Pluralisme et nationalisme: propos libres sur la situation politique et mentale au Québec

Par Dalie Giroux | Université d’Ottawa

La vaste question sous-jacente à la mise en relation du pluralisme et du nationalisme à l’origine de l’invitation liée à cet atelier[1], est celle du rapport, de l’articulation, et de la compossibilité de l’« égalité » et de la « différence ».

Comment réaliser une société égalitaire (et : qu’est-ce que cela veut dire « société », et qu’est-ce que cela veut dire « égalité »?) tout en accueillant la « différence » (et : quelle est-elle, de concept, cette différence?)

Je ne suis pas spécialiste de cette question de philosophie politique, et je ne maîtrise que peu tout en les connaissant les systèmes conceptuels, les écoles, ou la cartographie des courants politiques s’y inscrivant.

Je vais donc, face à cette question de l’égalité et de la différence, offrir un certain regard, une lecture, une interprétation, un peu à la manière d’un bilan de ma propre citoyenneté mentale – que je situe au Québec.

Ce regard que je vais porter est, de plusieurs et différentes manières, un regard minoritaire, et c’est rivée à cette expérience que je souhaite traverser cette question, sans donc tenter de me prévaloir du privilège de l’universalité.

Voilà pour les prémisses épistémologiques, qui pointent pour moi vers un engagement envers une pensée populaire, qui est nécessairement, dans un monde où l’inégalité est protégée, une théorie par l’exclusion.

Et s’il faut néanmoins me situer au plan de l’histoire des idées, mon propos peut être reçu comme une note de bas de page au Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, qui fournit pour ce qui nous concerne, nous les citoyens des États-nations occidentaux, l’analyse à mon avis finale de cette question, en démontrant (sans doute à son corps défendant) que la réalisation de l’égalité à l’intérieur de la structure de la souveraineté aboutit à un programme de normalisation bienveillante – conclusion aussi logique que décevante.

 

I – L’égalité et la différence

Pour ce qui est des concepts, je me bornerai à suggérer une formule de mise en relation entre l’égalité et la différence selon laquelle une des conditions premières de l’épanouissement d’une société plurielle est la mise en place de pratiques radicales d’égalité. L’existence de la différence, l’actualisation de la différence dans toute son expression, dans son expression onto-épistémologique et matérielle, sera le résultat de la réalisation d’une société égalitaire. C’est je crois par le développement d’un ensemble de pratiques d’égalité qu’est à même de s’épanouir, à travers la culture de la différence qui lui est concomitante, une vie libre, cela dit dans le contexte historique des formes d’organisation politique hiérarchiques, in extenso patriarcales, racistes et capitalistes, héritées des empires européens – appelons-les les sociétés à État, c’est-à-dire dans lesquelles la société et le pouvoir sont artificiellement séparés[2].

Cette culture de la différence est difficile à définir en elle-même puisqu’elle réfère à une instance de relationalité et qu’elle ne comporte pas par cela même d’idée ou d’essence, mais je crois qu’on pourrait en voir au moins une manifestation dans l’existence d’un ensemble de pratiques égalitaires exercées dans toutes les sphères de la vie collective, dont l’effet général serait d’abord l’inclusion radicale de tous les êtres en présence, en tant que producteurs et pouvoir actif de ces sphères, ensuite le souci permanent de la qualité morale de l’expérience qui s’y définit, c’est-à-dire que l’exercice de la liberté doit y être compris comme une fin en soi, et enfin le respect intégral de la dignité humaine et de ses conditions d’existence dans tout ce qui concerne l’effet connu ou anticipé de nos actions pour tous les êtres qui sont touchés par celle-ci – la dignité, c’est-à-dire l’assurance que l’ensemble des êtres touchés par nos actions et particulièrement par les limites de nos actions qui sont inévitables, ne soient jamais frappé de manque, d’indigence, de misère, d’humiliation, de rapetissement ou de destruction dans l’ensemble des sphères de leur existence.

