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Contaminations – sur la poésie de Sébastien B Gagnon

Critique de Disgust and Revolt Poems mostly written in English by an indépendantiste, de Sébastien B Gagnon, Montréal, Éditions Rodrigol, 2012, 55 pages.

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Eh bien, je risquerai d’abord, avant de commencer, deux propositions. Elles paraîtront, elles aussi, incompossibles. Non seulement contradictoires en elles-mêmes, cette fois, mais contradictoires entre elles. […] 1. On ne parle jamais qu’une seule langue. 2. On ne parle jamais une seule langue.

Jacques Derrida, Le Monolinguisme de l’autre, 1996, p. 21.

La poésie a parfois des allures de quarantaine, comme si le poète avait voulu isoler la langue et la purifier afin d’en raffiner le sens. Un peu comme pour une scène de crime – mais l’écriture n’a-t-elle pas toujours quelque chose de la scène de crime? –, le poète en expert viendrait isoler les éléments du langage pour en immuniser quelque chose comme une idée. Pour continuer dans le médico-légal, il s’agirait de protéger et de préserver, mais aussi de confiner et de limiter l’accès au langage, et ce, afin de ne pas laisser cette scène qui se met au jour se faire contaminer – au risque d’entacher la preuve à présenter devant le Tribunal.

Un petit recueil de poésie vient d’être publié aux éditions Rodrigol, qui, je pense, apporte beaucoup à la langue française au Québec, à cause et malgré son titre, Disgust and Revolt Poems mostly written in English by an indépendantiste, qui déjà laisse le français contaminer l’anglais, et le poète francophone se faire contaminer par une autre langue. Magnifique du point de vue de la facture, le petit recueil prend la forme d’un passeport canadien sur lequel Sébastien B Gagnon aurait laissé sa marque, son tague. Ce palimpseste paralégal dit la possibilité d’écrire par-dessus le droit, mais aussi, comme le donne à penser le palimpseste, de revenir à des écritures antérieures négligées. Réécrire par-dessus le passeport – c’est-à-dire l’altérer, le rendre autre –, notons-le, met en péril le droit de passage (c’est bien ce que nous dit le Code criminel, §57.2-3), mais tout autant ouvre du même coup la possibilité du passage en dehors des normes et de la légalité imposées par le droit ou par le souverain.

Il s’agit de petits poèmes courts aux grandes ambitions. C’est moins que l’auteur a écrit en anglais, qu’il a laissé l’anglais le parasiter et, ce faisant, a lui-même parasité l’anglais, cette langue de l’Autre (ou de l’hôte, comme Jacques Derrida l’écrivait dans Le Monolinguisme de l’autre) : « hôte », mot unique au français – intraduisible – le préféré de George Steiner, car il désigne à la fois celui qui accueille et celui qui se fait accueillir. Là où le français excelle dans l’ambiguïté et la préciosité, ce qui n’échappe, oh! surtout pas! aux discours poétique ou philosophique, Gagnon y a préféré la plasticité et la malléabilité de la langue anglaise de laquelle il se met véritablement à l’épreuve de l’autotraduction et de l’exappropriation. Une opinion commune nous dit que le vrai polyglotte cesse de penser dans sa langue maternelle pour penser dans celle de l’autre, mais le lourd secret de la traduction dit autrement : l’affirmation de sa pensée passe toujours dans et par la langue de l’autre, dans l’épreuve de la traduction de l’autre, surtout quand il s’agit d’écrire dans la langue que l’on pense posséder. Car la langue ne nous appartient pas, on lui appartient : Gagnon passera certes par une langue seconde, mais ce sera pour lui affaire de découverte, celle du continent Langage qu’il explore au-delà des langues multiples.

