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Kidnapping politique

Par François Marcil, étudiant à la maîtrise en histoire à l’UQAM, et Vanessa Gauthier Vela, étudiante à la maîtrise en science politique à l’UQAM

Note du curateur: Ce texte circule sur le Web, nous avons cru bon le partager à notre tour.

Anarchopanda pour la gratuité scolaire, pris en photo lors d’une manifestation le 11 mai. Anarchopanda aurait été du groupe des manifestants arrêtés par la Sûreté du Québec.

Ce mardi 15 mai, 18 personnes sont montées à bord d’un autobus jaune à Montréal en direction du Collège Lionel-Groulx à Sainte-Thérèse. Elles voulaient soutenir la lutte contre une injonction qui obligeait l’administration du cégep à donner ses cours malgré le vote de grève des étudiants et étudiantes.

À peine passé Laval, quatre voitures de la Sûreté du Québec ont intercepté l’autobus et l’ont détourné vers un de leurs postes. Un policier est entré et a donné l’ordre de sortir un par un. À aucun moment, la police n’a répondu lorsque ces personnes cherchaient à savoir si elles étaient en état d’arrestation. Dirigées dans une cellule, elles ont été fouillées, ainsi que leurs sacs, par une police incapable de leur lire leurs droits ou les informer sur la situation. Ce n’est qu’à la sortie des premières personnes que celles encore à l’intérieur de l’autobus ont su qu’en fait, elles n’étaient pas en arrestation, mais « seulement détenues ». La police, harassée de questions, a fini par invoquer l’article 31 du Code criminel. Celui-ci permet, sous motifs raisonnables, de détenir des personnes s’apprêtant à violer la paix. Mais aucun « motif raisonnable » n’a pu sortir de la bouche d’une police visiblement embêtée de faire face à des personnes connaissant leurs droits.

Sous interrogation, elles ont été identifiées et questionnées sur leurs occupations et leurs intentions, ce à quoi elles n’avaient absolument pas à répondre. Après ces interrogatoires aberrants et un délai supplémentaire de près d’une heure, la police a finalement cessé sa séquestration. Les « détenu-e-s » se sont engagé-e-s à ne pas aller vers le Collège Lionel-Groulx et se sont fait escorter par quatre autos-patrouille jusqu’au métro Côte-Vertu.

Aucun motif raisonnable n’a justifié l’application de l’article 31 pour la simple raison qu’il n’y en avait aucun possible. La SQ le savait très bien. Elle cherchait tout simplement à empêcher des citoyen-ne-s d’exercer leurs droits et à continuer à ficher le mouvement étudiant. Aucune excuse ne justifiait un tel geste. La police démontrait ainsi clairement qu’elle est au-dessus des lois, des droits et du simple bon sens. Elle n’hésite pas à utiliser tous les moyens pour faire peur aux gens.

Ironiquement, voyant les évènements survenus dernièrement, ces personnes ont eu malgré tout la chance de ne pas se faire matraquer, poivrer, gazer, blesser. Clairement, l’incapacité à dénouer la crise étudiante s’enlise dans la logique d’un État policier. Nous tenons à saluer la détermination de tous ceux et celles qui ne reculeront pas devant cet arsenal de la peur pour défendre nos droits et par la même occasion, leur réitérer notre entière solidarité.

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Sur la resémantisation dans le discours social: le cas de la "grève étudiante"

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Le débat sémantique qui vise à savoir si le « conflit étudiant » (nouvelle formulation – neutre? – de Radio-Canada) est une « grève » ou un « boycott » (ou son dérivé, « boycottage ») n’en finit pas. On a tour à tour pu lire et entendre les avis des chroniqueurs sur la question (Jean-Félix Chénier, Renart Léveillé, Jean Barbe ou Jean-Luc Mongrain), du lexicographe Guy Bertrand, l’ayatollah de la langue de Radio-Canada à C’est bien meilleur le matin, jusqu’à de très sérieux avis juridiques (notamment de l’Association des juristes progressistes). Admettons-le, la grande majorité des avis penche en faveur du mot « grève », et pour cause, « grève » (qui avait toujours été utilisé jusqu’à maintenant), et plus précisément « grève politique » permet assez bien de comprendre la réalité du conflit entre le gouvernement et ceux qui s’opposent à la hausse des droits de scolarité, en tout cas, selon l’Office québécois de la langue française :

grève politique n. f.

