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Après-midi ensoleillé sur Vancouver Island: pistes pour lire la démission de John Duncan

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

C’est une pratique bien connue de la communication politique partisane et gouvernementale : sortir la nouvelle potentiellement embarrassante à 17h le vendredi. De ce fait, les bulletins de nouvelles devront généralement se satisfaire de relayer un communiqué de presse et quelques réactions hâtives. Le peuple ne sera pas trop mis au courant, ni ne s’en souviendra trop clairement le lundi venu.

Un territoire comme celui du pays de Canada pose un problème particulier. Lorsqu’il est 17h à Ottawa, il est 14h sur l’île de Vancouver. Vendredi 14h, on peut se douter que ce sera un moment plus souvent consacré au flânage en ligne qu’au travail acharné, à tout le moins dans les factories de l’économie des services et de la connaissance. De bons stratèges n’oublieront pas qu’on entendra la nouvelle un peu plus distinctement à l’ouest qu’à l’est.

Les conservateurs au pouvoir sont réputés bons stratèges. Hier, 15 février 2013, peu avant 14h heure de Victoria, on apprenait que le ministre des Affaires autochtones et du Développement du Nord, John Duncan, a remis sa démission. La raison donnée : il est intervenu en faveur d’un citoyen de sa circonscription en écrivant une lettre à la Cour canadienne de l’impôt. Dans Le Devoir, on apprend que

le premier ministre Stephen Harper l’a su jeudi. Et c’est jeudi que le ministre Duncan a offert sa démission qui a été acceptée. Mais le bureau du premier ministre ne l’a annoncée publiquement qu’en fin d’après-midi, vendredi. Le Devoir, 15 février 2013.

Quel peut être le sens de cette démission, vue de l’île de Vancouver? Quel sens lui donner dans un contexte médiatico-politique où Idle No More, par exemple, a le mérite de faire parler des luttes longues et ardues des peuples autochtones qui peuplent l’ensemble du territoire aujourd’hui nommé canadian? Pistes de lecture.

D’abord, ces trois remarques :

  1. Circonscription fédérale d’Île de Vancouver-Nord.

    John Duncan demeure député de sa circonscription, c’est-à-dire « Île de Vancouver-Nord ». C’est à titre de ministre qu’il a « erré », et non à titre de député. Symboliquement, un ministre ne devrait pas faire ce qu’il a fait;

  2. Le nord de l’île de Vancouver est assez peu peuplé, mais il est habité depuis longtemps par nombre de peuples autochtones. Notons d’emblée que l’un de ces peuples, les Kwakwaka’wakw – prononcé « kwa-kwâ-kiwa », selon ce que j’ai entendu – ou Kwakiutl, est probablement le peuple autochtone le plus étudié en anthropologie, depuis les passages de Franz Boas dans la région.

    Premières nations au nord de l’île de Vancouver.

    Une des traditions qu’ils partagent avec leurs voisins du Pacific Northwest est celle du potlatch, pratique souvent présentée comme économie du don et du contre-don. En 1875, le missionnaire William Duncan (c’est un de ces télescopages patronymiques dont l’histoire coloniale a le secret – il n’est peut-être pas lié à John Duncan, mais quand même…) écrivait que « le potlatch est de loin l’obstacle le plus considérable à ce que les indiens deviennent chrétiens, ou même civilisés » (cf. « Porlatch »). En 1885, cette pratique a été interdite par le gouvernement canadian (cf. « The Potlatch Ban »). Notons enfin qu’elle a été commentée par plusieurs figures de la pensée écrite du siècle dernier, dont Marcel Mauss, Georges Bataille et Jean Baudrillard, pour ce qui est des Français;

  3. Dimanche dernier, 10 février 2013, un chef héréditaire Kwakwaka’wakw, Beau Dick, est arrivé à Victoria après avoir marché pendant huit jours à partir du nord de l’île, emportant avec lui un bouclier ou un blason (shield) de cuivre qu’il est venu couper sur le parvis du parlement de la Colombie-Britannique, en signe de défi. En anglais, on parle d’un shaming rite, un rituel d’humiliation, qui n’avait pas été performé depuis plus de soixante ans et qui peut constituer une véritable déclaration de guerre. Un défi est lancé par celui qui coupe à celui qui reçoit le morceau coupé—ici, le destinataire était le gouvernement fédéral, in absentia –, celui de « réparer le cuivre » ou de couper un morceau plus gros d’une valeur similaire (cf. « First Nations chief to perform rare shaming rite on legislature lawn »). Pour raconter son geste, Dick a mentionné Idle No More à quelques reprises, ainsi que la longue tradition des politiques d’exploitation et d’assimilation des peuples autochtones par le gouvernement colonial canadian. Il parle de « génocide culturel ». (Notons ici qu’il n’est pas certain que Dick soit considéré comme un « représentant légitime » par les autres Kwakwaka’wakw – à travers les branches, on entend qu’il est isolé… Je ne peux pas prétendre connaître les tenants et aboutissants des conflits et des tensions qui parcourent ce peuple et son territoire. Je crois comprendre que très peu de colons sur l’île de Vancouver peuvent prétendre le contraire. C’est peut-être ce qu’il y a de plus honteux dans toute cette histoire : l’indifférence.)

Je me propose de tramer quelques pistes de lecture avec ces trois énoncés.

J’aimerais réécrire et donner à lire la démission de Duncan comme la réponse, c’est-à-dire le contre-défi du gouvernement Harper au coupage du cuivre.

Cette lecture est rendue possible et plausible par une anthropologie politique s’inscrivant dans la lignée de L’essai sur le don de Mauss (1923-1924), de La Part maudite de Bataille (1949) et de L’échange symbolique et la mort de Baudrillard (1976). Il y a dans le monde une politique symbolique, voire mythique, dont la limite est la mort même. Elle est à l’œuvre dans le geste de la chef Theresa Spence, par exemple (voir l’article de Jean François Bissonnette dans Trahir). Il est inadéquat de limiter cette politique mythique ou symbolique aux « sociétés archaïques », comme le disait Mauss, voire « primitives ». Ceux et celles qui travaillent dans cette lignée ont (parfois) réussi à éviter ce langage évolutionniste imbriqué dans l’histoire coloniale et autorisant le déploiement de multiples politiques de « développement » et de « civilisation » – si l’on considère que l’archaïque, c’est toujours l’autre, jamais soi… Cette ligne de pensée a réussi (dans ses meilleurs moments) à faire sentir l’archaïque au cœur des groupements humains contemporains, quels qu’ils soient – anthropologie symétrique, diraient certains. C’est par exemple ce que montre Arthur Kroker de l’Université de Victoria, dans son travail sur l’idéologie born again américaine, lorsqu’il voit se télescoper des pèlerins du Mayflower aux officines parcourues par Dick Cheney sous le signe d’un ressentiment enragé. C’est déjà ce que montrent Adorno et Horkheimer dans Dialectique de la raison (1944), où la raison est réécrite comme mythe central de la pensée occidentale, d’Ulysse à la modernité scientiste. Ce livre fut écrit lors de leur exil américain, alors que l’Institut für Sozialforschung était affilié à l’université Columbia. Il est remarquable que le premier professeur d’anthropologie à Columbia fut un autre allemand en Amérique : Franz Boas.

