Archives de Catégorie: Frédéric Mercure-Jolette

Frédéric Mercure-Jolette est doctorant en science politique à l’Université de Montréal, il est aussi professeur de philosophie au Cégep Saint-Laurent.

Quand le délire reptilien se fait spectacle. Sur Clotaire Rapaille, l’opéra rock

Par Frédéric Mercure-Jolette | Université de Montréal

Il est rare de voir une telle énergie, rayonnante de liberté, s’exprimer aussi simplement. Tout d’abord, il faudrait probablement se demander pourquoi Clotaire Rapaille, ce psychanalyste publicitaire, est-il la bougie d’allumage de cet opéra rock? La sonorité du nom, l’excentricité du personnage et l’événement médiatique « Rapaille à Québec » donnent des outils à la troupe du Théâtre du Futur (à ne pas confondre avec les Nuages en pantalons) pour laisser se manifester leur créativité. Le fait que la création se fasse ici autour d’événements vécus – le spectacle commence notamment avec une projection documentaire « Clotaire Rapaille en 5 min » – permet de donner au récit un attrait et une profondeur qu’il aurait été difficile d’aller chercher dans la pure science-fiction. On pourrait aussi se demander s’il n’y a pas un certain sérieux dans cet opéra rock. N’est-ce pas ce que notre univers médiatique nous enjoint à faire : projeter l’avenir à partir d’un regard de publicitaire? Le résultat, déjanté il va sans dire, peut même rappeler vaguement les écrits de Fourrier ou des Futuristes. Chacun désire avidement transformer sa ville en un festival de plaisirs incessants. Ainsi, Rapaille transforme Drummondville en Hung Kung, une ville traversée par des ruisseaux de sauce brune où il pleut des patates frites et où se cache l’or blanc du fromage en crottes; Victoriaville devient Victoriavillopolis, ville du futur aux voitures volantes; Saguenay, la ville des Yétis; Trois-Rivières, Cinq-cent-trois-rivières-et-demi… La cupidité ne se laisse définitivement pas arrêter par l’absurdité, elle semble, au contraire, s’y abreuver.

On voit aussi Rapaille à l’œuvre, alors qu’il tente de décoder les villes qu’il visite. Rappelons-nous, en effet, que son talent consiste à découvrir l’identité véritable, profonde, des villes qui l’appellent à l’aide. Cependant, un spectre le hante : son échec à Québec. Là, il a mal joué ses cartes et n’a pu terminer son travail. Les gens de Québec, amateurs de radio-poubelle et un peu sado-maso, ne l’ont pas oublié et sont particulièrement en colère de le voir réussir un peu partout au Québec, sans se préoccuper d’eux. S’en suit alors une chasse à l’homme loufoque au cours de laquelle le prophète Rapaille se découvrira sous son véritable jour : le code secret qu’il vient délivrer est l’amour universel. Comment pourrait-ce en être autrement puisqu’on apprend qu’il a été conçu lors d’une partouse dans une commune sur l’Île d’Orléans dans les années 1960? Il est donc Québécois et enfant de l’univers.

En bref, même si l’humour reste assez primaire, voire parfois scatophile, et que les mélodies entonnées rappellent souvent des airs connus, le spectateur peut difficilement bouder son plaisir, tellement l’ensemble forme un 90 minutes de divertissement efficace et sans prétention. Mention honorable à l’animateur de radio-poubelle, excellent, et à la dégaine de Gilles Vigneault, le père spirituel de Rapaille, qui décroche assurément un sourire au spectateur. Souhaitons que la troupe du Théâtre du futur continue à investiguer notre imaginaire collectif un peu tordu.

Clotaire Rapaille, l’Opéra Rock, au Théâtre d’Aujourd’hui, 20 et 21 décembre 2012, une production du Théâtre du Futur.

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Un défilé propre de sa personne, ou l’hygiène de la parade

Par Frédéric Mercure-Jolette | Cégep Saint-Laurent

Sur le chemin du retour, après la manif étudiante du 22 juillet dernier, déjà échaudé d’avoir dû dévier de mon itinéraire à cause de la présence clôturée d’un festival plus inconvenant que drôle et montrer le contenu de mon sac en bandoulière à un jeune femme autoritaire, un phénomène pour le moins inusité m’estomaqua. Sur Maisonneuve, je rencontrai une parade qui, m’a-t-on expliqué a posteriori, devait être le traditionnel défilé des jumeaux. Pourtant, il me semble n’y avoir vu que des fanfares, des clowns et des saltimbanques. Les jumeaux s’étaient-ils déguisés en bêtes de cirque pour l’événement? Faut-il y voir le relent d’un pathos ayant trouvé son apogée dans la souffrance des jumelles Dionne? Là n’est pas ce qui me médusa. Non, ce qui m’a laissé songeur, c’est plutôt la présence d’une horde de cols bleus bien armés s’affairant à nettoyer la rue et le trottoir après le passage du défilé. Voilà qui expliquait la présence de cette imposante machinerie que nous avions croisée, un peu plus tôt, stationnée sur Saint-Laurent en face du Club Soda. Mais la présence de cette équipe de nettoyage dans la parade reste en soi bien mystérieuse.