Définition :
Grève dont l’objet est d’amener le gouvernement à modifier sa politique ou son attitude sur un point donné.

Note(s) :
Il faut remarquer qu’elle est faite contre l’État gouvernement et non contre l’État employeur.
Mots apparentés : grève insurrectionnelle; grève révolutionnaire.

Entrée « grève politique » dans le Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française

Pour ma part, ce qui m’intéresse, ce n’est pas le « bon mot » à utiliser, mais plutôt de comprendre les implications stratégiques de ce qui ressemble fort à une confusion qui est à l’œuvre. Utiliser un mot plutôt qu’un autre dans l’ordre du discours – même lorsqu’il s’agit d’un référent identique – est « normal » dans la vie sociale du langage, c’est même un des moyens que possède la langue pour évoluer. Il peut arriver des moments de confusion – par exemple la rencontre de deux dialectes proches – qui résultent généralement dans l’abandon d’un des termes au profit de l’autre (doit-on dire « chicon » ou « endive »« courriel » ou « e-mail »? les pages de discussion de Wikipédia sont exemplaires, et pour cause, ce projet encyclopédique se veut la rencontre de tous les francophones du Web). Il y a un désir « normal » d’unité signifiante « mot = chose » qui ne peut résulter que dans une lutte à finir parmi les prétendants linguistiques adversaires.

Qu’en est-il de la confusion du débat en cours sur la hausse des droits de scolarité au Québec? On connaît tous le problème des mots « grève » et « boycott », Normand Baillargeon a quant à lui suggéré les mots « démocratie », « anarchie » et « violence », on a pu lire pas mal de choses sur la « juste part » du ministre Raymond Bachand (il avait même dit qu’il était de l’ordre de la « justice sociale » de voir les étudiants payer plus). De loin, la meilleure trouvaille, pourtant passé inaperçue, était celle de Raymond Bachand qui ne parle plus désormais de « hausse des droits de scolarité », mais de « hausse du financement des universités » (alors qu’un des arguments de ceux qui s’opposent à la hausse, c’est que le financement est bien suffisant). Récemment – et là j’avoue mon incapacité théorique à le comprendre (une aide ci-dessous en commentaire serait appréciée) – on a pu entendre Line Beauchamp parler de la CLASSÉ (avec l’accent aigu…) plutôt que de la CLASSE normalement utilisé (une première après dix semaines de grève, c’est douteux), prononciation relayée par Liza Frulla à l’émission Le Club des Ex de Radio-Canada (on aura pu même entendre Simon Durivage la corriger : « CLASS-EU, Liza, CLASS-EU »), et le petit monde médiatique suivre cette nouvelle prononciation. Une prononciation particulière – tout comme un mot – n’est jamais neutre, elle fait généralement l’effet d’une « faute de goût », d’un « fashion faux pas » de la langue, lorsque l’individu prononce différemment du groupe à qui il s’adresse (qui ne s’est jamais fait reprendre pour la prononciation d’un mot?). Cette faute donne généralement l’impression d’un manque d’éducation, sinon de savoir-vivre.

Or, prononcer un mot différemment ou utiliser un autre mot ne relève pas ici d’une indécision, résultat d’une rencontre de deux « prétendants » dialectales dans un même espace langagier, mais d’une volonté de donner aux termes une nouvelle connotation, stratégie médiatique de plus en plus utilisé dans la communication politique. Cette stratégie a été théorisée par George Lakoff, notamment dans son livre Don’t Think of an Elephant (l’éléphant faisant référence au Parti républicain : la phrase vise à montrer que la sentence « ne pense pas à un éléphant » donne immédiatement, à celui qui la reçoit, l’image mentale d’un éléphant – la phrase a notamment été popularisé par le film Inception, voir ce clip). Cette stratégie a aussi été utilisée par le ponte de la communication Frank Luntz, celui qui fut connu pour avoir détourné l’expression « global warming » (réchauffement planétaire) avec une nouvelle, « climate change » (« changement climatique », plus neutre) (pour une appropriation humoristique de cette stratégie, voir les entrevues de Stephen Colbert avec Frank Luntz, notamment sur Gawker). Tout ce débat sur les mots ne serait-il donc qu’une basse stratégie médiatique de plus de la part du gouvernement, qu’une vulgaire manipulation du langage politique?

