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Gastropolitique du colonialisme

Par Jean François Bissonnette, Londres

C’est une tradition solidement ancrée, en ce temps-ci de l’année, que de se bourrer la face en famille. Modalité commensale de ce que Marcel Mauss appelait l’« expression obligatoire des sentiments », cet empiffrage collectif est censé nous rappeler à nos filiations généalogiques, et nous rendre le goût du vivre ensemble. Appelons cela, si l’on veut bien, une gastropolitique des alliances familiales, qui se nourrit à l’imaginaire de notre enracinement dans le terroir, à la froidure des « quelques arpents de neige » défrichés par nos vaillants ancêtres, les colons.

Or, cette année, entre deux rots bien sentis et satisfaits, certains de nos concitoyens ont peut-être été témoins d’une action gastropolitique dont le contraste avec la forme gargantuesque, dépensière et foncièrement passive qui les alourdit et les tient occupés ne saurait être plus frappant. Depuis le 11 décembre, en effet, à deux pas du parlement fédéral, la chef crie Theresa Spence soutient une grève de la faim.

Ici encore, l’alimentation, ou dans ce cas, la privation volontaire de nourriture, renvoie à une certaine idée du territoire. Dans sa négativité, le geste de la chef Spence témoigne cependant d’un imaginaire spatial renversé, marqué par la blessure de la dépossession. Cette grève de la faim n’est pas que le reflet douloureux de nos ripailles festives. Elle manifeste aussi le rapport de forces sur lequel se fonde notre manière d’habiter le pays, qui s’exerce, depuis des siècles, au détriment de ses premiers occupants.

Dans la souffrance de sa chair affamée, la chef Spence exprime celle des Premières Nations, toujours soumises au joug d’un colonialisme qui ne s’avoue même pas, et qui les broie corps et âmes. Dans sa détermination à endurer la faim, elle rend tangible également la résilience des peuples autochtones, trop souvent « invisibles », comme les qualifiait Richard Desjardins, et qui refusent pourtant de disparaître. La chef Spence incorpore ainsi une volonté qui transcende largement sa personne. Elle fait de son corps privé, évidé, la caisse de résonnance d’un cri qui retentit d’un océan à l’autre : Idle no more!, slogan intraduisible qui évoque à la fois une résistance et une mise en mouvement.

Ce mouvement prend prétexte de certaines dispositions du plus récent fourre-tout législatif concocté par le gouvernement conservateur, qui attentent à la protection du territoire et des milieux aquatiques ainsi qu’à l’autorité des conseils de bande, afin de rappeler la Couronne canadienne à ses obligations. Il fait valoir qu’en vertu des traités conclus jadis, les Autochtones conservent une pleine souveraineté sur leurs terres ancestrales, pourtant laminées au nom d’un développement économique effréné dont ils subissent les contrecoups sans jamais en partager les fruits.

En conséquence, ce sursaut politique des premiers peuples vise également à dénoncer les conditions indignes dans lesquelles ils sont sciemment maintenus, ainsi qu’en témoigne éloquemment la misère qui afflige la communauté d’Attawapiskat, dont Theresa Spence est la chef. Logements insalubres et surpeuplés, manque d’accès à l’eau potable, coûts exorbitants des aliments, défaut de soins de santé et carence de moyens éducatifs, ces symptômes d’une pauvreté matérielle criante sont autant de blessures à la fois physiques et morales.

Aussi cette grève de la faim concentre-t-elle sur le corps de la chef Spence, la situation politique paradoxale dans laquelle se retrouvent aujourd’hui les Autochtones canadiens, eux qui doivent, d’une part, réaffirmer constamment les droits qu’ils détiennent sur les territoires auxquels ils ont toujours dû leur existence, et à défaut de parvenir jamais à une autonomie politique effective, revendiquer, d’autre part, que l’État leur alloue ne serait-ce que le minimum décent afin de ne pas crever comme des chiens.

C’est ainsi qu’ils se trouvent coincés entre deux « rationalités politiques », pour reprendre le concept de Michel Foucault, et qui jouent toutes deux à leur détriment, pris qu’ils sont entre le vieux droit du souverain qui pille leurs terres et y prélève de quoi garnir ses trésors, et la normativité quasi génocidaire d’un État bureaucratique qui veille tout juste à les maintenir en vie, ce dont maints citoyens repus, indifférents, et convaincus de leur privilège impérial jugent en toute bonne conscience que c’est déjà trop leur « donner ».

« Faire vivre et laisser mourir », disait Foucault, telle est la logique qui, conjuguée à une conception colonialiste de la propriété foncière, fonde le régime politique qu’est le nôtre, et qui pèse comme un destin sur le corps de Theresa Spence et des siens. « Faire vivre », à la lisière de ce que Giorgio Agamben appelle la « vie nue », la vie politiquement réduite à la simple survie biologique, voilà tout ce qu’il leur semble possible d’attendre de l’État à défaut de bouleverser radicalement les bases mêmes de la société canadienne. Et « laisser mourir », a contrario, telle paraît bien être la position de Stephen Harper à l’égard de la chef crie, lui qui ne daigne pas même réagir à sa faiblissante interpellation.

Reconnaissons, dans la disposition sacrificielle de Theresa Spence, dans la douleur qu’elle s’inflige au nom de son peuple, une forme supérieure de la critique, qui radicalise et pousse jusqu’à sa limite ultime la situation politique qui est faite aux Premières Nations. Délibérément, elle fait de son corps une offrande. Il y a en cela quelque chose de spectaculaire, et en même temps, d’infiniment modeste. Il faut bien, pour qu’elle porte écho et vienne travailler nos consciences, jusqu’à nuire à notre digestion des restes du festin de Noël, que sa souffrance soit publique. C’est en cela qu’elle nous rend tous imputables de son sort.

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L’indifférence est une violence qui frappe plus fort qu’un coup de matraque

Par Isabelle Côté | 11 juin 2012

Suis-je en colère? Oui, sans aucun doute. En fait, j’ai du mal à identifier les émotions et sentiments qui assaillent mon être. C’est un mélange explosif de colère, de déception, de découragement, d’impuissance, de honte, d’inimité, de crainte, de désespoir… Quoi d’autres? J’en ai du mal à trouver les mots.

Avec cette grève étudiante, nous avons assistés à la plus grande mobilisation citoyenne de l’histoire du Québec. Une mobilisation regorgeant d’imagination, de joie, de fierté et d’espoir. Notre jeunesse a su mettre à contribution son intelligence et son imagination de façon à toucher et à sensibiliser une grande partie des Québécois(es). Si bien que 200 000 citoyen(nes) solidaires sont sorti(e)s dans la rue le 22 mars 2012, 300 000 encore le 22 avril, près de 400 000 le 22 mai. Quelle beauté! Mais le gouvernement a fait la sourde oreille et continue à ce jour à faire la sourde oreille (on passera sur les mises en scène de négociations perdues d’avance).

Cela fait aujourd’hui 49 jours que des manifestations nocturnes ont lieu. Des manifestations essentiellement pacifiques. Je suis en mesure de l’affirmer, car j’ai participé au moins au trois quart de celles-ci. Pacifiques, dans la mesure où le SPVM ne s’en mêle pas trop à vrai dire. Quand ils ont commencé à réprimer de façon violente ce mouvement, ils ont contribué à radicaliser un mouvement à la base très pacifique.

Or, cette violence est décriée par des médias complices, non pas des étudiants ou du mouvement, mais de la police politique, c’est-à-dire à la solde de Jean Charest et des intérêts qu’il défend, qui courent dans nos rues depuis plusieurs semaines. Nous ne voyons aucune image dans les médias de masse de la brutalité policière et des arrestations arbitraires qui se produisent quotidiennement, qui sèment la colère ainsi que la révolte qui à leur tour mènent à des émeutes. Mais des images de cette colère et de cette révolte qui se traduisent par des gestes violents émanant d’une minorité, ils nous les tournent en boucle en s’assurant de bien rentrer dans la tête des gens l’idée que le mouvement est violent, extrême, anarchiste, communiste, voire même terroriste.

Je suis de celle qui se fait courir après et qui tente du mieux qu’elle peut d’échapper aux matraques, au poivre et aux gaz, soir après soir. Ceux qui me connaissent savent très bien que je suis pacifique, non-violente et loin d’être une terroriste. Je ne suis qu’une professeure, une mère, une femme, une citoyenne, de plus en plus indignée, qui se soucie de justice sociale, d’équité, de respect des droits et de la démocratie et de l’environnement… Bref qui se soucie de léguer un meilleur avenir à nos enfants. Et en tant que citoyenne, je tente de me faire entendre dans la rue, de la même façon que nos ancêtres ont fait pour gagner nos acquis sociaux. Pourtant, on me coure après sans discrimination. Je dois vous l’avouer, je suis traumatisée. Je n’ai pas d’autres mots pour qualifier ce que je vis depuis des semaines que ceux de terrorisme d’État. Ma vie ne sera plus jamais la même. On parle d’essoufflement du mouvement. Je crois plutôt que certains sont terrorisés et n’osent plus revenir. Et croyez-moi que je les comprends tout-à-fait.