C’est attachée à cette conception sans doute un peu fantasque de la relation entre l’égalité et la différence que je vais maintenant aborder ce que je perçois être la situation du pluralisme au Québec.

II – Le pluralisme dans le Québec contemporain

Quelle appréciation peut-on faire du degré de pluralisme pratiqué dans l’espace politique au Québec? Quels seraient les indices qui nous permettraient de mesurer une telle chose? Je peux à ce propos partager quelques constats, impressions, remarques historiques et théoriques qui sont sujettes à débat, mais qui ne sont sans doute pas dépourvues de fondements empiriques ni de résonances culturelles et politiques, et qui ne sont pas, à tout le moins, déliées de ma propre expérience de la citoyenneté québécoise. En quatre points.

a) Une société plurielle?

Quelques constats. La différence me semble quelque chose qui demeure marqué de différentes manières dans la société québécoise par le sceau de l’exclusion : d’abord, l’égalité des sexes n’est pas une chose acquise au Québec, et la culture politique québécoise, et je pèse mes mots, est et demeure une culture patriarcale; ensuite, la non-discrimination sur la base de l’orientation sexuelle a certes progressé, en particulier depuis une dizaine d’années, même si non seulement l’espace social et familial demeure largement hétéronormatif et même si la violence envers les minorités sexuelles n’est aucunement au Québec chose du passé; aussi, la question religieuse et ethnique est une question toujours chargée politiquement, et, comme le démontre l’actuel débat autour du projet de loi 60 qui est une extension directe des « Normes de vie » d’Hérouxville, porteuse de dissensions et de tensions sociales au sein de la majorité francophone au Québec et avec les minorités religieuses et ethniques conçues dans ce débat; enfin, les relations avec les peuples autochtones en sont toujours, je pèse mes mots et j’inclus en particulier dans cette qualification la Convention de la Baie-James de 1975, au stade colonial; j’ajouterais à cela que l’espace délibératif est très structuré, c’est-à-dire fortement institutionnalisé et largement privatisé, et le petit nombre de positions de parole qui s’y trouvent est gardé et échangé parmi elle par une élite relativement copine et passablement consensuelle, très blanche, plutôt mâle, très montréalaise et socialisée (sinon née) dans les classes aisées. Pour toutes ces raisons, je ne peux pas présumer de l’existence d’une société plurielle achevée au Québec, sans nier bien sûr que celle-ci soit bel et bien en construction.

b) Ambiances

Je vous parle ici de la rumeur ambiante. Il me semble très commun, lorsque l’on discute de la question du pluralisme au Québec, que celui ou celle qui remet en question la grande ouverture, l’extrême tolérance et l’exemplarité de la société québécoise à cet égard, soit renvoyé à des « pires cas », en l’occurrence l’ensemble obscur du monde « non démocratique », mais surtout le plus obscur des obscurs mondes non démocratiques, notre propre passé, qui sert alors de repoussoir, de miroir avantageux, et aussi, curieusement, de menace involontaire : « Comptez-vous chanceux! » On se voit aussi parfois renvoyé au fait que « ce n’est pas pire qu’ailleurs », l’ensemble du monde « démocratique » servant ici de mesure de la vertu moyenne qui constitue alors la limite de ce à quoi nous avons à répondre, vertu à laquelle nous n’avons pas tant à réfléchir qu’à nous y conformer. Celui ou celle qui questionne la qualité du pluralisme au Québec est aussi très souvent démis par le degré de tolérance personnel toujours très grand de son interlocutrice : le fait de n’être pas touché par la discrimination semble alors en faire disparaître l’existence possible ou même disparaître l’exigence de se mettre en rapport avec celle-ci, au-delà d’un plan personnel. Ou encore, on sera renvoyé à nos fleurons de l’intégration et de « l’ouverture sur le monde » que sont les Boucar Diouf, Pauline Marois, Djemila Benhabib, et les Dany Turcotte, les Kim Thuy de ce monde, sans parler des Josée Di Stasio qui nous familiarise avec le quartier italien de Montréal et des Bruni Surin et des Georges Laraque qui nous représentent dans le sport, des chansons en innu de Chloé Sainte-Marie, des conseils sexologiques de sœur Marie-Paul Ross, et du fait que les membres de Arcade Fire paient des loyers à Montréal, autant de personnages génériques réconfortants dont l’existence ne résout d’aucune manière la violence subie dans les rapports d’exclusion structurels et quotidiens. En clair, au cœur de la rumeur, des conversations de cuisine, du prêt-à-porter mental, je ressens une résistance prendre de front la question de l’achèvement d’une société plurielle au Québec, et surtout, plus important, je constate une difficulté à entendre la voix des pluralisés sous le vacarme défensif des normalisants – qui parfois crient leur ouverture.

