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Le concept et sa manifestation (3): l’économie de la "bonne" insémination

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Suite du texte « Le masque du sophiste » précédemment publié.

Dans notre premier texte sur la manifestation, nous avons essayé de montrer que l’histoire de la philosophie, c’est l’hypothèse de Jacques Derrida, se refuse à penser ce qui déborde le concept. Si on a bien voulu nous suivre, en lisant Lysiane Gagnon, on aura compris qu’elle répète ce geste traditionnel de la philosophie : elle admet le concept de « droit de manifester », mais à condition qu’il ne déborde pas – un peu à la manière des fils qui dépasse d’un vêtement, il faut couper court à la manifestation de la manifestation. Il y a là une aporie : la manifestation est toujours manifestation du concept de « droit de manifester », elle est donc toujours en position d’être un « dangereux supplément ».

Dans notre deuxième texte, en relisant Platon dans le texte, nous avons en quelque sorte renversé notre propos, en y donnant ce qui pourrait se voir comme son image spéculaire : relire le mythe de Theuth et Tamous nous apprend certes que l’écriture est toujours en supplément, mais, et c’était notre nouvelle hypothèse, dans ce cas-là, il faudrait voir le « droit de manifester » comme le supplément de la manifestation réelle. Et le titre de notre texte aurait dû être inversé : il s’agissait alors de « la manifestation et son concept », puisque c’est maintenant le « texte du droit » qui fait figure de supplément. Gagnon prend alors non plus le masque du philosophe, mais celui du sophiste que Socrate, justement, attaquait. On en est venu aussi à une nouvelle aporie : c’est bien un texte que nous étions en train de lire – et non pas une parole que nous écoutions –, fallait-il donc s’y fier? Se mêlent alors les figures de Socrate et de Platon, de celui qui parle et de celui qui écrit, du père et du fils, du philosophe et du sophiste…

Si on a pu parler de l’image spéculaire, donc du miroir, avec le dernier texte, venons-en finalement à ce qu’on pourrait appeler son tain : ce « fond » du miroir, mince plaque faite d’un alliage d’étain et de mercure qui permet le renversement de l’image où la gauche devient la droite et vice versa. Rappelons que Theuth est l’équivalent égyptien d’Hermès – dieu grec messager, hermétique (procédé de codage et de cryptage) et herméneute (processus de décodage et de décryptage) – et donc de Mercure chez les Romains. Ce qui n’ira pas non plus sans rappeler, avec ce métal liquide, une certaine économie homéopathique où la différence en degré est transmutée en différence de nature. Citons donc à comparaître – à paraître ensemble – Socrate/Platon et Derrida, afin de les traduire en une certaine justice.

Nous avons cité la fois dernière un extrait du Phèdre (274e-275b), citons-le à nouveau en grec ancien en re-marquant un des mots :

ἐπειδὴ δὲ ἐπὶ τοῖς γράμμασιν ἦν, ‘τοῦτο δέ, ὦ βασιλεῦ, τὸ μάθημα,’ ἔφη ὁ Θεύθ, ‘σοφωτέρους Αἰγυπτίους καὶμνημονικωτέρους παρέξει: μνήμης τε γὰρ καὶ σοφίας φάρμακον ηὑρέθη.’

ὁ δ᾽εἶπεν: ‘ὦ τεχνικώτατε Θεύθ, ἄλλος μὲν τεκεῖν δυνατὸς τὰ τέχνης, ἄλλος δὲκρῖναι τίν᾽ ἔχει μοῖραν βλάβης τε καὶ ὠφελίας τοῖς μέλλουσι χρῆσθαι: καὶ νῦν σύ, πατὴρ ὢν γραμμάτων, δι᾽ εὔνοιαν τοὐναντίον εἶπες ἢ δύναται. τοῦτο γὰρ τῶν μαθόντων λήθην μὲν ἐν ψυχαῖς παρέξει μνήμης ἀμελετησίᾳ, ἅτεδιὰ πίστιν γραφῆς ἔξωθεν ὑπ᾽ ἀλλοτρίων τύπων, οὐκ ἔνδοθεν αὐτοὺς ὑφ᾽αὑτῶν ἀναμιμνῃσκομένους: οὔκουν μνήμης ἀλλὰ ὑπομνήσεως φάρμακον ηὗρες. σοφίας δὲ τοῖς μαθηταῖς δόξαν, οὐκ ἀλήθειαν πορίζεις: πολυήκοοι γάρσοι γενόμενοι ἄνευ διδαχῆς πολυγνώμονες εἶναι δόξουσιν, ἀγνώμονες ὡς ἐπὶ τὸ πλῆθος ὄντες, καὶ χαλεποὶσυνεῖναι, δοξόσοφοι γεγονότες ἀντὶ σοφῶν.’

Pharmakon (φάρμακον) revient deux fois, d’abord dans l’économie du discours du don de l’écriture par Theuth (« j’ai trouvé un remède pour soulager la science et la mémoire »), ensuite dans la jugement du don par le roi (« tu as trouvé le moyen, non point d’enrichir la mémoire, mais de conserver les souvenirs qu’elle a » : le traducteur a utilisé un autre mot pour rendre le même concept). Derrida remarque, dans « La Pharmacie de Platon », que le français ne peut rendre l’indécidabilité du mot grec pharmakon (Derrida utilise une autre traduction qui elle s’est contenté de rendre pharmakon par « remède » les deux fois) et en conclut que le pharmakon était structurellement indécidable au départ : à la fois « remède » et « poison » (car dans le jugement du roi, le remède devient en effet un poison), ce que le français n’arrive pas à rendre. La traduction, fautive, révèle toutefois une vérité : nous n’arrivons pas à penser l’économie d’une substance à la fois bonne et mauvaise. Cette impossibilité structurelle ne contredit pas Platon : au contraire, Platon espérait une telle traduction – peut-être secrètement, cryptographiquement, en tout cas au creux d’une certaine écriture qui peut prendre des milliers d’années avant de se révéler à nous.

Qu’est-ce à dire? Que le récepteur du message platonicien (le roi, le lecteur mais aussi le traducteur, bref, celui qui, ayant reçu, jugera), est à même de juger à la fois du message et de l’acte de transmission du message. Il (le fils? Platon?) prend alors la place du père (rappelons-nous que le roi parlait de Theuth comme le « père de l’écriture » : patēr ōn grammatōn, πατὴρ ὢν γραμμάτων), il peut alors – à la manière de Platon pour Socrate – se substituer à l’énonciateur pour énoncer à son tour un jugement sur l’énoncé.

Suivant la condamnation de l’écriture dans le mythe, le personnage de Socrate annonce alors, sans réelle justification – mais l’absence de justification est peut-être symptomatique de la structure de la traduction française qui n’arrive pas à penser cette substance à la fois remède et poison –, qu’il faudra s’accommoder de l’écriture et faire la différence dans celle-ci, entre une bonne et une mauvaise écriture, je cite la suite en français (276a-b) :

Socrate
Courage donc, et occupons-nous d’une autre espèce de discours, frère germain de celui dont nous avons parlé ; voyons comment il naît, et de combien il surpasse en excellence et en efficacité le discours écrit.

Phèdre
Quel est donc ce discours et comment racontes-tu qu’il naît ?

Socrate
C’est le discours qui s’écrit avec la science dans l’âme de celui qui étudie ; capable de se défendre lui-même, il sait parler et se taire devant qui il convient.

Phèdre
Tu veux parler du discours de l’homme qui sait, de ce discours vivant et animé, dont le discours écrit, à justement parler, n’est que l’image ?

Socrate
C’est cela même. Mais dis-moi : si un cultivateur intelligent avait des graines auxquelles il tînt et dont il voulût avoir des fruits, irait-il avec soin les semer dans les jardins estivaux d’Adonis, pour avoir le plaisir de les voir en huit jours devenir de belles plantes ? Ou bien, s’il le faisait, ne serait-ce pas en guise d’amusement, ou à l’occasion d’une fête ? Mais pour les graines dont il voudrait s’occuper avec sollicitude, ne suivrait-il pas l’art de l’agriculture, les semant en un terrain convenable, et se réjouissant si tout ce qu’il a semé parvenait en huit mois à sa maturité ?

Socrate qui parle, Platon qui écrit : le dialogue annonce qu’il y aura désormais la possibilité de bien écrire (ce qui contredit la proposition du mythe), et ce, à condition de semer – et la métaphore ne va pas sans une certaine idée de l’insémination – pour les plantes à fruits (qui produisent) plutôt que des plantes à fleurs (des jardins estivaux d’Adonis qui se montrent). Il y a retour, de manières différentes, à une nouvelle condamnation de ce qui se manifeste esthétiquement, c’est-à-dire reçu par les sens (c’est le sens premier d’« esthétique »), mais cette fois-ci, la condamnation est « économique » : car, par manque de temps, il faut choisir le bon grain de l’ivraie.

Jan Fabre, Je me vide de moi-même (nain), 2007
©2008, Musée du Louvre-Antoine Mongodin

 

Revenons à notre problème du « droit de manifester ». Il y avait certes une condamnation de la manifestation à titre d’expérience politique chez Lysiane Gagnon – cohérente avec une certaine interprétation du platonisme –, mais voilà que chez Platon pourrait se trouver la possibilité d’une économie du bon et du mauvais, à condition d’avoir le juge adéquat qui saura juger la « manifestation » (comme « réception esthétique ») de la manifestation. Comme Socrate a son supplément en Platon, Gagnon a le sien avec André Pratte. Dans un éditorial publié à peu près au même moment, Pratte dénonce la situation dans le système de santé au Québec et en profite pour faire un lien, même une comparaison, avec les manifestations étudiantes :

Où sont donc la belle solidarité, l’élan de justice sociale qu’était censé exprimer le «printemps érable»?

Des dizaines de milliers de Québécois sont descendus dans la rue, portant le carré rouge et tapant sur des casseroles. Ils ont pris fait et cause pour les étudiants, des jeunes en parfaite santé, faisant partie d’une minorité privilégiée grassement subventionnée par l’État. Que pensent ces mêmes Québécois solidaires du sort des gens malades, abandonnés dans les urgences? De celui des aînés, laissés à eux-mêmes dans les hospices? À quand le mouvement des croix rouges?

Et plus loin :

Hier, le ministre de la Sécurité publique, Stéphane Bergeron, a annoncé la mise sur pied d’une «Commission spéciale d’examen des événements du printemps 2012». On continuera donc à gratter ce bobo-là pendant des mois et à gémir sur le sort de notre pauvre jeunesse.