Mais le comble de l’indécence s’est produit cette fin de semaine coïncidant avec les festivités du Grand-Prix. Des gens vêtus de leur plus beaux habits ont voulu profiter de ces festivités. Je ne leur en veux pas du tout et je les comprends. Il m’arrive aussi de sortir de temps en temps et de prendre du bon temps. Mais comment comprendre que certaines de ces personnes ont pu prendre plaisir et se divertir, attablées à leur terrasse, de voir des manifestants se faire violenter par l’anti-émeute présente en nombre disproportionné? Comment comprendre que certaines personnes circulaient à travers toute cette violence comme si rien n’avait lieu, comme si tout était «normal»? N’ont-ils point de capacité d’indignation?

En fait, je le comprends d’une certaine façon et le mets sur le compte de l’individualisme exacerbé qui ronge notre société. Sur l’individualisme dans lequel règne le chacun pour soi, le Me Myself and I, le Je Me Moi. Mais au delà de la théorie, mon coeur à bien du mal à comprendre que l’on puisse à ce point être individualiste. Évidemment, je sais bien que seule ma tête peut comprendre, mais elle ne peut empêcher mon coeur de saigner.

Déjà en 1840, Alexis de Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique, mettait en garde contre les dangers du despotisme dans les sociétés démocratiques: «Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie». Voilà! C’est ce à quoi j’ai assisté médusée cette fin de semaine. L’indifférence est une violence qui frappe plus fort qu’un coup de matraque.

Que l’on soit pour ou contre la grève, pour ou contre la hausse des droits de scolarité, rien ne justifie une telle répression. J’ai honte de certains de mes concitoyens complices par leur silence. Encore heureuse que le reste du monde nous admire.

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Tué dans l’œuf: propos stupéfaits sur les affects réactionnaires

Par Jean François Bissonnette, Ottawa

Nul besoin d’avoir eu le bras cassé par une matraque pour constater que le mouvement social lancé par la grève étudiante suscite au sein de la société québécoise une réaction antagonique qui lui est proportionnelle en intensité.

La police n’est d’ailleurs pas en cause, si ce n’est dans la manière dont l’image de sa réaction armée sert, dans certains médias, à une forme d’esthétisation de la violence destinée à renforcer la peur obsidionale qui semble affliger plus d’un citoyen. Après tout, et cela dit sans vouloir disculper les agents des forces policières de Montréal, de Gatineau, de Québec ou leurs collègues de la Sûreté, ceux-ci ne font que leur « devoir ». La réaction, c’est l’essence même de leur travail. Pardonnons-leur – ou pas – car, privés par la lourdeur de leur armure de la capacité de réfléchir, ils ne semblent pas trop savoir ce qu’ils font, même s’ils y prennent goût.

Ce n’est pas non plus de la réaction euphémisée des André Pratte et autres lettrés valets de leurs maîtres dont il est ici question. Ces professionnels de la rhétorique, ces mercenaires du façonnement de l’opinion sont stipendiés précisément pour jeter le discrédit et l’opprobre sur notre mouvement, ce qui s’accorde avec leur fonction plus générale consistant à éteindre dans le cœur des gens toute velléité contestataire, cela au nom d’une loi, celle du marché, plus irréfragable encore que les décrets d’un dieu. Alors qu’ils nous mènent vers l’abîme en s’échinant à nous convaincre, au nom d’un réalisme crasseux qui cache mal leur servilité, de ce qu’il en va de notre salut de nous rendre, ces joueurs de fifre sachant très bien ce qu’ils font, dispensons-les de notre miséricorde.

La réaction salariée, celle des policiers ou des chroniqueurs, n’est pas de mon propos, car on ne saurait s’étonner, après tout, que par veulerie ou par opportunisme, certains préfèrent encore toucher la solde du déshonneur en défendant l’ordre établi plutôt que de rompre les rangs. C’est d’une autre espèce de violence réactionnaire dont il faut traiter ici, une espèce qui se situe à la lisière de l’agression physique et de la brutalité symbolique, et qui a surtout le caractère distinctif de n’être pas motivée par la vénalité.

Qu’il me soit permis de raconter une expérience, que bien d’autres ont sans doute aussi connue, quelle que soit la forme d’humiliation endurée. Un samedi soir, dans un quartier populaire de la ville de M*, repus des victuailles fraternellement partagées chez un ami, nous sortîmes, sur le coup de huit heures, afin de faire tinter nos casseroles, tout en profitant de l’aventure pédestre pour digérer plus aisément. Quelques voisins commencèrent à s’ameuter au coin de la rue, attendant que d’autres par le son attirés viennent grossir la troupe, échangeant quelques hochements de tête et des sourires complices. L’atmosphère était plutôt gaie, et nous avions le sentiment naïf que ce tintamarre, que nous devinions enflant à travers la ville entière pour une énième nuit consécutive, témoignait du soutien massif de la population.

Un peu timides, nous nous mîmes en marche, espérant que notre procession dans les rues adjacentes rallierait davantage de ces gens que nous pensions peut-être déjà gagnés à notre cause. Peine perdue, nous ne parvenions guère à dépasser la quinzaine, et l’indifférence affichée par ceux que nous rencontrions faisait douter de la pertinence de l’entreprise. Tournant au coin d’une rue, notre chétif défilé vint croiser les habitants d’un immeuble rassemblés, comme le veut l’usage estival, sur les marches de l’entrée, goûtant ensemble la chaleur de la soirée.

Pensions-nous recevoir d’eux quelque encouragement, cet espoir fut rapidement désarçonné par la gesticulation caricaturale d’un quidam, qui tenait fort, semblait-il, à nous renvoyer l’image du ridicule qu’il percevait dans notre démarche, suscitant un rire gras de la part de ses convives tandis qu’il imitait en grimaçant le geste que nous faisions. Qu’à cela ne tienne, nous poursuivîmes notre marche, la moquerie n’ayant pas l’heur de nous ralentir. C’est alors qu’un bruit proche, une sorte de craquement sec, attira mon attention, et me retournant, à peine eus-je le temps de voir filer un projectile et de crier « attention! » qu’un œuf venait s’abattre sur la nuque d’un camarade. Une certaine consternation s’empara de notre cortège, qui fit volte-face pour voir la pluie d’ovoïdes que nous garrochaient allègrement ceux que nous venions de croiser et qui, à court de munitions ou surpris par notre retournement, cessèrent momentanément le feu.

Nous revînmes sur nos pas, tout en gardant la distance, incertains de la marche à suivre, pensant peut-être demander raison de cet attentat. Celles qui tentèrent de parlementer ne reçurent pour toute réponse qu’un « c’est pas moi, c’est pas moi » peu digne de l’âge adulte de ceux qui protestaient ainsi de leur innocence. Nous passâmes enfin notre chemin, pour qu’aussitôt, sous les encouragements manifestes de ces mêmes adultes, les bras vengeurs de deux adolescents reprennent leur mitraille. Un sursaut viril mais mal avisé me fit me retourner de nouveau pour narguer leur peu de précision, mais mal m’en prit, je reçus à mon tour un œuf sur le poitrail.  Je ne sais guère si nos agresseurs célébrèrent leur exploit, car c’est plutôt le rire de mon camarade plus tôt lapidé qui me tira brièvement de ma stupéfaction.

C’est toujours sous le coup de ce désarroi que j’écris aujourd’hui ces lignes, quelque dix jours après les faits. Je peine encore à comprendre les motifs de cet état d’esprit. Est-ce le flétrissement de l’orgueil? Le pincement du projectile reçu est peu de choses en effet face à la douleur de l’humiliation subie. Là n’est pourtant pas le problème, car il est facile de pardonner pareilles vétilles.

Non, ce qui me colle à la peau plus tenacement encore que le jaune d’œuf séché s’apparente à une sorte de pressentiment du fascisme à venir. Écrivant ceci, je soupèse le mot, si galvaudé, et dois bien admettre que nos agresseurs ne portaient pas la chemise noire. Derrière eux, pas de parti, pas de guide charismatique, pas d’embrigadement des masses, pas de défilé aux flambeaux, pas d’autodafés ni de camps d’extermination. Mais comme vecteur de leurs jets d’œufs, le même ressentiment, la même frustration, le même désir de puissance offensive, le même goût de la vengeance et de la souillure; oui, j’en suis sûr, les mêmes affects réactionnaires se trouvent en eux que le fascisme sut jadis si bien exploiter.