c) Bien commun

Remarque relative à l’histoire des idées. Cette résistance du « tout va bien », du « quand même », une pathologie familiale qui rend difficile de prendre de front la question du pluralisme au Québec, lorsque mise au pied du mur, se mute en une forme réactive beaucoup plus agressive et en même temps, mais cela ne devrait pas surprendre, intellectuelle. On l’a vu se développer ces dernières années, et se cristalliser autour de la notion du « commun ». Réaction intellectuelle puis politique qui s’articule et se déploie dans les suites du référendum « perdu » de 1995, elle place l’intérêt, le questionnement et la militance en faveur de l’inclusion sous une même bannière, celle du « pluralisme », et en fait l’ennemi du « bien commun », du « monde commun », du « commun », commun que nous aurions justement perdu à la faveur d’un engagement excessif envers l’idée de pluralité. Les luttes sociales, ouvrières, luttes de décolonisation, féministes, de diversité sexuelle, culturelle et religieuse, les luttes autochtones constitueraient une source d’éclatement de l’unité et de l’universalité du sujet politique québécois (support dudit « commun »), et constitueraient une déviation quant à la quête d’un Québec souverain. Le pluralisme a été construit par ce qu’on peut appeler à gros trait un républicanisme du « nous » au Québec, comme un bloc politique à la fois uni et explosé qui constitue l’ennemi du commun, pour ne pas dire l’ennemi de la république. Dans cette construction, commun me semble tenir lieu de robe de cocktail au terme nation. Ce discours intellectuel aux origines néanmoins hybrides (à la fois populaire et universitaire) a été largement relayé par l’élite politique actuelle au Québec (d’où la « Charte des valeurs québécoises » par l’esprit de laquelle l’universalisme devient un motif d’exclusion), mais aussi par la pensée politique « artiste ».

On peut qualifier ce discours de dominant au Québec notamment parce qu’il comporte deux caractéristiques importantes de la domination, à savoir le pouvoir de qualifier l’opposition de manière unilatérale, et le fait qu’il s’arroge le monopole de la définition de ce qui est collectif. « La cité, écrit Mathieu Bock-Côté tel que rapporté par Louis Cornellier dans Le Devoir, n’est pas ‘seulement un arrangement procédural’, un assemblage d’individus attachés à leurs droits et à leurs intérêts. ‘La vie politique, ajoute-t-il, n’est pas que gestion, mais aussi héritage historique et valeurs collectives’. » Du point de vue des tenants du « bien commun », « nos pluralistes » sont incapables d’une conception collective de la vie politique, rabattant celle-ci sur un individualisme des droits et des intérêts. Ils montrent par là un attachement au modèle de la Charte des droits et libertés et ainsi à la pensée de Pierre Elliott Trudeau, et s’associent à un fédéralisme canadien ennemi par excellence du projet politique d’émancipation nationale au Québec. Plus, cet individualisme, cet attachement aux droits et intérêts plutôt qu’aux devoirs et loyautés, cette « perte de sens » comme on aime le dire, serait le propre d’une pensée incapable de critiquer le capitalisme, et serait peut-être même, selon certains communistes de droite (ou conservateurs de gauche), l’agent philosophique de celui-ci, voire l’agent sous-terrain du protestantisme chez certains auteurs plus exaltés. Enfin, seuls les tenants du bien commun détiennent les clés d’une définition du vivre-ensemble, toutes les autres options, c’est-à-dire le pluralisme, ce bloc idéologique, ne proposant que des recettes de négation ou de dissolution de l’identité nationale, et, par extension, de la République québécoise à venir. Les autres façons de voir, les autres voix, la différence dans l’expression de ses singularités, en d’autres termes, ne sont pas conçues dans leur positivité, mais toujours comme une menace à ce « commun » qui est déjà-là, hérité, détenu, défendu, et toujours aussi au bord de l’effondrement, à la veille de succomber aux sirènes de la différence. Comme une question de vie ou de mort.

