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Le message semble clair: nous sommes tous des "crottés"

Par François Giguère, Montréal

[Avant-hier soir], ma fille est revenue de la tentative de manifestation du 22 mars avec une colère que je ne lui avais encore jamais vue en un an de manifestations et autres actions. Il faut dire que deux mises en souricière/arrestations/contraventions en une semaine, ça fait beaucoup. Une des amies avec laquelle ma fille est allée manifester ne décolère pas non plus. Un de ses amis, qui avait été indifférent lors de la grève de l’an dernier et qui assistait à sa première manifestation, a compris bien des choses en ce 22 mars 2013… et a bien l’intention de manifester encore.

Donc, si je tiens tant à remercier le SPVM ce n’est pas pour avoir protégé ma propriété privée et mon droit de circuler en char dans le centre-ville avec autant de zèle. Non, c’est plutôt pour les efforts soutenus qu’il exerce afin de faire l’éducation politique de ma fille, de son frère, de sa sœur et de toute leur génération. Ils et elles reçoivent ces leçons beaucoup plus tôt que je n’en ai eu l’occasion et, ce faisant, leurs illusions sur le fonctionnement des démocraties bourgeoises survivront moins longtemps que les miennes. Le processus semble donner de bons résultats ; elles et ils semblent avoir compris que les médias mentent et que la police n’existe pas pour protéger les citoyennes et citoyens et leurs droits démocratiques.

De tout temps les «services» policiers ont été violents. Ce n’est pas d’hier qu’ils utilisent la contrainte et la force pour protéger la classe dominante, les gouvernements qui sont à son service et la propriété privée. J’ai connu, dans mes années dans le mouvement étudiant, et un peu plus tard, quelques confrontations avec le SPVM que ce soit lors d’occupations de bureau, de lignes de piquetage ou de manifestations. Un peu de bousculades, beaucoup de mots. Jamais d’armes par contre. Pas de sang versé non plus. En fait, de mes débuts comme militant en 1984 jusqu’au Sommet de Québec en 2001 jamais je n’ai senti de gaz lacrymogènes ou entendu parler de l’usage de balles de plastique. Les policiers faisaient leur job avec l’air le plus bête possible, brisaient des lignes de piquetage, vidaient des bureaux occupés, procédaient à quelques arrestations. Pendant ce temps, même les plus radicaux anticapitalistes faisaient des demandes de permis de manifester, donnaient les parcours, organisaient des services d’ordre stricts.

Ce n’est, à ma connaissance, qu’en 2001 que la militarisation de la police a commencé et que l’acquisition d’un arsenal a débuté au Québec. Le Québec était-il à feu et à sang? Fallait-il transformer les policiers en soldats et en robocops pour mater une insurrection dont je n’ai pas entendu parler? Comment en sommes-nous arrivés là?

À mon avis beaucoup de choses ont changé lors de la vigile devant le service religieux de l’organisation d’extrême droite Human life international à Montréal en avril 1995. Les agents provocateurs du SPVM et le non-respect, par celui-ci, des consignes qui avaient été convenues entre les organisatrices et la police ont dégénéré en une brutalité policière incroyable et une riposte appropriée des militantes et militants. (Nous apprendrons pendant la vague d’arrestations que les réunions d’organisations étaient infiltrées par deux policiers en civil prétendant être des étudiants de l’Université de Montréal). Le point marquant fut, à mon avis, le non-respect des consignes par le SPVM. Depuis ce moment, à ma connaissance, aucune organisation (sauf la parade du Père Noël, le défilé de la St-Patrick, les manifestations de la fraternité des policiers et des centrales syndicales) ne fait de demande de permis de manifester. Pendant 17 ans le fait de manifester sans permis ne fut donc pas un problème.

Six ans plus tard, dans la foulée de Seattle, le Sommet de Québec devint un théâtre de répression à grande échelle. Beaucoup d’expérimentation aussi autant du coté militant que policier.