Ma stupeur et mon étonnement stupide me rappellent ce personnage du Sursis de Sartre, jeune bourgeois d’obédience communiste qui se fait péter la gueule dans un bar miteux par un ouvrier qui n’en peut plus de ses discours pacifistes, lui qui ne rêve que d’en découdre avec les « Fritz » au mépris de l’internationalisme prolétarien. Que m’est-il donné de comprendre, avec mes origines petites-bourgeoises, avec cette capacité que j’ai pourtant acquise de réfléchir et d’argumenter, de ces sentiments informulés qui poussèrent ces jeunes hommes à nous attaquer? Que ne puis-je percer à jour, avec ces mots pompeux et ce style ampoulé, les raisons qu’ils eurent d’agir ainsi? Le savent-ils eux-mêmes?

Chose certaine, pour nous qui nous battons au nom d’une cause généreuse en son principe, au nom de l’idéal d’un accès universel au savoir, gage d’émancipation qui devrait pourtant concerner au premier chef ces rejetons du Lumpenproletariat, l’expérience ici relatée est lourde de signification. J’y vois au moins le motif de quelque enseignement. D’abord, la bonhommie du tintamarre ne doit pas nous faire oublier, bien qu’elle ait su élargir le mouvement de façon considérable, que nous nous butons toujours à un mur d’incompréhension, si ce n’est de haine farouche. Nous nous rendons compte, peu à peu, que derrière la question des frais de scolarité, c’est la logique mortifère du système économique qu’il nous faut combattre. Mais plus encore, c’est l’ensemble du dispositif « épithumogénétique », pour reprendre le mot de F. Lordon, ce mécanisme de façonnement de l’affectivité propre au régime capitaliste, celui-là même qui peut implanter au cœur d’un jeune pauvre et déscolarisé l’envie d’humilier ceux qui pensent pourtant prendre son parti, et qui fait préférer au citoyen lambda le vrombissement stérile d’un moteur de F1 à l’effort de compréhension de ses propres conditions d’existence; c’est ce système de production d’« individus désaffectés », comme les appelle B. Stiegler, qu’il nous incombe aujourd’hui de renverser.

Si nos casseroles ont su nous rallier bon nombre de gens improbables dont je retiens avec émotion les encouragements et les sourires, que nous faut-il maintenant trouver comme moyen pour dévier à notre avantage ces affects qui, pour le moment, semblent tant se plaire à nous détester? « La moitié du monde haït l’autre moitié », m’a souvent dit ma mère, pensant peut-être me consoler par ces mots des moqueries et des affronts subis lorsque j’étais enfant. Le conflit actuel nous montre, pleine, entière et ô combien profonde, la même division de la société.

Nous prétendons défendre l’éducation dans une société où, faut-il le rappeler, un garçon sur deux ne termine pas l’école secondaire, une société où, souvent, pour des raisons qui ont beaucoup à voir avec notre histoire de colonisés, l’ignorance est presque élevée au rang de vertu. En cette heure où l’on peut déjà entrevoir une nouvelle victoire électorale de nos oppresseurs actuels, pour cette raison même qu’ils auront su cultiver et instrumentaliser, contre nous, les affects réactionnaires de la populace, que ferons-nous pour éviter que le mouvement que nous portons, malgré toutes ses promesses, périsse si tôt, tué dans l’œuf?

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Désobéir avec classe: digressions scatologiques sur l’idée de loi

Par Jean François Bissonnette, Ottawa

Depuis le jour où nous apprîmes, sous l’injonction parentale, à contrôler nos sphincters, l’habitude s’est ancrée en nous, en même temps que le dégoût et le mépris de nos propres fèces, d’obéir. La sujétion aux règles de la bienséance, tout comme l’obéissance aux lois, cela s’inculque, douloureusement, et puis l’apprentissage lui-même finit par s’oublier, jusqu’à devenir seconde nature, jusqu’à faire corps avec nous. Nous apprenons la honte et devenons propres de nos personnes, en réprimant toute inconvenance. Nous incorporons la loi avant même de pouvoir la comprendre. La soumission devient ainsi réflexe, à tel point que nous réagissons souvent devant ceux qui contestent la loi avec le même air outragé que nous inspirerait une défécation publique.

Telle une bande de joyeux coprophiles, les étudiants québécois ont entrepris de secouer ce joug de l’habitude qui veut que chacun satisfasse ses besoins à l’abri des regards, isolément, dans la solitude du cabinet. Qu’on comprenne bien, ce n’est pas d’excréments dont il est ici question, mais de l’effet d’individualisation, de séparation, de ségrégation qu’induit notre observance de règles que personne n’ose plus discuter. Tout comme il y a un enjeu sanitaire à ce que nous confiions aux égouts nos déjections personnelles, suivant une règle sans laquelle la vie sociale serait sans doute bien plus pénible, l’effet de cette norme n’en est pas moins de pétrifier cette même vie collective, de nous isoler les uns des autres, de nous enfermer dans des automatismes dont nous ne pouvons plus nous affranchir qu’avec peine.

Or, l’apprentissage de la propreté fait aussi naître en nous une passion bien particulière, affairée, méticuleuse, sévère : la passion de l’ordre. Chaque chose doit avoir sa place, et il faut savoir se soumettre à la nécessité supérieure de cet ordonnancement, selon les catégories duquel nous devons calibrer nos envies et nos plaisirs. Et cette passion de l’ordre, du classement, de l’efficacité, qui en pousse même certains à vouloir briller parmi les meilleurs dans l’art de la constipation maîtrisée, cette passion peut devenir malicieuse, mesquine, autoritaire, violente. Dans certains cas extrêmes, elle peut même conduire à faire voter des lois spéciales, destinées à contraindre tout un chacun à s’en retourner dans l’intimité de ses chiottes.

Délaissons un moment les métaphores fécales pour remarquer à quel point l’adoption de la loi 78 trahit la cécité de nos gouvernants. Dans sa volonté de réinstaurer l’ordre à tout prix, quitte à sacrifier au passage les libertés publiques, quitte à démolir le droit associatif, quitte à criminaliser la dissidence, le gouvernement libéral révèle la profondeur de son ignorance des choses humaines. La loi spéciale ne signale pas juste une mécompréhension des tactiques du mouvement étudiant, qui dévoilent la radicale nouveauté des modes de pensée et d’action que celui-ci déploie, et qui paraissent insaisissables pour l’œil vieilli des autorités. Elle montre par-dessus tout la surprenante capacité de ces dernières à se chier dans les mains. C’est dire qu’une loi, si elle peut suspendre le droit en décrétant l’état d’exception, peut aussi miner l’autorité de ceux qui la promulguent, et à travers eux, celle de toute loi en général.

« La loi spéciale, on s’en câlisse! », clament les manifestants. Ce faisant, on s’aperçoit que la liberté d’expression n’est pas tant un droit formel, aussi sec que l’encre du texte constitutionnel, et qu’il nous serait loisible d’exercer ou non selon notre convenance. La liberté se manifeste précisément au moment où on veut la suspendre. Elle se découvre comme un immense pied de nez, comme une tonitruante invitation à manger de la marde adressée à ceux qui nous gouvernent, et qui renvoie ceux-ci, par-delà l’impersonnalité de leurs fonctions, à l’être de chair qu’ils sont tous, à ces corps qui, à heures fixes, baissent leur froc et trônent en silence, tandis que s’écoule de leurs boyaux la matière putride qui ressemble tant à leurs politiques que c’en est à s’y méprendre.

Certains appelleront licence cette liberté reconquise devant les lignes policières. Ils y verront les ferments d’une anarchie dont ils redoutent le désordre et la confusion. Ceux-là ne comprendront jamais qu’au fin fond de la grève étudiante, il y a le désir et la volonté de repolitiser la vie, y compris dans ce qu’elle a de plus scabreux, de plus primitif, de plus nauséabond. Et ce faisant, il s’agit, pour nous toutes et tous, de redécouvrir à quelles conditions nous pouvons faire communauté. Admettons-le, savoir maîtriser ses sphincters en fait peut-être partie.

Revendiquer la désobéissance, ce n’est donc pas un retour au stade infantile de la psyché, à cet âge où le changement de couches préfigure, devant la figure parentale qui accomplit cette besogne, la soumission à l’empire de l’État, avec ce que cela comporte d’humiliation, de renoncement et de rage contenue. Revendiquer la désobéissance, et le faire avec toute la classe dont nous sommes capables, c’est au contraire l’affirmation d’une autonomie qui veut que, pour qu’elle emporte notre adhésion, pour que l’on accepte de s’y plier, pour que nous daignions la faire nôtre et lui prêter nos forces, la loi doive être reconnue comme légitime.

En ce sens, du moment où elle est mise en question, dès lors qu’elle cesse d’être un réflexe conditionné, une habitude sans conscience, l’obéissance apparaît pour ce qu’elle devrait toujours être, soit l’objet d’un choix libre et éclairé, autrement dit, l’aboutissement d’une démarche éthique, ainsi que le fruit d’une délibération qui ne peut intervenir qu’entre égaux. Or, c’est cela même que le cabinet ministériel nous dénie. Maintenant que nous nous sommes levés, sans doute est-il temps de tirer la chasse.