d) Une pensée de l’État

Remarque relative à la théorie politique. S’il y a une telle chose qu’un concept de liberté politique actif chez l’élite québécoise, il n’est pas risqué de dire que ce concept de liberté est intimement lié à l’idée et à l’institution de l’État. Il suffit de rappeler à cet égard la transmutation apparemment magique du mouvement d’indépendance populaire de la fin des années 1960 en regroupement des forces politiques institutionnalisées en faveur de la souveraineté de l’État du Québec. Ici, je grossis le trait : L’idée d’indépendance, dont les racines sont, je crois, complexes, multiples et sans doute en partie populaires, a été quelque part assimilée à un projet étatique et accaparée par une élite qui a assuré la conversion des structures religieuses en structures politiques par le biais de l’arcane romaine de la souveraineté, et à travers le prisme catholico-français de la nation (par où le républicanisme du « nous » est né et a évolué de manière à prendre une place centrale dans le mouvement souverainiste à partir de la fin des années 1990). Le récent « Manifeste des Janette » en faveur de la Charte des valeurs québécoises illustre cette association forte entre liberté et État dans la pensée politique québécoise, qui énonce que « nous n’aurions jamais eu le droit de vote, nous serions encore sous la domination des hommes et du clergé si le gouvernement du temps n’avait pas légiféré ». C’est la version hiérarchique naturelle de l’histoire du progrès social, qui explique que c’est l’État qui libère les minorités, et non pas les mouvements sociaux qui forcent la reconnaissance de droits dont ils ont eux-mêmes articulé la nécessité. Or, cet attachement à l’image d’un État libérateur quant au possible achèvement d’une société plurielle m’apparaît non seulement contenir un paradoxe difficile (où une mesure répressive prend un visage émancipateur) mais un obstacle de fond – ce problème de la voix du pluralisé.

À cet effet. La dimension stratégique de la manœuvre politico-morale actuelle du Parti québécois, la « Charte des valeurs » transformée en « Loi sur la laïcité », cet autoproclamé « moment jeffersonien », curieusement, n’apparaît pas absolument odieuse à la majorité statistique ni aux commentateurs de l’actualité politique au Québec. Or, nous assistons ici et sommes partie d’une manœuvre par laquelle il s’agit de susciter et de canaliser la passion triste de la peur de l’autre (cet autre menaçant du Québécois, hologramme formé d’une part à partir du multiculturalisme britannique [et derrière, la figure de « l’Anglais »] et d’autre part de l’intégrisme islamiste, effondrement des tours à l’appui). Cette stratégie contribue ce faisant et peut-être involontairement mais sans mauvaise conscience à la stigmatisation de certains éléments minoritaires de la société (en l’occurrence les femmes dites « voilées », nouvelles égéries largement silencieuses de l’expression de la différence, révérée ou honnie). Mobiliser de tels affects (la peur de l’autre, dont le voisinage certain compte la xénophobie – Janette Bertrand qui a peur de se faire soigner par des gens d’autres cultures – et le racisme – Richard Martineau qui soupçonne les femmes arabes de travailler dans les CPE pour contribuer à la conversion du Québec à l’Islam radical) permet la levée d’une armée conceptuelle identitaire (l’affirmation de valeurs québécoises, une fondation morale de la République québécoise en construction). Cela en prenant pour prétexte la mise en place d’un dispositif dont la vocation est universaliste et n’appelle pas de processus d’identification nationale (à savoir la neutralité de l’État et l’égalité des sexes). Tout cela ne parait pas odieux parce que l’on croit que c’est par l’affirmation de la souveraineté de l’État que l’on produit notre propre liberté (c’est-à-dire, selon la grammaire dominante, notre « bien commun », notre « nation »). Tous les mythes fondateurs occidentaux expliquent bien de toute façon qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, et que la loi des pères est toujours une écriture par le sacrifice.