Peut-être faisait-elle partie du défilé? Se divisant le travail de chaque côté de la rue, l’artillerie, tels des jumeaux, venait par paire : deux équipes de vidangeurs vidant les poubelles sur les trottoirs, deux immenses camions-vadrouilles déblayant leur côté respectif de la rue et deux voiturettes-balayeuses qui, bien franchement, ne semblaient pas rencontrer déchets à aspirer et au volant desquelles se trouvaient des humains à l’air désœuvré. Non, ils ne pouvaient faire partie du défilé, leur expression faciale un peu terne, agencée aux couleurs grises de leurs machines, les trahissaient, tout comme le son peu élégant que leur tâche produisait. À l’opposé, les paradeurs affichaient des airs de plaisir démesuré, des couleurs clinquantes, et produisaient une musique festive. Impossible de se méprendre, les cols bleus ne sont pas des saltimbanques, leur occupation est tout autre, ils ne sont pas là pour divertir, mais pour ramasser la saleté et les déchets de la parade.

Si l’amalgame était en soi déconcertant, la fonction des cols bleus est intrigante. Les jumeaux, tels des chevaux, n’auraient-ils aucune pudeur en public et tendance à laisser derrière eux des excréments dérangeants? Fallait-il voir dans la présence de ces machines d’hygiène publique la même bienveillance que l’on retrouve chez le maître canin que l’on croise parfois dans la ville avec, dans une main, un sac de plastique au contenu brun et chaud noué fermement et, dans l’autre, une laisse au bout de laquelle est attaché son heureux compagnon? Accordons le bénéfice du doute aux jumeaux, pourquoi seraient-ils moins propres que vous et moi, après tout? La présence de ces cols bleus doit pouvoir s’expliquer autrement.

Par exemple, la manif de laquelle j’arrivais en était complètement démunie, tout comme l’ensemble des manifestations auxquelles j’ai participé depuis le depuis de la grève étudiante. Est-ce dire que ces manifs sont moins salissantes? Cela paraît douteux, on n’a cesse de dire que ces manifestations sont dérangeantes. De fait, la horde d’employés de la ville qui les suit habituellement est tout à fait différente. Autrement outillée, elle est beaucoup plus intimidante et agressive que les pauvres cols bleus. Elle contient même fréquemment des chevaux que certains voudraient libérer, mais dont personne ne semble avoir pour fonction de ramasser les excréments.

Ce qui distingue foncièrement ces deux types de parades urbaines c’est, pourrait-on penser, le caractère politique de la seconde, caractère qui se reflète dans la différence entre les escouades que l’on retrouve en queue de manif. Si la présence de policiers manifeste le potentiel conflictuel des manifs étudiantes, que dit la présence des cols bleus à la parade des jumeaux? Que celle-ci, étant un divertissement vidangeant immédiatement ses traces, est apolitique? Ou, plutôt, que, justement parce qu’elle cache ses traces et se veut pure événementialité sans conséquence, elle est dépolitisante, c’est-à-dire qu’elle tue toute potentialité politique? De celle-ci, il ne reste rien, aucune trace matérielle et elle se veut, ainsi, inconsciente de ses externalités et, ultimement, d’elle-même comme collectivité; la séparation interne à celle-ci est entière, aucun dialogue n’émerge entre sa tête et sa queue. Espérons que cela soit différent pour la manif à laquelle j’ai participé.

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Le deuil de la démocratie libérale et la tentation autoritaire

Par Frédéric Mercure-Jolette | Cégep Saint-Laurent

Le néolibéralisme est en soi une proposition politique paradoxale qui peut être difficile à cerner. Pour plusieurs, le néolibéralisme est un mouvement visant la destruction de l’État, un modèle politique désirant le « moins d’État possible » et le « tout au marché » ; mais cette constatation oblitère trop souvent la tentation autoritaire à l’œuvre dans le néolibéralisme. La loi spéciale que s’apprête à adopter l’Assemblée nationale donne énormément de pouvoir au gouvernement du Québec, mais n’est pas moins néolibérale pour autant, bien au contraire. Elle manifeste parfaitement le paradoxe au cœur du néolibéralisme et la rupture que celui-ci veut incarner par rapport à la social-démocratie et au libéralisme classique. Parmi les grands reproches qu’ont adressés les néolibéraux, Hayek en tête, au libéralisme classique c’est sa naïveté envers le laissez-faire. La compétition économique doit, selon les néolibéraux, être formellement encadrée et encouragée par l’autorité étatique sinon la société risque de tomber dans le planisme et ainsi les individus perdront leurs libertés et la qualité des services et des produits offerts sera réduite. Ainsi, dans la perspective néolibérale, les institutions scolaires doivent être mises en compétition afin d’en assurer la qualité, mais aussi afin que les étudiants aient une liberté de choix. L’État ne doit pas intervenir directement dans l’organisation et la gestion de ces institutions, il est réduit, pourrait-on penser, à un partenaire subventionnaire. Or, il doit aussi s’assurer que ces institutions seront en compétition les unes avec les autres en énonçant un cadre formel et en empêchant les groupes de pression de « planifier » globalement des politiques publiques contraignant celles-ci. L’État a donc un rôle essentiel à jouer dans le modèle néolibéral. Wendy Brown, comme plusieurs autres, voit dans le néolibéralisme, un étatisme rampant. Elle affirme qu’« en assimilant l’État aux fonctions entrepreneuriales et dictatoriales, et en le repensant sur le modèle de l’entreprise, le néolibéralisme facilite et légitime l’accaparement étatique du pouvoir, inacceptable dans une culture ou selon une échelle de valeurs démocratiques. Il remplace les contraintes liées au procéduralisme [entendons ici la délibération démocratique] et à la responsabilité par les normes de la bonne gestion : l’efficacité ou la rentabilité. » (Les habits neufs de la politique mondiale, Paris, Les prairies ordinaires, 2007, p. 119)