Les vieux et les malades, eux, ne peuvent pas descendre dans la rue. Et personne, ni les étudiants ni les artistes ni les syndicalistes, ne manifestera pour eux.

L’image de la croix rouge réaffirme une certaine pharmacologie de La Presse (sinon connote les croisés – espérons seulement que ce n’était pas son intention). Pratte se pose en juge/médecin du bon pharmakon à administrer : aux manifestations étudiantes (trop esthétiques, éphémères, bref, trop manifestes), il oppose celles qui devraient avoir lieu, manifester pour un meilleur système de santé. La fiction de Pratte – car il s’agit bien de fiction – c’est une idée de manifestation (une manifestation idéale), aux abords du « droit de manifester », cette fois-ci légitime à ses yeux. Personne ne manifeste pour la cause qu’il croit être la bonne – pas même lui –, et c’est exactement cette non-manifestation qui la rend bonne dans son jugement : toujours ce réel-là fait problème.

L’économie pharmacologique de la « manifestation idéale » chez Pratte ne va pas sans rappeler une autre économie de la manifestation, celle de Jean-Martin Aussant qui a fait grand bruit il y a quelques temps. Dans les deux cas, il faudrait (se) retenir, éviter le gaspillage de ce « dangereux supplément ». C’est, encore une fois, la même logique philosophique à l’œuvre : il y a quelque chose en trop, quelque chose qui déborde et qui supplée – et qu’il faut contenir, coûte que coûte.

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Le concept et sa manifestation (2): le masque du sophiste

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Suite du texte « Petite déconstruction du débord » précédemment publié.

Est-il si simple de dire que Lysiane Gagnon – la platonicienne de La Presse – réitère, répète, un préjugé philosophique contre ce qui supplémente le concept? Prenons donc Gagnon au sérieux – soyons sérieux! –, et regardons ce que dit Socrate dans le texte de Platon. Ceci diffère de cela.

Nous prendrons un détour par les chemins peu fréquentés hors les murs. Dans le Phèdre, texte sur l’écriture – entre autres choses –, Platon met en scène Socrate en train de mettre en scène un mythe, celui de Theuth, inventeur de l’écriture. Chez Platon, le mythe se présente souvent comme une mise en abîme, ce lieu textuel où la nature du texte se montre au lecteur. Ainsi Theuth (équivalent d’Hermès pour l’Égypte), inventeur des caractères de l’écriture, fait le don de plusieurs sciences à Thamous (le roi ou le pharaon, bref le « juge », nous aurons à y revenir). Je cite tour à tour Theuth qui donne et le roi qui reçoit :

Socrate :

« Roi, lui dit Theuth, cette science rendra les Égyptiens plus savants et facilitera l’art de se souvenir, car j’ai trouvé un remède pour soulager la science et la mémoire. »

Et le roi répondit : « Très ingénieux Theuth, tel homme est capable de créer les arts, et tel autre est à même de juger quel lot d’utilité ou de nocivité ils conféreront à ceux qui en feront usage. Et c’est ainsi que toi, père de l’écriture, tu lui attribues, par bienveillance, tout le contraire de ce qu’elle peut apporter. Elle ne peut produire dans les âmes, en effet, que l’oubli de ce qu’elles savent en leur faisant négliger la mémoire. Parce qu’ils auront foi dans l’écriture, c’est par le dehors, par des empreintes étrangères, et non plus du dedans et du fond d’eux-mêmes, que les hommes chercheront à se ressouvenir. Tu as trouvé le moyen, non point d’enrichir la mémoire, mais de conserver les souvenirs qu’elle a. Tu donnes à tes disciples la présomption qu’ils ont la science, non la science elle-même. Quand ils auront, en effet, beaucoup appris sans maître, ils s’imagineront devenus très savants, et ils ne seront pour la plupart que des ignorants de commerce incommode, des savants imaginaires au lieu de vrais savants. » (274e-275b)

Que signifie ce jugement du roi. Il dit – et s’en étonnera-t-on tellement la chose semble vulgaire? – l’écriture n’est pas un remède pour la mémoire, elle lui est nuisible car elle donne l’apparence à celui qui s’en sert de savoir ce qu’il sait, alors que ce savoir ne lui appartient pas en propre, ne lui est pas intérieur, mais extérieur. Nous ne sommes pas si loin de cette logique du « dangereux supplément » rousseauiste.

Reprenons toutefois notre propos sur, d’une part, le « droit de manifester » et, de l’autre, la « manifestation ». Nous avions affirmé que l’Idée du « droit de manifester », au propre, ne supportait pas de se voir avilir par une manifestation en acte. La manifestation est extérieure à l’Idée du « droit de manifester ». À lire ce Socrate condamner l’extériorité de l’écrit, ne pourrait-on pas entièrement renverser notre propos et supposer que le refus de l’écriture ne vise pas, dans notre cas, la manifestation, mais le « texte du droit »? En effet, manifester, c’est manifester sa présence, ce qui est l’argument de Socrate pour préférer la parole directe à l’écriture en différé :

Socrate :

C’est que l’écriture, Phèdre, a, tout comme la peinture, un grave inconvénient. Les œuvres picturales paraissent comme vivantes; mais, si tu les interroges, elles gardent un vénérable silence. Il en est de même des discours écrits. Tu croirais certes qu’ils parlent comme des personnes sensées; mais, si tu veux leur demander de t’expliquer ce qu’ils disent, ils te répondent toujours la même chose. Une fois écrit, tout discours roule de tous côtés; il tombe aussi bien chez ceux qui le comprennent que chez ceux pour lesquels il est sans intérêt; il ne sait point à qui il faut parler, ni avec qui il est bon de se taire. S’il se voit méprisé ou injustement injurié, il a toujours besoin du secours de son père, car il n’est pas par lui-même capable de se défendre ni de se secourir. (275d-e)

L’écriture comme extériorité ne possède pas structurellement la possibilité de répondre à son lecteur, elle est tel un fils qui nécessite d’être toujours défendu. L’écrit est sans parole – littéralement. Dans le cas qui nous occupe, l’écrit du « droit de manifester » ne répond ni à ses critiques, ni à ceux qui s’en réclame. Cet écrit du « droit de manifester » est bien sur le texte de loi qui institue ce droit. Or ce droit, en tant que produit textuel, ne possède pas en lui-même une force pour se défendre. Il est sans valeur à titre de texte. Un texte qui énonce le « droit de manifester », à la limite, ne vaut rien.

Pour Socrate, donc, la vérité vivante, celle qui est performée en acte, est la seule qui devrait faire autorité. Un « droit de manifester » n’a de sens que lorsqu’il est performé. Sa vérité se donne à nous que lorsqu’il est en acte. L’écriture porte la mort; la parole, elle, actualise la vie. En ce sens, nous avions tort depuis le début, la « manifestation » n’est pas le supplément du concept « droit de manifester ». C’est le droit, à titre d’écrit, qui supplée l’acte. Le garantit-il? À condition de penser que la lune garantit le soleil, le fils, le père, l’intérêt, l’argent emprunté. Ce qui supplée ne garantit pas, mais risque d’éclipser l’origine, comme la lune lorsqu’elle prend la place du soleil, ou le fils celle du père. Dans cette logique – si l’on est prêt à suivre Socrate sur ce chemin –, le « droit de manifester » est un leurre, un apparaître trompeur, un simulacre : il laisse penser que le droit existe en fait, mais il cache plutôt que le fait fait problème. C’est la manifestation qui est première, originaire et originale, et son concept second – le titre de ce texte aurait donc dû être inversé…

C’est un des problèmes de Socrate quant à la logique qu’il tente de circonscrire. La possibilité structurelle de l’écrit, du fils, de la lune ou de l’intérêt, peut provoquer son contraire : l’oubli, le parricide, l’éclipse, la dette. Qu’importe qui parle, disait Beckett, quelqu’un a dit qu’importe qui parle? Or voilà, qui parle ici? et surtout, qui (l’)a écrit? Ce mythe raconté par Socrate, mais écrit par Platon qui le signe, est-il de Socrate qui parlait mais ne parle plus, ou de Platon qui écrit? Problème qui peut sembler mineur, de l’ordre, avouons-le, simplement de l’histoire de la philosophie. Il est pourtant essentiel, car il indique un nouveau problème qui se construit peu à peu, entre l’énoncé (d’une loi, d’un droit) et l’énonciation performative de cette loi ou ce droit. L’énoncé du Phèdre condamne l’écriture : or voilà, il s’agit, dans son énonciation, dans sa performance, d’une écriture.

Francis Bacon, Female nude standing in doorway, 1972
Huile sur toile, rehauts de pastel, avec cadre doré
198 x 147,5 cm
Numéro d’inventaire : AM 2007-127

 

Qui donc parle/écrit dans toute cette histoire? Socrate/Platon : maître des masques! disait Deleuze. La condamnation du simulacre ne pouvait se faire qu’à coup de simulacres. Entre chien et loup, continuait-il, il n’est plus possible de faire la différence entre le philosophe et le sophiste, entre l’ami et l’ennemi. On se trouve peut-être devant le même problème avec Lysiane Gagnon. Son visage disparaît peu à peu, mais s’agissait-il depuis toujours d’un masque? Celui d’un panda ou celui d’une chroniqueuse? Qui pourra encore différencier ces doxoi indiscernables?

Pour la suite de ce texte : « L’économie de la "bonne" insémination ».

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Le concept et sa manifestation (1): petite déconstruction du débord

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Dans sa préface à sa Phénoménologie de l’esprit, Hegel condamne l’usage de la préface en philosophie : un livre est la présentation d’un concept qui devrait se suffire à lui-même. Or, il fallait pour Hegel extérioriser l’énoncé « la préface est inutile » puisqu’il est « hors-livre », et la seule manière de le faire était de l’écrire… dans une préface. (Pour cette aporie, voir Jacques Derrida.) Cette contradiction logique au cœur de l’écriture, Jacques Derrida la nommait le « supplément » et la voyait à l’œuvre dans toute l’histoire de la métaphysique occidentale, de Platon au linguiste Ferdinand de Saussure en passant par Jean-Jacques Rousseau, chez qui il avait trouvé ce mot, « supplément », qui possède un sens indécidable : à la fois est-il en trop, il est supplémentaire, à la fois est-il suppléant, il remplace. Cette « supplémentarité » du supplément, son être-en-trop, c’est, selon Derrida, ce que la philosophie depuis Platon tente de retenir et d’arrêter, de contenir et d’étouffer. Le risque, c’est qu’une fois la vérité du concept dévoilée parmi le langage ordinaire, son originalité – son caractère originaire – n’est plus discernable de l’opinion : le propre du concept – sa propriété, au sens où l’on parlerait de son « sens propre », sa littéralité – serait soumis au monde commun, à la mondanité de l’impropre (la métaphore, notamment, qui fonctionne en donnant plus de sens aux mots qu’ils devraient en avoir réellement besoin).