III – Hiérarchie et pluralisme, ou : Bernard et Janette

Je cite à nouveau les propos de Mathieu Bock-Côté rapportés par Louis Cornellier dans Le Devoir :

Contre un multiculturalisme qui inverse le devoir d’intégration (la société d’accueil doit s’adapter au nouvel arrivant), [MBC] défend une conception substantielle et républicaine de l’identité nationale, nécessaire à la préservation du lien politique et d’un monde commun. Une société, insiste-t-il, n’est pas une page blanche, « mais bien le fruit d’une civilisation dont on doit conserver les fondements, et dont la nation est l’expression politique la plus achevée ».

Ce passage reprend d’abord l’opposition entre multiculturalisme et « nous-istes » qui structure l’interprétation dominante de la situation politique au Québec, et elle montre également la chaîne d’équivalence, performée par ce discours dominant, entre république, identité, nation et monde commun.

Ensuite, il réfère à un « héritage » de l’ordre de la « civilisation » envers lequel nous aurions des devoirs collectifs, et suggère que l’idée de « nation » constitue la forme ultime (je dirais : réifiée) de cet héritage. Or, la structure de l’État-nation comme vérité de l’identité collective et objet de vénération ancestrale, nous a été historiquement transmise à nous les « tard-venus » dans le cadre d’une société et d’une conception des rapports politiques fondées (i) dans l’institution du patriarcat (ou le modèle de la famille et de la filiation faisaient du père le propriétaire et le maître de ceux qui lui étaient attachés par droit ou par sang, modèle analogique à la structure européenne de souveraineté); (ii) selon les lignes de rapports de classe et d’exploitation économique (la propriété puis l’accès aux capitaux ayant toujours défini jusqu’à ce jour la capacité de participer au gouvernement de la nation); et (iii) dans le racisme impérial (l’État-nation ayant été conçu comme l’affaire des civilisés à l’exclusion de l’ensemble des peuples conquis, exploités et marginalisés politiquement par l’Europe inventrice de cette forme politique d’accumulation de puissance). Exclure les femmes, exclure les pauvres, exclure les races, autant de « moments jeffersoniens » de la construction de l’État-nation européen dont nous hériterions, selon la doxa à la mode, d’une forme désormais éternelle mais néanmoins fragilisée. Fragilisée par ces nouveaux exclus (les fondamentalistes et leurs défenseurs trudeauistes) qui avancent tel un cheval de Troie sous la bannière antipatriotique de la différence.

Ajoutons que, tout comme l’idéologie multiculturaliste, la philosophie de l’immigration qui s’exprime dans ce passage n’est compréhensible que dans le cadre originaire du colonialisme qui a structuré l’importation de la structure de l’État souverain en Amérique. L’immigration est acceptable (c’est-à-dire que les exclus racialisés des anciens empires européens et du nouveau capitalisme mondial peuvent se mêler à la nation), mais seulement en tant que cette immigration se met au service économique de celle-ci. Si le colonialisme historique peut se définir comme l’exploitation économique des peuples « autres » (les « races » ainsi inventées) et leur exclusion politique simultanée (chose connue et oubliée de l’expérience historique du Canada français, chose connue et bien vivante de l’expérience historique des peuples autochtones des Amériques), nous pouvons dire que la proposition de Bock-Côté implique une exacte continuation de celui-ci, mais dans une version comique, et nous pouvons l’en féliciter puisqu’il s’agit bien pour lui de poursuivre cet héritage. Notons par ailleurs que les anti-chartistes qui en majorité sont sous le charme du langage utilitariste empruntent la même rhétorique lorsqu’ils énoncent que « tout ce que les immigrants demandent, c’est d’être intégrés au marché du travail ». L’historicité de notre grammaire politique est profondément impériale, et notre rupture d’avec les sources anticoloniales du mouvement d’indépendance au Québec nous prive d’une perspective critique sur celles-ci.