Dans un contexte d’austérité mondiale, (dont la mouture locale est la «révolution tarifaire») nous voyons maintenant à Montréal une radicalisation de la répression. Une ligne de piquetage devant les bureaux du Ministère de l’éducation sur Fullum se fait frapper à coups de matraque, sous l’œil des caméras et personne ne réagit. Un blocage de la tour de la bourse est la cible d’encore plus de violence de la part du SPVM et les médias sont silencieux. Pas de vitrines brisées, mais beaucoup de répression. Suivent les bombes et les blessés devant les bureaux de la CREPUQ sur Sherbrooke. Les médias mentionnent la perte d’un œil mais sont aussi compréhensifs envers le «rôle difficile» des «forces de l’ordre» que l’est le gouvernement.

À l’arsenal qui fait maintenant partie du décor s’est ajouté le règlement P-6. Le maire Tremblay disait, lors de l’adoption du règlement, que le SPVM ferait preuve de discernement dans son application. Disons que le maire Tremblay a été aussi incapable de voir les abus dont est capable le SPVM que de voir la malhonnêteté de son environnement politique… Aveuglement volontaire, quand tu nous tiens.

Il me semble que la radicalisation de la répression correspond à la polarisation économique entrainée par la mondialisation. Ce ne serait donc pas un hasard que la sortie de l’arsenal et la montée en flèche de la violence policière soient arrivées à Québec en 2001. Avant, le traitement ultra-violent était réservé aux parias: les très pauvres, les personnes issues des minorités, les autochtones, les itinérants, etc. Maintenant que les riches sont beaucoup plus riches et que la «classe moyenne» voit sa situation économique s’étioler et son pouvoir politique diminuer, les enfants de cette classe moyenne reçoivent le même traitement qu’un Freddy Villanueva ou qu’un Jean-Pierre Lizotte. Le message est clair: nous sommes tous des «crottés».

À cette radicalisation de la répression, plusieurs militantes et militants répondent par un plus profond enracinement de leur haine du système dans lequel nous vivons. Et c’est là une erreur stratégique du SPVM et de ceux qui le commandent. Pour faire rentrer chez eux des multitudes qui posent peu de danger immédiat à l’État, les forces répressives utilisent des moyens qui sont en train de générer une cohorte massive de personnes plus déterminées que jamais à lutter contre cet État.

Ce texte a d’abord été publié sur Facebook par l’auteur.

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Pourquoi je manifeste malgré les coups de matraque

Par Florence Godmaire-Duhaime, Montréal

Aujourd’hui, je donnais une formation au secondaire sur les agressions sexuelles. J’ai entendu pour la millième fois « si elle s’est fait violer, elle avait juste à pas être dans la rue habillée comme ça ». Aujourd’hui, je lisais le témoignage d’un militant arrêté, soumis à des supplices physiques, des humiliations et des menaces proférées et exécutées par des policières et policiers. J’ai lu pour la millième fois « s’il s’est fait brutaliser par la police, il avait juste à pas être dans la rue, habillé comme ça ». On dit de ces personnes qu’elles sont responsables de la violence subie. Coupable d’avoir été dans la rue, coupable d’avoir porté des vêtements qui ont « provoqué » leurs agresseurEs. Cependant, ces deux personnes ont été victime de violences. Victimes de violences choisies par les personnes qui les ont commises.

Pour ne pas se faire violer, on dit aux femmes de ne pas sortir la nuit, de rester chez elles, à l’intérieur. Cependant, force est d’admettre que c’est à l’intérieur de leur maison, et par des personnes qu’elles connaissent que les femmes sont le plus souvent victimes de violences et d’agression sexuelle.

Quand nous restons toutes et tous à la maison, à regarder l’histoire passer aux nouvelles, nous nous sentons bien. Nous sommes à l’abri. Nous sommes à l’abri ? Quand nous nous réfugions dans le système actuel, bien qu’il comporte de belles et grandes choses, il nous soumet à des violences quotidiennes, qui se reproduisent et que nous acceptons : la difficulté d’accès aux services de base comme la santé et les services sociaux, accentuée par les coupes dans les services publics et leur privatisation, les insécurités alimentaires et financières aggravées par les récentes coupures dans l’aide aux travailleuses et travailleurs exclus du marché de l’emploi et dans l’aide sociale, l’accès complexifié à l’éducation par les récentes –et éternelles – hausses des frais de scolarité, la mort prématurée causée par les conditions de vie difficiles, etc.