Dans une chronique intitulée « Atrocités montréalaises », Lysiane Gagnon de La Presse rend compte, sur un ton « humoristique », du rapport Répression, discrimination et grève étudiante (avril 2013) de la Ligue des droits et libertés, de l’Association des juristes progressistes et de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante. Dans une inversion carnavalesque où les pauvres mangent du chien, elle fantasme les pires dictatures contemporaines en train d’accuser le Canada de ne pas respecter les droits les plus fondamentaux. La Corée du Nord, par exemple, exprime « ses vives inquiétudes quant aux ‘violations continues du droit aux rassemblements pacifiques et à la liberté d’expression’ qui ont cours au Canada. Elle s’inquiète aussi de ‘la torture, du racisme et de la xénophobie’ qui prévalent ici ». Le texte se veut « humoristique » mais dans son envers obscène : car lorsque l’ironie ou la parodie se formulent pour maintenir et autoriser une action de l’État – ici la répression des manifestations lors de la grève étudiante –, on ne peut qu’y voir l’obscénité des puissants satisfaits de leur pouvoir. Une réponse intitulée « La Reine des sans-talents », par Marc-André Cyr dans son blogue du Voir, résume à peu près tout le propos de Gagnon :

[Le rapport] parle de répression, de violence et de déni des droits fondamentaux.

Mais la Reine [Gagnon] préfère faire sa p’tite comique : « Heureusement qu’il y a des pays qui se donnent pour mission de sauver les Canadiens de la dictature! ». Elle trouve ça drôle, elle, alors elle s’amuse comme une vraie folle. Elle fait taire ce qui lui déplaît et grossit ce qui lui plaît. Cette activité est à la hauteur de ses capacités. Assise sur son trône de penseuse salariée, la Reine, un peu comme le mononcle seul devant le miroir rentre sa bedaine en s’imaginant qu’il est beau, s’amuse avec les faits.

Au-delà de la caricature grotesque que Gagnon fait de la répression des manifestations, au-delà même de la critique qu’on pourrait formuler contre elle quant à son incapacité à formuler une critique pertinente à un rapport rendu public (ce qui devrait être son travail), on peut voir chez elle la continuation d’une certaine doxa qui circule dans le petit milieu médiatique des faiseurs d’opinion sur l’usage du Règlement municipal P-6 à Montréal, et que je simplifierais ici en ces termes : puisque le Québec (et le Canada) est un État de droit, où le droit de manifester existe, il est inutile de (le) manifester. Car, il faut désormais le dire, ce qui est en jeu ici, c’est bien le « droit de manifester » dans son concept que sa manifestation tente de dévoiler en sa vérité.

Pour Gagnon, suivant Platon, le « droit de manifester » permet la manifestation à titre d’idée, ou si on veut, en droit. Il ne l’interdit pas en fait – évidemment, puisque le droit même existe –, mais le fait du « droit », sa manifestation sous forme de manifestation, est accessoire. Puisque le « droit de manifester » existe, il n’y a pas lieu de manifester son droit de manifester, ce manifester est « supplémentaire » au droit. Manifester en acte revient ici à remettre en doute le « droit de manifester », ce que Gagnon refuse – c’est en tout cas ce que son texte semblait essayer de dire. Ainsi, de son point de vue, la manifestation du « droit de manifester » ne devrait véritablement avoir lieu que lorsque le « droit de manifester » n’existe pas (comme c’est le cas en Corée du Nord, en Iran, etc., qui sont ses exemples). Pourquoi? Parce que la manifestation du « droit de manifester » est potentiellement nuisible, car, une fois hors de son concept, à l’extérieur de son idéalité, il échappe à tout contrôle : il déborde. Voilà l’« essence » de ce « dangereux supplément » de Rousseau.

C’est contre ce débord ou ce débordement que la philosophie – à titre de discipline du logos – travaille la textilité du social : la coupe du manteau pour être nette doit feindre la coupe, c’est le rabattement du rebord et sa fixation par la couture qui fait apparaître la limite extérieure au social, tout en faisant disparaître ce qui la gênait (la « véritable » bordure), bref, ce qui le dépassait. Ce qui dépasse ici le « droit de manifester », c’est la manifestation de la manifestation. Elle gêne car elle entame la sérénité de son Idée principielle, qui seule devrait se suffire en sa vérité propre. Du point de vue de la taille – ou de la coupe –, manifester le « droit de manifester », ça pourrait signifier – et ce l’est en fait et le « fait » ici fait problème – que le « droit de manifester » n’est pas si vrai – véritable ou idéal – qu’on pourrait le penser.

Pour prendre un parallèle dans le domaine de l’art, pensons à l’« art conceptuel » : si l’art est la représentation de l’intention de l’artiste, nous dit ce courant, cette intention étant conceptuelle (c’est-à-dire de l’ordre du « concept » ou de l’« idée »), l’« œuvre d’art » est superflue et devient même un problème puisqu’elle n’arrive pas à exprimer entièrement le concept. Il s’agit donc, pour l’artiste, d’exposer son idée sans l’œuvre – mais déjà l’exposition est en trop… il lui faudrait expliquer l’idée sans son exposition, sa manifestation ou sa monstration (et l’anglais demonstration ici n’est pas loin de dire la même chose – autrement). « Conceptuellement » – idéalement, véritablement, proprement… – on se trouve dans une impasse. Le « fait » dépasse le « droit » : il le supplémente et du même coup prend sa place, bref, il l’entame.

Joseph Kosuth, One and Three Chairs, 1965
(Une et trois chaises)
Installation : chaise en bois et 2 photographies
200 x 271 x 44 cm
Achat de l’État 1974, attribution 1976
1M 1976-987
© Adagp, Paris

 

Pour la suite de ce texte : « Le masque du sophiste ».

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Le passif de Sisyphe

Critique de La Fabrique de l’homme endetté. Essai sur la condition néolibérale, de Maurizio Lazzarato, Éditions Amsterdam, 2011.

Par Jean François Bissonnette, Londres

The pound of flesh, which I demand of him,

Is dearly bought; ’tis mine and I will have it.

William Shakespeare

En dépeignant, sous les traits du cupide Shylock, toute l’ignominie du métier d’usurier, Shakespeare a donné un visage à ce qu’abhorrait son époque. Antisémitisme à part, l’opprobre que le prêteur s’attire pour son manque de compassion envers l’infortuné Antonio reflète la morale particulière qui régnait encore au XVIe siècle, en ce qui avait trait aux affaires d’argent. Malgré la permission donnée par le roi Henri VIII en 1545 de prêter avec intérêt, l’Angleterre élisabéthaine restait fidèle à l’esprit de l’interdit religieux qui, depuis le Concile de Nicée au IVe siècle, prohibait l’usuraria pravitas, le péché, contraire à la charité, de la prise d’intérêt, cette « livre de chair » que réclamait Shylock en guise de paiement.

Nous vivons, quant à nous, dans un monde fort différent, héritier des innovations intellectuelles qui permirent de rationaliser et de justifier ce que l’on tenait, depuis Aristote et sa critique de la chrématistique, pour condamnable : l’auri sacra fames dénoncée par Virgile, la maudite soif de l’or, et la mystérieuse alchimie grâce à laquelle l’argent génère l’argent. À peine quinze ans après la mort de Shakespeare, Claude Saumaise enfonçait une porte entrouverte par Calvin, arguant que l’argent n’est après tout qu’une marchandise parmi d’autres, et que s’il est légitime de vendre le pain au prix fort, rien ne fonde l’interdiction de rémunérer le prêt monétaire. Cette idée allait faire date.

Aujourd’hui, alors que nous subissons toujours les contrecoups de la crise économique et financière de 2008, il importe de rappeler ces origines nébuleuses, car la crise prend racine dans l’amer terreau de la dette. C’est pour avoir prêté à tort et à travers, pour ensuite spéculer sur des titres de créance « toxiques » afin de démultiplier encore la prise d’intérêt sur l’argent prêté, que les Shylock de notre temps ont couru à notre perte. Depuis, nous sommes appelés à vivre sous le signe de l’austérité, qui se présente à nous telle une punition divine, car il y a en effet, entre la dette et le châtiment, une secrète et séculaire équation qu’il nous faut déchiffrer.

La Fabrique de l’homme endetté. Essai sur la condition néolibérale, de Maurizio Lazzarato, Éditions Amsterdam, 2011.

C’est à cette tâche que se consacre le sociologue et philosophe franco-italien Maurizio Lazzarato, qui nous livre, dans La Fabrique de l’homme endetté, ouvrage paru aux éditions Amsterdam fin 2011, une réflexion fort à propos sur les soubassements politiques de ce qu’il appelle la « condition néolibérale ». Loin de s’en tenir à la description circonstanciée des mécanismes financiers qui ont provoqué la crise, l’auteur avance une thèse forte, proposant de concevoir la dette, c’est-à-dire la relation entre créancier et débiteur, comme le véritable « archétype de l’organisation sociale » (30).

Ceci implique de penser les rapports sociaux d’une manière qui rompe avec un certain paradigme que l’auteur présente comme dominant tant l’analyse économique que « les traditions théoriques anthropologiques et psychanalytiques », soit celui de l’échange, matériel ou symbolique. Pensant du coup mettre « hors-jeu l’ensemble des sciences sociales » (34), l’auteur oppose à cette conception échangiste, qui présuppose une relative égalité des parties impliquées, une perspective radicalement asymétrique, où la relation sociale fondatrice est en fait un rapport de domination, à travers lequel se constitue une forme particulière de sujet, « l’homme endetté »[1].

Comprendre l’émergence de cette figure subjective implique d’épouser un « concept non-économique de l’économie » (37), fidèle à un courant de pensée qui s’écoule de Nietzsche à Foucault, Deleuze et Guattari, où la « sphère des besoins », comme l’appelait Hegel, ne donne pas seulement lieu à un processus de production et de circulation d’objets matériels, mais aussi au façonnement de sujets dont les dispositions sont ajustées au fonctionnement des appareils économiques. Suivant les deux auteurs du diptyque Capitalisme et schizophrénie, Lazzarato invite à considérer la « production de subjectivité » comme participant du règne de la camelote, c’est-à-dire comme partie intégrante à la production de toute marchandise.