Une langue secondaire, dans le jardon de la traductologie, on appelle ça une « langue B ». Ce même « B » qui fend en son milieu le nom (dit « propre ») de l’auteur, un B étrangement sans point, comme une initiale qui manquerait la marque de sa complétude. Ce nom « propre » se voit altéré, comme s’il avait déjà, dans le nom même de l’auteur, une volonté de se désapproprier de lui-même, en tout cas des déterminations supposées de (son lieu de) sa naissance. Un B qui vacille entre soit un deuxième prénom crypté ou un deuxième nom de famille, celle d’une lignée maternelle présumée (rien ne nous l’indique en tout cas). À l’universalité du nom propre public – de la langue et de la patrie, du masculin et du majoritaire, mais aussi du rituel, du mécanique, de l’ordre, du transcendantal et du hiérarchique –, le B – le secondaire, l’autre avec un petit a – inaugure des rapports nouveaux, pas nécessairement égalitaires, mais certes mineurs au sens à la fois du moins nombreux, de l’irresponsabilité du jeu de l’enfant, ou du souterrain (underground). Se traduire en langue B pour expériencer l’impropre, le marginal, l’inférieur, le subordonné, expériencer l’impropriété de la propriété/propreté de la langue française pure, et en cela, atteindre une pureté non de la langue mais du Langage, expériencer, finalement, de nouvelles forces immanentes afin d’agir dans ce monde-ci. Et c’est dans ces grands moments de cette tradition de la critique du négatif, de la culture de la joie, de la haine de l’intériorité, de l’extériorité des forces et des relations, et de la dénonciation du pouvoir (pour reprendre la formule bien connue de la lettre de Gilles Deleuze à Cressole), tradition à laquelle Gagnon contribue, que la poésie prend tout son sens, c’est-à-dire son sens politique : le poème devient projectile.

Alors qu’on en est – encore… – à un énième controverse sur la langue (bien parlée, évidemment) au Québec, Sébastien B Gagnon aura eu l’intelligence de construire un terrier dans le langage en-dehors des catégories planifiées des normes linguistiques et d’appréhender à bras-le-corps la langue de l’autre. Toutes ces controverses, ne l’oublions pas, sont minutieusement calculées, notamment par des journaux qui font fonds de la polémique : ces quotidiens qui servent de plate-forme convenue finissent toujours par poser les règles du débat, soit un français propre au Québec, soit le français standard propre à l’international franco-centré, et ce reste en tiers exclu appelé « joual », à défaut de lui trouver un nom plus propre.

La dernière querelle fut montée de toutes pièces par ce qu’on aura voulu voir et entendre comme le symptôme de la décadence du français en Amérique, l’arrivée d’un groupe de musique acadien sur la scène musicale québécoise, Radio Radio, dont le langage semble bien choquer les hautes sphères du Devoir. Qu’on veuille voir des qualités ou des défauts à ce groupe de musique n’est pas notre affaire, c’est la réaction à leur présence sur le sol québécois par les chantres des belles lettres qui est l’enjeu : voir avec Radio Radio un symptôme de quoi que ce soit doit devenir en soi un symptôme de quelque chose. L’affaire est entendue : on aime nos Acadiens sagouinisants, bien typiques et bien folklorique. La langue acadienne, dit le récit, fut jadis à son achèvement, à un moment donné bien précis, entre la Déportation et la création de l’Université de Moncton. Tout le reste, c’est-à-dire tout ce qui suit ce moment fictionné de la langue qu’on voudrait mesure de toutes choses, est déchéance. Ce n’est rien savoir de la nature du langage qui est Continu. Les langues sont des plaques tectoniques qui s’entrechoquent, qui se chevauchent, ce sont des logiques qui apparaissent et qui disparaissent en formant des modes de vie originaux, mais aussi des guerres perpétuelles en chacun de nous : « Chu un million d’affaires/ Qui s’promènent pendant des millions d’années/ D’la poussière, de l’anti-matter/ Chu un catholique ensorcelé, » comme le chante Radio Radio.

Ces commentateurs de la langue française standardisée mènent l’attaque contre tout ce qui pourrait remettre en question leur autorité sur la langue, position qui, performativement, les oblige à juger de la langue des autres. Performativement, parce qu’ils ne vivent que de leur langue figée : toute tache à cette langue altérerait cette autorité qui n’est rien d’autre qu’un discours creux autogénérateur. Mais alors de quoi est-elle le nom, cette élite culturelle inutile qui crache sa méconnaissance du monde, rythmée par des polémiques qu’elle fabrique pour justifier sa présence? A-t-on simplement affaire là à la pureté obscène du Tribunal : les juges de la langue ne vivant que pour juger de la langue des autres, sans plus?

Alors que d’un côté on se soucie plus d’enfermer la langue pour la conserver telle qu’elle devrait se parler (c’est-à-dire telle que cette élite la parle), Gagnon a eu la bonne idée d’expérimenter le Langage et d’en faire, un moment seulement – car ce ne sont toujours que des moments brefs : des « déflagrations » –, un Erewhon. Pas du tout l’image utopique du no-where, mais l’autre de ce monde-ci : now-here, c’est-à-dire faire d’ici la tension entre l’ici et un ailleurs qu’ici. Voilà peut-être la réponse à ces moralisateurs du bien parlé : cesser de les nourrir en leur adressant toute parole et commencer à créer pour nous-mêmes des formes de vie nouvelles. Peut-être plus qu’une politique – ou peut-être une politique au-delà du politique – Gagnon offre un enseignement sur ce qu’il a perçu de l’autre côté de cette langue qu’on pense vulgairement être « la sienne », c’est faire de la parole un don à autrui – à soi, à eux, à nous : « If you ever speak one word/ of my language/ it is yours/ after all. »

Une version pdf de cette critique est disponible sur le site Web de la revue Trahir.

