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Contraction et décontraction – 140 caractères pour écrire une histoire

Critique du livre numérique 25 histoires, 25 auteurs en 140 caractères, dirigé par Fabien Deglise, 2013.

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Fabien Deglise (dir.), 25 histoires, 25 auteurs en 140 caractères, 2013.

Publié sur le site Web du Devoir la semaine dernière, le livre 25 histoires, 25 auteurs en 140 caractères, dirigé par le chroniqueur et blogueur Fabien Deglise relevait du pari : écrire un récit qui pourrait s’installer dans les quelques lignes permises par le site de microblogage Twitter. 25 auteurs ont relevé le pari, dont Fanny Britt, Olga Duhamel-Noyer, Fabien Cloutier et Patrick Nicol.

La formule est intéressante, moins par la forme de la contrainte – l’histoire de littérature fourmille d’exemples de contraintes souvent plus difficiles –, que parce qu’elle montre que toute littérature fonctionne toujours dans des rapports de contraction narrative : le récit est le nom qu’on pourrait donner au déploiement du sens par le travail du lecteur. Ce déploiement (ou décontraction) du temps dans la temporalité du récit se fait aussi dans la temporalité de la lecture, car le livre (ou le tweet…) nous oblige parfois à cesser la lecture, question de bien prendre la mesure de ce que nous lisons. Certains textes ont ceci de particulier qu’ils nous font « lever la tête » (Le Plaisir du texte, Roland Barthes) parce qu’ils jouent sur des effets d’interruptions. En d’autres mots : une écriture réussie, c’est celle qui ne se lit pas aisément, mais au contraire, parvient à forcer le lecteur à briser la cohérence de sa lecture.

Il ne s’agit pas nécessairement d’une intention de l’auteur. Deglise écrit dans son introduction que Yann Martel lui avait demandé, à la lecture de sa nouvelle, de ne pas cligner des yeux : « Ça va aller très vite. » (introduction, p. 3, alors que la nouvelle de Martel laisse pourtant longuement à réfléchir). Non, il ne faut pas que ça aille vite : l’écriture doit savoir s’interrompre, se décontracter. Ce que nous pourrions nommer un lever-du-regard était peut-être l’exigence la plus intéressante du projet, que Jacques Godbout n’a pas pris au sérieux (« cruel », écrira Deglise). Interrompre la lecture lorsque le texte ne tient qu’à une ligne ou deux, voilà sans doute ce qu’était le défi implicite. Sans vouloir bêtement faire un palmarès des nouvelles proposées par le livre selon un ordre du nombre de fois où j’ai levé les yeux – manifestement un peu trop subjectif –, je me permets quand même d’en citer une dont la force de décontraction narrative m’ a particulièrement frappée :

Je me souviens de la fin. Tu as demandé : « Où est le lait? » Cinq ans sans toi plus tard, je me dis que j’aurais dû répondre : « Dans le frigo! »

India Desjardins – 15 janvier 2013 15:28:30 HNE

La littérature est affaire de contraction (il n’y a jamais assez de mots pour raconter une histoire) et de décontraction (il y a toujours trop de temps pour l’imaginer). 140 caractères est arbitraire, certes, mais c’est suffisant pour questionner le mystère au cœur de l’écriture : la finitude du pouvoir du langage et l’infini du vouloir imaginaire.

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Trahir – Pragmatisme et création littéraire

Par Paul Laborde

On veut poser ici la question de la compatibilité : peut-on faire de l’art en se réclamant d’une philosophie ? Et plus précisément encore, en revendiquant celle de Gilles Deleuze et Félix Guattari ? Ce projet est-il viable ? Il y a là d’autres problèmes qui surgissent : est-il pertinent de vouloir « juger » de la légitimité d’une oeuvre ? Peut-on s’autoriser à limiter un projet artistique ? La philosophie de Deleuze et Guattari semble donner un élément de réponse à toutes ces questions, à travers un de leur concept les plus fondamentaux, celui de « devenir »

Un premier texte pour la thématique « Traverser l’Achéron », maintenant disponible en format pdf.