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Pour une grève générale

Par Olivier Kemeid | Montréal, le 29 avril 2012

un vaste bonheur demande à prendre souche
entre une étoile et la minuit des oppresseurs
faudra-t-il écrire au feu pour obtenir enfin
la libération de nos espérances?

Gilbert Langevin, Noctuaire, 1967

L’une des seules positions philosophiques cohérentes, c’est la révolte.

Albert Camus

Mes frères étudiants, je vous vois de loin, moi qui ne peux être là avec vous, et je suis si fier de vous que je voulais vous écrire cette lettre, pour vous dire que vous n’êtes pas seuls, que là-bas, de l’autre côté du monde, on parle de vous, on vous regarde, on vous admire, que de la vaste plaine des Flandres à la botte italienne en passant par la France et l’Espagne, il y en a qui vous suivent, et qui ne désirent qu’une seule chose: que vous n’abandonniez jamais.

Ce que vous faites aujourd’hui, vous et toutes les forces progressistes qui se sont jointes à vous dans un mouvement social sans précédent, c’est rappeler qu’il y a eu au pays du Québec des hommes et des femmes qui ont eu l’espoir d’un bien commun, l’envie d’un partage équitable des ressources et le désir d’une culture à préserver. Des hommes et des femmes qui se sont battus pour cela. Ce que vous faites aujourd’hui, c’est ce qu’ont fait les jeunesses des pays arabes, pris dans des situations mille fois plus tragiques il est vrai, mais nourries par le même sentiment de frustration: celui de s’être fait usurper la révolution de leurs grands-parents.

Je me suis méfié longtemps des rapprochements hasardeux entre les printemps arabes et ce qu’il faut bien appeler désormais notre printemps québécois. J’ai cru, à tort, que les sentiments des jeunesses égyptienne et québécoise, dont les deux sangs coulent dans mes veines, n’étaient en aucun cas comparables. Je n’aimais pas qu’on use du mot « printemps » pour qualifier les manifestations québécoises des derniers mois: chez nous nul ne marche pour ne pas crever de faim; dans nos prisons ne croupissent pas (encore) des agitateurs emprisonnés à cause d’un usage soi-disant immodéré de leur liberté d’expression. Nous ne sommes pas dans une dictature, mais dans une démocratie dévoyée, usée. Trouée. Mais une démocratie tout de même. Certes perfectible, mais existante – c’est notre plus grand atout, et c’est de cette démocratie qu’il va falloir user dans les mois et les années qui viennent. La situation égyptienne n’a donc rien de semblable à celle du Québec; la misère et la désespérance au pays des Pharaons ne sont pas les nôtres, même au creux des longs hivers blancs. Mais je sais et sens et reconnais maintenant que dans les rues de Montréal comme dans celles du Caire, dans celles de Québec comme dans celles d’Alexandrie, un même sentiment de fureur embrase la jeunesse. Qu’on ne mésestime pas ce sentiment: c’est un feu dont les braises prennent beaucoup de temps à s’éteindre.

Une Révolution volée

Oui, comme les Égyptiens se sont fait usurper leur révolution de 1952, comme les Tunisiens se sont fait déposséder des acquis de leur lutte pour l’indépendance, je crois qu’on nous a volé notre Révolution tranquille. Je crois que les droits si chèrement acquis lors de cette période féconde sont reniés jusque dans leur fondement, que si le gouvernement québécois n’avait pas senti un vaste mouvement populaire favorable au rappel des 50 ans de cette Révolution, il ne l’aurait pas même commémoré. Ayant participé parfois de près à plusieurs événements soulignant l’anniversaire de cette Révolution, je peux affirmer sans avoir peur de me tromper que le Parti libéral du Québec, mené par un ancien conservateur qui n’a jamais renié ses appartenances politiques premières, rejette l’héritage de Lesage au grand complet, pourfend les réalisations de l’équipe du tonnerre et tend à se distancer le plus possible de l’idéologie de George-Émile Lapalme, lequel reste le grand artisan de l’État moderne québécois. Rappelons-nous que dans un premier temps, le Parti libéral de Jean Charest s’est fait un honneur de couper court à toute glorification de ce qui fut, n’en déplaise aux détracteurs et autres esprits chagrins, une formidable entreprise de libération. Pire, soutenant à grand renfort de publicités les cycles de discussions sur les remises en cause de la Révolution tranquille dont l’aboutissement fut l’élection du Parti québécois en 1976, le Parti libéral actuel délégua ses hérauts de par la province pour répandre la bonne nouvelle des partenariats public-privé et autres chimères du néolibéralisme. Parmi ces porte-étendards, l’ancienne ministre des Finances Monique Jérôme-Forget fut sans nul doute la plus ardente pasionaria du démembrement des acquis. Le titre de l’une ses conférences prononcée en décembre 2010: « La Révolution tranquille: un héritage épuisé et paralysant ». Difficile d’être plus clair. Puis, dans sa plus fidèle tradition de récupération politique, ce gouvernement sans scrupule, à l’affût de la montée en popularité du cycle des commémorations de ladite Révolution, changea son discours officiel, emboîtant le pas dans le souvenir plus mortifère que festif, offrant médailles et bons mots, si ce ne sont stèles et urnes funéraires, aux grands artisans des années 1960. Une hypocrisie qui ne fut pourtant pas décriée publiquement; seuls quelques-uns manifestant leur profond malaise. Parmi eux, Gilles Vigneault, dans un geste d’un courage et d’une probité exemplaires, qui refusa de se rendre à la cérémonie. Recevoir une médaille pour travail accompli, pourquoi pas, mais comment la recevoir des mains de ceux qui mettent le feu à tout ce que vous avez tenté de bâtir?

Non, ce n’est certes pas chez Jean Lesage qu’il faut aller chercher les sources de ce Parti qui n’a plus rien de libéral sinon la pensée économique, mais bien chez Louis-Alexandre Taschereau. Jean Charest passera à l’Histoire comme l’équivalent de ce que fut cet ancien premier ministre honni, tache honteuse dans notre histoire pourtant chargée de dirigeants médiocres: un long règne libéral – 16 ans dans le cas de Taschereau – dominé par la corruption, l’agenouillement devant les cartels financiers (Taschereau est l’un des premiers à avoir bradé nos richesses forestières, minières et hydrauliques à des investisseurs américains) et surtout par son refus de doter la province de mesures de sécurité sociales dignes de ce nom. Taschereau eut une fin de règne misérable, à l’image de son bilan: à la suite de révélations scandaleuses sur la corruption de son parti, il fut démis de ses fonctions. La voie était pavée pour Maurice Duplessis, qui se fit le chantre de l’assainissement des finances publiques.

Nous ne sommes pas dans une nouvelle Grande Noirceur, nous sommes au crépuscule, juste avant la grande nuit, ou si vous préférez à l’orée de la forêt. Le chemin est tout pavé pour que nous plongions tête la première dans de nouvelles sombres années: celles-ci ont débuté depuis maintenant six ans à Ottawa, et l’on ne peut pas dire que notre gouvernement, à Québec, fait preuve d’une grande résistance. Si le Parti libéral de notre province a exprimé parfois un inconfort d’apparence vis-à-vis le gouvernement de Stephen Harper, prônant notre caractère distinct, pansant quelques blessures, quelques coupures, le fond reste le même, implacable, violent, désespérant: de Sussex Drive à la rue des Braves, deux conservateurs règlent les destinées de notre peuple. Y voir autre chose relève de l’aveuglement.

Et lorsque Jean Charest, sur le mode de l’humour, l’humour non pas du fou du roi mais du roi devenu fou d’arrogance, de mépris et de cynisme, lorsque Jean Charest, en plein Salon du Nord, comme l’on dit Salon de l’auto, comme l’on dit Salon des produits spoliés et vendus à rabais, propose d’exiler les manifestants « dans le Nord autant que possible », il reprend les thèmes cette fois-ci non pas de Taschereau, mais de Duplessis, celui qui poussa Borduas à s’exiler, « dans les Europes autant que possible », celui qui dit aussi un jour afin de contrer l’idée d’un enseignement pour tous: « L’éducation c’est comme l’alcool, certains ne la supportent pas. »

Jean Charest sait-il à quel point, ce jour-là, le monde s’offusqua de cette saillie? Les journaux belges, français, italiens, britanniques, pour ne nommer qu’eux, en furent soufflés: un tel mépris et surtout une telle inconscience leur étaient stupéfiants. Après plus de 70 jours de grève, une telle phrase relevait-t-elle du suicide politique? Au pays du bipartisme à la britannique, où l’on peut décréter des élections quand bon nous semble, tout paraît être possible, surtout quand l’opposition, à peine relevée d’une guerre fratricide, se reconstruit péniblement.

