La rencontre entre la géographie et le marxisme chez David Harvey

Critique du livre Le Capitalisme contre le droit à la ville. Néolibéralisme, urbanisation, résistances de David Harvey, Amsterdam, 2011.

Par Frédéric Mercure-Jolette | Université de Montréal

La géographie est une chose trop importante pour être laissée aux géographes. Mais elle est bien trop importante pour qu’on la laisse aux généraux, aux politiques, et aux dirigeants de grandes entreprises. […] Nous devons construire une géographie populaire, débarrassée des idées préconçues, mais à l’image des conflits et contradictions réelles, et capable d’établir de nouvelles passerelles de communication et de compréhension partagée.

David Harvey, Sur la situation de la géographie, 1984.

Le Capitalisme contre le droit à la ville

Plusieurs histoires courent concernant la popularité du marxisme dans les années 1960 et 1970, et cela, à peu près partout autour du globe. J’ai, par exemple, déjà trouvé une série de petits livres de Mao, Marx, Engels et Lénine, tous des Éditions Sociales, dans la rangée arrière, peu apparente, de la bibliothèque de mon père. Qu’est-ce qui explique la présence de ces bouquins, lui demandais-je? Bah, tu sais, à l’époque, l’UQAM était remplie d’interminables réunions de sous-sol où on s’échangeait ce genre de trucs, m’a-t-il répondu. Mon père a fait quelques sessions de droit à l’UQAM et ces petits livres semblent des vestiges d’un temps révolu. Paradoxalement, dans les années 1980 et 1990, l’émergence de la mondialisation et des fameux traités transnationaux de libre-échange s’est produite corollairement à un certain épuisement des théories marxistes dans les milieux académiques. La parole de Pierre Pettigrew, « Everybody loves trade!», lancée avec autant d’impudence que de désinvolture lors du Sommet des Amériques à Québec en 2001, résumait, pour plusieurs, l’air du temps.

Bien sûr, tous n’ont pas affiché le même enthousiasme. Plusieurs discours critiques marxisants existent toujours et le « néolibéralisme » – terme utilisé à la fois pour qualifier une vile idéologie axée sur le démantèlement de l’État-providence et l’individu « entreprise de soi », un type de régime économique caractérisé par l’augmentation des échanges et la financiarisation de l’économie ayant régné sans partage depuis la crise du pétrole, et un mouvement intellectuel datant des années 1930 œuvrant pour un renouveau du libéralisme avec à sa tête des économistes idéologues s’étant constitué en think tank – est sur toutes les lèvres et revêt un caractère essentiellement péjoratif. Malgré tout, de manière un peu surprenante, la géographie semble un des seuls champs d’études où le marxisme et la critique de l’économie politique se sont renouvelés au cours des trente dernières années. Peut-être est-ce tout simplement parce que, il y a trente ans, la géographie marxiste n’existait pas. C’est ce qu’affirmait notamment Yves Lacoste, en 1976, dans son virulent pamphlet, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre (François Maspero, p. 100) : « Aujourd’hui encore, on est bien obligé de constater que, s’il y a des marxistes parmi les géographes, il n’existe pas encore véritablement une géographie marxiste. Elle est sans doute sur le point d’apparaître. » À peu près au même moment où Lacoste écrivait ces lignes, David Harvey commençait à enseigner aux États-Unis au département de géographie de l’université John Hopkins et travaillait à bâtir une géographie marxiste. Il publia Limits to Capital en 1982 et The Urbanization of Capital en 1985, deux livres qui n’ont peut-être pas connu un grand rayonnement au moment de leur publication, mais qui forment malgré tout le point de départ d’une géographie marxiste, donnant ainsi raison à Lacoste.

Cela dit, en surface, Le capitalisme contre le droit à la ville peut apparaître comme un petit pamphlet relativement commun pourfendant le néolibéralisme et désirant dynamiser les nouveaux mouvements sociaux de contestation radicale. À première vue, ce bouquin n’a rien d’un livre de géographie. Harvey étudie l’évolution récente du mode de production capitaliste et montre l’importance des villes et du capital immobilier et foncier dans celui-ci. Il est très loin d’offrir un savoir cartographique, ce qui est habituellement attendu de la géographie. Il nous permet plutôt de problématiser le rôle de la production de l’espace dans le capitalisme et surtout les mouvements de « destruction créatrice » au cœur de celui-ci. Il nous oblige donc à revoir nos préjugés concernant la géographie. Celle-ci n’est pas une simple cartographie neutre et objective du monde physique. La géographie, pour Harvey comme pour Lacoste, vise à comprendre et documenter l’état et l’évolution de notre environnement matériel afin de nous permettre de nous orienter et d’agir dans celui-ci.