Les travaux de Boas et de ses épigones sur les Kwakwaka’wakw font en sorte que l’on croit comprendre ce qui est en jeu dans une pratique de défi comme celle du « coupage du cuivre », proche du potlatch. On saisi qu’il faut y répondre par la surenchère. En effet, il y a dans le défi ou le don original une « part maudite » qui ne peut jamais être totalement remboursée. Cette part, cette dette porte la valeur supplémentaire découlant de l’initiative même, de la primauté du geste, de sa gratuité initiale. Le premier geste restera premier. Si elle veut être commensurable, la réponse se doit donc de l’excéder et ainsi devenir première à son tour.

Il est aisé de saisir que le gouvernement Harper™ (Triomphalement majoritaire) fait de la politique symbolique une priorité. D’une part, ses critiques répètent qu’il fait plus souvent dans le mythe que dans la raison, que ce soit sur l’usage des drogues ou sur la guerre de 1812. D’autre part, la transparence des conservateurs quant à leurs propres stratégies, modulées pour toucher les cordes sensibles de divers groupes épars – c’est souvent « gros comme le bras » mais ça s’autoproclame « gros bon sens », voire science économique, donc raison mythifiée –, suggère qu’ils admettraient sans doute que la politique est une question et une gestion de mythes et de symboles. Ils le diraient si cette admission n’était pas dommageable, symboliquement, dans une société canadian qui aime à se croire infiniment plus rationnelle que sa voisine du sud – fundamentalist Christian, créationniste, inégalitaire, machiste, raciste, homophobe –, qu’elle projette par ailleurs en son cœur, quelque part en banlieue de Calgary.

Il se pourrait donc que les conservateurs se soucient de répondre à un défi comme celui de la « coupure du cuivre », en particulier dans un contexte médiatico-politique marqué par les actions d’Idle No More a mari usque ad mare. Mais on sait aussi que le silence face aux gestes le ciblant est une marque de commerce de ce gouvernement – à moins qu’il y ait en jeu des enjeux jugés « véritablement importants », a mari usque ad mare, ou au moins dans la marre conservatrice.

Or, parler d’océans c’est évoquer un champ de conflits entre les colons et les autochtones qui passe souvent inaperçu dans la médiasphère urbaine. Les droits de pêche sont un sujet « hyperlocal », dit-on – quoiqu’un des problèmes, ici, est l’exploitation industrielle de piscicultures détenues par des multinationales au cœur d’un territoire de pêche alimentaire des Kwakwaka’wakw et que le sort de la côte ouest du continent – ouverture sur l’Asie – préoccupe à la fois ceux et celles qui veulent commercer à tout prix, pipeline oblige, et ceux et celles qui veulent pouvoir vivre encore plusieurs générations sur ces rives. Prendre en compte les actions politiques des Kwakwaka’wakw – leurs longues luttes autour de la pêche, par exemple – et ne pas être obnubilé par l’iconique et médiatique « coupage du cuivre » est peut-être crucial pour saisir de quels défis et contre-défis il y va dans la démission de John Duncan.

La démission de Duncan, par un vendredi après-midi ensoleillé sur l’île de Vancouver, a mis un sourire aux lèvres de ceux et celles qui se soucient de ce type d’événement. Elle n’a probablement rien changé sur le visage de ceux et celles qui se sont vu montrer depuis des siècles toute la violence dont ce système est capable… Une concession à Idle No more? Les leaders autochtones semblent peu convaincus. Elle pourra néanmoins satisfaire quelques dilettantes, comme la démission de Line Beauchamp a pu être interprétée comme une concession au mouvement étudiant le printemps dernier. On se souviendra toutefois de ce que fut la suite!

Le geste d’Harper ne semble en rien excéder le coupage du cuivre. Faire revivre un rituel ancien qui n’a pas été pratiqué depuis des décennies semble infiniment plus valeureux et coûteux que d’accepter la démission d’un ministre pour des raisons « éthiques », surtout que la rumeur suggérait déjà qu’il ne survivrait pas au prochain remaniement ministériel. La source de cette rumeur laisse songeur, bien entendu. Si les conservateurs sont bons stratèges, on peut penser qu’elle fut propagée en guise de préparation. En perdant Duncan, on perd peu en tout cas. On semble écouter la population et on perd certainement moins qu’en donnant des munitions à une opposition qui tente de se soucier de l’éthique fluctuante des membres de ce gouvernement.

Mais en territoire Kwakwaka’wakw, comment reçoit-on ce geste? Il faudrait se demander qui a élu Duncan dans sa circonscription. Il faudrait aussi songer à comment s’articulait son travail aux politiques locales quant aux pêcheries et aux droits d’exploitation du territoire. La circonscription garde un député au pouvoir (on dit que c’est mieux que d’avoir un député dans l’opposition), mais elle perd un ministre. Cela permettra-t-il de « développer » la région sans trop se soucier de ceux et celles qui l’habitent? Comment ce geste reconfigure-t-il la liste des priorités quant aux « politiques autochtones » du Pacific Northwest? S’il y a un véritable contre-défi lancé par le gouvernement fédéral, il est à chercher de ce côté.

Du sud de l’île de Vancouver, il est difficile de faire sens de tout cela. Un brouillard tenace entoure ce qui se déroule au nord de l’île. Aussi tenace que l’aveuglement volontaire. Ainsi, il est accablant de voir que le Times Colonist de Victoria cite des chefs de Toronto au sujet de la démission de Duncan, mais aucune voix de l’île. Les choses sont-elles plus claires, vu du nord? On dit de cette région qu’elle est la plus pluvieuse du pays. On dit également que Fort Victoria a reçu ce nom pour que la reine n’oublie jamais ce lieu, le plus éloigné (par bateau, alors que le canal de Panama restait à faire) d’un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Aujourd’hui, il fait encore soleil à Victoria. Les forts vents viennent toutefois rappeler que le printemps, saison de tempêtes, approche. En témoigne ce crachin.