Cette perspective n’est pas nouvelle. Au fond, telle fut bien la manière avec laquelle Max Weber procéda à la reconstitution généalogique du « type humain » (Menschentum) qu’il appelait « l’homme de la profession-vocation », cette figure de l’entrepreneur austère et héroïque, poussée elle aussi de racines calvinistes, qui mit en branle l’émergence du capitalisme moderne. Or, comme le souligne Lazzarato, tandis que la culture économique moderne se plaisait à se voir sur le mode d’une temporalité ouverte, celle d’une industrie porteuse d’un progrès sans limite, nous paraissons condamnés, de nos jours, à un séjour myope en un monde sans horizon, refermé sur le cycle d’une dette infinie, tel Sisyphe écrasé sous son éternel fardeau.

La figure du businessman, y compris celle, analysée par Foucault, de l’individu « entrepreneur de lui-même » célébrée hier encore par les néolibéraux sauce fribourgeoise ou Chicago, s’effacerait maintenant derrière les exigences de la dette, qui paralysent, par là même, toute la créativité vantée par les zélateurs du soi-disant capitalisme cognitif. En cela, « l’homme endetté » fait l’expérience de ce que l’on pourrait appeler la morale politique de la dette, qui actualise, aux antipodes de la « liberté » promise à des individus à qui l’on a fait miroiter le statut enviable de propriétaires, une forme ancienne d’assujettissement.

C’est que la relation entre créditeur et débiteur prend forme à travers l’opération d’une technique de « dressage » et de contrôle. Se réclamant des observations exposées par Nietzsche dans la seconde dissertation de sa Généalogie de la morale, Lazzarato rappelle qu’à la source du mot dette, en allemand (Schulden), se trouve le terme Schuld, la « faute », concept fondateur de la morale. La morale de la dette diffère ainsi de celle du travail offrant récompense à celui qui peine et s’efforce, par l’assignation au débiteur d’une culpabilité première.

C’est ainsi que la nature s’est donné une « tâche paradoxale », comme l’écrivait Nietzsche, soit d’« élever un animal qui puisse promettre ». En reconnaissant sa dette, l’homme se lie à son destin d’homme, enchaîné à la mémoire de la promesse par laquelle il s’est engagé envers son créancier. Par le biais de la dette se creuse ainsi l’intériorité de la conscience, en vertu de laquelle l’homme prend sur soi, pour la suite des choses, la responsabilité de ses actes. L’apprentissage du devoir, en tant que celui-ci implique un rapport à l’avenir, s’effectue dès lors par la douloureuse inculcation d’une « “mnémotechnique” de la cruauté » (34). L’homme devient à jamais imputable de la promesse de rembourser son dû, et la « livre de chair » réclamée par Shylock n’est pas la plus sordide des manières de calculer, à même le corps du débiteur, ce qu’il en coûte de manquer à sa parole.

Technique politique, donc, que la dette, en fonction de laquelle se précise un dessein de maîtriser l’avenir. L’octroi d’un crédit implique en effet de « se risquer dans l’incertitude du temps » (39), à laquelle est suspendue non seulement l’éventualité du remboursement, mais aussi l’espoir d’une valeur à acquérir, soit l’intérêt qui s’ajoute au dû. Aussi la dette fonctionne-t-elle comme un mécanisme de contrôle, qui vise à neutraliser cette incertitude radicale du futur, en dressant le débiteur de telle sorte que ses comportements demeurent alignés sur l’horizon indéfini du remboursement[2]. C’est en ce sens que la dette s’apprend, comme les institutions financières s’ingénient à l’inculquer en offrant des instruments de paiement à crédit pour « jeunes » et autres « étudiants ». Il en va, dit Lazzarato, de « l’enseignement d’un “art de vivre endetté” » (87), en vertu duquel s’apprécie la qualité morale des citoyens.

Ici se dessine un rapprochement entre les thèses de Nietzsche et les analyses de Karl Marx, que Lazzarato retrouve en dépoussiérant un texte méconnu intitulé « Crédit et banque » (1844). En contrepoint du rapport antagonique entre le capital et le travail, où l’asymétrie de l’exploitation se donne à voir en plein jour, la relation de crédit paraît au contraire nouer entre les parties une relation harmonieuse, dans la mesure où le prêt est une opération fondée sur la confiance. Or, l’établissement d’un crédit, marque de confiance envers le débiteur, implique une évaluation morale de ce dernier. Ce que le créditeur exploite n’est donc pas le travail, mais plus profondément encore, « l’action éthique » du débiteur, c’est-à-dire, fondamentalement son « ethos », sa façon de se constituer comme sujet. C’est l’« existence morale » de l’individu qui se trouve sujette au jugement, où la confiance se retourne en « défiance », suspicion, volonté de contrôle. Sous l’empire de la dette, les rapports humains se voient ainsi réduits à des relations strictement instrumentales, où se dissolvent tous les concepts moraux dans le seul critère de la « solvabilité » (46-47).

Telle est donc la condition pour que s’enclenche, par le biais de la finance, le cycle infini de l’autoreproduction du capital. Si la relation sociale de crédit diffère, par son mécanisme, du rapport de production qui définit la sphère du travail, tous deux renvoient néanmoins à la même finalité : l’accumulation. En ce sens, on ne peut se contenter de la critique de la « spéculation » maintes fois répétée depuis la faillite de la banque Lehman Brothers, qui, en opposant la vertueuse Main Street de l’économie « réelle » à la vilaine Wall Street des requins de la finance, méconnaît la centralité des appareils financiers dans le fonctionnement de l’économie contemporaine. La finance, comme l’écrit Lazzarato, « n’est pas un excès de spéculation qu’il faudrait réguler », expression déréglée des plus bas instincts de l’homme qui prospèrent aux dépens d’un travail productif et plein d’abnégation. La finance est « une relation de pouvoir » qui constitue en fait le « moteur économique et subjectif » du capitalisme (23-24).

Loin d’être « parasitaire », le capital financier joue un rôle fonctionnel sans lequel la production elle-même s’effondrerait. C’est d’ailleurs pourquoi le sauvetage des banques a pu apparaître comme un impératif catégorique, quitte à « faire payer le coût du rétablissement de cette relation d’exploitation et de domination par ceux qui la subissent », en grevant les budgets publics pour des générations à venir (89). Aussi la puissance ou la force du capitalisme ne réside pas dans la richesse des parvenus, estime Lazzarato, mais dans le cynisme de sa capacité à « dispose[r] du temps » via sa mainmise sur les flux financiers (65). Et force est de reconnaître que le temps, l’avenir, est aujourd’hui lourdement hypothéqué. Vue sous cet angle, la crise financière n’est pas la déroute d’un système rapace, mais l’accomplissement de sa « prétention […] à vouloir réduire ce qui sera à ce qui est, c’est-à-dire à réduire le futur et ses possibles aux relations de pouvoir actuelles » (39). À l’heure de l’austérité, il ne saurait en aller autrement, car, comme l’affirmait récemment le premier ministre britannique David Cameron, en ressuscitant le mantra de sa prédecesseure Margaret Thatcher : « There is no alternative. »

Il y a ainsi une dimension profondément religieuse, quelque chose d’un commandement irrévocable, d’une logique sise hors de portée de l’action humaine, aux mécanismes de la finance et aux diktats qu’imposent leurs opérateurs. S’il est vrai que le couple dette/faute est à l’origine de toute élaboration morale, la spirale de la dette infinie, dans laquelle les individus tout comme les collectivités sont aujourd’hui aspirés, paraît signaler, du point de vue de notre imaginaire social, la persistance du mythe chrétien. Si la Genèse évoquait un péché originel commis envers le Créateur, par faute duquel le chrétien se devait d’intérioriser, sous la forme d’une culpabilité essentielle et irrémissible, le poids de sa dette en quoi consistait le fait de vivre, ce rapport s’est déplacé sur un plan d’immanence, de nos jours, mais n’en conserve pas moins toute sa force : chacun est d’emblée « coupable et responsable » envers le « Créancier universel » (11), ainsi que ne cessent de nous le rappeler ceux qui affirment que tout nouveau-né vient au monde avec sa part de la dette publique.

Cela dit, il nous semble que Lazzarato insiste quelque peu trop sur les velléités de « neutralisation » de toute énergie, de toute action, qui animeraient les bonzes de la finance, sur ce qu’il appelle, suivant Deleuze, une « manifestation de l’antiproduction » dont la crise serait le paroxysme, ôtant du coup au capitalisme le « caractère progressif » qu’un Marx pouvait encore y voir (115). C’est peut-être faute de ne pas mettre assez d’emphase sur cette dimension religieuse, sur « l’efficacité symbolique », pour parler comme Lévi-Strauss, des pratiques qui ont cours dans le monde de la finance, qui renvoient à un imaginaire fertile et foisonnant. De fait, le danger de la finance n’est peut-être pas tant celui d’une « neutralisation du possible », mais plutôt le fait qu’elle se pose comme condition exclusive de tous les possibles.

C’est à ce registre imaginaire que renvoie la déclaration faite en 2010 au Sunday Times par Lloyd Blankfein, patron de la toute-puissante banque Goldman Sachs, lui qui se voit comme « un banquier faisant le travail de Dieu ». Qu’est-ce à dire, sinon que par son entremise, la Création perpétue son existence? Et il est sans doute vrai que rien ne saurait advenir en ce monde qui ne recevrait l’imprimatur d’un quelconque banquier, rien sinon quelque chose qui serait le produit d’une pure gratuité. Les tenanciers du crédit aiment ainsi à se voir comme les agents du sacré, grâce à qui la Terre tourne, et c’est sans doute la raison du prestige qui les entoure.

Mais le crédit lui-même se présente aux yeux de ses usagers comme une voie d’accès au sublime. N’est-ce pas ce qu’indique le slogan publicitaire de MasterCard : « Priceless », qui fait du crédit la condition de ce qui n’a pas de prix? Il est vrai, comme l’indique Lazzarato, que ce rectangle de plastique est l’instrument de l’automatisation d’un rapport d’« asservissement », où l’individu devient le simple relais des procédures techniques qui font fonctionner le système financier (111). Cela n’est pourtant possible que parce que le crédit sous-tend un certain imaginaire matriciel du désir. Sous cet angle, le crédit, comme croyance, paraît fonctionner dans les deux sens, d’où le fait que les financiers dépendent entièrement de la confiance qu’on place en leurs instruments.