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Les oisifs foulent le Sol

Par Étienne Bolduc | Cégep de Drummondville

L’ire ondule et fait notre printemps érable.

Les volées de ta bernache pointent au-delà en V.

Levée pour la victoire, le V des courts, levier pour relever.

Carrérouges à épaulettes, engoulevents au vent,

Jaseurs, bruyants bruants, crécelles du renouveau.

Les oies, haut dans les airs, criaillent.

Les oiseaux dans le désert du ciel crient aïe, aïe !

Je vois leur voie, j’ois leur voix.

C’est un essaim d’oiseaux qui se dessine à dessein.

Il roucoule, et nous passons…  malheureusement à autre chose.

-

Au sol, jonchent charognards et lignes de corbeaux, champs sinistres.

Tyrans tritri, sizerins, moqueurs,

Appuyés par la plume des martinets, des étourneaux étourdis,

Petits roitelets, durbecs des sapins,

Méchants moineaux, tarés des pins.

-

Les brigades de pics maculés se prétendent poliss,

Pourtant, ces merlins d’Amérique écrasent, mettent en déroute,

Ce qu’ils disent être des pommes de routes,

Pour en faire des pommes de discordes, et les laisser pourrir.

Champs matraqués. Chants mal traqués.

Battements d’elles. De la compote au compost.

-

Allez, ouste ! Tu ne te pauseras pas là !

Va chercher des bouleaux dans le nord,

Monte comme la sève, rue-toi vers l’or,

Mais tu prends la rue et son pavé de la bonne intention.

-

Mélèzes devant ces ormes qui frênent,

Devant ces hêtres poseurs de chênes.

Mesquineries visant à noyer cette rage orageuse.

Mais tu ne cèdreras pas.

Car tes geais sont de pierre, de gens, de jacques.

-

On croit que tu peuplier.

Mais on se trompe parce que tu es un roseau pensant.

Et ceux qui pensent, ceux qui pansent la prose en sang,

Savent bien que le chant du cygne, on ne l’entend…

Étienne Bolduc

alias « soul » pleureur,

un admirateur de Sol au Cégep de Drummondville

30 avril 2012

Ce texte a aussi été publié sur le site de Poème sale.

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"Six mille et deux nuits sous un ciel d’orient" de Christine Palmiéri – inédit

Extrait inédit d’un long récit poétique dont une partie a été publiée aux Éditions L’Hexagone sous le même titre.

Par Christine Palmiéri | Université du Québec à Montréal

dès l’entrée dans la médina

une moiteur chaude dans l’air

traverse les murs chaulés

une femme drapée nous accueille

et sous les yeux de ma mère qui me tenait par la main

la magie de l’Orient

vapeurs dolentes sur peaux hâlées

Vénus  Hermaphrodites   Odalisques   Médées des livres d’art de mon père   des tableaux d’Ingres    de Delacroix

coulures savonneuses   frétillantes   frémissements charnels

sinueuses arabesques qui cernent les corps de la cheville au poignet

gaines de désirs

chair maternelle

une bouffée d’air

entre les jambes    je vois

de tous les yeux de mon corps

ce que ma mère dépeint

ce que ma mère entend

les clochettes    les clapotis de l’eau

le frottement des peaux

jamais je n’ai été autorisée

jamais n’ai pénétré ces lieux magiques

ma mère y veillait

Zorha et Mina aussi

Que craignaient-elles

(et l’Orient plie sous l’aile du muezin)

puis dans l’obscurité de ma chambre

au fond du placard    une mallette

à l’intérieur   chiffons

bleus     couleur tablier

je rentre dans leurs plis

reprends le chemin de l’école

la maternelle

moment charnière

deuxième naissance

déchirement

sortie du cocon familiale

première mort

entrée dans le monde    le vrai

que de naissances pour une seule vie

première journée

non trop de bruits   de larmes   de crises    de cris

la main de ma mère serrée à lui rompre les phalanges

pas un son

une larme figée sur ma pupille

l’espoir d’un sursit

puis chacun à son pupitre

abandonné là

dans ce wagon vers la grande vie

la vraie vie commençait    là

tête     dans le col dentelé

le regard    dans l’angle du trottoir

je questionnais ma mère sur le chemin du retour

comprendre

l’émotion plein le thorax

un roc dans la gorge    panique

tous les jours seront comme  celui-ci    à vie

implorant d’une voix prête à se fêler comme un cristal de baccarat dans les mains de Mina