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Gastropolitique du colonialisme

Par Jean François Bissonnette, Londres

C’est une tradition solidement ancrée, en ce temps-ci de l’année, que de se bourrer la face en famille. Modalité commensale de ce que Marcel Mauss appelait l’« expression obligatoire des sentiments », cet empiffrage collectif est censé nous rappeler à nos filiations généalogiques, et nous rendre le goût du vivre ensemble. Appelons cela, si l’on veut bien, une gastropolitique des alliances familiales, qui se nourrit à l’imaginaire de notre enracinement dans le terroir, à la froidure des « quelques arpents de neige » défrichés par nos vaillants ancêtres, les colons.

Or, cette année, entre deux rots bien sentis et satisfaits, certains de nos concitoyens ont peut-être été témoins d’une action gastropolitique dont le contraste avec la forme gargantuesque, dépensière et foncièrement passive qui les alourdit et les tient occupés ne saurait être plus frappant. Depuis le 11 décembre, en effet, à deux pas du parlement fédéral, la chef crie Theresa Spence soutient une grève de la faim.

Ici encore, l’alimentation, ou dans ce cas, la privation volontaire de nourriture, renvoie à une certaine idée du territoire. Dans sa négativité, le geste de la chef Spence témoigne cependant d’un imaginaire spatial renversé, marqué par la blessure de la dépossession. Cette grève de la faim n’est pas que le reflet douloureux de nos ripailles festives. Elle manifeste aussi le rapport de forces sur lequel se fonde notre manière d’habiter le pays, qui s’exerce, depuis des siècles, au détriment de ses premiers occupants.

Dans la souffrance de sa chair affamée, la chef Spence exprime celle des Premières Nations, toujours soumises au joug d’un colonialisme qui ne s’avoue même pas, et qui les broie corps et âmes. Dans sa détermination à endurer la faim, elle rend tangible également la résilience des peuples autochtones, trop souvent « invisibles », comme les qualifiait Richard Desjardins, et qui refusent pourtant de disparaître. La chef Spence incorpore ainsi une volonté qui transcende largement sa personne. Elle fait de son corps privé, évidé, la caisse de résonnance d’un cri qui retentit d’un océan à l’autre : Idle no more!, slogan intraduisible qui évoque à la fois une résistance et une mise en mouvement.

Ce mouvement prend prétexte de certaines dispositions du plus récent fourre-tout législatif concocté par le gouvernement conservateur, qui attentent à la protection du territoire et des milieux aquatiques ainsi qu’à l’autorité des conseils de bande, afin de rappeler la Couronne canadienne à ses obligations. Il fait valoir qu’en vertu des traités conclus jadis, les Autochtones conservent une pleine souveraineté sur leurs terres ancestrales, pourtant laminées au nom d’un développement économique effréné dont ils subissent les contrecoups sans jamais en partager les fruits.

En conséquence, ce sursaut politique des premiers peuples vise également à dénoncer les conditions indignes dans lesquelles ils sont sciemment maintenus, ainsi qu’en témoigne éloquemment la misère qui afflige la communauté d’Attawapiskat, dont Theresa Spence est la chef. Logements insalubres et surpeuplés, manque d’accès à l’eau potable, coûts exorbitants des aliments, défaut de soins de santé et carence de moyens éducatifs, ces symptômes d’une pauvreté matérielle criante sont autant de blessures à la fois physiques et morales.

Aussi cette grève de la faim concentre-t-elle sur le corps de la chef Spence, la situation politique paradoxale dans laquelle se retrouvent aujourd’hui les Autochtones canadiens, eux qui doivent, d’une part, réaffirmer constamment les droits qu’ils détiennent sur les territoires auxquels ils ont toujours dû leur existence, et à défaut de parvenir jamais à une autonomie politique effective, revendiquer, d’autre part, que l’État leur alloue ne serait-ce que le minimum décent afin de ne pas crever comme des chiens.

C’est ainsi qu’ils se trouvent coincés entre deux « rationalités politiques », pour reprendre le concept de Michel Foucault, et qui jouent toutes deux à leur détriment, pris qu’ils sont entre le vieux droit du souverain qui pille leurs terres et y prélève de quoi garnir ses trésors, et la normativité quasi génocidaire d’un État bureaucratique qui veille tout juste à les maintenir en vie, ce dont maints citoyens repus, indifférents, et convaincus de leur privilège impérial jugent en toute bonne conscience que c’est déjà trop leur « donner ».

« Faire vivre et laisser mourir », disait Foucault, telle est la logique qui, conjuguée à une conception colonialiste de la propriété foncière, fonde le régime politique qu’est le nôtre, et qui pèse comme un destin sur le corps de Theresa Spence et des siens. « Faire vivre », à la lisière de ce que Giorgio Agamben appelle la « vie nue », la vie politiquement réduite à la simple survie biologique, voilà tout ce qu’il leur semble possible d’attendre de l’État à défaut de bouleverser radicalement les bases mêmes de la société canadienne. Et « laisser mourir », a contrario, telle paraît bien être la position de Stephen Harper à l’égard de la chef crie, lui qui ne daigne pas même réagir à sa faiblissante interpellation.

Reconnaissons, dans la disposition sacrificielle de Theresa Spence, dans la douleur qu’elle s’inflige au nom de son peuple, une forme supérieure de la critique, qui radicalise et pousse jusqu’à sa limite ultime la situation politique qui est faite aux Premières Nations. Délibérément, elle fait de son corps une offrande. Il y a en cela quelque chose de spectaculaire, et en même temps, d’infiniment modeste. Il faut bien, pour qu’elle porte écho et vienne travailler nos consciences, jusqu’à nuire à notre digestion des restes du festin de Noël, que sa souffrance soit publique. C’est en cela qu’elle nous rend tous imputables de son sort.

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Une pratique du jugement

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

On peut rencontrer des gens très intéressants lors d’un procès. Avec le temps, on remarque que certaines personnes sont présentes chaque jour. Mis à part le juge, le jury, la greffière, les constables spéciaux, les avocats de la poursuite et de la défense et l’accusé, le procès de Rémy Couture accueille plusieurs témoins-experts, des parents et amis, des enquêteurs qui ont témoigné, des étudiants qui visitent le Palais de justice pour quelques heures, ainsi que des journalistes. D’autres sont plus difficilement identifiables – vos humbles serviteurs à Trahir, par exemple, qui semblent semer le doute dans certains esprits par leur présence assidue et attentive.