Les 3 grands temps de ce printemps

Ce printemps a connu trois dates majeures – elles n’ont pas toutes eu le même impact public, et encore moins le même impact médiatique – mais qu’importe: elles ont existé et demeurent dans les esprits. Au petit jeu des chiffres d’estimation de foule, les sociétés sont éternellement perdantes: un esprit neuf peut souffler sur les têtes de huit personnes, et on oublie trop souvent que la première édition de Refus global fut vendue à une cinquantaine d’exemplaires… Ces trois dates: 22 mars, 7 avril, 22 avril; les trois événements: la plus grande manifestation étudiante dans l’histoire du Québec; une nuit blanche de discours d’intellectuels du pays se mobilisant autour de la question de ce que nous sommes et des élans de liberté qui, malgré tout, malgré notre mal-être récurrent, malgré notre survie fragile car perpétuellement menacée, malgré notre fatigue culturelle jamais guérie, surgissent épisodiquement; le grand rassemblement des forces progressistes de la province, ralliées autour de la défense du bien commun, en particulier de nos ressources naturelles, mais aussi culturelles.

Je ne veux pas faire l’impasse sur l’espoir ressenti, sur le sentiment festif qui jaillit ça et là, sur l’humour formidable des pancartes des manifestants, rappelant les très riches et belles heures de mai 68, mais au-delà de la bonne conduite de mes compatriotes – honte au gouvernement de parler de violence, à la suite d’exactions commises par des éléments incontrôlés, comme d’habitude, honte au gouvernement de traiter la CLASSE comme on traita le FLQ – je décèle un sentiment de fureur comme je n’en ai jamais perçu chez nous. Bien canalisée, la fureur, c’est celle de vivre: elle est le moteur des plus belles réalisations humaines. Réprimée, méprisée, ignorée, elle trace les chemins tortueux vers les versants noirs de notre âme – la fureur peut aussi mener aux glissements politiques les plus honteux de l’Histoire.

La lutte doit devenir générale

Il faut continuer à manifester. Pacifiquement cela va sans dire. Mais ne perdons pas notre fureur. Ne restons pas poli. Nous n’avons pas envie d’être calme et de discuter sereinement. Nous n’avons plus la patience de nous asseoir auprès de Line Beauchamp pour nous faire semoncer: c’est à elle que nous avons envie de donner une leçon. Vous n’êtes pas nos maîtres, les nôtres sont dans la rue, ils manifestent à nos côtés. Vous n’êtes plus nos représentants: qui ose se reconnaître en vous? Qui ose se draper de fierté à la simple évocation de vos noms? Qui ose ne pas reconnaître l’abus de pouvoir, le patronage, la corruption, la mise à sac de nos acquis, la grande braderie nationale? Un ou deux éditorialistes inféodés, quelques magnats de l’entreprise privée? Et encore, sitôt le dos tourné, ceux-ci vous méprisent encore plus que nous vous rejetons, car ils ne vous font même pas l’honneur de leur sincérité. Valets obséquieux du pouvoir, ils courtiseront les nouveaux conquérants dans les ruines de votre défaite, ils les courtisent déjà, ils les ont toujours courtisés, que ceux-ci portent la soutane ou le veston-cravate.

Et les pires dans tout ce carnaval éhonté d’une élite décadente, celle qui n’en finit plus de s’enferrer aux rênes du pouvoir, préférant couler avec le navire plutôt que de passer le gouvernail, sont ceux des combats de jadis qui prônent à présent des calculs de pertes et profits entre le gouvernement et les associations étudiantes. Louis Bernard et sa proposition de couper la poire en deux en étalant la hausse, François Legault et sa gestion de commis-épicier, et tous les courbe-l’échine du carré vert ou jaune ou allez savoir, quelle infamie! Où en est-on lorsqu’on se retourne contre toute la jeunesse de son pays? Sont-ils rendus si cupides pour les mépriser autant, sont-ils si agonisants qu’ils prennent peur devant tout geste vital ?

Voit-on réellement ce qui se joue ici? Frères étudiants qui après moi étudiez, vous ne faites pas que vous battre contre la hausse des frais de scolarité! Vous vous battez pour notre dignité, pour nous dire que cette fois ça suffit, pour dire « Charest dégage », pour défendre cette idée qu’il y a encore des batailles à mener en notre beau pays et que celles-ci demandent courage et détermination. Le poids qui vous incombe est imposant: un abandon, une défaite, signifierait bien plus qu’une hausse des frais de scolarité. Les conséquences d’un éventuel échec de notre printemps serait incalculables: cela voudrait dire qu’au Québec, on peut descendre dans la rue par centaines de milliers, rejeter majoritairement le parti au pouvoir, rallier les étudiants, les professeurs, les syndicats, les artistes, les intellectuels, les aînés, les laissés-pour-compte, sans que rien ne bouge. La morosité qui s’ensuivrait serait comparable à celle qui découla des deux référendums, laissant un pays exsangue, déchiré en deux. Alors une seule solution: non pas la démission de Line Beauchamp, simple porte-voix d’un parti et d’un système grugé par des années de déliquescence. Non pas uniquement le gel des frais de scolarité, ce qui de toute manière a peu de chances d’arriver avec le gouvernement en place. Non pas les négociations interminables qui font le jeu des dirigeants, permettant l’essoufflement de la révolte. Mais la démission de Jean Charest et la tenue d’élections dans les délais les plus brefs. Nous ne pouvons pas attendre que le Parti libéral choisisse une date selon le calendrier de l’opportunisme politique pour déclencher de telles élections; il est des moments dans la vie d’un peuple où le temps presse et où l’appel de la population doit faire office de loi.

Il n’y a pas d’autres alternatives, notre salut à tous est là; étudiants comme personnes âgées, syndicats comme patrons, artisans comme intellectuels. Le règne de notre Taschereau moderne doit prendre fin; la sortie doit lui être indiquée; si la justice ne peut s’en charger la rue doit s’en emparer. C’est le fil conducteur des trois grands temps du printemps; la conclusion incontournable; la lame de fond. Ne décevons pas ceux qui nous regardent avec admiration. Ne décevons pas nos enfants à venir; ce sont eux qui récolteront les fruits de la bataille. Ne nous décevons pas nous-mêmes: nous valons plus que « cela », cet assujettissement aux intérêts privés, cette aliénation au profit des profiteurs, cette mise à genoux devant un pouvoir devenu aveugle. Nous valons plus que 1625 dollars par année. Nous valons tout l’or du monde et cet or, nous ne le vendrons jamais.

Cette si belle phrase que vous avez tous vue sur des pancartes: « Ce n’est pas parce que vous n’avez pas réussi à changer le monde que vous devez empêcher les jeunes de réussir à leur tour. » Ne laissons pas le fardeau de la révolte peser sur les épaules des seuls étudiants: que ceux-ci soient nos guides, mais que nous soyons à leurs côtés.

J’appelle donc tous mes compatriotes, ceux qui ont à cœur leur jeunesse, je veux dire la leur passée, celle à venir et celle qui manifeste, ceux qui ont à cœur le futur de leur nation, quelle que soit leur allégeance, à descendre dans la rue afin non seulement d’appuyer les revendications des étudiants québécois, mais de demander la reddition du premier ministre. Le temps du changement est venu; « enough is enough ». Être patient, c’est aussi être malade; il nous faut sortir de ce corridor sans fin d’urgence d’hôpital qu’est devenu le gouvernement de Jean Charest.

La grève générale jusqu’à la démission de notre premier ministre et le déclenchement des élections: la seule issue au printemps québécois, afin que refleurissent les arbres, dans les vergers de notre pays, et que nos enfants puissent, à nouveau, cueillir leurs fruits.

Olivier Kemeid
Auteur et metteur en scène
Ex-étudiant de l’Université de Montréal
Ex-étudiant de l’École nationale de théâtre
Montant de ma dette étudiante à la fin de mes études, en 2002 : 35 000$.
À ce jour, je n’ai pas fini de rembourser.
29 avril 2012

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Étudiant blessé gravement: la responsabilité collective et l’orgueil du souverain

Par Frédéric Mercure-Jolette | Cégep Saint-Laurent

Je me sens un peu responsable. Nous le sommes tous probablement un peu. Quand j’ai entendu, il y déjà environ un mois, Maxence exposer du mieux qu’il le pouvait les idées du consensus de Washington et la critique de Michel Foucault du néolibéralisme lors d’une action organisée par certains de ses profs contre la hausse, je me suis dit que la conférence sur Foucault que j’avais donnée avec mon collègue dans le cadre du cégep pop la semaine précédente n’avait pas été complètement vaine, que ma parole et mes gestes avaient des incidences. Je me suis revu en 2005 lors de la grève. Je me suis rappelé avoir occupé en 2006 une réunion du CA de l’Université Laval visant à discuter d’un projet d’épicerie-école et d’avoir essayé, en 2007, par divers moyens, de saboter l’inauguration du pavillon Desmarais à l’Université d’Ottawa. En pensant à ces moments grisants de lutte étudiante que j’ai vécus, je me suis dit qu’ils devaient avoir bien du plaisir les étudiants en grève.