On peut vouloir rester dans une relation conjugale violente ou dans un système violent, parce qu’on y perçoit des bénéfices, ou parce qu’on a peur que la violence que nous pourrions rencontrer après soit pire que celle subie avant, parce qu’on a peur d’être tout seul.

Dans les relations conjugales violentes comme dans l’État, nous trouvons une protection. Cette protection est toutefois conditionnelle. Même les victimes de violence conjugale le savent : la première fois où j’ai entendu une personne me dire qu’elle ne voulait pas aller dans la rue exposer ses opinions politiques parce qu’elle avait peur de la violence de la police, c’était à la maison d’hébergement où j’étais intervenante. En violence conjugale comme dans le régime actuel, si la personne ou l’organisation en position de domination nous donne une direction dans la relation violente, il faut la suivre, sinon c’est l’agression. Et cette agression est justifiée par l’agresseur comme étant la faute de la personne qui la subit. Elle devait se comporter autrement, elle est la cause de l’agression.

Dans mon métier d’intervenante en violence conjugale, j’observe qu’à chaque fois qu’on entend parler dans les médias d’un « drame familial », d’un conjoint qui tue sa conjointe ou ses enfants, cela terrorise toutes les victimes de violence, et cela sert tous les agresseurs qui y gagnent du contrôle. Dans mon implication militante, je constate qu’à chaque fois qu’il y a une arrestation massive, ou des arrestations et des violences arbitraires (vues de l’intérieur, elles le semblent souvent), la peur gagne les militantEs qui osent de moins en moins contredire l’État. Nous sortons moins, et cela permet à l’État d’élargir son contrôle sur les idées véhiculées.

Entreprendre de dénoncer la violence conjugale et d’en sortir, c’est s’exposer à une violence plus grande qui peut aller notamment jusqu’à l’homicide. Entreprendre de dénoncer la violence du statu quo actuel, et de tenter de transformer le système ou de le jeter par terre, c’est s’exposer à une plus grande violence… À une violence plus visible et dont l’assaillant est plus identifiable, celle du bras armé de l’État : la police, qui peut aller jusqu’à…

Si l’on veut que la violence conjugale cesse, on encourage la personne qui la subit à se lever, à s’affirmer, à dénoncer la violence. Si l’on veut que la violence du système actuel diminue, levons-nous, affirmons-nous, dénonçons la violence.

La violence conjugale, comme le viol, et la violence du système et de l’État ne sont pas des affaires privées. Mêlons-nous de nos affaires ! Dans la rue !

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Le deuil de la démocratie libérale et la tentation autoritaire

Par Frédéric Mercure-Jolette | Cégep Saint-Laurent

Le néolibéralisme est en soi une proposition politique paradoxale qui peut être difficile à cerner. Pour plusieurs, le néolibéralisme est un mouvement visant la destruction de l’État, un modèle politique désirant le « moins d’État possible » et le « tout au marché » ; mais cette constatation oblitère trop souvent la tentation autoritaire à l’œuvre dans le néolibéralisme. La loi spéciale que s’apprête à adopter l’Assemblée nationale donne énormément de pouvoir au gouvernement du Québec, mais n’est pas moins néolibérale pour autant, bien au contraire. Elle manifeste parfaitement le paradoxe au cœur du néolibéralisme et la rupture que celui-ci veut incarner par rapport à la social-démocratie et au libéralisme classique. Parmi les grands reproches qu’ont adressés les néolibéraux, Hayek en tête, au libéralisme classique c’est sa naïveté envers le laissez-faire. La compétition économique doit, selon les néolibéraux, être formellement encadrée et encouragée par l’autorité étatique sinon la société risque de tomber dans le planisme et ainsi les individus perdront leurs libertés et la qualité des services et des produits offerts sera réduite. Ainsi, dans la perspective néolibérale, les institutions scolaires doivent être mises en compétition afin d’en assurer la qualité, mais aussi afin que les étudiants aient une liberté de choix. L’État ne doit pas intervenir directement dans l’organisation et la gestion de ces institutions, il est réduit, pourrait-on penser, à un partenaire subventionnaire. Or, il doit aussi s’assurer que ces institutions seront en compétition les unes avec les autres en énonçant un cadre formel et en empêchant les groupes de pression de « planifier » globalement des politiques publiques contraignant celles-ci. L’État a donc un rôle essentiel à jouer dans le modèle néolibéral. Wendy Brown, comme plusieurs autres, voit dans le néolibéralisme, un étatisme rampant. Elle affirme qu’« en assimilant l’État aux fonctions entrepreneuriales et dictatoriales, et en le repensant sur le modèle de l’entreprise, le néolibéralisme facilite et légitime l’accaparement étatique du pouvoir, inacceptable dans une culture ou selon une échelle de valeurs démocratiques. Il remplace les contraintes liées au procéduralisme [entendons ici la délibération démocratique] et à la responsabilité par les normes de la bonne gestion : l’efficacité ou la rentabilité. » (Les habits neufs de la politique mondiale, Paris, Les prairies ordinaires, 2007, p. 119)