Rechercher la confusion?…

Cette stratégie de rebrandingdu Parti libéral du Québec fonctionne-t-elle vraiment? On notera en tout cas que la stratégie a légèrement été modifiée : au départ, du côté gouvernemental, on « corrigeait » les intervenants médiatiques, ce qui forçait le locuteur à utiliser les deux expressions, mettant au jour le processus et du même coup abolissait son efficace (c’est exactement la tournure humoristique à l’œuvre chez Stephen Colbert, en montrant le processus, on supprime l’effet d’occultation). Désormais, on n’utilise systématique que la nouvelle expression, sans moindrement faire allusion à l’autre. Donc je reprends : la stratégie fonctionne-t-elle? Est-ce que cette novlangue, comme l’ont surnommé plusieurs commentateurs (faisant référence au « Newspeak » d’Orwell), porte ses fruits?

Outre le fait qu’on ne cesse d’en parler, preuve que ça ne marche pas très bien, j’estime que ce rebranding peut avoir des conséquences politiques autres. Plus précisément, le fait même d’en parler constamment comme on le fait montre que la réduction du langage et de la pensée – qui est le but de la novlangue – ne fonctionne pas, et que ces « nouveautés » sémantiques créent au contraire plus de confusion (à moins que la confusion soit le but de l’exercice, ce n’est pas à moins d’en juger… je pense toutefois qu’un mouvement contraire de « clarification » a lieu en ce moment, plus inquiétante encore, j’y reviendrai).

Revenons au débat grève/boycott, et regardons cette vidéo exemplaire, parce qu’elle a été prise, disons, sur le vif d’une discussion entre un partisan de la hausse et un opposant.

Diffusée il y a quelques semaines, cette vidéo n’est pas moins représentative, d’abord de l’état présent de la confusion générale dans l’ordre du discours, ensuite du glissement progressif, mais rapide, qu’il y a eu dans le discours social quant au conflit en cours, de l’opposition entre « être pour ou contre la hausse » à « être pour ou contre la grève (et les manifestations) » (j’y reviendrai). On y voit un photographe qui interpelle des manifestants pour ridiculiser la manifestation à laquelle ils participent, et leur dit « vous faites la grève de quoi? vous êtes même pas payés, gang de morons », et leur dit, et c’est à retenir : « Allez donc travailler, estie! »

Quelle était l’intention de ceux qui préconisaient le mot « boycott »? Était-ce de confondre les locuteurs? Ce fameux « allez donc travailler, estie! » a ses conséquences. On boycotte quoi? un produit, une marchandise, une marque de commerce particulière. Si on boycotte, c’est qu’on a le choix de préférer un autre produit ou une autre marque, le but étant de faire plier une compagnie. On ne peut pas répondre à quelqu’un qui boycotte quelque chose par un « retourne au travail », ni même par un « retourne consommer »! Il n’y a pas de réplique possible en réponse à un boycott. Tout le débat sur la judiciarisation du conflit aurait perdu son sens s’il s’agissait d’un boycott : à ce que je sache, on ne peut pas émettre une injonction à l’encontre d’un consommateur pour l’obliger à consommer un produit ou une marque de commerce particulière – mais on peut émettre une injonction pour le retour au travail…

