par définition, sont toujours recomposées, redéfinies, réassociées, les entités sociales ou naturelles par lesquelles les acteurs peuplent le monde (p. 66).

Malheureusement il s’agit là du seul texte écrit de la main propre d’un critique du concept de société, les autres textes étant plutôt des critiques des critiques, même si ces dernières sont très bien amenées et construites. De la critique de la « sociologie de l’ordre » de Touraine en passant par Bauman et les problèmes que posent la mondialisation, la remise en cause de l’État et de la Nation, les écueils du concept de « société » sont fort bien explicités dans les textes de Jonathan Roberge, de Simon Lavoie et de Jean-Sébastien Guy.

La deuxième partie est consacrée à un retour en arrière, aux classiques, détour nous permettant de mieux situer le concept de « société » dans son histoire et de voir sa pertinence aujourd’hui. Pour ceux qui, comme moi, ne sont pas des experts de la sociologie, ce passage par les Durkeim, Weber et Dewey est le bienvenu. Par contre, on reste un peu surpris devant la tentative de Dominique Morin de réhabiliter une science positive universelle de la société dans son article « Penser la liberté humaine en société » :

Puisque l’animal humain le devient toujours par une vie psychique associée à celle des hommes, et dans le monde formé par leurs associations, le projet individualiste d’une réalisation de soi et de son bonheur doit être repensé en sociétés, nous dit sa sociologie [celle de Durkheim]; et son accomplissement ne peut tendre l’universel que par un travail des sociétés sur elles-mêmes ralliant les volontés de leurs membres (p. 143).

Malgré tout ce qu’on a pu écrire sur le nationalisme depuis quelques années, force est de constater qu’il est loin d’être mort et qu’on aperçoit même un regain de vie de ce dernier un peu partout dans le monde, et ce, même dans notre propre cour au Québec. À l’aide de Weber, Elke Winter (« Une sociologie sans société ») tente d’analyser « les termes de ‘communauté’ et de ‘société’, dans leur construction sociale et leur historicité propre, [puisqu’ils] permettent de mieux saisir l’oscillation entre les perspectives organiques ou ethniques, d’une part, et les tendances pluralistes ou dynamiques, d’autre part » (p. 13).

La troisième partie a pour objectif de redonner au concept de « société » ses lettres de noblesse tout en nous mettant en garde contre les dérives d’une critique de celui-ci, en s’appuyant notamment sur les thèses de Freitag, Habermas, Mauss et Castoriadis. Une des critiques les plus fortes d’une possible fin de la société vient de la plume de Joseph Yvon Thériault (« Fin de la société, cosmopolitisme et démocratie? »). En effet, cette fin de la société ne signifierait rien de moins que la fin de la démocratie : « Peut-être est-il vrai que la société soit largement une construction des Modernes. Mais cette construction est quelque part intimement liée au déploiement de la démocratie moderne. » (p.237) Le sujet autonome et créateur tel que décrit par Touraine d’un côté et les théories du cosmopolitisme et de la mondialisation de l’autre sont tous deux des menaces à la démocratie et la société. Stéphane Vibert, quant à lui, dans son texte « Une sociologie sans société est-elle possible? » tente d’allier sociologie et anthropologie dans le cadre d’un programme holistique structuré pour penser le concept de « société » :

Le concept de « société » ne saurait pourtant disparaître aussi facilement à cause du volontarisme épistémologique de ses contradicteurs : pour preuve, ils doivent aussi – tout critiques soient-ils – se débattre avec la question de l’appartenance irréductiblement culturelle et politique des acteurs à des mondes de sens, qui ne forment pas uniquement des arrière-plans neutres et interchangeables, mais structurent de façon intrinsèque les perceptions, cognitions et évaluations sous-jacentes quotidiennes (p. 275).

Nulle question de remettre en doute ici la pertinence et la force théorique de ce collectif. Que l’on soit d’accord ou non avec les propos énoncés dans les quelque 275 pages de l’ouvrage, il faut reconnaître qu’il n’y a ici aucune place à la paresse intellectuelle ou la complaisance. C’est ainsi qu’on peut mettre à la table d’essai des idées et des arguments et les inscrire dans une question plus large et profonde. Cependant, on aurait aimé plus de textes provenant d’auteurs qui critiquent directement le concept de « société », plutôt que des résumés d’auteurs qui, malgré leur générosité, ne s’accordent pas avec cette même critique. Ainsi aurions-nous été plus près d’un réel débat, pourtant annoncé dans le titre.

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