Du reste, comme toute religion qui se respecte, l’empire de la finance abrite ses spécialistes de l’occulte, ses mages, ses officiers du culte. Ainsi, la moindre transaction financière repose sur une opération magique, une fiction totale, dans la mesure où il en va, dans cette opération démiurgique que l’on appelle « création monétaire », de « jeux d’écriture » (ce pourquoi l’on parle de monnaie scripturale) effectués sans référence à aucun « étalon matériel » (76). Il faut savoir que toute monnaie est ipso facto dette – et le fait de l’ignorer, comme la plupart des gens le font dont la vie n’en est pas moins intégralement soumise aux effets d’une telle vérité, renforce l’autorité cléricale des acteurs des marchés financiers, à l’instar des prêtres de jadis qui monopolisaient le savoir des choses divines. Or, en abandonnant, sous l’influence des thèses monétaristes disséminées depuis Chicago dans les années 1970, la création monétaire aux institutions financières privées, ce qui relevait jusque là d’une prérogative régalienne, les États ont renoncé de fait à leur souveraineté.

En tant que neutralisation, ou plutôt circonscription des possibles indéterminés dans lesquels pourraient s’actualiser la puissance et la liberté humaines, la finance, et son mécanisme fondamental, la dette, opèrent ainsi comme des facteurs de dépolitisation. C’est bien ce que donnent à voir les politiques d’austérité, qui se sont imposées partout dans la foulée de la crise des dettes souveraines, elles-mêmes le produit de l’inféodation des États aux marchés financiers. Sous prétexte de réalisme, qui n’est en fait que la mascarade d’une « économie du chantage » (120) fait au nom de la croissance et de l’emploi, les gouvernements se sont mis à sabrer à qui mieux-mieux dans les dépenses publiques, dans une volonté délibérée d’effacer jusqu’à la « mémoire des luttes » (88) qui ont permis la conquête des droits sociaux ainsi sacrifiés.

Ce qui apparaît, dans la crise, comme un « échec de la gouvernementalité néolibérale » et de sa figure de « l’individualisme propriétaire » (85) traduit en fait une paradoxale « victoire » (94), puisque le programme politique aujourd’hui appliqué consiste en la liquidation de toute mesure politique ayant pu faire contrepoids à l’hégémonie du capital. Par le fait même, la logique du crédit, en tant que mécanisme de « dressage », vient s’immiscer dans le fonctionnement de ce qui reste d’État-providence. En effet, là où les mécanismes assurantiels publics ne sont pas tout bonnement privatisés, transformant en source d’endettement individuel ce qui se finançait hier encore à même l’impôt, la provision des prestations sociales en vient à fonctionner en intégrant les réflexes d’évaluation et de défiance qui marquent la relation de crédit.

En sortant du principe d’un droit social, l’accès à ces prestations se reformule sur le mode de l’évaluation de la moralité subjective, introduisant « l’arbitraire » là où le droit prônait l’accessibilité universelle. L’accès aux services publics est conditionné par une modalité de « remboursement » qui consiste en l’étalage de dispositions personnelles attestant d’un effort moral destiné, entre autres démonstrations de conformisme, à « maximiser son employabilité ». Comme le montre l’actualité canadienne, où la réforme de l’assurance-chômage légitime l’espionnage des prestataires, l’État-providence, tel un banquier, « suspecte tous les usagers, et notamment les plus pauvres, d’être des tricheurs, de vivre aux dépens de la société » (103). Si l’auteur ne discute pas du soutien populaire sur lequel ce genre de programme fonde sa légitimité, et qui s’alimente aux préjugés et au ressentiment de ceux qui se disent « écœurés de payer », c’est peut-être parce que la relation entre la dette et les « passions tristes » qui marquent le climat politique de nos jours reste à analyser.

Lazzarato estime que la mise en place du programme néolibéral, dont la crise contemporaine est la paradoxale apothéose, est venue répondre à l’« urgence » suscitée par les mouvements sociaux qui ont secoué l’ordre établi lors des années soixante. L’institution de cette modalité historique de ce que Foucault appelait la « gouvernementalité » – concept dont Lazzarato se revendique – découlerait ainsi directement des « impératifs du conflit de classe » (82), motif régulateur de toute politique sous le régime du capitalisme[3]. Or, s’il n’y a pas de doute que « l’économie de la dette » pose à nouveaux frais la question des effets politiques de la propriété du capital, dessinant par là même la ligne de front d’un nouveau « rapport de force entre propriétaires […] et non-propriétaires » (11), il en va d’un conflit dont la structure s’écarte considérablement du modèle marxiste.

Certes, l’explosion du crédit et de l’endettement des particuliers (qui atteint en moyenne, au Canada (2012), 164% du revenu disponible) est venue solutionner, au moins temporairement, une contradiction entre la nécessité, pour le capital, de comprimer les dépenses de production – les salaires réels sont à toute fin pratique gelés depuis le début des années quatre-vingt – tout en accroissant les dépenses de consommation. C’est donc bien la finance qui a résolu ce « paradoxe » (85), typique de la paupérisation identifiée par Marx, et il n’y a pas de doute que sous l’empire de la dette s’accroît sans cesse le risque de « précarisation économique et existentielle » (74). Cela étant, le terrain de la lutte de classe, s’il en est, n’est plus celui du travail, ce que Lazzarato reconnaît d’ailleurs (cf. 97).

Aujourd’hui, l’économie de la dette paraît nous ramener à la forme que la lutte de classe a prise dans l’Antiquité. Par là, on n’entend pas l’affrontement des maîtres et de leurs esclaves, comme l’indiquaient Marx et Engels dans leur Manifeste du Parti communiste, mais l’opposition des créanciers et des débiteurs qui, selon Max Weber, constitua le motif fondamental du conflit politique à l’époque, considérant l’intérêt pour les paysans, dont la possession d’une terre était le gage matériel de la citoyenneté à Rome comme en Grèce, de préserver leur mode de vie devant le risque de s’endetter auprès de la classe des nobles. Rappelons, pour mémoire, que les lois de Solon, fondatrices de la démocratie athénienne, ont entre autres mesures prohibé l’esclavage pour dettes. Il y a là le témoignage d’une sensibilité politique pour laquelle liberté et endettement forment un couple inconciliable.

On entend encore l’écho d’une telle sensibilité dans les luttes politiques qui font rage de nos jours, chez les peuples qui, d’Athènes à Santiago, se dressent contre les mesures d’austérité et montrent la voie d’une autre façon de se constituer comme sujets. D’une manière qui n’est pas sans rappeler l’opposition des carrés rouges et verts qui ont polarisé la chromatologie politique du Printemps québécois, Lazzarato souligne la différence irréductible entre « des subjectivités qui considèrent les allocations, les retraites, la formation, etc., comme des droits collectifs garantis par les luttes » et des « débiteurs » qui, par fatalisme ou par veulerie, se rangent sous le principe individualiste au nom duquel on saborde ces mêmes droits (88). À chacun, dès lors, de choisir son camp.

La question se pose, cependant, par-delà la défense des mécanismes étatiques de redistribution de la richesse et de protection sociale, de savoir comment la classe des endettés peut véritablement se subjectiver politiquement dans une lutte pour son émancipation. Cela se pose d’autant plus crûment qu’il ne s’agit plus, comme dans l’Antiquité, de préserver un mode de vie autarcique contre le danger de se placer sous le pouvoir d’un créancier : le mode de vie contemporain est intégralement financiarisé, et il n’est guère possible de mener une existence normale sans accepter de porter le poids d’une dette[4]. On peut bien s’unir pour lutter contre les politiques d’austérité, contre des mesures comme une hausse des frais de scolarité, dont l’effet sera d’alourdir le fardeau de l’endettement individuel, mais qu’en est-il lorsque vient le temps de payer ses comptes, de rembourser la dette qu’on a contractée?

Si lutter contre cette forme d’asservissement requiert une « conversion subjective », une sorte d’« athéisme » (Nietzsche) permettant de nous affranchir de la « morale de la peur » dans laquelle nous enferme le « discours de la dette », si, délivrés « de toute culpabilité, de tout devoir, de toute mauvaise conscience », l’on se résolvait à « ne rembourser pas même un centime » (123), on a quelque peine à croire qu’il en découlerait l’effondrement du système financier. Car le plus pernicieux effet de la dette est peut-être celui-ci, qu’il isole les individus les uns des autres, chacun attaché à son passif par un lien insécable, solitaire comme Sisyphe sur sa pente escarpée. Il faudrait, pour qu’un effet de masse donne une quelconque efficacité à ce refus de la dette, un engagement collectif et solidaire d’autant plus fragile qu’il implique pour chacun, concrètement, l’acceptation d’un sacrifice, celui d’une probable faillite personnelle, avec ce que cela comporte de stigmatisation et de déchéance.

Chose certaine, si l’impression d’une intolérable « dépossession » se fait sentir en cette ère où l’avenir paraît durablement compromis – parce que réduit à la perpétuation du même, ce qui était, pour Walter Benjamin, le sens précis de la catastrophe (118) – cela signale l’urgence de reconsidérer radicalement notre rapport à l’argent. Ce sentiment d’urgence transpire du livre de Maurizio Lazzarato, jusqu’à imprégner son écriture, cela au prix de défauts formels (plan bancal, redites, arguments souvent expéditifs et peu convaincants, nombreuses coquilles et fautes grammaticales) qui nuisent à la qualité de l’ouvrage. Il n’en demeure pas moins qu’il soulève un problème brûlant, davantage qu’il ne le résout. En ce sens enflammé, il constitue un appel d’air, une invite à l’approfondissement de la réflexion, et un encouragement à ne pas désespérer.


[1] Cette prise de position appelle déjà une première réserve. En effet, on peut très bien voir, à la source des traditions anthropologiques et psychanalytiques, non pas un paradigme échangiste, mais bien au contraire le motif, fort prégnant, de la dette fondatrice. L’homme se constitue comme être social en tant que légataire d’un héritage. Il en va de ce que Marcel Gauchet appelle la « dette du sens », qui se compare, moyennant d’importantes nuances, à ce que Jacques Lacan nommait, lui, une « dette symbolique ». Du reste, si l’échange apparaît en économie comme la forme archétypale de la relation sociale, il n’en demeure pas moins qu’on considère l’ensemble du processus économique, depuis les physiocrates au moins, comme étant initié par une « avance » qui n’est autre qu’un investissement, c’est-à-dire un crédit que le revenu dégagé par la vente du produit final vient rémunérer avec intérêt.