Un des objectifs très clairs des néolibéraux est de déprendre l’État de l’emprise des mouvements sociaux. Or, pour cela, l’État doit être fort et autoritaire. Cela a amené certains, dont Philip Mirowski dans The Road From Mont Pèlerin (Harvard University Press, 2009, pp. 442-447), à tisser des liens entre le néolibéralisme de Hayek et la pensée conservatrice de Carl Schmitt. L’État social-démocrate, à l’écoute de la délibération publique et des revendications des différents mouvements sociaux est, dans les perspectives étonnamment correspondantes de Schmitt (conservatrice) et d’Hayek (néolibérale), tentaculaire et, surtout, faible. Il est un monstre asthénique parce qu’il est partout, intervient dans tout, et, ultimement, il est incapable de gouverner et de prendre des décisions neutres justement parce qu’il est à la solde des différents groupes d’intérêt antagonistes. Il faut donc redresser l’État, c’est-à-dire le retirer de la société civile. Le modèle néolibéral implique donc une dénégation des médiations délibératives qui avaient cours dans la démocratie libérale ou, autrement dit, une dépolitisation des forces sociales, dépolitisation qui ne peut être réalisée que par un État autoritaire. C’est exactement ce que tente de faire actuellement le gouvernement du Québec avec le mouvement étudiant. Le néolibéralisme vise à instituer un rapport unilatéral entre les individus (les institutions et les entreprises, tout cela fonctionne plus ou moins de la même manière) et l’autorité étatique (la loi et l’ordre).

Il ne faudrait cependant pas être dupe sur la manière de s’instituer du modèle néolibéral. Il utilise des brèches déjà existantes. On assiste actuellement à un spectacle parlementaire extraordinaire dans lequel le gouvernement du Québec fait jouer des procédures spéciales incluses dans notre régime politique supposément démocratique contre la social-démocratie. Le pire, c’est que le néolibéralisme semble profiter d’un danger interne à la désobéissance civile, soit l’émergence d’un sentiment d’insécurité dans une certaine frange de la population, et s’en sert pour justifier son autoritarisme. Bizarrement, il semble que les néolibéraux diabolisent les revendications social-démocrates de certains afin d’exacerber un climat de tension social et ainsi donner libre cours à leur tentation autoritaire anti-démocratique.

Wendy Brown fait, dans Les habits neufs de la politique mondiale (op. cit.), un constat qui peut apparaître plutôt banal, mais qui peut aussi, malgré tout, être fertile à la pensée politique actuelle : elle enjoint la gauche à faire le deuil de la démocratie libérale. De toute façon, affirme-t-elle, ce modèle, qui a souvent été vilipendé par la gauche (un peu marxisante) comme étant une idéologie de façade servant finalement à reproduire les inégalités et le mode de production capitaliste, la gauche ne l’a jamais aimé pleinement. Les revendications contre le modèle néolibéral fortement autoritaire ne doivent donc pas, dit elle, se faire au nom d’un modèle politique caduc, ou autrement dit, au nom de ce que le néolibéralisme nous ferait perdre. Le discours (nostalgique) de la perte tend à alimenter la tentation autoritaire en prenant souvent la forme d’une exigence de réappropriation du pouvoir souverain. Il faut plutôt démasquer et critiquer l’aspect autoritaire du pouvoir dans le modèle néolibéral, c’est-à-dire l’étatisme au cœur de celui-ci. La dérive autoritaire à laquelle nous assistons est inscrite à l’intérieur même du projet néolibéral, et c’est cela qu’il faut critiquer. La question devient alors : comment faire le deuil de la démocratie libérale sans tomber dans la tentation autoritaire ? Pour Wendy Brown, il faut œuvrer à une diversification et un plus grand partage du pouvoir. Mais encore, comment faire une telle chose ? Le problème de la stratégie politique reste béant. L’alternative de la désobéissance civile qui est sur la table apparaît tout à fait envisageable. Il faut toutefois être conscient du danger de nos actes, ces problèmes du deuil de la démocratie libérale et de la tentation autoritaire n’étaient-ils pas au cœur de la République de Weimar ?