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"Six mille et deux nuits sous un ciel d’orient" de Christine Palmiéri – inédit

Extrait inédit d’un long récit poétique dont une partie a été publiée aux Éditions L’Hexagone sous le même titre.

Par Christine Palmiéri | Université du Québec à Montréal

dès l’entrée dans la médina

une moiteur chaude dans l’air

traverse les murs chaulés

une femme drapée nous accueille

et sous les yeux de ma mère qui me tenait par la main

la magie de l’Orient

vapeurs dolentes sur peaux hâlées

Vénus  Hermaphrodites   Odalisques   Médées des livres d’art de mon père   des tableaux d’Ingres    de Delacroix

coulures savonneuses   frétillantes   frémissements charnels

sinueuses arabesques qui cernent les corps de la cheville au poignet

gaines de désirs

chair maternelle

une bouffée d’air

entre les jambes    je vois

de tous les yeux de mon corps

ce que ma mère dépeint

ce que ma mère entend

les clochettes    les clapotis de l’eau

le frottement des peaux

jamais je n’ai été autorisée

jamais n’ai pénétré ces lieux magiques

ma mère y veillait

Zorha et Mina aussi

Que craignaient-elles

(et l’Orient plie sous l’aile du muezin)

puis dans l’obscurité de ma chambre

au fond du placard    une mallette

à l’intérieur   chiffons

bleus     couleur tablier

je rentre dans leurs plis

reprends le chemin de l’école

la maternelle

moment charnière

deuxième naissance

déchirement

sortie du cocon familiale

première mort

entrée dans le monde    le vrai

que de naissances pour une seule vie

première journée

non trop de bruits   de larmes   de crises    de cris

la main de ma mère serrée à lui rompre les phalanges

pas un son

une larme figée sur ma pupille

l’espoir d’un sursit

puis chacun à son pupitre

abandonné là

dans ce wagon vers la grande vie

la vraie vie commençait    là

tête     dans le col dentelé

le regard    dans l’angle du trottoir

je questionnais ma mère sur le chemin du retour

comprendre

l’émotion plein le thorax

un roc dans la gorge    panique

tous les jours seront comme  celui-ci    à vie

implorant d’une voix prête à se fêler comme un cristal de baccarat dans les mains de Mina

certains jours madame Lamy vous fera dessiner  faire des rondes ou de la gymnastique   répondait ma mère

ce n’était pas à cette gymnastique-là que je pensais mais à celle des jours

savoir     tous les jours pareils

se lever   se laver    manger    aller à l’école  travailler   retour à la maison    manger   retourner    travailler   revenir  manger   dormir  se lever  tous les jours

le poids du quotidien tombait soudain dans les bras de ma mère   moi par-dessus

nos regards se croisèrent

nous cherchions de nouveaux horizons

elle regardait le ciel

je compris l’importance du silence

accepter sans se plaindre

là-haut quelqu’un avait tracé nos voies   nos routes d’asphalte    nos chemins de croix

j’étais confuse

ils étaient nombreux là-haut qui se contredisaient

qui nous surveillaient

notre Dieu tout puissant    mais aussi   Allah    Bouddha

même Big Brother qui commençait à poindre

je devais aller à l’école Camille Desmoulins

mon père me racontait comment

ce cher Camille défenseur des pauvres eut la tête coupée au côté de Robespierre

les nobles ne sont pas tous méchants    avoir une vision large disait mon père

pourtant l’Orient se tenait loin de l’école

seulement deux prénoms   Mustapha et Halima   à l’appel sur la liste de ma classe

la vision avait tendance à se rétrécir du côté des autorités en place

j’étais bien trop jeune pour faire de la politique

mal vue de la part d’une femme

disait ma mère avec son regard doux

qu’elle savait rendre autoritaire parfois pour dire de ses yeux ce que sa bouche n’osait se permettre