Nous évoluons, disais-je d’entrée de jeu, dans un monde où l’inégalité est protégée. Dans le républicanisme du « nous » dominant, le réificat de cette inégalité prend le nom de nation, et son euphémisation prend le label de « commun ». La nation détentrice du pouvoir d’État par sa capacité à s’accaparer le dispositif de la souveraineté, ce pouvoir séparé de la société et détenu en son nom, pour son bien, par nos pères et mères, plus près de Dieu que nous et envers lesquels nous sommes infiniment redevables – redevables à cette forme séparée du pouvoir dont le premier devoir est de maintenir sa suprématie, et par confusion mentale sédimentée, celle de la nation.

Bien entendu, le capitalisme est tenu en respect par cette nation souveraine, mais comme un contrat entre dominants pour le partage des domaines d’exploitation : qu’on nous laisse notre domaine, le politique, où nous pouvons accaparer le pouvoir de la société en son nom, et au nom de notre universalité, blanche, mâle, propriétaire, inclusive et éminemment normative. En échange, nous protégerons et respecterons votre domaine, le marché, où vous pouvez accaparer le pouvoir productif de la société en son nom, et au nom de votre universalité, la valeur pure réifiée, ouverte à toutes les cultures et éminemment normative.

Or, ai-je postulé au départ de cette réflexion, on ne produit pas une société plurielle sans activer en profondeur des structures politiques et économiques d’égalité. Ce pourquoi la réalisation d’une société plurielle au Québec est une impossibilité stricte dans le cadre actuel d’une pensée de la liberté inscrite dans le mythe de la souveraineté occidentale (fondée sur l’exclusion et sur le sacrifice) et construite à l’intérieur d’une historicité impériale (une logique raciale d’extraction et d’accumulation de valeur pure infinie). La pensée politique au Québec à travers son héritage continental a naturalisé les rapports hiérarchiques propres aux régimes européens, au point où l’on s’identifie à la domination que l’on reproduit par la force (force-de-loi), guidé par une idée de nécessité propre à cette mythologie : préserver la nation, préserver la souveraineté, préserver la séparation du pouvoir, préserver la hiérarchie, préserver la loi du père et de sa femme.

IV – Ce que pourrait être le pluralisme au Québec

En attendant la fin du capitalisme et de l’État, ou plutôt parce que nous ne reviendrons pas en arrière et que cela n’est pas une raison pour abdiquer le travail d’expérimentation d’une vie juste, j’ai pensé à quelques chantiers d’égalité, quelques exercices, quelques projets qui pourraient être mis en branle au Québec. Ce sont des propositions très modestes, réalisables immédiatement.

(1) Il faudrait redécouvrir la critique anticoloniale qui a nourri le mouvement d’indépendance au Québec dans les années 1960 pour renouer avec un concept de liberté politique qui puisse se passer de l’État comme institution identitaire et de la nation comme concept moral, et plus largement, dans une optique ethno-philosophique, enquêter sur les éléments critiques de la hiérarchie et de l’accumulation dans la culture orale (populaire) d’ici.

(2) Dans le but de s’éloigner d’une pratique gênante selon laquelle le degré de pluralisme au Québec est défini par un exercice d’auscultation d’elle-même par la majorité blanche et francophone, l’État pourrait, à titre d’employeur, mener une consultation générale, approfondie et documentée, par exemple à partir de récits de vie, auprès de ses travailleuses et travailleurs appartenant à des minorités religieuses pour connaître leurs expériences et leurs perspectives quant au projet de loi 60 qui interdirait le port de signes religieux ostentatoires à tous les employés de l’État, et Denis Lévesque pourrait faire une émission spéciale sur les résultats de cette consultation.