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Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

Qui c’est qui vous a dit qu’l’État était gentil?

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

1. État des lieux

L’décor est celui-ci, la scène est aujourd’hui.
On entend dire je crois sentir qu’on désespère.
C’est donc à dire qu’on espéra encore hier.
Mais qu’y’avait de quoi espérer, qui vous l’a dit?

Je ne dirais pas ne pas l’avoir cru aussi,
Ce qui se dit à son sujet – l’État –, ici.
Mais comment, vraiment, a-t-on pu oublier qu’
Au fond l’État c’n’est pas la joie, « même » au Québec?

2. Quand Kant a tué Hobbes…

… il a bien pu se dire que c’était pour le « bien commun ». Car quoi qu’il arrive, ça ira mieux – c’est pour le mieux, veut, veut pas. Ce n’est, précisément, pas une question de vouloir. Tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais ça – le monde – va, précisément, et toujours de et vers l’avant; ça avance. La paix perpétuelle même se prépare, et en fait requiert, de faire la guerre – surtout à ceux qui n’en veulent pas de cette paix, qui disent qu’elle n’est pas la leur, etc., etc. – car il ne faut pas trop les écouter, on risquerait de s’attendrir.

On a démonisé Hobbes, quelque peu. On, c’est-à-dire la corporation de ceux et celles qui se sculptent plus ou moins douloureusement, avec le temps, une posture en point d’interrogation en s’adonnant, s’il vous plaît professionnellement, à la lecture de ce type de vieilleries, ou sinon de nouvelleries qui ont bien internalisées le tout. Démonisé, donc, un écrivant étrange qui a pris le temps d’essayer d’expulser les anges et les démons de ce qui peut être discuté. Car après tout, c’est-à-dire après tout cela, tous ces ravages, guerres civiles et guerres lasses, lâches, vraiment terribles, pour le vrai – après tout, il faut trouver un moyen de ne pas s’entretuer sur des questions dont on ne pourra jamais décider, non? C’est plus prudent. Plus suspicieux que Kant, également – on ne nous fera pas croire que ça va nécessairement aller mieux, si ce n’est que parce qu’on a pu le croire, et on a bien vu.

Kant dira qu’il ne faut rien faire, rien, qui puisse ruiner, en pratique comme en principe, les principes mêmes de l’ordre auquel nous devons notre vie (celui-ci, donc). Il faudra endurer, car tout vaut mieux que le désordre, dont vous n’avez même pas idée. Mais sachant cela, Kant se fait casanier. On se demande bien ce qu’il faudrait pour qu’il sorte, pour qu’il (se) manifeste en personne et non seulement par écrit – et il répondra à ceux et celles qui, le faisant, se font blesser sinon tuer, qu’il fallait rester chez soi, visiblement, plutôt que de menacer l’État, car c’est bien certain qu’il répondra, qu’il se défendra. Et ce n’est pas faux.

Kant dira que si les anarchistes sont sérieux et sérieuses, ils et elles ne trouveront rien à redire sur le fait qu’ils et elles sont sous surveillance. Car leur objectif est de se passer de l’État, et peut-être de le faire tomber. Or l’État paie expressément des gens (expressément, largement, et rigoureusement : ce sont toujours ces gens qui sont les derniers à ne plus être payés lorsqu’un État n’a plus de moyens) qui, avant même de se soumettre à un long processus de sélection, de sécurisation et d’entraînement, doivent répondre à un premier réquisit essentiel : s’engager à défendre les institutions de l’État.