le langage des yeux était puissant de ce côté de l’océan

véritable paradis de regards

les femmes se voilaient pour cacher leur bouche   fermer leur bouche

imaginez la flamme vive qui jaillissait par leurs yeux

protestations   colère   peur    tendresse    amour    inquiétudes    toutes ces crispations du visage     ces tensions    ces passions    canalisés par les yeux

vous comprenez pourquoi elles les cernent de khôl

pour en faire des écrans où défilent leur vie

et notre image     dans notre tablier bleu

nos escarpins vernis et nos chaussettes de dentelle blanche

vous vous sentez extrêmement petits devant ces yeux qui vous happent

chaque coin de rue

yeux cernés par d’austères djellabas

j’imaginai les corps qui supportaient ces yeux

les vêtements frivoles du dessous

comme pour les curés disait mon père

ne pas se laisser impressionner par les soutanes

elles cachent tant de vices

j’étais confuse

j’appris à me méfier

chaque jour   chaque pas vers l’école   je perdais de ma naïveté    c’était le chemin de la perte

la perte de l’enfance

avec une route bordée d’yeux accusateurs    désireux

d’être libre de penser

de rêver

d’imaginer dans tous les sens

il fallait respecter les sens

les directions

pas les autres sens

vous devenez girouettes entre interdits et obligations

la route tracée au fer rouge sous la plante des pieds

suivre

uniquement le sens de l’école

trop de blessures

moi qui ne protestait jamais

engoncée    attelée   tels les crucifiés se traînant sous leur croix sur les fresques de l’église du Maârif     là  j’assistai à la communion de mes cousines

vous pouvez tout empêcher    sauf   l’imaginaire de vous envoyer des images   au tréfonds de votre corps

la maternelle c’était le quotidien     l’enfer

Pour une critique de ce récit, voir Denyse Therrien publiée sur ce blog.

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"Six mille et deux nuits sous un ciel d’Orient" de Christine Palmiéri – critique

Critique de Christine Palmiéri, Six mille et deux nuits sous un ciel d’Orient, Montréal : Éditions L’Hexagone, 2011.

Par Denyse Therrien | Université du Québec à Montréal

Les femmes poètes de la diaspora méditerranéenne transportent en elle des lieux qu’en exil leur mémoire investit d’une dimension sacrée, qui n’est pas d’office reliée au divin. Leur poésie « chantante » (J. C. Pinson) les garde du désespoir du deuil de leur pays d’origine. Elles tentent d’« habiter la parole de la parole et [de] conserver la promesse du poème » (Amina Saïd, Au présent du monde). Dans Six mille et deux nuits de Christine Palmiéri, qui est née au Maroc et vit au Québec, se dessinent des tracés de lumière dans un rituel qui sourd de l’écriture et se joue entre les mots.

Ce récit poétique nous installe dans la vie matérielle quotidienne dont elle élève les gestes renouvelés au rang du sacré. Artiste en arts visuels et poétesse, Palmiéri dessine ses poèmes, traite les mots comme des couleurs et des formes. L’espace et le temps occupent déjà la page par la disposition spatiale des mots, et dire sa poésie exige des pauses, des moments d’attente pour rentrer dans les cérémonies auxquelles elle convie le lecteur ou l’auditeur. Sa plume rend des sons, des cris, des pleurs, dessine les lieux par petites touches : « nuit fendue/ l’orient plie/ sous l’aile du muezzin   coup d’octave/ la parole voûte/ les âmes   qui/ paumes chaudes/ baisent la terre  couchée avec les morts ».

Plus loin « l’heure du thé se déverse » quand « les cuivres pincent l’ouïe ». Plus loin encore, on saigne l’agneau. Le tableau est saisissant « […] rideau de chair/ la mémoire/ pluie de sang/ coule sur la terrasse ».