L’intention des créateurs de ce mot était-elle de confondre, simplement? Car s’il y a flottement de sens sur un terme comme sur l’autre dans le discours social, il y a quand même des connotations associées aux deux termes. D’abord, parler de boycott, c’est de faire du diplôme universitaire une « marchandise », et je ne crois pas abuser de leur intention en le soulignant. Le message, c’est : tu paies pour un service (ou une marchandise) et tu reçois un gain (financier, c’est implicite), donc il vaut la peine d’investir (plus), même si tu as à t’endetter, pour ton avenir – c’est un « investissement » (sous-entendu « personnel »). Le message de ceux qui s’opposent à la hausse est plus confus. D’abord, étudier à l’université, c’est d’abord travailler (certains parleront d’un travail « intellectuel », mais quel travail ne l’est pas?). Ensuite, l’éducation n’est pas un service, c’est un droit. Et puis, s’il faut payer, alors il ne faut pas que cela se fasse avec la conséquence du surendettement. De plus, si c’est un investissement, alors ça doit être un investissement collectif, puisqu’il permet à tout le monde de s’enrichir. Et puis de toute manière, ce n’est même pas un investissement parce que celui qui détient le savoir ne la possède pas. En bref, le discours de ceux qui s’opposent à la hausse, pour le dire bêtement, n’est pas clair du tout, il est même confus, autant, sinon plus que celui qui veut préconiser boycott plutôt que grève. Oui, je pèse mes mots, les opposants à la hausse ont un discours confus, proféré par des « inexistants », au sens où l’entend Alain Badiou dans Le réveil de l’Histoire. C’est le discours politique de ceux qui ne possèdent rien devant le pouvoir, c’est le discours typiques des grands mouvements de masse – des révoltes arabes aux mouvements des Indignés –, ou pour le dire en paraphrasant Sieyès : Que sont les opposants à la hausse? – tout. Qu’ont-ils été jusqu’à présent? – rien. Que demande-t-il? – à être quelque chose.

L’envers de cette incohérence, c’est paradoxalement l’aspect dialogique de cette mouvance. Du côté gouvernementale, tout va, si on me permet l’expression, en droite ligne. De l’autre côté (des manifestants, mais pas seulement ceux-là), ils discutent, ils s’opposent entre eux, ils s’affrontent et se contredisent, bref, ils dissonent. D’un côté l’unicité quasi-monolithique du discours (« ferme », comme on dit), de l’autre, la multiplicité des perspectives et des prises de position, ils sont, pour le dire en deleuzien, des lignes de fuite.

Les arguments de ceux qui s’opposent à la hausse sont plus confus, certes, ils sont aussi plus « pragmatiques », car ils sont à la traîne du discours gouvernemental qui est, soit dit en passant, beaucoup plus « idéaliste », parce que relevant essentiellement de la « main invisible » (néo)-libéral, contrairement à ce que Frédéric Mercure-Jolette a pu écrire sur ce blog. Le discours gouvernemental domine largement le discours social. Certes, sur la question de la « grève » ou du « boycott », il est clair que, sur le fond, ce sont ceux qui prônent l’usage de « grève » qui ont raison. Mais le fait même d’en parler (aussi abondamment) devrait plutôt servir d’indice que quelque chose se passe dans le discours social. Est-ce seulement la confusion des termes? À bien des égards, le fait que deux mots co-existent montre, en tout cas, non seulement qu’il y a deux camps qui s’affrontent, mais qu’ils sont reconnaissables phénoménalement dès qu’ils commencent à parler. Si un interlocuteur vous demande ce que vous pensez du « boycott », vous savez déjà ce que lui pense de ce conflit : si le gouvernement a pu créer un coup de force dans le langage, ce n’est pas parce qu’il a créé des mots qui modifient les signifiés que nous avons des discours qui circulent sur ce conflit, c’est parce que le choix des mots que nous utilisons (parfois inconsciemment) détermine dans le cas présent l’opinion que nous avons de la réalité, résultant dans une incapacité à dialoguer avec qui que ce soit qui ne serait pas du même « bord » que nous.

Ou la polarisation…

Ainsi, la tentative de « confusion » du Parti libéral du Québec devient plus claire : elle ne vise plus à confondre (même s’il faut noter une certaine confusion au niveau des opinions émises), au contraire, elle est en train de créer un ordonnancement, ou si on veut, une polarisation du type « nous contre eux ». Ainsi, la tentative de « confusion » du Parti libéral du Québec devient plus claire : elle ne vise plus à confondre, au contraire, elle est en train de créer un ordonnancement, ou si on veut, une polarisation du type « Nous contre eux ». Michèle Ouimet, dans La Pressequalifiait récemment Line Beauchamp du titre de « dame de fer », se référent à Margaret Thatcher. La comparaison est plutôt exagérée (à moins qu’on compare la « guerre » contre les étudiants à la guerre des Malouines) sauf sur un point : « Thatcher » est un coup de force dans le langage, elle a su développer un type de langage populiste particulier en simplifiant le langage social : dans sa volonté de changer tout le système social britannique, elle a réussi à monter progressivement contre ses opposants (principalement les syndicats), la société toute entière. De toute la diversité des opinions qui circulent dans le monde social (ordre syntagmatique), elle a institué progressivement une seule opposition du type « nous/eux » (sur la question du langage populiste et d’une critique sémiologique de sa politique, voir les travaux d’Ernesto Laclau, notamment dans On Populist Reason). De même ici, entre les grévistes et, potentiellement, tous les autres acteurs de la société : les « contribuables », « ceux qui veulent assister à leur cours », le « système judiciaire », etc. Le « gouvernement » (comme acteur symbolique du discours) prend sur lui l’ensemble des opinions en les supprimant petit à petit. Même ceux qui sont « contre la hausse » sont, de ce point de vue, du côté du gouvernement puisque la nouvelle donne du langage n’est plus entre « partisans » et « opposants » de la hausse, mais, après avoir été entre « ceux qui manifestent » et les « autres », c’est maintenant entre « ceux qui ne dénonce pas la violence » (nommément la CLASSE) et le reste de la « société ».