Ce lundi, j’ai fait une rencontre intéressante. Pour ce billet, je passerai donc sous silence les événements du jour, soit (a) la fin du contre-interrogatoire du professeur Ouimet, (b) le court témoignage de madame Catherine Allard, qui a été modèle pour Rémy Couture dans la série de photographies intitulée Glass, et (c) le début du témoignage de monsieur Couture lui-même. Nous y reviendrons certainement.

Je propose un détour par un fait. L’Agence des services frontaliers du Canada assiste au procès depuis le début, par l’entremise d’un fonctionnaire, sans toutefois être officiellement impliquée. C’est ce que m’a appris ma rencontre imprévue.

La raison de cette présence est simple. Parmi les nombreux mandats de l’agence se trouve celui de prohiber l’importation de matériel « réputé obscène au sens du paragraphe 163(8) du Code criminel ». Pour mieux saisir comment l’agence comprend son mandat, il faut lire le Mémorandum D9-1-1, qui date du 26 octobre 2012.

Le paragraphe 163(8) du Code criminel indique :

[…] est réputée obscène toute publication dont une caractéristique dominante est l’exploitation indue des choses sexuelles, ou de choses sexuelles et de l’un ou plusieurs des sujets suivants, à savoir : le crime, l’horreur, la cruauté et la violence.

Cette définition fait frémir, mais l’intérêt de l’agence pour son mandat et pour les normes de son exécution légitime est remarquable. Elle semble en effet assister aux séances quotidiennes pour prendre le pouls de ce qui, dans les textes de loi et dans le mémorandum déjà cité, reçoit le nom de « norme sociale de tolérance du Canada » – le mémorandum ajoute : « qui évolue constamment ». Cette norme joue un rôle central dans la détermination de l’obscénité, bien qu’elle ne soit pas le seul critère à prendre en compte. S’y ajoute en effet « le critère des besoins internes, aussi appelé le moyen de défense fondé sur la valeur artistique ».

Si toutes les publications qui semblent correspondre à la définition de l’obscénité citée plus haut ne sont pas prohibées par l’agence, c’est soit en vertu de cette « norme de tolérance », soit en vertu de ce « critère des besoins internes ». Quant à la première, l’agence souligne :

17. Ce critère [de la norme sociale de tolérance] vise non pas à ce dont les Canadiens ne toléreraient pas eux-mêmes d’être exposé, mais bien à ce qu’ils ne toléreraient pas que les autres Canadiens soient exposés. Il ne permet pas de déterminer si du matériel peut offenser certaines personnes du point de vue moral, mais plutôt si, dans l’opinion publique, le matériel est perçu comme préjudiciable pour la société.

Au sujet du second critère, l’agence écrit :

25. Même si le matériel va à l’encontre des normes sociales, il ne sera pas considéré comme une exploitation « indue », si la représentation de choses sexuelles est nécessaire au traitement sérieux d’un thème.

26. Il faut appliquer le critère des besoins internes seulement si une œuvre renferme du matériel sexuellement explicite qui pourrait, dans un autre contexte, constituer une « exploitation indue des choses sexuelles ».

27. Il faut situer la représentation des choses sexuelles dans son contexte pour déterminer si l’exploitation indue des choses sexuelles est l’objet principal de l’œuvre ou si cette représentation des choses sexuelles est essentielle à une fin artistique ou littéraire plus générale ou à une autre fin semblable.

28. En d’autres mots, le critère des besoins internes ou le moyen de défense fondé sur la valeur artistique évalue si l’exploitation des choses sexuelles joue un rôle justifiable dans l’histoire ou le thème et si, envisagée dans le contexte global de l’œuvre, elle joue un rôle légitime dans l’œuvre elle-même.

29. Tout doute à cet égard doit être tranché en faveur de la liberté d’expression, c’est-à-dire que, en cas de doute quant à l’obscénité véritable des marchandises, on doit accorder la mainlevée de ces marchandises.

La défense de Couture rappellera sûrement que le site web litigieux se voulait la représentation artistique du journal intime d’un tueur en série…

Bureaucratie – légitimité ou autorité rationnelle-légale – oblige, nos fonctionnaires disposent d’une liste de critères et « d’indices d’obscénité » qui doivent présider à leur jugement (voir toute l’Annexe B du mémorandum cité). Dans leur cas, il s’agit bien d’une pratique quotidienne du jugement quant à l’obscène. Ce jugement ne devant pas être moral et devant peser les mérites artistiques éventuels du matériel, ainsi que sa conformité avec les lois, il est esthético-juridique (sur les notions de jugements moral et esthétique, voir le dernier billet de mon collègue Lemieux).

Des fonctionnaires fédéraux travaillent chaque jour avec du matériel dont l’obscénité est incertaine. Leur tâche consiste à prendre une décision à cet effet et à l’exécuter. Le matériel réputé obscène sera prohibé et le reste pourra être importé. Tel DVD, tel livre, tel numéro de revue « passera » ou « ne passera pas » (ni le « test », ni donc la frontière. Ou plutôt, étant déjà en sol canadien, je suppose que ce matériel sera archivé, sinon détruit). Le problème apparemment exceptionnel posé par le matériel de Rémy Couture, qui sera résolu par 12 jurés représentant la population canadienne, est donc, en un sens, le lot quotidien de quelques fonctionnaires. Si Couture avait été Allemand, par exemple, et que le contenu du site internet innerdepravity.com avait été importé par un canadien en format DVD, qu’auraient fait nos fonctionnaires ? L’auraient-ils confiné à leurs archives, dont la taille demeure insondable ? Censure-fiction !

Si toute cette affaire est si fascinante, en droit, c’est probablement parce qu’elle implique les deux premiers articles de la Partie I de la Loi constitutionnelle de 1982, la Charte canadienne des droits et libertés. Les premières lignes de ce document doivent être citées en entier :

Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit :

Garantie des droits et libertés

1. La Charte canadienne des droits et libertés garantit les droits et libertés qui y sont énoncés. Ils ne peuvent être restreints que par une règle de droit, dans des limites qui soient raisonnables et dont la justification puisse se démontrer dans le cadre d’une société libre et démocratique.