Un des objectifs très clairs des néolibéraux est de déprendre l’État de l’emprise des mouvements sociaux. Or, pour cela, l’État doit être fort et autoritaire. Cela a amené certains, dont Philip Mirowski dans The Road From Mont Pèlerin (Harvard University Press, 2009, pp. 442-447), à tisser des liens entre le néolibéralisme de Hayek et la pensée conservatrice de Carl Schmitt. L’État social-démocrate, à l’écoute de la délibération publique et des revendications des différents mouvements sociaux est, dans les perspectives étonnamment correspondantes de Schmitt (conservatrice) et d’Hayek (néolibérale), tentaculaire et, surtout, faible. Il est un monstre asthénique parce qu’il est partout, intervient dans tout, et, ultimement, il est incapable de gouverner et de prendre des décisions neutres justement parce qu’il est à la solde des différents groupes d’intérêt antagonistes. Il faut donc redresser l’État, c’est-à-dire le retirer de la société civile. Le modèle néolibéral implique donc une dénégation des médiations délibératives qui avaient cours dans la démocratie libérale ou, autrement dit, une dépolitisation des forces sociales, dépolitisation qui ne peut être réalisée que par un État autoritaire. C’est exactement ce que tente de faire actuellement le gouvernement du Québec avec le mouvement étudiant. Le néolibéralisme vise à instituer un rapport unilatéral entre les individus (les institutions et les entreprises, tout cela fonctionne plus ou moins de la même manière) et l’autorité étatique (la loi et l’ordre).

Il ne faudrait cependant pas être dupe sur la manière de s’instituer du modèle néolibéral. Il utilise des brèches déjà existantes. On assiste actuellement à un spectacle parlementaire extraordinaire dans lequel le gouvernement du Québec fait jouer des procédures spéciales incluses dans notre régime politique supposément démocratique contre la social-démocratie. Le pire, c’est que le néolibéralisme semble profiter d’un danger interne à la désobéissance civile, soit l’émergence d’un sentiment d’insécurité dans une certaine frange de la population, et s’en sert pour justifier son autoritarisme. Bizarrement, il semble que les néolibéraux diabolisent les revendications social-démocrates de certains afin d’exacerber un climat de tension social et ainsi donner libre cours à leur tentation autoritaire anti-démocratique.

Wendy Brown fait, dans Les habits neufs de la politique mondiale (op. cit.), un constat qui peut apparaître plutôt banal, mais qui peut aussi, malgré tout, être fertile à la pensée politique actuelle : elle enjoint la gauche à faire le deuil de la démocratie libérale. De toute façon, affirme-t-elle, ce modèle, qui a souvent été vilipendé par la gauche (un peu marxisante) comme étant une idéologie de façade servant finalement à reproduire les inégalités et le mode de production capitaliste, la gauche ne l’a jamais aimé pleinement. Les revendications contre le modèle néolibéral fortement autoritaire ne doivent donc pas, dit elle, se faire au nom d’un modèle politique caduc, ou autrement dit, au nom de ce que le néolibéralisme nous ferait perdre. Le discours (nostalgique) de la perte tend à alimenter la tentation autoritaire en prenant souvent la forme d’une exigence de réappropriation du pouvoir souverain. Il faut plutôt démasquer et critiquer l’aspect autoritaire du pouvoir dans le modèle néolibéral, c’est-à-dire l’étatisme au cœur de celui-ci. La dérive autoritaire à laquelle nous assistons est inscrite à l’intérieur même du projet néolibéral, et c’est cela qu’il faut critiquer. La question devient alors : comment faire le deuil de la démocratie libérale sans tomber dans la tentation autoritaire ? Pour Wendy Brown, il faut œuvrer à une diversification et un plus grand partage du pouvoir. Mais encore, comment faire une telle chose ? Le problème de la stratégie politique reste béant. L’alternative de la désobéissance civile qui est sur la table apparaît tout à fait envisageable. Il faut toutefois être conscient du danger de nos actes, ces problèmes du deuil de la démocratie libérale et de la tentation autoritaire n’étaient-ils pas au cœur de la République de Weimar ?