Mais là, je suis triste. Triste d’avoir remis sur de jeunes personnes des responsabilités qui sont celles de tous. Nous nous disons insatisfaits, dégoûtés, indignés, en colère et nous nous exaltons de la mobilisation étudiante. Nous discutons d’outrage au tribunal, de résister au gouvernement, de faire face à la force souveraine et encourageons la lutte étudiante. Celle-ci tire toute une série de mouvements derrière elle et s’en nourrit. Mais ce pauvre Maxence qui, avec son manifeste poético-révolutionnaire lu en ouverture du cégep populaire, m’avait fait bien rire – rire de bonheur qu’une telle disposition d’esprit puisse exister, rire parce que je me suis trouvé vieux et rassis à côté de cette sensibilité juvénile – a pris sur lui un enthousiasme qui le dépassait largement et s’est mérité une balle de caoutchouc en pleine gueule. Pauvre petit être qui nous faisait réfléchir et sourire.

Tu m’excuseras Maxence, je l’espère, de t’avoir implicitement encouragé à défier la loi et l’ordre. Ce matin, tout cela apparaît beaucoup moins rigolo.

Si je suis tout à l’envers et me sens un peu responsable de la tournure des événements, on ne peut en dire autant des gouvernants et des forces de l’ordre. La défense du travail des policiers doit-elle nécessairement se faire de manière aussi orgueilleuse et complaisante? Est-ce une nécessité immanente à l’exercice de la souveraineté? Il semble que les forces de l’ordre carburent à l’orgueil. Jeudi dernier, en faisant la vaisselle, j’ai syntonisé un peu de radio parlée et suis tombé sur une entrevue avec un représentant du Service de police de la ville de Montréal. Celui-ci s’est fait questionner à propos du moral des troupes et, à plusieurs reprises, il a évoqué l’orgueil de celles-ci : « vous savez nos policiers sont orgueilleux et veulent garder le contrôle de leur ville », disait-il. L’orgueil s’oppose à l’humilité.

Or, il me semble que, ce matin, un peu d’humilité de la part de la police nous ferait du bien à tous. Continuer à faire jouer l’orgueil et dire que le travail de la Sûreté du Québec a été « professionnel et rigoureux » manifeste une condescendance irrespectueuse qui ne peut qu’attiser la conflictualité. Laisser entendre que les manifestants blessés sont des criminels, cela est tout simplement de mauvaise foi. La Sûreté du Québec a été prise de court et il y a eu des dommages collatéraux. Certains policiers ont certainement eu la trouille et, pendant un instant, se sont sentis dépassés par les événements. La police a probablement fait quelques erreurs, notamment en ce qui a trait à l’intervention auprès des manifestants blessés; est-ce vraiment si dangereux pour le souverain que de faire cet aveu? Pourquoi cet orgueil et cette confiance en soi exagérée quand certains en sont à se réunir au chevet d’un blessé grave? Ne sommes-nous pas tous un peu responsables de la violence? Je ne peux m’empêcher de penser que oui. Sale condition humaine.

En vain, je souhaite que la force souveraine s’avoue faillible et partiellement responsable des débordements et de la violence. Que le Premier ministre et ses ministres avouent qu’ils n’ont pas que bien agi. Je me dis que cela serait faire preuve de bonne foi et ainsi faire un pas vers une solidarité plus grande et plus vive.

Une lettre d’excuse du Premier ministre et de la Sûreté du Québec, peut-être que ça pourrait décrocher un sourire à celui qui a eu le crâne fracturé et qui, selon ce que l’on raconte, vivra le reste de sa vie avec un œil en moins, qui sait? Devant cette souffrance résultant d’affrontements entre concitoyens, difficile de ne pas en appeler à un acte de contrition de la part de tous; de tous ou de personne, mais cessons de remettre la faute exclusivement sur certains…

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La facture et le style: échos d’un discours ministériel

Par Jean François Bissonnette, Ottawa

Alors que s’entamait, lundi le 30 avril, une douzième semaine de grève étudiante au Québec, la ministre de l’Éducation, Line Beauchamp, s’est risquée à donner une entrevue à la journaliste Anne-Marie Dussault.  Dans ce véritable condensé de philosophie pédagogique, elle a montré combien elle sait se tenir à la hauteur des événements.

Questionnée sur ce que sera la stratégie du gouvernement devant une situation dont la gravité n’a jamais eu d’égal, et face au refus prévisible de l’« offre globale » annoncée la semaine précédente, la ministre minimise l’importance du problème.  Puisque ce sont seulement un tiers des étudiants qui « boycottent » leurs cours, continue-t-elle à dire dans une révérence gracieuse à la langue française, ces 180 000 hurluberlus paraissent quantité négligeable.

Non, contrairement à ce qu’on laisse souvent entendre, le mouvement n’est pas « très monolithique ».  Sous-entendant la possibilité théorique de n’être monolithique qu’à moitié, ce constat revient à dire que la ministre n’a pas à reconnaître sa légitimité ni à prendre en compte le message qu’il porte.  Ce que cette masse critique revendique est de toute manière irrecevable.  « Mais bien sûr, le gel des frais de scolarité n’est plus une option, là, il faut, il faut apporter des aménagements », déclare-t-elle, ce double « il faut » suffisant à marquer l’importance de ces « aménagements » cosmétiques.

C’est sur cette prémisse que se tient en un équilibre précaire tout le discours de la ministre, ultime réitération d’un monologue tenu depuis des semaines.  L’augmentation des frais de scolarité répond à une nécessité si écrasante qu’il n’y a pas à la démontrer.  Le mieux que l’on puisse faire – et considérez ici la magnanimité de l’accorder alors que « certains » leur reprocheront de céder autant – c’est aménager la « facture » pour qu’elle passe mieux dans l’œsophage irrité des grévistes.

L’argument de la « facture » est brandi par la ministre avec une vigueur telle qu’il permet d’éviter de donner une seule raison à l’appui de la nécessité de la hausse, ni même à celle d’en maintenir l’intensité tout en faisant durer le plaisir deux ans de plus, ainsi qu’elle le propose.  Cette image comptable, qui nous ramène dans le champ familier du commerce, permet du coup de disqualifier la position étudiante, qui, parce qu’elle invoque d’autres référents, parce qu’elle réfute cette assimilation de l’éducation à l’économie, n’est rien de plus qu’« idéologique ».

Aux yeux de la ministre, qu’elle pense peut-être ceux des « contribuables » en général, ce « débat idéologique » consiste uniquement à dire : « Ma facture, je ne la veux pas, donnez-la à quelqu’un d’autre. »  Or, parce qu’elle tient si fort à valoriser l’éducation, elle ne saurait accepter, quant à elle, d’en « refiler la facture » à d’autres, comme si ce n’était pas ce que la société se paie à elle-même de toute façon si elle veut ne serait-ce que durer dans le temps.

La « facture » apparaît comme une responsabilité purement individuelle.  Tout comme on ne songerait guère à laisser notre addition aux clients de la table voisine, qui d’autre que l’étudiant pourrait acquitter la sienne?  Que l’intelligence collective des étudiants ait su répliquer depuis longtemps  et sur tous les tons qu’il existe d’autres manières de financer les coûts du système universitaire, voire d’augmenter son budget si cela est véritablement nécessaire, la ministre assure qu’elle n’en a pas vu la teneur « concrète ».

L’affabulation de la facture à payer pour une hausse que rien de tangible ne justifie prend du coup l’allure d’une fatalité dont il faut se consoler en songeant à la pérennité du « modèle québécois », dont on abat pourtant dans le gel l’un des principes tacites.  Revendiquer le gel constitue même une preuve patente de sa disqualification à négocier ou à demander une médiation.  Il faut « bouger d’un iota », au moins, pour être admis au statut d’interlocuteur.

La ministre montre alors en exemple ces deux tiers d’étudiants qui se laissent tondre sans mot dire.  Que ceux-ci ne se plaindraient pas d’un gel, que ceux-ci puissent même appuyer la lutte de leurs collègues tout en restant sages sur leurs bancs d’école ne lui effleure guère l’esprit.  Il n’y a que dans les associations en grève que l’on trouve des divisions.

Maintenant que le gouvernement a « bougé », lui, en révisant la facture de ces clients ingrats, qu’y a-t-il d’autre à faire, pour la ministre, que d’attendre qu’ils cèdent enfin?  C’est cela qu’elle appelle « être en mode solution ».