Libertés fondamentales

2. Chacun a les libertés fondamentales suivantes :
a) liberté de conscience et de religion;
b) liberté de pensée, de croyance, d’opinion et d’expression, y compris la liberté de la presse et des autres moyens de communication;
c) liberté de réunion pacifique;
d) liberté d’association.

L’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) semble inquiète de voir son action se situer à un point de tension entre les articles 1 et 2(b). Elle (se) raconte :

4. Les tribunaux ont jugé que, en cherchant à prohiber certains types de formes d’expression, le Tarif des douanes viole le droit constitutionnel à la liberté d’expression. Néanmoins, les tribunaux ont aussi conclu que la violation de l’alinéa 2b) de la Charte est justifiable en vertu de l’article 1 de la Charte, parce que la législation vise avant tout à éviter qu’un préjudice soit causé à la société, ce qui constitue une préoccupation suffisamment urgente et réelle pour justifier une restriction de la liberté d’expression. Par conséquent, les tribunaux ont confirmé le mandat de l’ASFC qui consiste à prohiber l’importation de matériel obscène au Canada.

La norme de service de l’agence est de rendre son « jugement » dans les 30 jours suivant l’interception du matériel potentiellement obscène.

Dans l’affaire qui nous préoccupe, que penser de l’expression « éviter qu’un préjudice soit causé à la société, ce qui constitue une préoccupation suffisamment urgente [je souligne] et réelle pour justifier une restriction à la liberté d’expression », maintenant que nous savons que la plainte initiale contre Rémy Couture a été déposée au début 2007 (si ma mémoire est bonne) et que l’enquête de l’escouade de la moralité du SPVM n’a débuté qu’en janvier 2009, deux ans plus tard ?

Rémy Couture a été arrêté et son domicile perquisitionné fin octobre 2009. Le site web a été fermé le lendemain. Entre décembre 2006, date de création de son site innerdepravity.com, et janvier 2009, la plainte a dormi quelque temps au Service de police de la ville de Laval. Est-ce à dire que l’urgence d’éviter « qu’un préjudice soit causé à la société » ne s’éprouve pas de la même façon sur l’Île Jésus et sur l’Île de Montréal ? Entre janvier 2009 et octobre 2009, le SPVM s’est attelé à la tâche qui incombe fréquemment à l’agence discutée dans ce billet. On est bien loin du 30 jours… Mais surtout, question pressante dans ce cas-ci, entre 2009 et décembre 2012, comment a évolué la « norme sociale de tolérance » et la conception de ce qui se qualifie comme « valeur artistique » ?

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Comment faire halluciner des populations à un rythme plus ou moins synchronisé

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

Ce titre, je l’emprunte au philosophe allemand Peter Sloterdijk qui, en 1999, déclarait dans une entrevue :

Le penseur contemporain, c’est ce multitoxicomane, fort d’une longue série de petites morts et de réactions immunitaires, qui échappe à la définition classique et universitaire du logicien discursif. Je rapprocherai cela de la poésie actuelle qui tend aussi à devenir une réaction d’un système immunitaire qui libère la capacité d’halluciner de son auteur. Halluciner : et non pas simplement rêver : c’est créer un espace authentiquement vivable pour les êtres humains. Et la question fondamentale de toute politique est de savoir comment faire halluciner des populations à un rythme plus ou moins synchronisé.

Arnaud Spire, « Peter Sloterdijk, la révolution ‘pluralisée’ »,
Regards, 1er décembre 1999.

Ce sont ces lignes qui me sont d’abord venues à l’esprit lorsque j’ai entrepris de déplier quelque peu ce qui se déroule ces jours-ci autour de L’attente, une chanson—et surtout, un vidéoclip—du rappeur québécois Manu Militari. Il y va en effet, à mon sens, de différentiels hallucinatoires peu réjouissants en cette saison de répit où la mobilisation se relâche, peut-être pour mieux reprendre en août.

L’ « affaire »

L’artiste a donc retiré le court film d’Internet suite aux vives réactions qu’il a suscité. De surcroît, il semble que contrairement à ce qui était prévu, la chanson ne sera pas sur son prochain album, Marée humaine, censé sortir le 11 septembre prochain.

Les réactions en question ont pour l’instant principalement été le fait de membres du personnel politique du Gouvernement-Harper™, d’agences médiatiques et de militaires. On a parlé d’une œuvre « pro-Taliban », et on (en l’occurrence, un ministre fédéral : The Honourable James Moore) a soutenu qu’il était inacceptable qu’une telle œuvre soit financée par les contribuables du pays de Canada, via les subventions accordées à l’artiste et à son équipe. En conséquence, ledit ministre a recommandé à mots couverts aux agences subventionnaires de refaire leurs devoirs et d’avoir à l’œil le détail de ce qui se fait avec les fonds qu’elles distribuent. Cela a principalement été entendu comme : « Coupez les fonds à Manu Militari! », un mot d’ordre qui rappelle la décision du premier gouvernement Harper (qui à l’époque n’était pas encore tout à fait « ™ ») de couper les vivres aux artistes « radicaux et marginaux ». Du côté des militaires, on déplore surtout la dernière scène du vidéoclip, qui montrerait une « exécution sommaire ».

Avant de commenter ces commentaires, il est crucial de faire voir et entendre l’œuvre en jeu. Aujourd’hui, celle-ci n’est accessible qu’obliquement — ici, sur YouTube, sur un canal non-officiel (on pourra aussi trouver un lien via Sun News):

Je donne en annexe une transcription des paroles de la chanson. Si les images en viennent à disparaître, resteront donc les mots.

Autour de cette singularité audiovisuelle, je détecte quatre foyers de sens hallucinatoires :

  1. d’abord et avant tout, il y a l’œuvre, dans, par et pour laquelle l’artiste hallucine le point de vue d’un « Afghan » (selon le texte, celui qui parle n’est pas un « Taliban » à proprement parler, soit un membre d’un groupement politique singulier, mais un Afghan « générique »; la radicalisation des « gens normaux » est — analyse politologique du poète — un effet certain de la guerre d’invasion);
  2. ensuite, la constellation conservatrice canadienne hallucine dans et par la réception de l’œuvre une série d’affects obscènes, voire traîtres à la nation, ou à tout le moins une utilisation condamnable du nerf de la guerre électoraliste, « l’argent des contribuables »;
  3. la corporation des Forces Armées, ou la soldatesque comme forme de vie, se sent visée directement, critiquée sans fondement, et a exprimé son « choc » (que l’on voudra dire post-traumatique) face aux images;
  4. enfin, le commentariat (ici présent) trouvant dans les vecteurs de forces conjugués de l’œuvre et des réactions qu’elle suscite un site porteur pour penser le déploiement de facteurs de stress psychopolitiques tramant le vivre-ensemble contemporain en pays de Canada.