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Étudiant blessé gravement: la responsabilité collective et l’orgueil du souverain

Par Frédéric Mercure-Jolette | Cégep Saint-Laurent

Je me sens un peu responsable. Nous le sommes tous probablement un peu. Quand j’ai entendu, il y déjà environ un mois, Maxence exposer du mieux qu’il le pouvait les idées du consensus de Washington et la critique de Michel Foucault du néolibéralisme lors d’une action organisée par certains de ses profs contre la hausse, je me suis dit que la conférence sur Foucault que j’avais donnée avec mon collègue dans le cadre du cégep pop la semaine précédente n’avait pas été complètement vaine, que ma parole et mes gestes avaient des incidences. Je me suis revu en 2005 lors de la grève. Je me suis rappelé avoir occupé en 2006 une réunion du CA de l’Université Laval visant à discuter d’un projet d’épicerie-école et d’avoir essayé, en 2007, par divers moyens, de saboter l’inauguration du pavillon Desmarais à l’Université d’Ottawa. En pensant à ces moments grisants de lutte étudiante que j’ai vécus, je me suis dit qu’ils devaient avoir bien du plaisir les étudiants en grève.

Mais là, je suis triste. Triste d’avoir remis sur de jeunes personnes des responsabilités qui sont celles de tous. Nous nous disons insatisfaits, dégoûtés, indignés, en colère et nous nous exaltons de la mobilisation étudiante. Nous discutons d’outrage au tribunal, de résister au gouvernement, de faire face à la force souveraine et encourageons la lutte étudiante. Celle-ci tire toute une série de mouvements derrière elle et s’en nourrit. Mais ce pauvre Maxence qui, avec son manifeste poético-révolutionnaire lu en ouverture du cégep populaire, m’avait fait bien rire – rire de bonheur qu’une telle disposition d’esprit puisse exister, rire parce que je me suis trouvé vieux et rassis à côté de cette sensibilité juvénile – a pris sur lui un enthousiasme qui le dépassait largement et s’est mérité une balle de caoutchouc en pleine gueule. Pauvre petit être qui nous faisait réfléchir et sourire.

Tu m’excuseras Maxence, je l’espère, de t’avoir implicitement encouragé à défier la loi et l’ordre. Ce matin, tout cela apparaît beaucoup moins rigolo.

Si je suis tout à l’envers et me sens un peu responsable de la tournure des événements, on ne peut en dire autant des gouvernants et des forces de l’ordre. La défense du travail des policiers doit-elle nécessairement se faire de manière aussi orgueilleuse et complaisante? Est-ce une nécessité immanente à l’exercice de la souveraineté? Il semble que les forces de l’ordre carburent à l’orgueil. Jeudi dernier, en faisant la vaisselle, j’ai syntonisé un peu de radio parlée et suis tombé sur une entrevue avec un représentant du Service de police de la ville de Montréal. Celui-ci s’est fait questionner à propos du moral des troupes et, à plusieurs reprises, il a évoqué l’orgueil de celles-ci : « vous savez nos policiers sont orgueilleux et veulent garder le contrôle de leur ville », disait-il. L’orgueil s’oppose à l’humilité.

Or, il me semble que, ce matin, un peu d’humilité de la part de la police nous ferait du bien à tous. Continuer à faire jouer l’orgueil et dire que le travail de la Sûreté du Québec a été « professionnel et rigoureux » manifeste une condescendance irrespectueuse qui ne peut qu’attiser la conflictualité. Laisser entendre que les manifestants blessés sont des criminels, cela est tout simplement de mauvaise foi. La Sûreté du Québec a été prise de court et il y a eu des dommages collatéraux. Certains policiers ont certainement eu la trouille et, pendant un instant, se sont sentis dépassés par les événements. La police a probablement fait quelques erreurs, notamment en ce qui a trait à l’intervention auprès des manifestants blessés; est-ce vraiment si dangereux pour le souverain que de faire cet aveu? Pourquoi cet orgueil et cette confiance en soi exagérée quand certains en sont à se réunir au chevet d’un blessé grave? Ne sommes-nous pas tous un peu responsables de la violence? Je ne peux m’empêcher de penser que oui. Sale condition humaine.

En vain, je souhaite que la force souveraine s’avoue faillible et partiellement responsable des débordements et de la violence. Que le Premier ministre et ses ministres avouent qu’ils n’ont pas que bien agi. Je me dis que cela serait faire preuve de bonne foi et ainsi faire un pas vers une solidarité plus grande et plus vive.

Une lettre d’excuse du Premier ministre et de la Sûreté du Québec, peut-être que ça pourrait décrocher un sourire à celui qui a eu le crâne fracturé et qui, selon ce que l’on raconte, vivra le reste de sa vie avec un œil en moins, qui sait? Devant cette souffrance résultant d’affrontements entre concitoyens, difficile de ne pas en appeler à un acte de contrition de la part de tous; de tous ou de personne, mais cessons de remettre la faute exclusivement sur certains…

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Quelques remarques sur la narration de la violence et le pacifisme

Par Frédéric Mercure-Jolette | Cégep Saint-Laurent

Vendredi soir, 21h20 environ, je m’assoie sur le bitume froid. C’est ce qu’un manifestant a enjoint la foule à faire, car l’anti-émeute nous barre la route coin Saint-Laurent et Ontario. Dès que nous sommes tournés sur Saint-Laurent vers le sud, mon amie a lancé : « On s’en va en sens inverse, on n’est pourtant pas supposé… ». La réaction du SPVM ne s’est pas fait attendre : au coin de rue suivant s’est rapidement déployée une vingtaine de robocops afin de nous empêcher de continuer. Qu’étions-nous censés faire, cher SPVM, rebrousser chemin ? Nous étions pourtant des milliers engouffrés dans la côte entre Sherbrooke et Ontario et, suite au blocus, la foule ne faisait que se densifier. On s’assoie et on espère qu’il nous laisse passer, qu’y a-t-il de mieux à faire ? me dis-je.