certains jours madame Lamy vous fera dessiner  faire des rondes ou de la gymnastique   répondait ma mère

ce n’était pas à cette gymnastique-là que je pensais mais à celle des jours

savoir     tous les jours pareils

se lever   se laver    manger    aller à l’école  travailler   retour à la maison    manger   retourner    travailler   revenir  manger   dormir  se lever  tous les jours

le poids du quotidien tombait soudain dans les bras de ma mère   moi par-dessus

nos regards se croisèrent

nous cherchions de nouveaux horizons

elle regardait le ciel

je compris l’importance du silence

accepter sans se plaindre

là-haut quelqu’un avait tracé nos voies   nos routes d’asphalte    nos chemins de croix

j’étais confuse

ils étaient nombreux là-haut qui se contredisaient

qui nous surveillaient

notre Dieu tout puissant    mais aussi   Allah    Bouddha

même Big Brother qui commençait à poindre

je devais aller à l’école Camille Desmoulins

mon père me racontait comment

ce cher Camille défenseur des pauvres eut la tête coupée au côté de Robespierre

les nobles ne sont pas tous méchants    avoir une vision large disait mon père

pourtant l’Orient se tenait loin de l’école

seulement deux prénoms   Mustapha et Halima   à l’appel sur la liste de ma classe

la vision avait tendance à se rétrécir du côté des autorités en place

j’étais bien trop jeune pour faire de la politique

mal vue de la part d’une femme

disait ma mère avec son regard doux

qu’elle savait rendre autoritaire parfois pour dire de ses yeux ce que sa bouche n’osait se permettre

le langage des yeux était puissant de ce côté de l’océan

véritable paradis de regards

les femmes se voilaient pour cacher leur bouche   fermer leur bouche

imaginez la flamme vive qui jaillissait par leurs yeux

protestations   colère   peur    tendresse    amour    inquiétudes    toutes ces crispations du visage     ces tensions    ces passions    canalisés par les yeux

vous comprenez pourquoi elles les cernent de khôl

pour en faire des écrans où défilent leur vie

et notre image     dans notre tablier bleu

nos escarpins vernis et nos chaussettes de dentelle blanche

vous vous sentez extrêmement petits devant ces yeux qui vous happent

chaque coin de rue

yeux cernés par d’austères djellabas

j’imaginai les corps qui supportaient ces yeux

les vêtements frivoles du dessous

comme pour les curés disait mon père

ne pas se laisser impressionner par les soutanes

elles cachent tant de vices

j’étais confuse

j’appris à me méfier

chaque jour   chaque pas vers l’école   je perdais de ma naïveté    c’était le chemin de la perte

la perte de l’enfance

avec une route bordée d’yeux accusateurs    désireux

d’être libre de penser

de rêver

d’imaginer dans tous les sens

il fallait respecter les sens

les directions

pas les autres sens

vous devenez girouettes entre interdits et obligations

la route tracée au fer rouge sous la plante des pieds

suivre

uniquement le sens de l’école

trop de blessures

moi qui ne protestait jamais

engoncée    attelée   tels les crucifiés se traînant sous leur croix sur les fresques de l’église du Maârif     là  j’assistai à la communion de mes cousines

vous pouvez tout empêcher    sauf   l’imaginaire de vous envoyer des images   au tréfonds de votre corps

la maternelle c’était le quotidien     l’enfer

Pour une critique de ce récit, voir Denyse Therrien publiée sur ce blog.

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"Six mille et deux nuits sous un ciel d’Orient" de Christine Palmiéri – critique

Critique de Christine Palmiéri, Six mille et deux nuits sous un ciel d’Orient, Montréal : Éditions L’Hexagone, 2011.

Par Denyse Therrien | Université du Québec à Montréal

Les femmes poètes de la diaspora méditerranéenne transportent en elle des lieux qu’en exil leur mémoire investit d’une dimension sacrée, qui n’est pas d’office reliée au divin. Leur poésie « chantante » (J. C. Pinson) les garde du désespoir du deuil de leur pays d’origine. Elles tentent d’« habiter la parole de la parole et [de] conserver la promesse du poème » (Amina Saïd, Au présent du monde). Dans Six mille et deux nuits de Christine Palmiéri, qui est née au Maroc et vit au Québec, se dessinent des tracés de lumière dans un rituel qui sourd de l’écriture et se joue entre les mots.