[2] Nous serions porté à ajouter que cet objectif de réduction de l’incertitude est aussi au fondement des institutions juridiques, notamment celle du contrat, par lequel les parties s’engagent à l’exécution de prestations déterminées. Plus largement, c’est l’ensemble de l’édifice du droit qui vise à rendre prévisibles les comportements d’autrui, ce pourquoi Max Weber pouvait d’ailleurs écrire, au sujet du rapport qu’un marxiste qualifierait de « superstructurel » entre le mode de production capitaliste et les formes juridiques, que le premier, en tant qu’il ressortit à un projet global de réduction de l’existence à des quantités calculables, requiert la mise en place d’« un droit sur lequel on peut compter comme sur une machine ». Max Weber : Histoire économique. Esquisse d’une histoire universelle de l’économie et de la société, Paris, Gallimard, 1991, p. 361. Quant à savoir si Lazzarato considère le droit comme étant dérivé de la dette, en tant que celle-ci lui paraît être le « paradigme du social » même et la source de tout devoir, la brièveté de son étude ne permet pas de l’établir.

[3] Un foucaldien orthodoxe ne manquerait pas de sourciller devant le propos de Lazzarato, qui paraît subsumer les transformations de la rationalité politique du « gouvernement des conduites » sous l’idée d’un mécanisme unique, la lutte de classe. Il convient peut-être de rappeler que Michel Foucault n’a eu de cesse d’affirmer non seulement la contingence mais également la multiplicité parfois même contradictoire des stratégies que les dispositifs du gouvernement sont censés servir, qui ne se laissent en aucun cas ramener à une cause englobante, fut-elle la lutte de classe.

[4] Il y aurait fort à dire sur le rapport entre la dette et le mode de vie consumériste qui définit la culture contemporaine, notamment en ce que celui-ci implique une certaine modulation du désir, dont la production, comme l’écrit Lazzarato sans plus s’y attarder, participe de l’infrastructure économique même (37). Le caractère infini de la dette apparaît comme l’envers de l’illimitation du désir, exalté par la publicité qui sature notre expérience sensorielle de la vie urbaine et vise à canaliser nos puissances affectives sur les marchandises qui défilent sans fin. La société de consommation a l’endettement pour moteur. En cela se manifeste un bouleversement historique considérable dans l’échelle des valeurs, transformation qui touche également à la signification et à la légitimité sociale de la dette. Avant l’avènement du crédit à la consommation, qui ne s’est véritablement développé qu’à partir des années cinquante, l’accès au crédit était conditionnel à des finalités productives. Pour l’auteur de ces lignes, descendant de deux générations d’ancêtres sincèrement impliqués dans le développement des coopératives de crédit au Québec, il importe de rappeler que l’accès au crédit, pour autant qu’il visait le développement d’une activité économique productive, a représenté un considérable levier d’« empowerment » économique pour les gagne-petits qui se voyaient interdits de commerce auprès des banques privées. La critique du mécanisme de la dette est certes nécessaire, mais il convient peut-être d’y introduire quelques nuances. Pour reprendre le concept du philosophe Bernard Stiegler, cette critique doit être « pharmacologique », c’est-à-dire consciente de l’ambiguïté fondamentale de tout pharmakon, à la fois poison et remède. En ce sens, il existe peut-être de « bonnes » dettes, et c’est moins l’outil lui-même que les finalités qu’il sert qui doivent être distinguées.

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Classé dans Jean François Bissonnette

Après-midi ensoleillé sur Vancouver Island: pistes pour lire la démission de John Duncan

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

C’est une pratique bien connue de la communication politique partisane et gouvernementale : sortir la nouvelle potentiellement embarrassante à 17h le vendredi. De ce fait, les bulletins de nouvelles devront généralement se satisfaire de relayer un communiqué de presse et quelques réactions hâtives. Le peuple ne sera pas trop mis au courant, ni ne s’en souviendra trop clairement le lundi venu.

Un territoire comme celui du pays de Canada pose un problème particulier. Lorsqu’il est 17h à Ottawa, il est 14h sur l’île de Vancouver. Vendredi 14h, on peut se douter que ce sera un moment plus souvent consacré au flânage en ligne qu’au travail acharné, à tout le moins dans les factories de l’économie des services et de la connaissance. De bons stratèges n’oublieront pas qu’on entendra la nouvelle un peu plus distinctement à l’ouest qu’à l’est.

Les conservateurs au pouvoir sont réputés bons stratèges. Hier, 15 février 2013, peu avant 14h heure de Victoria, on apprenait que le ministre des Affaires autochtones et du Développement du Nord, John Duncan, a remis sa démission. La raison donnée : il est intervenu en faveur d’un citoyen de sa circonscription en écrivant une lettre à la Cour canadienne de l’impôt. Dans Le Devoir, on apprend que

le premier ministre Stephen Harper l’a su jeudi. Et c’est jeudi que le ministre Duncan a offert sa démission qui a été acceptée. Mais le bureau du premier ministre ne l’a annoncée publiquement qu’en fin d’après-midi, vendredi. Le Devoir, 15 février 2013.

Quel peut être le sens de cette démission, vue de l’île de Vancouver? Quel sens lui donner dans un contexte médiatico-politique où Idle No More, par exemple, a le mérite de faire parler des luttes longues et ardues des peuples autochtones qui peuplent l’ensemble du territoire aujourd’hui nommé canadian? Pistes de lecture.

D’abord, ces trois remarques :

  1. Circonscription fédérale d’Île de Vancouver-Nord.

    John Duncan demeure député de sa circonscription, c’est-à-dire « Île de Vancouver-Nord ». C’est à titre de ministre qu’il a « erré », et non à titre de député. Symboliquement, un ministre ne devrait pas faire ce qu’il a fait;

  2. Le nord de l’île de Vancouver est assez peu peuplé, mais il est habité depuis longtemps par nombre de peuples autochtones. Notons d’emblée que l’un de ces peuples, les Kwakwaka’wakw – prononcé « kwa-kwâ-kiwa », selon ce que j’ai entendu – ou Kwakiutl, est probablement le peuple autochtone le plus étudié en anthropologie, depuis les passages de Franz Boas dans la région.

    Premières nations au nord de l’île de Vancouver.

    Une des traditions qu’ils partagent avec leurs voisins du Pacific Northwest est celle du potlatch, pratique souvent présentée comme économie du don et du contre-don. En 1875, le missionnaire William Duncan (c’est un de ces télescopages patronymiques dont l’histoire coloniale a le secret – il n’est peut-être pas lié à John Duncan, mais quand même…) écrivait que « le potlatch est de loin l’obstacle le plus considérable à ce que les indiens deviennent chrétiens, ou même civilisés » (cf. « Porlatch »). En 1885, cette pratique a été interdite par le gouvernement canadian (cf. « The Potlatch Ban »). Notons enfin qu’elle a été commentée par plusieurs figures de la pensée écrite du siècle dernier, dont Marcel Mauss, Georges Bataille et Jean Baudrillard, pour ce qui est des Français;

  3. Dimanche dernier, 10 février 2013, un chef héréditaire Kwakwaka’wakw, Beau Dick, est arrivé à Victoria après avoir marché pendant huit jours à partir du nord de l’île, emportant avec lui un bouclier ou un blason (shield) de cuivre qu’il est venu couper sur le parvis du parlement de la Colombie-Britannique, en signe de défi. En anglais, on parle d’un shaming rite, un rituel d’humiliation, qui n’avait pas été performé depuis plus de soixante ans et qui peut constituer une véritable déclaration de guerre. Un défi est lancé par celui qui coupe à celui qui reçoit le morceau coupé—ici, le destinataire était le gouvernement fédéral, in absentia –, celui de « réparer le cuivre » ou de couper un morceau plus gros d’une valeur similaire (cf. « First Nations chief to perform rare shaming rite on legislature lawn »). Pour raconter son geste, Dick a mentionné Idle No More à quelques reprises, ainsi que la longue tradition des politiques d’exploitation et d’assimilation des peuples autochtones par le gouvernement colonial canadian. Il parle de « génocide culturel ». (Notons ici qu’il n’est pas certain que Dick soit considéré comme un « représentant légitime » par les autres Kwakwaka’wakw – à travers les branches, on entend qu’il est isolé… Je ne peux pas prétendre connaître les tenants et aboutissants des conflits et des tensions qui parcourent ce peuple et son territoire. Je crois comprendre que très peu de colons sur l’île de Vancouver peuvent prétendre le contraire. C’est peut-être ce qu’il y a de plus honteux dans toute cette histoire : l’indifférence.)

Je me propose de tramer quelques pistes de lecture avec ces trois énoncés.

J’aimerais réécrire et donner à lire la démission de Duncan comme la réponse, c’est-à-dire le contre-défi du gouvernement Harper au coupage du cuivre.

Cette lecture est rendue possible et plausible par une anthropologie politique s’inscrivant dans la lignée de L’essai sur le don de Mauss (1923-1924), de La Part maudite de Bataille (1949) et de L’échange symbolique et la mort de Baudrillard (1976). Il y a dans le monde une politique symbolique, voire mythique, dont la limite est la mort même. Elle est à l’œuvre dans le geste de la chef Theresa Spence, par exemple (voir l’article de Jean François Bissonnette dans Trahir). Il est inadéquat de limiter cette politique mythique ou symbolique aux « sociétés archaïques », comme le disait Mauss, voire « primitives ». Ceux et celles qui travaillent dans cette lignée ont (parfois) réussi à éviter ce langage évolutionniste imbriqué dans l’histoire coloniale et autorisant le déploiement de multiples politiques de « développement » et de « civilisation » – si l’on considère que l’archaïque, c’est toujours l’autre, jamais soi… Cette ligne de pensée a réussi (dans ses meilleurs moments) à faire sentir l’archaïque au cœur des groupements humains contemporains, quels qu’ils soient – anthropologie symétrique, diraient certains. C’est par exemple ce que montre Arthur Kroker de l’Université de Victoria, dans son travail sur l’idéologie born again américaine, lorsqu’il voit se télescoper des pèlerins du Mayflower aux officines parcourues par Dick Cheney sous le signe d’un ressentiment enragé. C’est déjà ce que montrent Adorno et Horkheimer dans Dialectique de la raison (1944), où la raison est réécrite comme mythe central de la pensée occidentale, d’Ulysse à la modernité scientiste. Ce livre fut écrit lors de leur exil américain, alors que l’Institut für Sozialforschung était affilié à l’université Columbia. Il est remarquable que le premier professeur d’anthropologie à Columbia fut un autre allemand en Amérique : Franz Boas.