Or, tout près de nous, des manifestants, debout, commencent à scander des slogans affirmant que le pacifisme ne mène à rien et n’a jamais rien changé dans l’histoire. Bon, ils n’ont pas nécessairement tort, me dis-je indécis. Mon amie affirme plutôt que ces gens ont tout faux, pensons à Jésus Christ mentionne-t-elle. Je lui rétorque que le gentil Nazaréen, ses miracles et sa foi ont été popularisés par Constantin et son armée et que, sans ces militaires romains, le christianisme occidental est impensable. Elle consent, la discussion est coupée court. De toute façon, ce n’est pas le temps d’ergoter sur la philosophie de l’histoire : la tension monte rapidement. Les gens se relèvent progressivement au son d’un slogan à propos (« un peuple debout, jamais ne sera vaincu ! »), pendant que des renforts du SPVM arrivent pour continuer à bloquer Saint-Laurent.

Inquiet et tendu, je vois à ma gauche, derrière une voiture, des jeunes filles qui enfilent des survêtements noirs et se masquent le visage. J’ai envie de taper sur l’épaule de l’une d’elles et lui demander : « Mademoiselle, ne pensez-vous pas que votre attirail de coton sera peu efficace face aux armures de ces espèces de robocops ? », mais je me retiens, j’ai des manières, je ne veux pas crever sa bulle. Que de réflexions intempestives. Les manifestants masqués affluent de plus en plus, les invectives pleuvent, la tension est à son comble. J’ai la tête qui tourne. Pendant un instant, j’ai l’impression que c’est l’état d’exception : la légalité est mise entre parenthèses, il ne reste que la force. Or, personnellement, je ne me sens pas l’envie de manger des coups de matraque, du poivre ou de me faire coffrer, mais, même si je voulais reculer et retourner dans la réconfortante légalité ordinaire, la foule est tellement dense que ce serait difficile. Est-ce la peur de la mort ? Ma solidarité vacille : quel est donc ce goût de l’affrontement qui s’exalte présentement autour de moi, qu’est-ce que cela va donner qu’on se fasse matraquer ? Peut-être le pacifisme est une pathologie, comme l’affirme Ward Churchill, mais faut-il vraiment, ici et maintenant, mettre ma santé physique en danger afin de faire entendre mon droit de marcher en sens inverse sur Saint-Laurent ? Est-ce que cet affrontement va nous permettre d’instituer un ordre nouveau ? J’en doute…

Confusion et crainte m’habitent jusqu’à ce que finalement le SPVM décide, plutôt que de nous contraindre à rebrousser chemin et risquer l’émeute, de nous laisser aller sur Ontario vers l’ouest, ce que la majorité de la foule a fait, après que l’anti-émeute se soit déplacée en oblique au milieu du coin de rue. Certains sont restés plus longtemps que d’autres devant ces robocops, la tension y étant encore très vive. La manifestation, quant à elle, s’est poursuivie sans trop d’anicroches. Cet événement, lourd en émotivité, me laisse perplexe, sans mots.

La violence politique racontée en direct à CUTV

Le mercredi soir précédant, un ami m’avait appelé vers 19h30 pour aller à « l’Ostie de grosse manif pour la fin de la trêve », mais j’ai décliné, je ne le sentais pas. Or, quelques minutes plus tard, je le regrettais un peu. Incapable de me concentrer sur mon livre, je pensais à cette ostie de grosse manif. Je me suis donc planté devant mon ordi et me suis mis à la suivre sur le Web, et quelle ne fut pas ma surprise en tombant sur un tweet déclarant que l’on pouvait regarder cette manif en direct à CUTV, ce que j’ai fait immédiatement. Les images étaient spectaculaires : on a pu voir la charge de l’anti-émeute en direct et, quand le poivre a embrouillé la lentille de la caméra, ce fut un moment de télévision saisissant et inoubliable.

Cela étant, ce qui m’a le plus marqué de cette soirée à CUTV, c’est la narration de la violence qui a été faite. Au début de l’intervention de l’anti-émeute, la journaliste affirme : « Charest, comment peux-tu faire cela à ta jeunesse ? » Cette interpellation est aussi inusitée que déroutante ! Les affirmations qui suivirent le furent tout autant. Juste avant de se faire poivrer, la journaliste de CUTV affirma : « Il y a de la brutalité policière juste à côté de moi. » Son cameraman, moins poli, probablement irrité par quelques gaz, cria à la police : « we’re media motherfucker ! » Un peu plus tard, un autre journaliste de CUTV affirmait : « Watch your children getting beaten up by the police. […] We hope that the Quebec spring will wash away those memories of police brutality… » La narration de CUTV était claire : les droits humains sont bafoués et la contestation politique pacifique est matée par de la brutalité policière. Moment de télévision québécoise d’une rare intensité qui a marqué tous ceux qui l’ont vu.