(3) Contre la logique de « l’incident isolé » et suivant la même idée de prendre la mesure du pluralisme par les faits plutôt que par l’autosatisfaction, l’État du Québec pourrait, à titre de garant des libertés individuelles et en réaction au contexte par lequel a été suscité la peur de l’autre dans la culture populaire, colliger, compiler et rendre public sur une base régulière et systématique les plaintes, criminelles ou autre, relatives à l’intolérance raciale, ethnique, religieuse et sexuelle sur son territoire, et agir en conséquence, le cas échéant – c’est-à-dire à tout le moins assumer et mesurer l’activation des passions tristes qu’implique l’actuelle stratégie politique du républicanisme identitaire.

(4) Il faudrait favoriser les initiatives radicales de transformation de la base participative de la vie politique et économique au Québec dans le but de valoriser les expériences non hiérarchiques et générer une trame délibérative et coopérative au niveau local, et l’échec politique et démocratique des gouvernements municipaux, tout comme la débilité de nos projets de relance économique de la vallée du Saint-Laurent me semble offrir un contexte propice à la constitution d’espaces politiques et productifs ancrés dans la vie quotidienne et ce faisant nécessairement confrontés à la différence dans sa matérialité, et à la dimension matérielle positive de la différence.

(5) Nous pourrions utiliser tous les sièges tenus par le Québec dans des forums internationaux pour articuler et défendre un projet de criminalisation de la spéculation dans l’ensemble des activités économiques touchant à la production et à la reproduction de la vie, de manière à mettre fin à la production systémique d’inégalité, de précarité et de paranoïa par l’accumulation infinie de valeur pure sous la forme de capital sachant que cela inhibe la construction d’une société véritablement plurielle, et nous pourrions également nous servir de ces mêmes tribunes pour promouvoir la destruction immédiate et permanente des arsenaux militaires mondiaux, qui constituent un facteur clé dans l’accumulation de puissance qui tient en place la structure de souveraineté et le capital.

(6) Quintupler pendant dix ans le budget de la culture au Québec et abolir pour la même durée les frais de scolarité pour tout être humain susceptible de suivre une formation universitaire en langue française, le tout financé par une ponction fiscale sur les grandes entreprises ou par une taxe sur les revenus de spéculation, pour faire beaucoup plus pour l’affirmation et la célébration de la vie en français en Amérique qu’une loi sur la laïcité de l’État.

(7) Enfin, il faudrait que le Québec règle pour de bon les questions territoriales en suspend avec les Innus, les Attikamekws et les Algonquins du Québec, à savoir sans leur demander ni de renoncer ni de suspendre leur droits territoriaux, et en reconnaissant dans toute son extension la primauté des ordres juridiques et politique en vigueur sur ces territoires – ce qui n’a jamais été fait à ce jour dans l’histoire du Dominion du Canada, et qui nous permettrait enfin, et de la seule manière possible, d’en sortir.

Par la naturalisation de la domination qu’il opère en adhérant de manière dogmatique aux formes et aux pratiques hiérarchiques héritées de l’Europe impériale, le républicanisme identitaire souffre de surdité épistémologique et expérientielle, et se prive ce faisant de l’intelligence collective propre à un pluralisme véritable, décolonisé. À travers le développement expérimental de pratiques et de structures politiques égalitaires, il serait peut-être possible d’envisager la production d’un universalisme désormais conçu comme relationalité radicale, plutôt que d’imposer celui-ci de manière crapuleuse de surcroît sous une modalité hiérarchique de séparation de la société et du pouvoir. Pour l’heure, pour s’engager sur cette voie dans cet espace citoyen appelé Québec, il manque encore surtout au plan politique et mental une aptitude à la vulnérabilité – mais c’est un autre sujet.