Ce type d’organisation populiste du discours social a permis à Thatcher, paradoxalement, de « détruire » la société – puisqu’elle disait, on connaît tous la formule, qu’elle n’avait jamais vu de société, seulement des individus. C’est exactement ce qu’est en train de faire Line Beauchamp, et à ce qu’on peut constater, ça fonctionne très bien jusqu’à maintenant.

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Le droit, la grève et la "dissociété"

Par Éric Martin | Collège Édouard-Montpetit

Ces derniers jours, les demandes d’injonctions contre les piquetages étudiants se multiplient : Université Laval, Cégep d’Alma, UQAM, à tel point que Le Devoir titre « La grève se judiciarise ».  Il est préoccupant de voir des gens recourir aux tribunaux pour contourner ce qui devrait faire plutôt l’objet d’un débat politique. Mais surtout, il faut voir là un signe de plus de la mise en place d’une logique contractualiste et marchande proprement libérale au sein du système d’éducation public.

En entrevue, l’étudiant de l’Université Laval qui a obtenu une injonction contre ses camarades explique qu’il a subi un préjudice parce qu’il n’a pas obtenu un « service » pour lequel il a payé et « signé un contrat » avec l’Université, mais aussi parce qu’il a un emploi assuré dans un bureau d’avocat qui serait compromis par la grève étudiante. Ici, le respect du droit de l’individu entre en porte-à-faux avec l’intérêt collectif, c’est-à-dire la préservation du caractère accessible et public du système d’éducation.

Qu’on décrive l’acte d’apprendre comme un rapport contractuel et comme un service commercial témoigne déjà d’une importante perte de sens. Si l’éducation est un bien marchand qu’on se procure par contrat, avec de l’argent, on ne voit pas, effectivement, pourquoi tel ou tel individu devrait être empêché de se le procurer. En adoptant une telle logique libérale, cependant, nous procédons par fausse analogie, en assimilant une institution de culture et de science avec un commerce de détail.

Le philosophe Hegel disait que le droit individuel, l’échange marchand, les contrats, la magistrature, bref, les relations dans la « société civile » ne suffisaient pas à fonder un rapport social éthique. Ce qui évite que la société ne s’autodétruise dans une lutte à mort entre intérêts concurrentiels, c’est justement la reconnaissance qu’il existe un lien social qui dépasse la transaction et le contrat. Ce lien s’incarne notamment dans l’éthique professionnelle et la norme du « travail bien fait » des corporations de métier. Mais c’est ultimement dans la Loi, incarnée dans l’État éthique, et plus largement, dans la culture (Bildung), que la société trouve une règle qui élève son comportement au-delà de l’intérêt étroit.

C’est justement à la transmission de cette culture qu’est sensée être dédiée l’Université. Or, le modèle idéal de Hegel se trouve bien vite renversé dans le développement capitaliste de la modernité. Désormais, c’est l’accumulation infinie de la valeur qui remplace la transcendance de l’éthique et de la « vie bonne ». Mais alors, le rapport d’échange et le rapport contractuels contaminent toute la société, de sorte que les institutions éthiques elles-mêmes sont pénétrées par l’esprit de la concurrence et la recherche du gain.