Je commenterai surtout les deux foyers centraux.

Bulles de stress canadian autour des politiques culturelles

Sun News présente « L’Attente » comme un « Pro-Taliban Rap Video ». Vendredi le 29 juin 2012, Manu Militari affirme sur sa page Facebook : « Puisque la situation est devenue disproportionnée je n’ai d’autre choix que de retirer la vidéo ‘L’Attente’. Le but n’a jamais été d’offusquer qui que se soit mais de dénoncer la guerre et d’humaniser un afghan qu’on nous diabolise. Nulle part il a été mention d’un taliban, groupe que je ne supporte pas. » Qu’en est-il de cette disproportion? Et qu’en est-il de l’offuscation, conséquence déclarée inattendue, collatérale, unintended?

Il est de notoriété publique que Sun News ne fait pas dans la subtilité. La préconisation des amalgames provocateurs s’explique par une auto-compréhension fondamentalement économique du milieu médiatique en termes de parts de marché, de cotes d’écoute, de copies vendues, de visites web et de revenus publicitaires engendrés par la mise en forme statistique de ces occurrences. C’est le potentiel économique indéniable de la provocation qui, à mon sens, explique en bonne partie les succès du talk radio et autres émissions d’opinion. Sur ce point, les acteurs concernés sont généralement transparents.

On pourrait s’attendre à ce que les partisans du « libertarisme » de droite « à l’américaine » défendent la liberté d’expression avec acharnement, et ce au point de tolérer ce qu’ils et elles peuvent personnellement trouver intolérable — un discours « Pro-Taliban », par exemple, s’il y en avait un. Mais le problème n’est pas tant celui de la liberté d’expression et de ses limites (l’insulte, l’obscène, etc.) que celui du rôle de l’État dans le maintien de ladite liberté de dire. Plus précisément, il y va du rôle économique de l’État. On évoquera ainsi le « modèle américain », en remarquant par exemple que le célèbre Fuck tha Police de N.W.A. n’est pas condamnable en soi, qu’il a le droit de se faire entendre, mais qu’il n’y a aucune raison pour que l’État ait une quelconque obligation de financer une telle subversion. Ce serait, après tout, scier lentement mais sûrement la branche parfois bien mince sur laquelle il trône.

Toutefois, du côté conservateur canadian, on voit au même moment comme une nécessité pour l’État-nation (au singulier) de financer une relecture militariste de la mémoire collective autour de la guerre oubliée (et aisément oubliable) de 1812, qui concerne précisément la possibilité pour l’Amérique du Nord britannique, aux prises avec son auto-affirmation et ses dissensions internes, de se distinguer tous-ensemble de ce gênant voisin géant. L’État est instrument économique du nation-building, compris comme processus bénéficiant à l’ensemble de la communauté politique canadian comme telle. Il y a donc un bon usage (et une infinité de mauvais usages) des politiques culturelles. Si l’« on » a aujourd’hui un ennemi commun avec les voisins du sud, « Le Taliban », c’est bien parce que le nous canadian a su se maintenir, autrefois, face aux tentatives d’annexion et d’invasion. Il faudrait, entend-on dire à Ottawa, que nos poètes nous le rappellent.

Or voilà qu’un rappeur vient nous dire que l’Afghan d’aujourd’hui c’est, si vous le voulez bien, le canadian prenant les armes en 1812 pour défendre l’empire britannique face à l’hubris phagocytaire de la jeune république american. Soit un défendeur légitime de sa terre. Et les francophones entendront également, sinon plus, que l’Afghan qui a « déjà botté le cul de l’empire britannique », c’est peut-être bien l’idéal échoué de 1837-38, sinon l’envers du traumatisme « 1759 », toujours au cœur — ou au fond du fond, raison dernière — du nationalisme fleurdelisé bleu royal, qui lui a bien trouvé un repère crucial, historiquement, dans les politiques culturelles — un pays bâti, au moins en partie, sur l’Office National du Film.

Qu’est-ce qui est insupportable dans ces énoncés politologico-esthétiques? À mon sens, c’est du côté de la forme de vie « soldat » qu’il faut pousser l’interrogation. Car prôner le militarisme, si ce n’est que pour « le bien de la nation », c’est à terme produire plus de vétérans, et c’est la parole des vétérans contemporains qui me semble la plus touchante dans l’ « affaire » de L’attente.

Quand sort-il, « celui qui aurait dû rester chez lui »?

Malgré les poussées militaristes actuelles, on entend peu les soldats au Canada. Il y a bien ce général Dallaire, Roméo, qui a « serré la main du Diable », mais il est une intensité maligne et dérangeante dans l’étoffe même des Forces. En effet, n’oublions pas qu’il est apparu définitivement au grand jour (avant d’être remisé dans la Chambre Haute) sur le bord du suicide post-traumatique, tenant plus du clochard que du digne galonné. Or les affects auto-destructeurs sont le spectre terriblement effrayant qui ronge toujours de l’intérieur ceux qui reviennent. Et aujourd’hui, nombre d’entre eux, souvent jeunes hommes, sont revenus (physiquement) d’où l’on ne revient jamais véritablement (autrement). Peut-on imaginer une image plus contraire à l’esthétique de jeu vidéo et de film d’action qui prévaut dans les publicités des campagnes de recrutement?

Le choc ressenti face aux images de Manu Militari témoigne à mon sens de la puissance de l’œuvre. Après tout, dans les films de guerre, on meurt à la tonne, d’un côté comme de l’autre, et on ne se souci guère de la nationalité de ceux qui tombent au combat. Combien de petits gars du Canada morts dans Saving Private Ryan, par exemple? De l’autre côté des mêmes plages historique, a-t-on déjà entendu les enfants de l’Allemagne demander qu’on arrête de « tuer du nazi » comme dans Inglorious Basterds, c’est-à-dire en nombre et cruellement? Cette esthétique filmique compte, car en réalité, l’accueil réservé aux revenants en fait des spectres : les vétérans sont inquiétants. C’est Rambo qui le montre peut-être le mieux, puisque dès le début du premier film, il se fait dire par un sheriff « on ne veut pas de gens comme toi ici » — de gens comme toi, c’est-à-dire de gens qui savent tuer, si ce n’est de « machines-à-tuer ». Il y va d’une déshumanisation qui n’affecte pas que « l’ennemi », mais également celui qui doit se défendre contre lui. Il semble qu’on ne tue pas en toute impunité (psychologique), même lorsqu’on tue légalement.