Ce récit poétique nous installe dans la vie matérielle quotidienne dont elle élève les gestes renouvelés au rang du sacré. Artiste en arts visuels et poétesse, Palmiéri dessine ses poèmes, traite les mots comme des couleurs et des formes. L’espace et le temps occupent déjà la page par la disposition spatiale des mots, et dire sa poésie exige des pauses, des moments d’attente pour rentrer dans les cérémonies auxquelles elle convie le lecteur ou l’auditeur. Sa plume rend des sons, des cris, des pleurs, dessine les lieux par petites touches : « nuit fendue/ l’orient plie/ sous l’aile du muezzin   coup d’octave/ la parole voûte/ les âmes   qui/ paumes chaudes/ baisent la terre  couchée avec les morts ».

Plus loin « l’heure du thé se déverse » quand « les cuivres pincent l’ouïe ». Plus loin encore, on saigne l’agneau. Le tableau est saisissant « […] rideau de chair/ la mémoire/ pluie de sang/ coule sur la terrasse ».

La poésie de Christine Palmiéri insuffle un caractère sacré aux petits gestes quotidiens, à des moments et à des mouvements de vie pourtant mille fois repris, mais investis, du fait de l’éloignement exilique et de la mémoire, d’une aura. L’enfance se redéploie, scrutée à la loupe, ramenant les lieux, les gens et les gestes. L’inconscience, ici, est oubli de soi comme être extérieur. Elle conduit à une conscience supérieure; le don efface toute différence, relie ce que les conventions sociales de classe délient. La condition exilique transforme la maison en un temple où le don prédomine sur la prière. Aux yeux de l’enfant, les servantes dans leur sarouel revêtent l’allure de prêtresses à leur arrivée à la maison : « Tamou sur la rue était une vraie cathédrale… »

Dans Six mille et deux nuits sous un ciel d’Orient, l’auteure brosse une fresque de sa vie au Maroc, de l’enfance à l’entrée dans la vie adulte. Les vivants et les morts s’y croisent. Palmiéri, vivant loin de son pays d’origine, se désespère de voir son « royaume   rétréci par les affres de la réalité », les constructions modernes qui obstruent l’univers autrefois offert aux gens sur la terrasse. Mais la mémoire lui restitue « une fenêtre   un carrelage   toute une vie », écrit-elle. Un carrelage autrefois détesté parce que froid, aujourd’hui élevé au statut d’œuvre d’art « car    voyez-vous   ses arabesques folles   courent dans mes veines   nouent ma gorge   où le bougainvillier refleurit »Le sol, qui chez les autres poètes est terre et racines, est chez Palmiéri faïence. Cela donne aux mots, à la poésie, une autre résonance.

Six mille et une nuits ne s’en tient pas qu’aux bons souvenirs de la poétesse. Celle-ci relate, à travers les dires de ses proches, des pages de l’histoire en des tableaux miniatures saisissants. Palmiéri arrive à nous faire vivre l’éveil de sa conscience politique et sociale sans jamais départir le texte du juste montant de lyrisme pour ne pas tomber ailleurs. Mais elle revient aussi à des images plus douces, avec une sensualité à fleur de peau :

C’est vrai j’oubliais Zorha
qui attend Mina
baluchon sur la tête elles m’entraînent
je glisse dans leur sillon
entre les fronces du taffetas des sarouelles…
elles se parent des voiles de l’orient couleur de pêche et de citron
ciseler de dentelles et de passementeries fines…

Palmiéri visite tous les lieux, ceux qu’elle a franchis et ceux des gens qui l’accompagnent et se rappellent. La réalité des uns et des autres, la sienne propre, qu’est-ce donc? L’auteure ne tente pas de les démêler : « Nous ne saurions dire quelles images appartenaient au réel quelles autres à l’imaginaire tant d’autres à la mémoire. […] Il n’y a pas de lieux d’appartenance au réel tout est aspiré et rangé au fond d’une boîte noire que garde la mémoire. »

Chez Palmiéri la force d’évocation du lieu, de la vie quotidienne construit un temple, appelle le recueillement, l’offrande. On sent chez elle le besoin de se relier à quelque chose de plus grand que soi, en l’épousant au plus près comme elle le fait de la langue selon des tonalités affectives qui lui sont particulières et qui révèlent une façon bien distincte d’être-au-monde, au confluent de plusieurs cultures.

Cette critique a aussi été publiée en exclusivité Web dans Le Mouton noir.

Un inédit du récit poétique de Christine Palmiéri est disponible sur ce blog.

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