Ce texte est aussi disponible en format pdf sur la revue Trahir.


[1] Conférence prononcée le 29 novembre 2013, dans le cadre d’un atelier intitulé, « Questionner le nationalisme et la citoyenneté à l’ère de la mondialisation », avec Étienne Balibar et Diane Lamoureux, à la Maison Bellarmin à Montréal.

[2] Je dis « au moins dans le contexte historique des formes politiques hiérarchiques » dans la mesure où je n’ai pas suffisamment réfléchi à savoir si ces principes valent en eux-mêmes au-delà de l’idéal de liberté qu’il m’importe d’activer ici et maintenant, et que cela ne me semble pas avoir d’importance pour la poursuite de ce dernier objectif. Je ne me fais ici quant au problème de l’égalité ni anthropologue, ni philosophe, mais plutôt sujet d’une expérience.

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4 Commentaires

Classé dans Dalie Giroux

4 réponses à “Pluralisme et nationalisme: propos libres sur la situation politique et mentale au Québec

  1. Les mots sont biens placés, et même s’il y en a beaucoup, ils forment de belles phrases.

  2. Superbe analyse, bien articulée, qui touche droit au coeur de la question.

  3. René Lemieux

    Le texte pose ici un problème complexe et qui, à le lire, semble irrésoluble. L’attitude qui s’en dégage, pourrait-on dire, est plutôt pessimiste : le pluralisme (ou la diversité, la différence) est impossible dans les conditions actuelles de l’État-nation dont la base est la souveraineté. Je me demandais s’il n’était pas possible, pour passer outre ce constat, d’en inverser la prémisse : et si c’était l’identité qui s’avérait impossible?
    Derrida voyait dans le « commun » de l’État-nation une auto-immunité : on se rend immun (immaculé, mais aussi sain[t], sacré – on n’échappe pas facilement à l’ordre religieux), pour contrer l’étranger, le métèque, le différent, le sauvage ou le barbare, tout ce qui entame l’un, l’unique, l’origine, le même sans autre – la femme, l’enfant, l’animal… j’ajouterais la machine –, au risque de la destruction de soi : « Communauté comme com-mune auto-immunité : nulle communauté qui n’entretienne sa propre auto-immunité au principe d’autodestruction sacrificiel ruinant le principe de protection de soi (du maintien de l’intégrité intacte de soi), et cela en vue de quelque sur-vie invisible et spectrale. » Il me semble que c’est ce phantasme d’une origine inentamée – pur laine – qui est impossible. Ce qui se dit dans le texte sous le vocable « pluralisme », ne pourrait-on pas le penser comme « premier », précédent même l’origine (l’origine n’est jamais originelle : elle est toujours construite). L’enjeu est différent, parce que cette origine inentamée, idéelle, qu’on veut nous imposer comme « identité nationale » (sans aucune gêne), elle est constamment menacée par le réel qui diffère de lui-même. La conséquence est peut-être pire : rien ne pourra convaincre les instigateurs du projet de Charte de continuer leur phantasme de l’Un, et la conséquence, c’est de subjectiver l’appartenance à l’identité selon la formule sadienne du « encore un effort » (si vous voulez être laïques). Or voilà, on n’ira jamais assez loin.
    Le « foulard » (car c’est toujours de cela qu’il s’agit) sera acceptable pour des raisons médicales ou même esthétiques, mais ne le sera pas pour celles – les femmes musulmanes (car c’est d’abord d’elles qu’il s’agit dans toute cette histoire) – qui croient que le « foulard » (j’évite les différentes dénominations et du même coup je montre l’indistinction objective de l’item en question) fait partie de leur croyance les plus profondes. Elles deviendront leurs propres juges – auto-nomes – d’une loi qu’elles n’auront pas le choix d’internaliser dans leur propre conscience. Sade-Kant, encore une fois, ou le protestantisme par la porte d’en arrière.
    Ma réflexion n’est pas moins pessimiste.

  4. Seb

    bravo. relisez bien est mon seul commentaire.

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