Les affrontements entre la police et les manifestants ont été très fréquents durant les derniers jours dans les rues de Montréal et cela nous ramène inévitablement au problème de l’interprétation et de la narration de la violence politique. Comment raconter des événements violents ? Qu’en dire ? La violence, surtout quand elle est politique, c’est-à-dire quand elle est reliée à des revendications qui entrent en conflit, semble toujours être immédiatement interprétée et racontée; elle est inéluctablement imbriquée dans un horizon discursif. La narration de CUTV jure dans le paysage médiatique québécois. Certains ont reproché à CUTV un trop grand subjectivisme, c’est-à-dire de s’afficher trop directement en faveur des manifestants et des revendications étudiantes – notamment à Radio-Canada. Mais ce reproche venant des grands médias présuppose que ceux-ci seraient davantage objectifs, ou, à tout le moins, qu’il serait possible, voire souhaitable, de l’être.

Or, le langage habituellement utilisé pour décrire les « casseurs », les black blocs et autres anarchistes dangereux, laisse entendre une condamnation sans retenue de ces gestes menaçant la paix publique. Ce langage est loin d’être moralement neutre. La possibilité même de raconter la violence politique sans en faire un jugement de valeur me semble un problème en soi. Peut-être même est-ce un des plus graves problèmes auxquels nous faisons face. La violence politique peut-elle se raconter d’une manière à ce que le jugement moral soit suspendu ?

Être pacifiste, espérer que le cycle de la violence se brise et que le vivre ensemble puisse se réaliser sans violence, c’est peut-être cela que ça implique : être capable de raconter la souffrance, la tension et l’inquiétude, sans excuser ni condamner qui que ce soit. Dans une situation de violence politique, condamner l’utilisation de la violence de certains est peut-être aussi nécessairement en valider une autre. Dès lors, être pacifiste ne voudrait pas dire condamner la violence, ce qui implique trop souvent la punition, mais bien plutôt chercher de nouvelles manières de l’appréhender et de la raconter.

Être ouvert et à l’écoute des sentiments et des messages de chacun, de l’orgueil de la police pensant défendre la patrie à la quête de sens des gens grisés par l’affrontement, sans juger la brutalité ni des uns ni des autres semble quasi impossible dans l’instantanéité de l’action : il faut choisir son camp. Mais parce que l’action est toujours engluée dans un horizon discursif, peut-être le pacifisme n’est pas que pathologie. L’art a probablement ici un rôle crucial : saboter les catégories morales et les positions politiques traditionnelles afin de briser le cycle de la violence. Finalement, la question que l’on peut se poser est celle-ci : comment rapprocher cette entreprise le plus possible de l’action politique concrète ? Une action politique se racontant amoralement est-elle pensable ?

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Avez-vous bien essuyé vos pieds avant d’entrer?

Par Frédéric Mercure-Jolette | Cégep Saint-Laurent

On ne s’invite pas n’importe comment dans le monde de la gouvernance et de l’économie mondiale. Siegfried Kracauer, avec un humour un peu noir, dans des feuilletons datant de 1929, affirme que le merveilleux monde de la gouvernance économique est une tour kafkaïenne au sommet vaporeux et plutôt inaccessible dans laquelle se trouve des gens au sang bleu et des parvenus qui ont accepté de se discipliner et ont ainsi acquis un « teint moralement rose ». L’appel est donc lancé aux gens de la CLASSE : soignez un peu votre apparence morale si vous voulez entrer.

C’était prévisible, le gouvernement évite les problèmes, ne discute pas des contentieux politiques et préfère faire un débat sur la propreté morale de ses interlocuteurs : qui ne condamnera pas la violence ne sera pas appelé à discuter de la gestion des Universités. Faire un débat sur les conditions d’accès à la gouvernance est une manière assez claire de déplacer l’objet du discours et s’assurer que la gouvernance demeure un country club exclusif, un espace consensuel pour élites et parties prenantes disciplinées. Il est assez difficile de ne pas remarquer l’effort concerté des libéraux en ce début de semaine pour diaboliser la CLASSE. La ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais, avait même peine à cacher son petit sourire satisfait quand, devant son bureau de comté vandalisé lundi matin, elle a eu une excellente tribune pour relayer le message gouvernemental : « Moi je pense qu’un moment donné les associations doivent dénoncer les actes de cette nature pour être en mesure de négocier correctement ou de parler ou d’avoir des conversations en tout cas dans le sens du dialogue avec la ministre de l’Éducation. » Les conditions d’accès à la gouvernance sont donc clairement énoncées : il faut préalablement condamner certains actes jugés violents (et ainsi manifester et corroborer certaines valeurs morales, par exemple le civisme et le respect).