Les travaux de Boas et de ses épigones sur les Kwakwaka’wakw font en sorte que l’on croit comprendre ce qui est en jeu dans une pratique de défi comme celle du « coupage du cuivre », proche du potlatch. On saisi qu’il faut y répondre par la surenchère. En effet, il y a dans le défi ou le don original une « part maudite » qui ne peut jamais être totalement remboursée. Cette part, cette dette porte la valeur supplémentaire découlant de l’initiative même, de la primauté du geste, de sa gratuité initiale. Le premier geste restera premier. Si elle veut être commensurable, la réponse se doit donc de l’excéder et ainsi devenir première à son tour.

Il est aisé de saisir que le gouvernement Harper™ (Triomphalement majoritaire) fait de la politique symbolique une priorité. D’une part, ses critiques répètent qu’il fait plus souvent dans le mythe que dans la raison, que ce soit sur l’usage des drogues ou sur la guerre de 1812. D’autre part, la transparence des conservateurs quant à leurs propres stratégies, modulées pour toucher les cordes sensibles de divers groupes épars – c’est souvent « gros comme le bras » mais ça s’autoproclame « gros bon sens », voire science économique, donc raison mythifiée –, suggère qu’ils admettraient sans doute que la politique est une question et une gestion de mythes et de symboles. Ils le diraient si cette admission n’était pas dommageable, symboliquement, dans une société canadian qui aime à se croire infiniment plus rationnelle que sa voisine du sud – fundamentalist Christian, créationniste, inégalitaire, machiste, raciste, homophobe –, qu’elle projette par ailleurs en son cœur, quelque part en banlieue de Calgary.

Il se pourrait donc que les conservateurs se soucient de répondre à un défi comme celui de la « coupure du cuivre », en particulier dans un contexte médiatico-politique marqué par les actions d’Idle No More a mari usque ad mare. Mais on sait aussi que le silence face aux gestes le ciblant est une marque de commerce de ce gouvernement – à moins qu’il y ait en jeu des enjeux jugés « véritablement importants », a mari usque ad mare, ou au moins dans la marre conservatrice.

Or, parler d’océans c’est évoquer un champ de conflits entre les colons et les autochtones qui passe souvent inaperçu dans la médiasphère urbaine. Les droits de pêche sont un sujet « hyperlocal », dit-on – quoiqu’un des problèmes, ici, est l’exploitation industrielle de piscicultures détenues par des multinationales au cœur d’un territoire de pêche alimentaire des Kwakwaka’wakw et que le sort de la côte ouest du continent – ouverture sur l’Asie – préoccupe à la fois ceux et celles qui veulent commercer à tout prix, pipeline oblige, et ceux et celles qui veulent pouvoir vivre encore plusieurs générations sur ces rives. Prendre en compte les actions politiques des Kwakwaka’wakw – leurs longues luttes autour de la pêche, par exemple – et ne pas être obnubilé par l’iconique et médiatique « coupage du cuivre » est peut-être crucial pour saisir de quels défis et contre-défis il y va dans la démission de John Duncan.

La démission de Duncan, par un vendredi après-midi ensoleillé sur l’île de Vancouver, a mis un sourire aux lèvres de ceux et celles qui se soucient de ce type d’événement. Elle n’a probablement rien changé sur le visage de ceux et celles qui se sont vu montrer depuis des siècles toute la violence dont ce système est capable… Une concession à Idle No more? Les leaders autochtones semblent peu convaincus. Elle pourra néanmoins satisfaire quelques dilettantes, comme la démission de Line Beauchamp a pu être interprétée comme une concession au mouvement étudiant le printemps dernier. On se souviendra toutefois de ce que fut la suite!

Le geste d’Harper ne semble en rien excéder le coupage du cuivre. Faire revivre un rituel ancien qui n’a pas été pratiqué depuis des décennies semble infiniment plus valeureux et coûteux que d’accepter la démission d’un ministre pour des raisons « éthiques », surtout que la rumeur suggérait déjà qu’il ne survivrait pas au prochain remaniement ministériel. La source de cette rumeur laisse songeur, bien entendu. Si les conservateurs sont bons stratèges, on peut penser qu’elle fut propagée en guise de préparation. En perdant Duncan, on perd peu en tout cas. On semble écouter la population et on perd certainement moins qu’en donnant des munitions à une opposition qui tente de se soucier de l’éthique fluctuante des membres de ce gouvernement.

Mais en territoire Kwakwaka’wakw, comment reçoit-on ce geste? Il faudrait se demander qui a élu Duncan dans sa circonscription. Il faudrait aussi songer à comment s’articulait son travail aux politiques locales quant aux pêcheries et aux droits d’exploitation du territoire. La circonscription garde un député au pouvoir (on dit que c’est mieux que d’avoir un député dans l’opposition), mais elle perd un ministre. Cela permettra-t-il de « développer » la région sans trop se soucier de ceux et celles qui l’habitent? Comment ce geste reconfigure-t-il la liste des priorités quant aux « politiques autochtones » du Pacific Northwest? S’il y a un véritable contre-défi lancé par le gouvernement fédéral, il est à chercher de ce côté.

Du sud de l’île de Vancouver, il est difficile de faire sens de tout cela. Un brouillard tenace entoure ce qui se déroule au nord de l’île. Aussi tenace que l’aveuglement volontaire. Ainsi, il est accablant de voir que le Times Colonist de Victoria cite des chefs de Toronto au sujet de la démission de Duncan, mais aucune voix de l’île. Les choses sont-elles plus claires, vu du nord? On dit de cette région qu’elle est la plus pluvieuse du pays. On dit également que Fort Victoria a reçu ce nom pour que la reine n’oublie jamais ce lieu, le plus éloigné (par bateau, alors que le canal de Panama restait à faire) d’un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Aujourd’hui, il fait encore soleil à Victoria. Les forts vents viennent toutefois rappeler que le printemps, saison de tempêtes, approche. En témoigne ce crachin.

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"Aidez les Palestiniens à se dessiner un État!" La solution douteuse au conflit israélo-palestinien par le crowdsourcing pacifiste

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Si, il n’y a pas longtemps, la Palestine a été admise à l’ONU à titre de 194e État (observateur seulement, toutefois), on sait qu’en fait l’Autorité palestinienne est loin d’être un État de plein droit sur ses propres terres. Encore soumis à l’occupation militaire d’Israël, la Palestine voit en plus les vagues successives de colonisation de la Cisjordanie arrivées sur son territoire, ce qui vient compliquer la résolution du conflit par ce qu’on nomme la « solution des deux États ».

Un site Web interactif,  expliqué dans The Atlantic, propose maintenant à ses visiteurs d’« aider » les Palestiniens à se dessiner un État par le crowdsourcing, quelque chose comme une collaboration bénévole par des acteurs externes. On présente aux utilisateurs une carte de la Cisjordanie, ils doivent décider quelles colonies israéliennes resteront sous le contrôle d’Israël dans l’éventualité d’un partage des terres selon la solution des deux États. Le logiciel calcule, à partir du choix de l’utilisateur, une quantité de territoire égale à celle concédée à Israël (un procédé appelé « land swaps »). L’application interactive permet par la suite à l’utilisateur de partager sa « création » dans ses réseaux sociaux, Facebook, Twitter, etc.

Ce « jeu » se base sur les conditions de l’établissement d’un État palestinien viable, conditions soumises par les deux parties : Israël demande que 500 000 colons vivant en territoire palestinien soit intégrés à l’État d’Israël, en retour la Palestine veut regagner la même portion de territoire accordé à Israël, pris à même ce dernier (selon les délimitations de la ligne verte).

L’article présentant le projet a reçu de nombreuses critiques (voir les commentaires à l’article original). Outre l’aspect presque ludique du projet – donc insensible devant la souffrance quotidienne des populations palestiniennes sous occupation militaire –, on fait remarquer que ce fameux « land swap » ne profite qu’à l’État d’Israël puisque les colonies en territoire occupées sont toujours construites autour des sources d’eau potable. En contrepartie, ce qu’obtiendraient les Palestiniens, ce serait des bouts de territoire arbitrairement décidés, découpés dans le Néguev : bref, un territoire invivable.

Première remarque : on distingue, pour la résolution du conflit, une revendication liée à la population d’une part (Israël), donc un souci pour la personne; et de l’autre, une exigence quant au territoire (Palestine). Schème kantien du qualitatif et du quantitatif, Israël serait dans l’intensivité alors que la Palestine ne se contenterait que de l’extensif, de l’espace, « le plus basse nature de la différence », pour employer les mots de Gilles Deleuze. Mais peut-on vraiment avoir une population sans territoire? comme on en attribue la demande aux Israéliens. Et peut-on vraiment avoir un territoire sans population? comme on semble le souhaiter pour les Palestiniens?

Deuxième remarque : à prime abord, ce projet d’application interactive semble utopique, sinon fantaisiste (comme le font remarquer plusieurs commentateurs). Mais n’a-t-on pas là le meilleur exemple de ce que Jacques Derrida redoutait : une politique de l’économie des poids et mesure, c’est-à-dire du prévisible, incapable de penser en dehors de l’échange quantitatif? Si une éthique ou une politique serait ce moment où le calcul ne peut plus être pensé, alors ce projet interactif n’a rien d’une solution utopique ou fantaisiste, c’est au contraire la continuation pragmatique du conflit israélo-palestinien par d’autres moyens.

 

Crowdsourcing an Israeli-Palestinian Border

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Classé dans René Lemieux

Pourquoi Félix Guattari est-il nécessaire en 2013?

Par Liane Mozère | Université Paul-Verlaine – Metz

« Biner, toujours biner » dit Félix en 1965 à la bande de militantEs que nous formons. Il nous plonge dans un univers insoupçonné, La Borde avec ses fous. Biner, il le fallait bien pour laver le cul de Monsieur Perry, déboucher les chiottes encombrées de matières diverses, faire la nuit ou partir à la mer avec les pensionnaires. Biner, disait-il, persévérer, persister, il le fallait bien pour faire face. Félix est un parlant : « Deleuze me disait : "pourquoi vous n’écrivez pas tout ça ?". À vrai dire, l’écriture ça me hérisse toujours un peu ; discuter avec les gens, parler, ça va bien, mais écrire… Alors il m’a dit "On peut le faire ensemble" », in L’Autre Journal, 5/85. L’écriture de Félix est souvent alambiquée mais elle est aussi poétique, elle est toujours affirmative et humoristique. Lisez La petite Borde d’Emmanuelle Guattari.