Le capitalisme contre le droit à la ville regroupe trois articles, le troisième étant le plus costaud. Harvey soutient que les crises qui ont affligé le système économique capitaliste dans les cent cinquante dernières années ont été précédées par des crises immobilières ou, autrement dit, par l’éclatement de bulles foncières. Harvey se focalise-t-il trop sur la crise de 2008? Fait-il une relecture de l’histoire économique en fonction d’un présent aveuglant? Probablement pas, car les idées d’Harvey concernant la place des villes et de l’immobilier dans l’histoire économique précèdent de beaucoup la crise de 2008; Harvey écrit sur ces questions depuis le début des années 1970. Il a même été l’un des premiers à traiter de justice sociale en termes d’aménagement spatial, et, du même coup, à critiquer la théorie de la justice de Rawls. N’en déplaise à certains éthiciens anglo-saxons, la philosophie de la ville n’est pas réellement un « nouveau champ » de la philosophie politique.

En s’inspirant principalement de Friedrich Engels et d’Henri Lefebvre, Harvey soutient, et c’est là la thèse centrale du bouquin : « Dès leur origine, les villes se sont bâties grâce aux concentrations géographiques de surproduit. L’urbanisation a donc toujours été, en un sens un phénomène de classe. […] Puisque l’urbanisation dépend de la mobilisation du surproduit, un lien interne apparaît entre le développement du capitalisme et l’urbanisation. » (p. 9-10) Selon lui, les villes constituent le terrain par excellence de la production et de l’absorption des surplus de capital, monopolisés par un petit nombre d’acteurs. Le développement des villes est inégal. Il se fait au profit d’une classe possédante qui désire augmenter son capital et au détriment d’une autre qui s’endette de plus en plus afin d’assurer son confort matériel. En gros, les crises se produisent de deux manières, soit la classe possédante n’est plus capable d’augmenter la valeur du foncier ou d’écouler ses stocks, soit la classe endettée n’est plus capable de payer ses dettes. Les crises économiques sont toujours reliées à la distribution et à l’utilisation des surplus et elles se soldent par une « destruction créatrice ». Les zones où le foncier stagne ou s’écroule sont détruites et rachetées à bas prix par des promoteurs spéculateurs qui, grâce à une refonte du régime de l’endettement, recommencent à faire de celui-ci un outil de profit.

Pour Harvey, la terre est une marchandise bien particulière : « Il s’agit d’un capital fictif créé en prévision et en attente de rentes futures. » (p. 49) Ainsi, un terrain sur lequel sera bâtie une tour à condos est un capital hautement spéculatif et non un capital immédiatement productif. Selon Harvey, la spéculation et le profit attachés à la propriété foncière sont au cœur de l’économie capitaliste et ont « des conséquences catastrophiques en termes de disparités de classe et de conditions de vie pour les populations défavorisées. » (p. 49) La croissance exorbitante de la valeur des logements se produit dans toutes les grandes villes, autant aux États-Unis qu’en Inde ou en Chine, et touche en premier les populations les plus pauvres et très souvent des groupes souffrant d’une discrimination raciale systématique. La gentrification est un phénomène qui ne connaît pas les frontières de l’État-nation.

Ainsi, l’accumulation, affirme Harvey, se produit par dépossession. L’expropriation et la destruction sont les moyens par excellence pour remédier autant au manque de productivité qu’aux surplus de productivité. Les exemples du baron Haussmann et de son admirateur, Robert Moses, sont paradigmatiques. Haussmann, avant-gardiste, est le premier à avoir orchestré une « rénovation » urbaine massive financée par la dette. En charcutant Paris, « Haussmann savait très bien que sa mission était de contribuer à résoudre par le biais de l’urbanisation le problème des surplus de capital et de travail » (p. 13). Un peu moins de cent ans plus tard, Robert Moses a utilisé une méthode semblable à New York, où il « passa le Bronx au hachoir » (p. 25). Au même moment, plus près de nous, plusieurs quartiers de Montréal étaient rasés. Le Faubourg à m’lasse, le Red Light et Goose Village, trois quartiers populaires au centre de la ville, ont fait respectivement place à la Tour de Radio-Canada, aux Habitations Jeanne-Mance et à l’Autostade, ce dernier étant aujourd’hui devenu un vaste parking. Si à première vue les projets de rénovation urbaine peuvent sembler améliorer la qualité de vie des habitants, Harvey est d’avis que, tant que la propriété foncière sera un enjeu de spéculation et de profit, la prophétie énoncée par Engels en 1872 demeurera vraie :