La poésie de Christine Palmiéri insuffle un caractère sacré aux petits gestes quotidiens, à des moments et à des mouvements de vie pourtant mille fois repris, mais investis, du fait de l’éloignement exilique et de la mémoire, d’une aura. L’enfance se redéploie, scrutée à la loupe, ramenant les lieux, les gens et les gestes. L’inconscience, ici, est oubli de soi comme être extérieur. Elle conduit à une conscience supérieure; le don efface toute différence, relie ce que les conventions sociales de classe délient. La condition exilique transforme la maison en un temple où le don prédomine sur la prière. Aux yeux de l’enfant, les servantes dans leur sarouel revêtent l’allure de prêtresses à leur arrivée à la maison : « Tamou sur la rue était une vraie cathédrale… »

Dans Six mille et deux nuits sous un ciel d’Orient, l’auteure brosse une fresque de sa vie au Maroc, de l’enfance à l’entrée dans la vie adulte. Les vivants et les morts s’y croisent. Palmiéri, vivant loin de son pays d’origine, se désespère de voir son « royaume   rétréci par les affres de la réalité », les constructions modernes qui obstruent l’univers autrefois offert aux gens sur la terrasse. Mais la mémoire lui restitue « une fenêtre   un carrelage   toute une vie », écrit-elle. Un carrelage autrefois détesté parce que froid, aujourd’hui élevé au statut d’œuvre d’art « car    voyez-vous   ses arabesques folles   courent dans mes veines   nouent ma gorge   où le bougainvillier refleurit »Le sol, qui chez les autres poètes est terre et racines, est chez Palmiéri faïence. Cela donne aux mots, à la poésie, une autre résonance.

Six mille et une nuits ne s’en tient pas qu’aux bons souvenirs de la poétesse. Celle-ci relate, à travers les dires de ses proches, des pages de l’histoire en des tableaux miniatures saisissants. Palmiéri arrive à nous faire vivre l’éveil de sa conscience politique et sociale sans jamais départir le texte du juste montant de lyrisme pour ne pas tomber ailleurs. Mais elle revient aussi à des images plus douces, avec une sensualité à fleur de peau :

C’est vrai j’oubliais Zorha
qui attend Mina
baluchon sur la tête elles m’entraînent
je glisse dans leur sillon
entre les fronces du taffetas des sarouelles…
elles se parent des voiles de l’orient couleur de pêche et de citron
ciseler de dentelles et de passementeries fines…

Palmiéri visite tous les lieux, ceux qu’elle a franchis et ceux des gens qui l’accompagnent et se rappellent. La réalité des uns et des autres, la sienne propre, qu’est-ce donc? L’auteure ne tente pas de les démêler : « Nous ne saurions dire quelles images appartenaient au réel quelles autres à l’imaginaire tant d’autres à la mémoire. […] Il n’y a pas de lieux d’appartenance au réel tout est aspiré et rangé au fond d’une boîte noire que garde la mémoire. »

Chez Palmiéri la force d’évocation du lieu, de la vie quotidienne construit un temple, appelle le recueillement, l’offrande. On sent chez elle le besoin de se relier à quelque chose de plus grand que soi, en l’épousant au plus près comme elle le fait de la langue selon des tonalités affectives qui lui sont particulières et qui révèlent une façon bien distincte d’être-au-monde, au confluent de plusieurs cultures.

Cette critique a aussi été publiée en exclusivité Web dans Le Mouton noir.

Un inédit du récit poétique de Christine Palmiéri est disponible sur ce blog.

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L’affaire #Hemingway et la technologie judiciaire, ou Pourquoi est-il peut-être temps de penser se mettre nus et se peindre en bleu

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

On ne peut passer sous silence, parlant de l’ouvrage Après le livre de François Bon, de l’affaire #Hemingway – et on me permettra le hashtag, ce dièse bien connu des habitués de Twitter pour indexer un mot-clé qui permet une « discussion » entre utilisateurs : car toute cette affaire, reliée au numérique, a aussi pu être connue grâce au numérique.