Félix Guattari

Mais en 2013 pourquoi Félix Guattari ? À cause de La Borde fondée par Jean Oury, cet espace-temps unique et vital où un mouvement obstiné traque les hiérarchies, les fonctions moïques, les sérialités et les normalités. La Borde où il est mort. Puis le Félix parlant a été emporté dans un maëlstrom par/avec Gilles Deleuze. « Nous avons écrit L’Anti-Œdipe à deux. Comme chacun de nous était plusieurs, ça faisait déjà beaucoup de monde. Ici nous avons utilisé tout ce qui nous approchait, le plus proche et le plus lointain » où l’ « écriture à deux »ne sont pas seulement actuelles, elles sont nécessaires et incontournables. Biner, c’est mettre au jour « comment ça marche », « qu’est-ce qui s’est passé ? ». « C’est ensemble que Deleuze et Guattari vont désormais asséner à coup de marteau tombant à la fois sur l’être et sur le sujet signant la déroute de l’ontologie. À remplacer par quelque chose d’autre. Leur "autrement qu’être" » (René Schérer, 2007, « Visions croisées », Le Portique, n° 20 Gilles Deleuze et Félix Guattari : Territoires et devenirs, p. 28).

Et en 2013 ? Deleuze et Guattari nous offrent une boîte à outils portative, démontable et bidouillable. En quelques mois Europe Écologie-Les Verts se transforme en groupuscule tenu par des apparatchiks. Porteur de désir, Dany le dit explicitement le 22 mars 2010, ce rassemblement mouvementiste est, un temps un véritable groupe sujet, ouvert sur l’extérieur, proliférant, riche de possibles impensables, dans le et/et, peu préoccupé par sa pérennité. Des groupes pullulent, se connectent, disparaissent, ré-émergent. Des agencements se profilent et forment rhizome. C’est un moment riche. « Croire, non pas à un autre monde, mais au lien de l’homme et du monde, à l’amour ou à la vie, croire comme à l’impossible, à l’impensable qui pourtant ne peut être que pensée : "du possible sinon j’étouffe" » (Gilles Deleuze, L’image-temps, Minuit, 1985, p. 221). Comme le dit Dany aujourd’hui EELV, c’est fini, c’est devenu un groupe assujetti, obsédé par sa seule survie d’appareil.

En 1979, il y a trente-quatre ans, Guattari participe et pense l’étincelle de mai 1968. N’est-ce pas aussi ce que le suicide isolé d’un jeune tunisien entraînant dans le monde une déferlante de printemps révèle au sens photographique du terme ? La transversalité et la production de subjectivité ne se situent-elles pas au cœur des trois écologies ? Si les féministes affirment que le privé est politique, Deleuze et Guattari l’assurent le désir est politique. « Oui, je crois qu’il existe un peuple de mutants, un peuple de potentialités qui apparaît et disparaît, s’incarne en des faits sociaux, en faits littéraires, en faits musicaux. Il est courant qu’on m’accuse d’être exagérément, bêtement, stupidement optimiste, de ne pas voir la misère des peuples. Je peux la voir, mais… je ne sais pas, peut-être suis-je délirant, mais je pense que nous sommes dans une période de productivité, de prolifération, de création, de révolutions absolument fabuleuses du point de vue de l’émergence d’un peuple. C’est ça la révolution moléculaire : ce n’est pas un mot d’ordre, un programme, c’est quelque chose que je sens, que je vis dans des rencontres, dans des institutions, dans des affects aussi à travers quelques réflexions » (Félix Guattari et Suely Rolnik, Micropolitiques, Les empêcheurs de penser en rond, 1982, 2007, p. 11). Min Tanaka aux Bouffes du Nord, à nouveau soudain les Indignés à Madrid. Guattari, le petit myope, est toujours aux aguets.

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Classé dans Liane Mozère

Gastropolitique du colonialisme

Par Jean François Bissonnette, Londres

C’est une tradition solidement ancrée, en ce temps-ci de l’année, que de se bourrer la face en famille. Modalité commensale de ce que Marcel Mauss appelait l’« expression obligatoire des sentiments », cet empiffrage collectif est censé nous rappeler à nos filiations généalogiques, et nous rendre le goût du vivre ensemble. Appelons cela, si l’on veut bien, une gastropolitique des alliances familiales, qui se nourrit à l’imaginaire de notre enracinement dans le terroir, à la froidure des « quelques arpents de neige » défrichés par nos vaillants ancêtres, les colons.

Or, cette année, entre deux rots bien sentis et satisfaits, certains de nos concitoyens ont peut-être été témoins d’une action gastropolitique dont le contraste avec la forme gargantuesque, dépensière et foncièrement passive qui les alourdit et les tient occupés ne saurait être plus frappant. Depuis le 11 décembre, en effet, à deux pas du parlement fédéral, la chef crie Theresa Spence soutient une grève de la faim.

Ici encore, l’alimentation, ou dans ce cas, la privation volontaire de nourriture, renvoie à une certaine idée du territoire. Dans sa négativité, le geste de la chef Spence témoigne cependant d’un imaginaire spatial renversé, marqué par la blessure de la dépossession. Cette grève de la faim n’est pas que le reflet douloureux de nos ripailles festives. Elle manifeste aussi le rapport de forces sur lequel se fonde notre manière d’habiter le pays, qui s’exerce, depuis des siècles, au détriment de ses premiers occupants.

Dans la souffrance de sa chair affamée, la chef Spence exprime celle des Premières Nations, toujours soumises au joug d’un colonialisme qui ne s’avoue même pas, et qui les broie corps et âmes. Dans sa détermination à endurer la faim, elle rend tangible également la résilience des peuples autochtones, trop souvent « invisibles », comme les qualifiait Richard Desjardins, et qui refusent pourtant de disparaître. La chef Spence incorpore ainsi une volonté qui transcende largement sa personne. Elle fait de son corps privé, évidé, la caisse de résonnance d’un cri qui retentit d’un océan à l’autre : Idle no more!, slogan intraduisible qui évoque à la fois une résistance et une mise en mouvement.

Ce mouvement prend prétexte de certaines dispositions du plus récent fourre-tout législatif concocté par le gouvernement conservateur, qui attentent à la protection du territoire et des milieux aquatiques ainsi qu’à l’autorité des conseils de bande, afin de rappeler la Couronne canadienne à ses obligations. Il fait valoir qu’en vertu des traités conclus jadis, les Autochtones conservent une pleine souveraineté sur leurs terres ancestrales, pourtant laminées au nom d’un développement économique effréné dont ils subissent les contrecoups sans jamais en partager les fruits.

En conséquence, ce sursaut politique des premiers peuples vise également à dénoncer les conditions indignes dans lesquelles ils sont sciemment maintenus, ainsi qu’en témoigne éloquemment la misère qui afflige la communauté d’Attawapiskat, dont Theresa Spence est la chef. Logements insalubres et surpeuplés, manque d’accès à l’eau potable, coûts exorbitants des aliments, défaut de soins de santé et carence de moyens éducatifs, ces symptômes d’une pauvreté matérielle criante sont autant de blessures à la fois physiques et morales.

Aussi cette grève de la faim concentre-t-elle sur le corps de la chef Spence, la situation politique paradoxale dans laquelle se retrouvent aujourd’hui les Autochtones canadiens, eux qui doivent, d’une part, réaffirmer constamment les droits qu’ils détiennent sur les territoires auxquels ils ont toujours dû leur existence, et à défaut de parvenir jamais à une autonomie politique effective, revendiquer, d’autre part, que l’État leur alloue ne serait-ce que le minimum décent afin de ne pas crever comme des chiens.

C’est ainsi qu’ils se trouvent coincés entre deux « rationalités politiques », pour reprendre le concept de Michel Foucault, et qui jouent toutes deux à leur détriment, pris qu’ils sont entre le vieux droit du souverain qui pille leurs terres et y prélève de quoi garnir ses trésors, et la normativité quasi génocidaire d’un État bureaucratique qui veille tout juste à les maintenir en vie, ce dont maints citoyens repus, indifférents, et convaincus de leur privilège impérial jugent en toute bonne conscience que c’est déjà trop leur « donner ».

« Faire vivre et laisser mourir », disait Foucault, telle est la logique qui, conjuguée à une conception colonialiste de la propriété foncière, fonde le régime politique qu’est le nôtre, et qui pèse comme un destin sur le corps de Theresa Spence et des siens. « Faire vivre », à la lisière de ce que Giorgio Agamben appelle la « vie nue », la vie politiquement réduite à la simple survie biologique, voilà tout ce qu’il leur semble possible d’attendre de l’État à défaut de bouleverser radicalement les bases mêmes de la société canadienne. Et « laisser mourir », a contrario, telle paraît bien être la position de Stephen Harper à l’égard de la chef crie, lui qui ne daigne pas même réagir à sa faiblissante interpellation.

Reconnaissons, dans la disposition sacrificielle de Theresa Spence, dans la douleur qu’elle s’inflige au nom de son peuple, une forme supérieure de la critique, qui radicalise et pousse jusqu’à sa limite ultime la situation politique qui est faite aux Premières Nations. Délibérément, elle fait de son corps une offrande. Il y a en cela quelque chose de spectaculaire, et en même temps, d’infiniment modeste. Il faut bien, pour qu’elle porte écho et vienne travailler nos consciences, jusqu’à nuire à notre digestion des restes du festin de Noël, que sa souffrance soit publique. C’est en cela qu’elle nous rend tous imputables de son sort.

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Classé dans Jean François Bissonnette

Sixième mise à jour à l’inventaire d’une première réception

Par Simon Labrecque, Montréal, et Cornelias Qumbe, Candiac

La sixième mise à jour au texte maintenant collectif de Cornelias Qumbe est disponible dans le document original. Les informations concernant le lancement du livre montréalais proviennent de Cornelias Qumbe, et les informations concernant la table-ronde au Salon du livre de Montréal proviennent de Simon Labrecque, l’enregistrement est disponible ici.

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Classé dans Collectif, Cornelias Qumbe

Cinquième mise à jour à l’inventaire d’une première réception

Par Cornelias Qumbe, Candiac

La cinquième mise à jour au texte de Cornelias Qumbe est disponible dans le document original. Elle comprend deux résumés, le premier d’une recension de Normand Baillargeon et le deuxième d’une vidéo promotionnelle de Québec Amérique.

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