Or, tout le monde sait que ce n’est pas du tout comme cela que ça se passe si vous êtes déjà dans la gouvernance. Un gouvernant ne condamne jamais la violence utilisée en son nom par les forces de l’ordre. Au contraire, la plupart du temps il va féliciter son corps de police. Et, si jamais il y débordement ou abus de pouvoir, il va laisser les enquêtes suivre leurs cours et les tribunaux faire leur travail. C’est exactement ce que fait le gouvernement depuis le début de ce conflit avec ses escouades antiémeutes qui ont parfois été un peu rudes avec leurs matraques et leurs grenades assourdissantes, avouons-le.

Quoi qu’il en soit, retenons la leçon, pour entrer dans la gouvernance, il faut condamner la violence qui se fait contre celle-ci et reconnaître de violence légitime que celle qui se fait au nom de la gouvernance. Et, une fois entré, il ne faut jamais dénoncer moralement cette dernière; ce serait alors remettre en question la gouvernance elle-même, quel blasphème! En résumé, il faut reconnaître le monopole de la violence légitime ou être réduit au statut d’être-sans-parole. S’il est ici question de principes ou de valeurs morales – comme plusieurs voudraient nous le faire croire (par exemple André Pratte et Yves Boisvert pour ne nommer que ceux-là) –, je ne vois que ce principe-là.

Ce texte a aussi été publié par la suite sur le blog Profs contre la hausse.

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Une question de principe? Faire la guerre des idées…

Par Frédéric Mercure-Jolette | Cégep Saint-Laurent

Un consensus plutôt intrigant règne dans les mouvements contre la hausse des droits de scolarité. Si vous êtes contre cette hausse et que vous assistez fréquemment à des réunions et des manifestations contre celle-ci, peut-être avez-vous remarqué la manière idéaliste et dichotomique avec laquelle s’expriment les porte-voix du mouvement : « Ici, deux esprits s’affrontent. D’un côté, celui qui veut conserver l’idée de l’éducation comme bien commun et institution publique. De l’autre, celui de ceux qui considèrent déjà que l’éducation n’est qu’un investissement individuel carriériste, et qui prendront tous les moyens pour écarter ceux qui voudraient leur barrer le chemin », a affirmé Éric Martin sur ce blog. Nous faisons donc face à une question de principe ou, autrement dit, à une guerre des idées. Deux modèles de société s’affrontent – ou une autre manière de le dire : ceux qui veulent une société affrontent ceux qui n’en veulent pas. Dans le coin droit, les méchants néolibéraux, tous ces riches, patrons, économistes, entrepreneurs, recteurs, politiciens qui ne veulent que trouver des nouveaux moyens de reproduire leur enrichissement et, dans le coin gauche, tous ceux qui veulent défendre l’éducation comme un bien commun et qui pensent que la poésie, la philosophie et la culture c’est beau et bon. En résumé, les représentants d’un fonctionnalisme crade et de l’enrichissement individuel s’attaquent à l’idéal du bien commun, nous empêcher de rêver et de vivre notre véritable humanité (médiatisée par du social). Bref, c’est la dèche… et nous devons nous battre pour nos idées.

Nous sommes tous des sophistes

Premier constat, il est extrêmement paradoxal de voir dans un même discours une opposition manichéenne entre les critères de « rentabilité » et de « culture générale » et, un peu plus loin, une jérémiade contre la mauvaise gestion des universités. Comment questionner la gestion des universités si on se retire complètement dans un nuage de principes idéalistes ? À la limite, même si on accepte que les Universités soient des services publics qui n’ont pas à être rentables, n’a-t-on pas besoin d’une politique fiscale sur laquelle adosser ces services déficitaires ? Politique qui devra être calculée et gérée. Je doute que les universités soient aussi sous-financées que le clament les hauts salariés qui les gèrent. Cependant, il faut quand même faire fonctionner la patente, payer les profs, entretenir les infrastructures, etc. Un professeur de cégep comme moi est payé à même le trésor public : j’échange mon enseignement contre un salaire. Je peux toutefois, dans mes temps libres, lire Marx, m’enthousiasmer et me proclamer contre le salariat et le fétichisme de la marchandise. Je peux même enseigner à mes étudiants les arguments marxistes contre le salariat et les raisons de se révolter. Reste que si j’ai eu du temps libre, dépensé à la manière du loisir aristotélicien, c’est parce que j’ai reçu un salaire et ai pu aisément subvenir à mes besoins. Partiellement sophiste, aimant le verbe socratique irrévérencieux, mais n’étant pas (encore) prêt à y laisser ma peau, je vis une série de problèmes angoissants dont il est extrêmement difficile de s’extirper. Et, ayant tant de difficultés à vivre tout cela, les intellectuels sûrs d’eux-mêmes, simplifiant trop rapidement les problèmes concernant l’éducation à des dilemmes de principe afin de galvaniser les foules, me refroidissent plus qu’autre chose.