Rambo pointe aussi vers la menace (réductible, mais indéracinable) que représentent ceux qui ont déjà tué et qui pourraient bien un jour se retourner contre leurs anciens chefs. Cette crainte civile face à la puissance de frappe potentielle des militaires rentrés au pays et menacés par l’ennui est devenu un tantinet plus vivante ces derniers mois, au cours du « printemps érable » — et ici, l’analogie avec le « printemps arabe » pointe aussi, on l’a peut-être trop peu remarqué, vers les rôles politiques possibles des membres des forces armées. On a parlé, par exemple, de « faire appel à l’armée », de « loi martiale », même d’Octobre 1970 et de la tristement célèbre « insurrection appréhendée », ou hallucinée.

La hiérarchie, la ligne de commande s’est tenue tranquille, comme elle le fait généralement en ces contrées. Mais l’existence nouvelle des médias sociaux a permis de montrer que ça bouillonne d’une manière parfois troublante chez les hommes de troupe. Pas de John Rambo, pour l’instant (et la nécessité ressentie d’ajouter cette dernière précision pointe certainement vers l’existence d’un problème), et pas (encore) de colonel affirmant sa rectitude morale unique face à une société fondamentalement corrompue, décadente, et à redresser (les coups d’État sont bien le fait de colonels, non de généraux). Néanmoins, de telles affirmations de rectitude et des énoncés du type « si moi j’y étais, je serais beaucoup moins doux que la police » ont bel et bien vu le jour en réponse aux « enfants gâtés » que seraient les « carrés rouges », qui n’ont bien évidemment pas connu « la vraie misère, la vraie dictature, la vraie rébellion ». Ces phrases sont souvent venu avec un mot d’ordre (explicite ou implicite) adressé aux civils : « taisez vous, vous ne savez pas ». Manu Militari, quand à lui, est allé trop loin en ramenant ici un type de stress qu’il aurait bien fallu pouvoir laisser là-bas. Un stress accompagné d’une conviction inébranlable d’un côté, et d’une défaite assurée de l’autre—défaite annoncée, du moins, et ce dès le départ de la guerre en Afghanistan, par tout le commentariat informé, si ce n’est que parce qu’il s’agit de soldats payés affrontant une nébuleuse de volontaires, « soldats de cœur » de génération en génération…

Lorsqu’une militante a été blessée à la bouche à Victoriaville et qu’une photographie s’est mise à circuler, on a pu lire, sur les réseaux sociaux, des militaires rigoler de son sort et affirmer que c’était bien de sa faute, qu’elle n’avait qu’à « rester chez elle ». Il est tentant de répondre à la soldatesque s’opposant à ce qu’un rappeur ramène ici les affects de la guerre, dans ce qui me semble être une œuvre puissante de vérité, qu’ils n’avaient qu’à « rester chez eux » s’ils ne voulaient pas avoir à tuer, puis avoir à s’occuper de ce que cela fait à une personne d’avoir eu à tuer, ce qui inclut le plus souvent le fait d’avoir à être exclu tel un fantôme de la « communauté politique » qui, elle, pour se sentir pure, tend à teinter ses marges du sang de quelques personnes. Mais ce serait trop simple. Car si d’un côté, pour évoquer le « modèle américain » une fois de plus, il semble que nos militaires aient moins qu’au sud « l’excuse » ou la raison de la pauvreté pour expliquer leur engagement dans les Forces, il serait par ailleurs présomptueux d’avancer qu’il ne s’agit là que d’une question de choix individuel, simple et simpliste : s’engager ou pas. Historiquement, par exemple, être dans les Forces Canadiennes ce fut, du moins en principes, être casque bleu et venir en aide à des populations menacées. Noble tâche.

Il y a, il me semble, dans la volonté un peu surprenante de Manu Militari de ne pas vouloir choquer les militaires, de ne pas vouloir leur manquer de respect, des traces d’une compréhension de la complexité de leurs situations—situations que je ne prétends pas comprendre de mon côté; n’ayant « pas vu », « je ne sais pas », mais ce n’est pas une raison pour ne rien dire… Mais si on s’oppose à la guerre par principes, et qu’on respecte les militaires également par principes (parce qu’ils sont des « frères et des sœurs humaines », dans la logique humanitaire contemporaine), et qu’on se voit placé dans l’obligation de « choisir » entre ces deux pôles, qu’est-ce que cela signifie, choisir les militaires? Et cela au dépend de son propre art? Pragmatiquement, cela signifie au moins tenter de sauver sa peau—sur le plan financier, mais peut-être pas uniquement.

À mon sens, en tous les cas, L’attente doit circuler et faire parler.

Annexe

À ma connaissance, ce texte est signé du nom de plume Manu Militari. Je l’ai transcrit et mis en forme aux fins de cet essai. Toute erreur m’est donc attribuable.

L’attente

14 31 Pachtounistan

Avant l’heure de la première prière de la journée
Je sors de mon repère, un foulard autour de ma gorge noué
Mes yeux balaient le ciel à la recherche d’un drone
Comme si j’avais le temps de courir avant qu’un missile tombe

En marchant je me questionne sur mille affaires à la fois
Mais si je poursuis ma route c’est que le doute raffermit la foi
Je traverse les rivières, les ravins de mon pays tribal
Après des heures j’arrive enfin au bord de la route principale

Je sors ma pelle je me dépêche à faire un trou dans le sol
Pour y mettre une charge explosive d’engrais agricole
Comme dedans il n’y a pas de métal le piège est indétectable
J’ai juste à effacer mes traces avant de prendre la montagne

Je me positionne de manière stratégique
J’espère juste que personne ne m’a repéré par satellite
J’essaie de calmer ma peur, prêt pour le guet-apens
Le doigt sur le détonateur, je ne suis pas pressé fait que j’attends

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends
Puis comme dit un vieux proverbe afghan
Eux ils ont peut-être des montres mais nous on a le temps

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends
Puis comme dit un vieux proverbe afghan
Ils peuvent tuer les hirondelles ils n’empêcheront pas le printemps

Depuis des heures déjà la lumière a chassé l’obscurité
Je me rends compte à quel point la route est à proximité
Les yeux plissés j’ai peut-être l’air stressé
Mais je réfléchis comme le soleil sur mon RPG