Au début du mois de février, François Bon faisait paraître aux éditions Publie.net sa traduction du Vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway[1]. La seule traduction disponible jusqu’alors était celle de Jean Dutour, publiée par les éditions Gallimard en 1952 et jamais transférée au format numérique.

Au matin du vendredi 17 février (heure de Montréal), François Bon met en ligne un billet sur son blog Tiers Livre intitulé « Gallimard versus publie.net ». Dans ce billet, Bon explique que les fournisseurs de son livre numérique avaient reçu de la part de Gallimard un avertissement leur indiquant que le livre qu’ils proposaient était encore sous les droits d’auteurs de Gallimard. Le billet de Bon est relevé en premier par Numerama dans l’article « Gallimard pousse un passionné de littérature à tout arrêter ». En quelques heures, la nouvelle fait le tour du Web francophone, d’abord sur Twitter où on encourage François Bon à continuer son travail avec Publie.net, ensuite sur les blogs[2], finalement par les médias grand public (Le Monde, Le Nouvel Observateur, etc.). Au Québec? Rien ou presque au niveau de la presse plus « officielle », sinon quelques billets sur des blogs personnels. Pourtant, l’action de Gallimard pourrait bien être vue comme une attaque contre le droit canadien, et spécifiquement contre le monde littéraire québécois, on y reviendra…

Avec sa publication, François Bon prétendait que le livre était tombé dans le domaine public depuis l’an dernier (Hemingway est mort en 1961, en calculant les cinquante ans révolus nécessaires après la mort de l’auteur, on arrive à 2012 – et c’est bien ce droit qui s’applique au Canada). Il semblerait que les États-Unis aient une autre interprétation, car il est possible, pour un ayant-droit d’une œuvre de l’époque d’Hemingway de renouveler des droits d’auteur après la mort de l’auteur, ce que la veuve aurait fait en 1980, pour 67 années supplémentaires (ce qui porte l’embargo d’Hemingway à l’an 2047). Gallimard se base donc dans ce cas sur le droit d’auteur du pays d’origine de l’auteur. Or, ce n’était pas la première fois qu’une polémique sur les droits d’auteur impliquait Gallimard. Numerama rappelait que la maison d’édition avait déjà demandé à Wikisource (une filiale de Wikipédia) de retirer de son site les auteurs français sous droit d’auteur en France, et ce, même s’ils se trouvent dans le domaine public au Québec, « au motif que ‘les contenus français visent un public français’ », car selon Gallimard, « tout contenu en français serait donc publié à l’intention des internautes français, et c’est donc le droit français qui s’applique en cas de conflit de droits »[3]. Ou encore, on pourra se souvenir du combat du sociologue Jean-Marie Tremblay des Classiques des sciences sociales pour rendre rendent accessibles gratuitement les textes d’auteurs dans le domaine public au Québec. Gallimard, mais plus largement toute l’industrie française du livre considère donc que ces eux qui détiennent les droits d’un livre (imprimé ou numérique, aucune distinction n’est faite) pour tout le monde francophone, et que c’est le droit français (plus généreux pour eux) qui s’applique.

Mon propos ici ne sera pas de défendre qui que ce soit, mais d’exposer un problème général de l’édition. L’« affaire » a eu lieu au moment où je lisais Après le livre de François Bon, précisément, j’en commençais la lecture. Un des premiers chapitres de son livre m’avait quelque peu dérangé – c’est le seul, en fait, duquel je puisse dire que la réflexion n’était pas suffisante –, « (historique) de se peindre en bleu pour mourir » qui se propose de penser  « le risque de ne pas assumer les technologies émergentes ». Dans ce chapitre, Bon rappelle le Commentaire sur la guerre des Gaules de Jules César où celui-ci raconte que, lors de sa campagne contre les Gaulois, les guerriers celtes qui, « devant l’évidence technique des légions de Rome (boucliers, javelots, stratégie d’ensemble) ne changent strictement rien à leur rituels, se mettre nus, se peindre le corps en bleu, courir en hurlant ».