De la secte à l’intellectuel organique

Un autre principe pour lequel se bat le mouvement étudiant actuel est la défense de la recherche fondamentale. À l’opposé, leurs adversaires ne reconnaissent, comme production légitime de savoir, que ce qui est appliqué et commercialisable. Pour le dire franchement, je ne sais trop ce qu’est la recherche fondamentale, mais, pour le peu que je comprends de cette expression, je trouve étrange qu’elle soit coiffée d’une défense du bien public dans un sens démocratique. En quoi la recherche fondamentale est-elle reliée à la vie démocratique? On m’a plutôt enseigné, en histoire des idées, que la recherche fondamentale en Occident a été historiquement une affaire d’élite sectaire, c’est-à-dire qu’elle a été habituellement l’affaire de cercles d’initiés vivant un bonheur exclusif. La recherche fondamentale est habituellement mue par une curiosité individuelle désintéressée, amenant du plaisir d’abord et avant tout à celui qui l’effectue. On a beau me dire que ces recherches participent à la constitution et la reproduction d’un patrimoine culturel commun, jusqu’à nouvel ordre, ce patrimoine académique des gens se posant des grandes questions reste assez exclusif. À l’opposé, c’est assez récemment, dans les démocraties modernes, que s’est développée la recherche appliquée. La constitution de l’État providence au début du siècle dernier s’est effectuée corollairement à la production de tout un ensemble de savoirs « appliqués » notamment en gestion, en science de la santé et en science sociale afin, par exemple, d’aider et d’éduquer les franges les plus démunies de la population. Il est alors plutôt bizarre d’entendre des défenseurs de la social-démocratie dévaloriser la recherche appliquée. À mon sens, l’idée d’une recherche fondamentale couplée d’une défense du régime démocratique reste encore un rêve un peu idéaliste d’intellectuels se voulant organiques. Je ne crois pas que le problème se trouve dans une opposition ronflante entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée, mais plutôt dans la commercialisation de la recherche ou, disons, l’autonomie (commerciale) de la recherche appliquée.

Néolibéralisme, « nouvel humanisme » et gouvernementalité socialiste

Le néolibéralisme m’apparaît aussi difficile à décrire que de tenir du jello fermement dans une main. Au départ, le terme est apparu dans les années d’après-guerre dans des cercles d’intellectuels et d’économistes argumentant contre la planification économique et pour le libre marché. Une fois l’hégémonie constituée, disons à partir du milieu des années 1970, le terme a changé de côté, le coin droit ne s’autoproclame à peu près plus néolibéral, tandis que le coin gauche s’est approprié ce terme pour qualifier la nouvelle rationalité économique et ses porte-étendards qui mènent le monde depuis. Habituellement, ceux que l’on décrit comme néolibéraux sont des technocrates riches et puissants qui font la guerre au bien commun dans l’objectif de le privatiser et le transformer en source de profit. Par exemple, l’éducation postsecondaire en devenant un terrain d’endettement, tel que le veut la hausse actuelle, est transformée en source de profit pour les grandes institutions financières. Comment combattre ce mouvement (néolibéral) par des actions précises? Bien franchement, je ne sais pas, mais j’ai l’impression qu’armés de principes, nous n’irons pas bien loin. L’hégémonie néolibérale tient d’abord grâce à une élite technocratique, des gestionnaires qui parlent assez peu de principes et ne semble pas vraiment s’en soucier. Ce dont nous avons besoin, c’est peut-être, nous aussi, d’une élite technocratique qui va au front sans trop se soucier des principes. Michel Foucault, dans son cours Naissance de la biopolitique portant principalement sur le néolibéralisme, affirme : « Ce qui manque au socialisme, ce n’est pas tellement une théorie de l’État, c’est une raison gouvernementale, c’est la définition de ce que serait dans le socialisme une rationalité gouvernementale, c’est-à-dire une mesure raisonnable et calculable de l’étendue des modalités et des objectifs de l’action gouvernementale. » (Michel Foucault, Naissance de la biopolitique 1978-1979, Paris, Gallimard, 2004, p. 93.)

Peut-être suis-je un peu de mauvaise foi, mais je n’ai pas l’allégresse facile. Marcher à 200 000 dans les rues de Montréal, j’ai trouvé ça bien, mais la fusion massifiante m’a fait sortir de mon corps et me poser plein de questions en dissonance avec le mouvement. J’ai tendance à garder mes distances avec les grands discours lyriques. Je suis peut-être dans le champ, mais j’ai l’impression que le conflit actuel se joue moins avec des principes que des actions politiques. C’est un problème de pragmatique politique et maudit que quand je marche dans les rues j’ai l’impression que l’écart entre les principes et les actions de la gauche est énorme. Je doute que la guerre des idées se gagne avec des idées…

Comment diable les néolibéraux armés de principes extrêmement minces et sans faire de grandes manifestations ont-ils réussi à réseauter les plus grands think tanks au monde et produire une armée de technocrates ? Sans trop les imiter, on pourrait tout de même prendre conscience que ce dont on a besoin, c’est peut-être moins de grands principes qu’une pragmatique politique… Parfois, je me dis qu’en rejetant le vocabulaire managérial et tout ce qui concerne l’efficience et l’opérationnalisation, nous nous condamnons à rêver et, pour pouvoir continuer à rêver malgré l’inflation, à espérer une petite augmentation de salaire annuelle.

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