Ainsi peut-elle persister dans son déni de la profondeur des enjeux qui animent la grève étudiante.  Ce faisant, la ministre témoigne de l’ignorance qu’elle a du sens de sa fonction, lorsqu’elle tente une fois de plus de dépeindre sous les couleurs d’un égoïsme adolescent l’exigence de dizaines de milliers d’adultes qui demandent à être traités de façon rationnelle.

C’est par le doute radical que Descartes a fondé le rationalisme moderne, ce mode de pensée qui est à la base même du système éducatif dont Line Beauchamp est la gardienne indigne.  En refusant d’accepter une décision dont la ministre responsable ne peut même pas justifier du bien-fondé, arguant d’une inéluctable « facture » que seule son imagination conçoit, les étudiants grévistes peuvent eux aussi dire, à la suite du vieux René, « nous pensons, donc nous sommes ».  C’est déjà ça de gagné.

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Classé dans Jean François Bissonnette

La violence, les casseur-e-s, la police et les anarchistes (ce genre de chose)

Par Pascale Brunet, Montréal

Qu’on se le tienne pour dit: les anarchistes font parti du mouvement étudiant.

Comme l’un des dénominateurs communs des anarchistes c’est d’être anti-autoritaire, il n’y a pas de petit guide du parfait anarchiste; pas de ligne de parti ni de code de conduite. Ça donne une mosaïque de tactiques, d’idées et d’opinions; quelque chose d’incroyablement vibrant, vivant et organique.

Certain-e-s brisent des affaires, d’autres pas. Le vandalisme, on pourrait aussi appeler ça de la réorganisation du mobilier urbain et de la décoration extérieure. Comparé au désastre environnemental dans lequel les compagnies privées nous ont plongés… quelques vitrines brisées et des tags sur des autos de police, c’est pas très grave. Une chose est sure: je n’ai jamais été en présence d’un black bloc qui compromettait ma sécurité physique.

Par contre, la police et l’État (ou plutôt l’État policier) compromettent constamment notre sécurité et notre santé en tentant de nous faire croire que la bonne chose à faire, c’est obéir et ne pas trop poser de questions. C’est eux qui s’habillent comme des paramilitaires et tirent à bout portant sur des foules de manifestant-e-s. C’est eux qui nous surveillent et nous traquent comme si on était des bêtes sauvages. C’est eux qui travaillent activement à maintenir l’ordre établi alors que celui-ci est ancré dans des systèmes d’oppressions racistes, (hétéro)sexistes, de classe, de capacité, etc.

C’est eux qui devraient prendre exemple sur nous et désobéir. La désobéissance civile c’est de la légitime défense.

Ceci étant dit, ça ne m’empêche pas de questionner les tactiques des black bloc: est-ce qu’illes instrumentalisent les manifestions à grand déploiement? Est-ce qu’illes accordent de l’importance au consentement? Est-ce qu’illes ont une analyse anti-oppression et si oui, de quelle façon cela teinte-t-il leurs actions? Les vitrines brisées, qui est-ce que ça emmerde le plus: le capitalisme et les compagnies privées ou les travailleur-e-s qui doivent nettoyer?

(Ce genre de chose.)

Parce que poser des questions c’est bien. Ça rend la vie incroyablement vibrante et vivante. Ça nous permet de devenir des empêcheur-e-s de tourner en rond.

Mais quand on tente de pointer du doigt les anarchistes comme les parias de notre beau mouvement social, quand on collabore avec la police pour faciliter leur arrestation, quand on tente de dépolitiser leurs gestes: ça me lève le cœur… Ça va faire les pacifistes autoritaires!

Magnifique intervention d’art public (ou de vandalisme, c’est selon) trouvée sur le site http://www.cecinestpasunepub.net/

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Classé dans Pascale Brunet

Violence et légitimité: les enjeux d’une grève politique

Par Jean François Bissonnette, Ottawa

Le conflit qui oppose depuis déjà onze semaines les étudiantes et étudiants québécois au parti gouvernemental dirigé par Jean Charest semble avoir atteint un degré d’acrimonie et d’animosité tel, que la perspective d’un règlement politique paraît irrémédiablement compromise.  Fâcheux à maints égards, ce constat nous appelle à soupeser les nécessités internes de la lutte collective et les conditions générales de la paix démocratique.

En faisant dévier le débat public soulevé par la grève étudiante sur la question insoluble, parce que trop polysémique, de la « violence », la ministre Beauchamp a peut-être accompli, malgré elle, un effet performatif.  Tout le monde étant sommé de parler de ce seul enjeu pendant plus d’une semaine, on s’aperçut bientôt que la « violence » était déjà tout autour de nous.  Dans celle de quelques casseurs, sans doute, comme dans celle, peu subtile, des soi-disant forces de l’ordre, la violence couvait déjà depuis longtemps.

Ceci témoigne éloquemment d’une réalité fondamentale de la vie politique.  Autour du privilège de décider de ce que sera la loi s’étend un champ de forces antagoniques.  Tendue par des rivalités d’intérêts et des désaccords normatifs, l’opposition de ces forces comporte toujours le risque de dégénérer en un affrontement ouvert.  Si un ordre politique peut s’instituer, c’est dans la mesure où il parvient à étouffer, à défaut de l’apaiser jamais, cette propension à la violence qui habite toute société.

On ne peut donc pas dire, à la André Pratte, qu’il n’y a « aucune raison » dans un pays démocratique comme le nôtre pour qu’une lutte politique emprunte des voies violentes.  La raison en est objective : elle tient de la nature même du conflit social.  On pourrait cependant rétorquer qu’il n’est pas « légitime » pour un groupe social de se résoudre à des moyens violents dans la poursuite de ses objectifs.

D’aucuns reconnaîtront dans cet argument la trace du fameux concept de « violence légitime » forgé par Max Weber.  Celui-ci en tirait une définition de l’État comme désignant le « monopole » de cette violence légitime que se serait historiquement arrogé un certain groupe, ordre ou classe, sur un territoire donné.  C’est ce monopole que revendique la police lorsqu’elle déclare une manifestation « illégale » et suspend par le fait même un droit constitutionnel, qui ne tient plus devant les coups de matraque et les gaz irritants.

Seul l’État, avec Jean Charest à sa tête, disposerait donc du pouvoir d’user de la violence pour faire primer sa volonté politique.  Sous cet angle, hausser les frais de scolarité vaut bien quelques blessés dans les rangs de qui s’y oppose.  Mais cette prétention implicite dans les appels des gouvernants à ce que les étudiants « condamnent » la violence – c’est-à-dire à ce qu’ils plient devant celle de l’État – ne nous dispense pas d’interroger ce qui fait la « légitimité » de ce droit exclusif de contrainte physique.

Le gouvernement est réputé tirer son autorité politique d’une élection, et il profite dans son exercice du pouvoir d’une marge de manœuvre considérable que lui laisse la tradition parlementaire.  Toute décision prise se justifie d’un soi-disant « mandat » reçu de la population, mais malgré des apparences de concertation avec les forces de la société civile, l’arbitraire préside le plus souvent aux orientations collectives, la veulerie faisant le reste.

Si l’on suspend un instant notre préjugé légaliste en faveur du droit de gouverner du parti majoritaire, la question surgit de savoir à quelles conditions celui-ci peut-il maintenir sa prétention à la légitimité?  Jusqu’à quel point peut-il revendiquer l’obéissance des citoyens et la soumission des catégories sociales qui sont l’objet de ses politiques?

Les principes démocratiques à la lumière desquels nous sommes habitués de voir notre régime politique ne se résument pas à la seule onction électorale des dirigeants.   Ils imposent aussi le devoir de veiller à ce que le partage des charges et des avantages soit équitable, et à ce que les points de vue divers sur ce que la « justice » signifie puissent aspirer à prévaloir par la délibération.  Il faut donc, pour que ceux que vise une mesure en reconnaissent la valeur, qu’ils adhèrent aux motifs qui sont invoqués pour la justifier, ou à tout le moins qu’ils soient satisfaits de la manière dont la décision en fut prise.

Le soulèvement massif des étudiants québécois ne pourrait être plus clair quant au fait que ces conditions ne sont pas remplies.  Autrement dit, les étudiants ne reconnaissant pas la légitimité de la hausse des frais de scolarité, la sourde oreille que le gouvernement a opposée à leurs revendications et les faux-fuyants par lesquels il a à toute force maintenu son refus de négocier ont enflé la vague de contestation, au point où c’est l’autorité même du gouvernement qui se voit aujourd’hui radicalement contestée.

Dans ce contexte, le maintien de l’ordre civil ne dépend plus d’une adhésion à des valeurs communes mais tient plutôt à la seule asymétrie des moyens.  Le gouvernement dispose de la police et peut s’en servir allègrement pour mâter les récalcitrants.  Et ceux-ci, qui à tous leurs moyens d’expression constitutionnellement garantis, n’ont reçu pour toute réponse qu’un silence glaçant, se trouvent conduits à investir leur propre mouvement d’une légitimité supérieure à celle de l’ordre qui oppose à eux une violence sans visage.