Voilà l’erreur tactique de ces Gaulois qui n’y comprennent rien à l’avancée technologique des Romains, et Bon commente le commentaire : « Mais ce qui paraît évident à distance : la supériorité due au changement technologique des Romains reste hors de toute perception possible pour ceux qui l’affrontent, même s’ils y jouent leur survie – savons-nous percevoir, nous, ce qui change, et comment en être sûr? » Il conclue alors en faisant le parallèle avec la technique de l’écriture (les Gaulois ne consigne pas leur culture par écrit et base sa transmission sur l’oralité) et termine avec ceci : « À trop se protéger, on disparaît sans trace. » Étrange chiasme que fait Bon qui nous parlait d’abord de l’absence de protection et de l’impétuosité des guerriers nus et termine avec les druides trop protecteur de leur culture! Mais plus étrange encore, c’est le rapprochement que semble faire Bon entre le numérique comme une avancée technique et l’armée romaine avec ses catapultes, laissant entendre que c’est l’édition dans son état actuel qui agit comme les Gaulois. C’est pourtant tout le contraire. Si l’affaire Hemingway nous apprend quelque chose, c’est peut-être que les Gaulois, ici, ce sont les partisans du numérique, et son pendant juridique, omis par Bon, devrait peut-être être le Creative Commons. Car Bon a oublié une technologie essentielle du monde livresque contemporain : le droit d’auteur. Et cette technologie est bien supérieure à toute celle que pourra proposer le numérique. Au risque de paraître cliché – comment faire autrement? – c’est encore le Québec qui fait figure, dans l’empire de l’édition française, de petit village gaulois. Et dans l’aventure éditoriale de Publie.net, François Bon fait figure de grand nomade transatlantique.

Ce n’est peut-être qu’au Québec, province oubliée de l’empire, que la création contre l’édition est encore possible – et même ici, le domaine public pourrait se voir attaquer[4]. Mahigan Lepage, dans un billet sur cette affaire, écrira : « Ce n’est pas pour l’édition, en dernier recours, que le travail se fait, mais pour la création. On continuera à créer des epub, à se les passer sous le manteau : on en a besoin, de ces livres. » Voilà peut-être où nous poussera la machine de guerre éditoriale : à une guerre d’embuscade. Il restera toujours des sauvages nus et peints en bleu du livre, imprimé ou numérique. Peut-être disparaîtrons-nous, mais ce ne sera jamais sans trace : la mémoire « officielle » des vainqueurs est toujours déjà contaminée par nos restes.


[1] La traduction de François Bon est maintenant largement diffusée sur le Web, par exemple sur le blog d’Annie Rioux.

[2] Pour une liste, on pourra se référer aux addenda 2 et 10 sur le billet original de Bon.

[3] Dans un autre ordre d’idée, qui se souviendra aussi qui se souviendra de l’action contre un adolescent de 16 ans qui avait eu l’audace de traduire le dernier tome d’Harry Potter (au nom d’une traduction qui n’existait pas – voir mon texte dans le Mouton noir).

[4] Voir notamment le billet de Marie D. Martel, la bibliomancienne, au sujet du domaine public.

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Virtualité de l’écriture et actualités du livre: critique d’Après le livre de François Bon

Critique de François Bon, Après le livre, Paris : Éditions du Seuil [format imprimé], Publie.net [format numérique], 2011.

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

François Bon, Après le livre, Éditions du Seuil, 2011.