C’est alors qu’on peut considérer la société comme un agrégat de porteurs de droit atomisés qui déboursent et signent un contrat avec un « fournisseur » pour acheter un savoir-marchandise dans le but d’augmenter la part de richesse collective qu’ils pourront capter en exerçant leur emploi futur dans la société civile, non pas au service quelque éthique professionnelle, mais d’abord au service d’eux-mêmes et de l’argent.

C’est donc dire que la judiciarisation de la grève étudiante est extrêmement cohérente avec la réduction du lien social au Droit et au Marché dans toute la société, suivant le libéralisme juridique, économique et politique. Cette forme de rapport social est celle qui est la plus apte à subordonner tous les rapports sociaux à la « contrainte à la croissance » infinie de la valeur. C’est encore la même logique qui détourne les institutions universitaires de leur mission fondamentale pour les marchandiser. Et au bout, comme disait Thatcher, il n’y a plus de société, il n’y a que des individus, ou plutôt, pour prendre le mot de Jacques Généreux, il n’y a plus qu’une dissociété.

Ce n’est donc pas un hasard que les demandes d’injonctions se multiplient contre les grévistes. Ici, deux esprits s’affrontent. D’un côté, celui qui veut conserver l’idée de l’éducation comme bien commun et institution publique. De l’autre, celui de ceux qui considèrent déjà que l’éducation n’est qu’un investissement individuel carriériste, et qui prendront tous les moyens pour écarter ceux qui voudraient leur barrer le chemin. Ceux là ne parlent plus que de la procédure, des droits individuels, de la forme que prennent les votes étudiants, etc. Dans leur langage formel, il n’y a plus aucune place pour le débat de fond sur le contenu : qu’est-ce que l’éducation, doit-elle être privatisée, la connaissance est-elle une marchandise ? Ce sont les questions les plus importantes, mais ils ne se les posent déjà plus, et refusent que les étudiants en grève et leurs professeurs ne les posent, puisqu’ils sont déjà les enfants de la dissociété libérale.

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Classé dans Éric Martin

"N’incitez pas au terrorisme civil!" Petite perle twittosphérique

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Dans un échange avec l’écrivain Jean Barbe qui débattait de son côté avec le chroniqueur de droite bien connu Éric Duhaime – dont le nom sur Twitter est @EnDroiteLigne –, on a pu lire sur sur le fil du gazouillement cet étrange réplique, provenant d’un compte nommé @LaDroiteLigne (que j’ai longtemps pensé être une parodie d’Éric Duhaime, comme le pseudonyme catalano-joualisant de @EnDretteLigne) :

Étonnant! On connaissait déjà le « terrorisme socialement acceptable » de l’ATSA – qui se voulait et se veut toujours, on l’aura deviné, une formulation humoristique –, nous apprenons désormais l’existence du « terrorisme civil »! Que signifie donc cet oxymore? Ou plutôt : quel était l’intention de l’« auteur » (entre guillemets, car on sait toute la difficulté conceptuelle associée à ce terme…) en le formulant? D’où vient l’idée de mettre en relation – de manière assez singulière – les mots « terrorisme » et « civil ». L’auteur faisait sans doute référence à l’expression bien connu de Henri David Thoreau, « désobéissance civile » (ce que proposait peut-être Jean Barbe, on le verra plus loin), lecture philosophique collégiale bien connue et peut-être seule et unique référence intellectuelle commune de la gauche libertaire et de la droite libertarienne (fait intéressant…). Dans la tête de La droite ligne, « terrorisme » agissait sans doute comme une hyperbole pour une nouvelle formule. Ici, le « terrorisme civil », ça voulait dire « c’est de la désobéissance, mais en pire ».

L’effet ne fonctionnera pas, on s’en doute bien. Dans « désobéissance civile », civil vient mettre l’accent sur le caractère pacifique de l’action (par exemple refuser de payer ses impôts si ceux-ci sont utilisés pour un usage militaire, c’était le cas de Thoreau qui a refusé de payer ses impôts pour protester contre la guerre des États-Unis contre le Mexique, 1846-1848). Remplacer désobéissance par terrorisme ne sert à rien, il s’agit d’une répétition de la même signification, c’est civil qu’il aurait fallu soit faire disparaître, soit remplacer par un autre terme (par ailleurs le « socialement acceptable » de l’ATSA joue sur le même plan sémantique et avec la même figure de style que la « désobéissance civile » de Thoreau).