Sans l’État, vous feriez quoi? Vraiment? Même les égouts? Alors voilà, l’État il n’est pas nécessairement gentil-gentil, mais il est quand même gentil de ne pas vous tuer; parce qu’ailleurs, vous voyez bien…

Hobbes dira beaucoup de choses semblables. Mais il dira aussi qu’il faut bien, en définitive, se méfier de l’État, et pas seulement de son voisinage, de cette entité qui se charge du « bien commun ». Se méfier, cela ne veut pas dire rester chez soi, cependant. Car puisqu’il n’y a rien qui nous assure que les choses vont aller en s’améliorant – et en fait, pour Kant, il s’agit plus d’un espoir que d’une certitude, mais c’est bien connu, ses espoirs sont nécessaires –, il faut bien s’en occuper un peu quand même, des « choses ». Et c’est là qu’il y a nécessairement mésentente. L’État arbitrera, certes, mais tout le monde sait que les décisions des arbitres sont éminemment contestables, surtout lorsqu’elles vont à notre encontre.

Ce n’est pas la guerre de tous contre tous; ce n’est même pas que ça risque de le devenir – quoiqu’un peu quand même –, mais c’est la guerre contre moi qui menace, y compris la guerre légale; car la guerre, c’est un concept légal, au moins en principe – ou ce le fut pour un temps. Et j’ai le droit, fondamental, de me défendre. Et moi, je peux être plusieurs. Mais surtout, l’État et moi, on ne se ressemble pas tant que cela, et le droit ce n’est pas seulement pour que l’État se défende de moi, ou pour que dans le voisinage, on ne s’entretue pas. C’est aussi pour nous protéger contre lui, qui a des inclinations somme toute bien connues à abuser quelque peu. Comme l’a dit un ancien correspondant du Financial Times à Moscou (!), « La présomption d’innocence, c’est fait pour protéger des individus contre les arrestations et condamnations arbitraires effectuées par l’État. Ça ne s’applique pas à un État qui est soupçonné d’avoir commandé un massacre de masse. »

- Un massacre de masse? Mais quelle exagération!

- Ah oui? Eh bien voilà ma question, justement : comment a-t-on pu oublier qu’un État peut massacrer, en tant qu’État, en masse? Il n’y a qu’à penser aux terres sur lesquelles s’est construit celui-ci. De quoi demain?

Hobbes, ici, ce n’est pas une panacée. Ce n’est pas joli. C’est probablement une partie du problème. Mais moins que Kant, peut-être. En tous les cas, c’est une histoire.

3. Se raconter des histoires

Ce que je me demande, voilà, c’est : pourquoi on peut être déçu, désespéré, abattu, face à un État répressif, violent – jaloux de son monopole de la violence légitime, on l’a bien vu –, alors que nous venons après au moins trois millénaires de répression et de violence « étatiques », ou à tout le moins, organisées collectivement et institutionnellement?

Et je ne dis pas « comment pouvez-vous être déçus, surpris, etc., alors que moi je savais bien que la violence, la corruption, les inepties, les mensonges, l’improvisation… »

C’est même ça mon problème, ce truc plus grand que moi dans la vie qui me pousse à écrire : même si je sais tout ça, ça me heurte, ça fait mal, c’est révoltant, ça pogne en dedans – par exemple, se retrouver dans une « bouilloire » et craindre l’arrestation; par exemple, vouloir rester et voir et crier mais ne pas vouloir avoir à courir pour rester en sécurité à l’intérieur d’un rassemblement qu’on croit, sans en avoir la certitude, avoir été déclaré illégal à l’instant; par exemple, se sentir sans repère après avoir écouté un élu, ou un ancien policier, à la télévision, raconter des choses qu’on sait être si partiales et partielles. Ce ne sont que des exemples. La question la plus générale, je crois, est celle non seulement de pourquoi, mais de comment on croit à l’État. Ainsi qu’au marché, à l’économie, aux jobs, à « la vraie vie ».

Si « aujourd’hui les salauds sont sincères » (JLG), je crois que la façade de la légitimité est encore un terrain de lutte. Traquer les illogismes d’un ordre qui se prétend rationnel, par exemple, ça reste nécessaire.

Mais le problème, ce ne sont jamais les conditions nécessaires. Ce sont les conditions suffisantes. Il s’agit de trouver de nouvelles armes, encore, quand ça suffit.

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Classé dans Simon Labrecque