La rupture est consommée.  Et c’est en cela qu’il faut comprendre la réalité sociologique de ce qui est en train de se passer, et qui nous oblige à reconnaître qu’il ne s’agit pas d’un simple « boycott », appellation conçue pour faire diversion, mais d’une véritable grève politique, vouée à triompher du gouvernement.  Dans les circonstances, la légitimité de l’autorité politique étant compromise, l’État n’apparaît plus comme un arbitre mais comme un adversaire.

On reproche aisément à des étudiants indignés par tant de mépris de « perturber » la société et l’économie, alors que c’est la seule avenue qui leur reste pour persister dans la lutte.  Le gouvernement ayant lui-même mis un terme à sa tentative sans conviction de trouver une issue négociée à la crise, il faudra voir toutefois jusqu’où la situation pourra dégénérer, tandis que se multiplient déjà chez certains « faiseurs d’opinion » les appels à l’armée.

Qui s’élèvera pourtant contre la violence d’un régime qui n’a plus guère que la force pour se maintenir en place?  Qui dénoncera l’odieux pari d’escompter quelques gains partisans au fait de lâcher la meute anti-émeute sur la jeunesse?  Qui ne verra à quel point le gouvernement bafoue sans vergogne les principes dont il se réclame?

Dans la tradition démocratique occidentale, il incombe à l’État d’assurer la paix sociale, et il est effarant de voir avec quelle désinvolture le gouvernement libéral s’est acquitté de cette responsabilité.  Son incurie à elle seule devrait le disqualifier au droit de gouverner.

Voilà où nous en sommes rendus, passé le seuil du désordre civil, à ce moment où la « violence légitime » est descendue dans la rue, et où chacun des adversaires prétend l’avoir pour soi, le corps tendu vers une lutte à finir.  Dans cette « guerre des dieux », il est à craindre qu’il n’y ait plus que la seule force pour décider du vainqueur.

Ce texte a par la suite été publié sur le site des Profs contre la hausse.

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Classé dans Jean François Bissonnette

Les grands médias silencieux sur la brutalité policière

Par David Girard, Montréal

La crise étudiante qui secoue en ce printemps 2012 la société québécoise a atteint des proportions inégalées. Les grèves étudiantes du passé n’ont jamais atteint de telle proportion, parce que les gouvernements ont agit bien avant de laisser la situation se détériorer autant. Tous les jours je lis les nouvelles parce que cette situation m’inquiète, non seulement pour mes propres droits de scolarités, mais aussi pour tous les jeunes, dont mes neveux, qui, dans les prochaines années, auront à subir cette augmentation démesurée des droits de scolarité. Tous les jours je lis les médias, et tous les jours je suis outré par le silence des médias sur la brutalité policière. Le silence médiatique à propos des méthodes brutales de la police est inconcevable dans un pays comme le nôtre où est sensé régner un climat de respect mutuel.

Loin d’être satisfait par le travail médiatique, je cherche à compenser le manque d’information en multipliant mes sources. Je consulte donc aussi des vidéos publiées sur Internet par des témoins des événements. Hier soir, le 25 avril 2012, un de mes contacts sur Facebook avait envoyé un lien sur CUTV, un média communautaire bénévole, qui avait décidé de retransmettre en direct une manifestation qui avait commencée à la place Émilie-Gamelin, à Montréal. J’ai suivi le tout, attentivement, en espérant que les choses se passent pour le mieux.

Des règles de dispersion de foule bafouées

Mais, après plus d’une heure de marche pacifique, la situation a dégénéré. Loin de respecter les règles, qui exigent aux policiers d’avertir la foule qu’une manifestation est illégale, pour ensuite lui laisser le temps de se disperser, les policiers ont volontairement contournés les règles afin de laisser libre cours à leur agressivité. En effet, leur méthode s’est plutôt résumée à semer la terreur en fonçant dans la foule pour dire aux manifestants, après seulement les avoir attaqués une première fois, que la manifestation était illégale, en lançant aussitôt une série de bombes lacrymogènes et assourdissantes, sans laisser aucunement le temps à la foule de se disperser. J’ai vu ça en direct hier soir sur CUTV.

La police s’en est donné à cœur joie pour perpétrer des actes d’agression. Loin de discriminer les quelques extrémistes qui ont commis des actes répréhensibles, la police s’est attaquée à tout ce qui se trouvait sur son passage, tous manifestants confondus, y compris la présentatrice bénévole de CUTV, qui s’est fait lancer en plein visage des gaz lacrymogènes alors qu’elle s’époumonait en criant de ne pas les attaquer car ils faisaient partie des médias… Et il ne faut pas penser que c’est un cas unique. Non. Plusieurs journalistes ont été arrêtés ou ont subi des violences policières depuis le début du conflit étudiant. C’est comme si la police ne voulait pas qu’on soit témoin de ses excès. De plus, lorsqu’on cherche un peu plus, on trouve aisément des vidéos, par exemple sur You Tube, tournées par des témoins, montrant que la police a utilisé plus d’une fois ces méthodes antidémocratiques, où ils attaquent au beau milieu d’une foule pacifique. Les manifestations avaient été pacifiques jusqu’au 7 mars où la police sans crier gare, lança deux bombes fumigènes au milieu d’étudiants faisant un sit-in et jouant de la musique. La suite n’a été que dégradation de la situation au fil des jours, diffusée par des médias niant toute brutalité policière.

Des grands médias complaisant envers la police

Comment se fait-il que, dans un pays démocratique comme le nôtre, personne dans le public (médias, gouvernement municipal, gouvernement provincial) ne cherche à enquêter sur les abus, et ce, même après des inquiétudes sérieuses posées par Amnistie Internationale en ce mois d’avril 2012 ? Avec tout ce qui est disponible sur Internet de vidéos privées sur les différentes manifestations et qui démontrent plus d’une fois que la police a cherché à provoquer et à intimider au cours de manifestations pacifiques, je ne peux pas croire encore que les médias continuent de relayer les informations biaisées des policiers comme ça, sans plus de discernement. Je ne peux pas croire que les médias ne cherchent pas à trouver des informations complémentaires, ni même ne prennent la peine d’interroger des témoins sur place. Leur travail journalistique, tout comme celui d’un historien, consiste à questionner le plus de sources possibles disponibles afin de faire apparaître et retransmettre ce qui s’est passé réellement.

Pire, pour la démocratie, des victimes, comme Francis Grenier, ont été muselés. Ce dernier a affirmé qu’« il ne pouvait plus parler aux médias ». Je ne sais pas ce qui justifie qu’il dise ça. Lui a-t-on fait signer un papier qui lui interdit de dire quoi que ce soit sur les évènements ? A-t-on acheté son silence ? Et que dire des autres victimes dont les médias ne parlent pas et dont une multitude de photos ont été diffusés sur les réseaux sociaux et par l’entremise des médias indépendants, pour la plupart. Il y a quelque chose de malsain dans ce silence médiatique. On tait la violence perpétrée par les forces de l’ordre, on discrédite sans distinction tous les étudiants, en forte majorité pacifique, à cause de radicaux qui ne font pas la plupart du temps partie de leurs rangs.

Une société qui glisse dangereusement vers le fascisme

J’ai honte d’habiter dans une société qui est en train de glisser vers le fascisme. Honte à tous les grands médias qui sont muets sur la violence policière abusive, aux policiers qui ont cherché à faire taire des victimes, aux policiers qui bafouent allègrement les règles de dispersion d’une foule, au maire de Montréal Gérald Tremblay qui est complètement invisible alors que sa police agresse les manifestant, au ministère de la sécurité publique qui ferme les yeux, à la ministre de l’éducation Line Beauchamp qui cherche délibérément à semer la frustration dans le cœur des étudiants, au gouvernement libéral qui laisse la violence se perpétrer afin de gagner du capital politique.

La société québécoise s’est dotée d’une Charte de droits et libertés. Ce n’est certainement pas pour laisser des forces de l’ordre les bafouer au gré des intérêts politiques des dirigeants. Nous sommes en train de vivre une crise similaire à celle du Chili, où depuis de longs mois, le gouvernement fait la sourde oreille aux manifestations étudiantes dans un climat de répression policière. Notre gouvernement québécois dirigé par Jean Charest a démontré que non seulement il ne savait pas comment gérer une crise, mais qu’en plus, il cherchait de manière sournoise à en tirer un avantage politique en vue des prochaines élections. Soyez critiques face à ce climat malsain dans la société québécoise. Multipliez vos sources d’information, questionnez-vous sur ce qui est dit et n’hésitez pas à confronter les médias sur leur travail. Une société mieux informée est une société plus démocratique.

Ce texte a précédemment été publié comme article sur Facebook.

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Classé dans David Girard