À moins que l’auteur eût une toute autre intention? À cet égard, il faut regarder du côté du champ sémantique de civil, qui vient du civis latin, du « citoyen », translation, si je puis dire, de la polis grec. Le « civil », c’est le civilisé, celui qui est primairement soumis aux lois de la cité (civitas) et qui y participe grâce à la politique (à savoir aux débats qui ont lieu à l’agora). Il ne s’oppose pas au militaire (comme aujourd’hui – l’organisation de la guerre était politique dans l’Antiquité), mais à ce qui se formule, de manière langagière, à partir d’une extériorité. Il s’oppose donc à l’incivilité, à l’impolitesse, et au-delà, au barbare (barbaros), au sauvage, à l’« étranger » et l’« étrangeté » : l’incompréhensible, l’insignifiant, l’intraduisible, en bref, le sans-parole ou l’aphone (l’animal). Ce sans-parole, c’est celui qui ne participe pas à la chose politique, ou comme le disait Périclès dans son Oraison funèbre, rapportée par Thucydide (La Guerre du Péloponnèse, livre 2, chapitre 40, section 2) : μόνοι γὰρ τόν τε μηδὲν τῶνδε μετέχοντα οὐκ ἀπράγμονα, ἀλλ’ ἀχρεῖον νομίζομεν : celui qui ne prend pas part aux discussions collectives, celui qui ne participe pas à l’action citoyenne de la parole politique, celui-là n’est pas un oisif, c’est un inutile. Ce petit détour dans les profondeurs du concept de « parole politique » nous renseigne peut-être mieux sur l’intention du gazouilleur , que l’on pourrait traduire ainsi : « N’incitez pas à une action qui aurait pour conséquence un refus de la chose politique, qui n’appartiendrait pas à l’ordre du politique, qui refuserait d’agir en faveur de la cité. »

Or, il est tout à fait possible de penser que c’était exactement ce que proposait Jean Barbe au départ. Le premier tweet de toute cette affaire était un hyperlien qui renvoyait à un article de Radio-Canada intitulé « Un juge ordonne la fin du piquetage à la Faculté d’anthropologie de l’Université Laval » et qui relatait le jugement concernant la demande d’injonction d’un étudiant pour faire lever les piquets de grève des étudiants de l’Université Laval afin que cet étudiant puisse accéder à un cours nommé « Anthropologie des conflits et de la violence » (rarement aura-t-on vu une telle ironie…). Or, ce que nous dit cette histoire et, peut-on le supposer, l’intention première de Jean Barbe, c’est que le « juridique » peut très bien être compris (et plus souvent qu’autrement, doit être compris…) comme un refus du politique, comme une manière d’aller à l’encontre de la nature adversoriale du politique. (L’étudiant en question l’a peut-être appris dans son cours?) Voilà que le sens du gazouillis devient plus clair, et le voile de la confusion est levé : La droite ligne ne voulait pas défendre Éric Duhaime contre Jean Barbe, mais au contraire il montrait en quelque sorte son accord avec l’opinion de Jean Barbe! Les deux propositions avaient un seul et unique sens : agissez politiquement, préférez toujours le conflit à la facilité consensuel du juridique!

En fait, il n’est pas exagérer de le dire, La droite ligne venait remettre à l’ordre Éric Duhaime avec sa fausse opposition (une incitation à la violence ou un outrage au tribunal, les deux s’annulent du point de vue politique, puisque c’est le discours juridique qui fait violence à l’action politique en refusant l’amphibetesis de la scène démocratique, la rivalité des prétentions politiques). Contre une diversion juridique, il faut réactiver en parole (mais la parole est action) le politique dans le discours sur la hausse des droits de scolarité.

Paradoxalement – ou peut-être pas –, c’est Twitter qui aura servi à brider le discours juridique à l’intérieur du politique, ce qui peut avoir comme conséquence, avec un peu d’effort, de le régénérer, et ce, contre le langage juridique mortifère. Twitter est politique, et les discours qui y ont lieu, parce que dialogiques et antagonistes, rétablissent le rôle politique de la parole et nous indiquent que, non, ça ne s’arrêtera pas là.

Pour un résumé et une contextualisation de cette petite affaire Twitter, voir le Storify.

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