Avec Après le livre, l’auteur et éditeur François Bon, bien connu dans le milieu du numérique, fait œuvre d’une réflexion intelligente et posée sur l’avenir du livre tel qu’on le connaît. Ce livre se présente comme un entrelacs de courts chapitres se livrant comme autant de réflexions momentanés, à la manière, on le devine, de l’usage que fait Bon de la littérature en ligne, de remue.net au tiers livre (il y en a eu d’autres, de ces entreprises, assez nombreuses), avec ses billets lancées dans le cyberespace. C’est donc de son expérience avec Internet dont il est d’abord question, mais pas seulement de ça. Les chapitres du livre sont tous « catégorisés » – écrire, traverses, technique, pratique, biographique, etc. – qui sont autant de perspectives sur le numérique, allant du récit personnel parfois cocasse, aux charges critiques à l’encontre d’un système de l’édition encore réfractaire à la nouveauté du numérique. Chaque fois, faut-il le dire, avec beaucoup de mesure.

Car ce livre n’est pas un pamphlet en faveur du numérique. C’est un ouvrage de réflexion sur les transformations qui ont cours aujourd’hui, de l’utilisation des tablettes et des téléphones intelligents pour la lecture à l’archivage des sites Web et aux problèmes rencontrés avec les nouvelles technologies. Le lecteur plus « classique » qui n’est pas encore habitué à l’univers du Web (et je suis encore de ceux qui auront lu le livre de Bon sur papier… mais s’essayeront à en publier une critique sur le Web…) ne sera pas complètement dépaysé, mais pourra au contraire apprendre, dans une certaine mesure, comment ça marche, et, par la même occasion, découvrira beaucoup sur ce qu’il pense connaître du « format imprimé » et ce qu’il croit être son goût personnel (sait-on vraiment ce qui constitue l’« odeur du papier »?). Car Après le livre n’est pas seulement une réflexion qui voudrait laisser croire que le livre est mort (« …vive le livre numérique!… »), mais d’abord et avant tout un constat sur l’expérience du livre du point de vue de l’histoire. Les chapitres catégorisés « historique » sont à cet égard les plus beaux et les plus fascinants pour penser l’« après » du livre.

François Bon, Après le livre, Éditions Publie.net, 2011.

Or, cet « après » du livre, ce n’est pas la contemporanéité. Notre époque ne fait pas l’expérience d’un mode d’être du livre où celui-ci serait dépassé définitivement. S’il y a une thèse historico-métaphysique défendue par François Bon, c’est celle qui voudrait affirmer que l’être du livre est de contenir en lui-même une postérité technique qui le détermine et le définit. Qu’est-ce que cela veut dire? Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, Bon ne fait ni l’hypothèse de la fin du livre imprimé ni n’en souhaite sa disparition. Il s’agit pour lui de penser comment, depuis les débuts de l’écriture (un très beau chapitre aura pour objet les tablettes d’argile de Babylone), le langage excède le cadre de son actualisation. Comme l’herbe pousse entre les moindres craquelures du pavé, l’écriture déborde l’entour de la technique dans lequel l’homme, pour un temps, l’enferme. Chaque étape de l’écrit – du Code d’Hammurabi aux lubies mercantiles de Balzac en passant par l’invention du papyrus transportable, les marges du codex ou les lettres de Madame de Sévigné aux adresses multiples (sont-elles toutes les personæ de Bon?) – ne représente qu’une finitude matérielle que l’esprit tendra à excéder. Ce sont des actualités successives qui se sont différenciés, historiquement, à partir d’une virtualité à l’œuvre dans l’histoire politique, sociale, économique et esthétique de l’humanité. Ainsi, il ne s’agit pas du tout de dire que le livre est mort et que nous sommes déjà dans l’« après », mais au contraire d’affirmer que, depuis son invention, et on me permettra la métaphore facile, le livre est un bourgeon qui renferme en lui-même la feuille sur laquelle l’avenir s’écrira et prendra forme. Après le livre de François Bon ne raconte pas le présent d’un « après » du livre, mais l’ancienne histoire des postérités scripturales toujours renouvelées.

Pour la suite du compte-rendu : « L’affaire #Hemingway et la technologie judiciaire ».

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