En réalité, la bourgeoisie n’a qu’une méthode pour résoudre la question du logement – ce qui veut dire la résoudre de telle façon que la solution engendre toujours à nouveau la question. Cette méthode porte un nom celui de « Haussmann ». […] le résultat est partout le même : les ruelles et les impasses les plus scandaleuses disparaissent et la bourgeoisie se glorifie hautement de cet immense succès – mais ruelles et impasses ressurgissent aussitôt ailleurs et souvent dans le voisinage immédiat. […] Les foyers d’épidémies, les caves les plus immondes, dans lesquels nuit après nuit le mode de production capitaliste enferme nos travailleurs, ne sont pas éliminés, mais seulement… déplacés! (cité p. 24)

Contre cette urbanisation capitaliste, il existe une multitude de mouvements de contestation. Or, Harvey soutient qu’il faut, minimalement, unifier les luttes : « Mais il leur faut encore se retrouver sur un objectif unique : acquérir un contrôle plus grand sur l’utilisation des surplus (sans parler des conditions de leur production). À notre époque, il doit s’agir d’une lutte mondiale contre le capitalisme financier. » (p. 32) La revendication commune, pour Harvey, est celle du droit à la ville, expression qu’il reprend d’Henri Lefebvre : « Revendiquer le droit à la ville tel que je l’entends ici, c’est prétendre à un pouvoir de façonnement fondamental et radical sur les processus d’urbanisation, c’est-à-dire sur la manière dont nos villes sont sans cesse transformées. » (p. 9) Il peut être surprenant de constater qu’Harvey renouvelle le vocabulaire juridique, plutôt que de le jeter dans le discrédit. Il affirme que ce slogan, le « droit à la ville », est « un signifiant vide plein de possibilités immanentes mais non transcendantes » (p. 91). « Tout dépend de qui va le remplir de sens. » (p. 42)[1] Harvey revendique un contrôle démocratique sur l’excédent de production (p. 29-30), c’est là, selon lui, l’enjeu fondamental des luttes anti-capitalistes. En outre, il oppose un peu rapidement la contribution démocratique des habitants au dirigisme bureaucratique de l’État providence, comme le faisait Lefebvre (p. 41). La vision de Lefebvre, soutient Harvey, est celle d’une ville ludique dans laquelle les habitants peuvent façonner l’espace en fonction de leurs désirs. Pour Lefebvre, cette ville existe toujours; dans les interstices de la ville capitaliste, les habitants se construisent des hétérotopies. Or, il faut, par des luttes radicales – pensons ici à des mouvements comme Reclaim the Street ou Occupy –, multiplier et agrandir les espaces hétérotopiques.

En conclusion, chez Harvey, la géographie – qui rencontre le marxisme – devient consciemment un outil de lutte, comme le voulait Lacoste, et elle accorde une importance déterminante aux luttes de classe, à la propriété foncière et à la spéculation financière dans son analyse et sa cartographie de l’espace. Elle vise ainsi à habiliter le citadin afin qu’il puisse résister à son exploitation et à sa dépossession. Et, inversement, le marxisme qui se frotte à la géographie, à la suite de Lefebvre, se tourne vers la production – et la consommation – de l’espace et s’intéresse davantage aux villes. « Pourquoi ne pas reconceptualiser la ville comme site de production de plus-value, plutôt que l’usine, demande Harvey? » (p. 86) En somme, Harvey soutient qu’il faut déplacer son attention « vers la production d’un développement géographique inégal comme point central de l’analyse théorique et de la lutte politique. » (p.92)

Ultimement, ce petit livre est limité, mais constitue une bonne introduction aux écrits d’Harvey. Il est aussi stimulant qu’insatisfaisant, car il pose beaucoup plus de questions qu’il n’offre de réponses. L’idée d’un contrôle démocratique de l’urbanisation reste bien abstraite… Disons que son rôle est principalement de faire connaître David Harvey et la géographie marxiste en général dans le monde francophone et ainsi d’ouvrir la critique du capitalisme aux problèmes de l’urbanisation et de la production de l’espace.


[1] Dans une entrevue avec la New Left Review en 2000, Harvey parle même d’une « conception socialiste des droits » : « La question qui se pose, affirme-t-il, c’est : dans quel monde vivrions-nous aujourd’hui si ces droits [les droits des travailleurs] avaient été pris au sérieux, au lieu d’être violés de façon flagrante dans presque tous les pays du monde? Si les marxistes abandonnent l’idée des droits, ils se privent de la possibilité de dénoncer cette contradiction. » Géographie et Capital, Paris, Syllepse, 2010, p. 100.

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