Je suis conscient que si jamais on m’attrape
On me torture ou on me photographie à poil à quatre pattes
Comme si je n’étais rien qu’un cloporte
On m’accuse à tort et à travers d’être issu d’une race à part

Comme si le port de la barbe allait s’étendre comme un virus cancéreux
Comme si je n’avais pas d’enfants ou pas de tendresse envers eux
Comme si je balayais le creux de ma grotte avec les cheveux de ma femme
Puis que le soir je me réchauffais au bord d’un feu de napalm

Comme si j’étais un malade mental extrémiste
Il y a des signes pour les gens qui réfléchissent
On m’a défiguré, jeté de l’acide dans le visage
On a rayé mon image pour mieux raser mon village

Je ne suis pas le genre qui panique quand ça tire
J’ai déjà botté le cul de l’empire britannique
Je suis prêt à faire la même chose, je me bas pour la même cause
Depuis toujours je refuse la paix que l’occupant m’impose

Je suis loin d’être un débutant, je n’ai pas peur de perdre du temps
Je suis prêt, j’ai des armes, fait que des arguments percutants
Je veux libérer ma terre, ce n’est pas une question de religion
Fait que éteignez vos télés j’ai jamais détourné d’avion

Puis j’ai lutté contre la culture du pavot, maintenant si j’en fais pousser
C’est pour vivre, c’est vous qui m’y avez poussé
Je ne suis pas parfait, ma vision de la vie a fait des victimes
Mais l’agression de mon pays m’a rendu légitime

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends
Puis comme dit un vieux proverbe afghan
Eux ils ont peut-être des montres mais nous on a le temps

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends
Puis comme dit un vieux proverbe afghan
Ils peuvent tuer les hirondelles ils n’empêcheront pas le printemps

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends

J’allais presque m’endormir, quand je capte un bruit de moteur
Qui paralyse mes jambes et fait courir mon cœur

Je m’écrase contre un rocher, j’ai peur d’être mal caché
Je regarde une dernière fois si mon arme est prête à cracher

La mort est si proche que je récite déjà la chahada
L’ennemi approche je reconnais les couleurs du Canada
Comme une centaine de pays l’adrénaline m’envahit
Dans quelques secondes ils vont comprendre à quel point je les haïs

L’attente est rendue presque interminable
Mais je ne suis prêt à laisser personne filer sous ma barbe
Finalement l’envahisseur arrive à ma hauteur
Je ressens tellement de stress, j’en ai mal au cœur

Je laisse passer un premier humvee, même un deuxième s’évapore
Mais le troisième : dites bonjour au Diable de ma part

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Pourquoi Beaudet fait de l’humour et Ygreck n’en fait pas: deux cas de caricature

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Ce matin, Ygreck publie la caricature suivante :

Plusieurs ont comparé cette caricature à celle de Beaudet, publié la semaine dernière, qui, pour certains, allaient aussi trop loin dans le lien entre l’actualité du jour (tant pour la politique provinciale que la politique fédérale) et les images que l’on a retenues du terrorisme islamique :

Dans les deux cas, certes, il y a une constellation de signes apparentés à l’événement du 11 septembre 2001 (la destruction des tours jumelles du World Trade Center) : le portrait d’Oussama ben Laden, le leader d’Al-Qaïda, et les avions sur le point de percuter la tour. Les deux caricaturistes sont-ils allés trop loin? Je poserai le problème différemment, pas du tout en ce qui a trait au « bon goût » de la caricature (qui m’importe peu), mais à la charge humoristique qui s’en dégage. Car la caricature, c’est d’abord de l’humour, pas tellement au sens où cela doit faire rire (comme si « faire rire » pouvait être normativement prescrit), mais au sens où la caricature déplace nos repères et offre, au même titre qu’un éditorial, un angle d’approche nouveau pour comprendre l’actualité. (Je continue à penser que la caricature apposée à un éditorial ne vient pas l’illustrer, ou encore amuser le lecteur du journal, comme dans un moment de répit ou de pause pendant sa lecture, mais offre un discours aussi important que celui de l’éditorialiste.)

Il y a toute une série d’images mentales et de mots qui peuvent être associés, avec un peu d’effort, aux événements du 11 septembre. Par exemple, chez Beaudet, il y a les avions – lesquels? – les F-35 qui font l’objet actuellement d’une polémique au niveau fédéral. L’image de l’avion est associée aux attentats du 11 septembre grâce à leur approche sur une tour – laquelle? – celle de Radio-Canada, un des symboles les plus reconnaissables de la société d’État, à tout le moins à Montréal. Où est l’humour? Définissons-le le plus simplement en disant que l’humour est ressenti lorsque deux séries divergentes de signification se télescopent l’une dans l’autre : contrairement à l’éditorial par exemple – qui vise à rejoindre deux séries signifiantes par l’ordre du discours (faire des liens… rappeler des faits antérieurs supposés oubliés chez le lecteur, etc.) –, l’humour de la caricature fait correspondre deux séries de sens pour faire éclater la signification première d’une des deux séries (habituellement celle ayant trait à la situation actuelle).

Chez Beaudet, donc, une deuxième série (attentats tragiques du 11 septembre) est associée à une première, celle des choix budgétaires du gouvernement du Canada, actuellement dirigé par le Parti conservateur du Canada, et, de ce fait, lui donne un sens nouveau : alors que les conservateurs procèdent à des dépenses éhontées au niveau du matériel militaire (les F-35), il coupe (s’attaque, ici, littéralement) à Radio-Canada, et métonymiquement à la culture en général. L’effet humoristique vient du fait, d’abord, que l’expression « attaquer » est pris au pied de la lettre, mais plus encore, que l’association entre le Parti conservateur (représenté par le logo du parti) et l’organisation terroriste Al-Qaïda est plutôt inusité et exceptionnel. Ce déplacement – qu’il soit de mauvais goût ou pas, ce n’est pas mon affaire – crée une nouvelle signification : à la fois, le Parti conservateur agit comme une organisation terroriste (par ailleurs, à l’encontre de leur propre gouvernement…), à la fois, sont-ils près de frapper un mur avec leurs F-35…

Qu’en est-il de la caricature de Ygreck? Où se trouvent les deux séries divergentes qu’on ferait se rencontrer dans une intention humoristique? Le portrait de Ben Laden pastiché est proche de celui que le FBI utilisait dans sa liste de « The Most Wanted » : Ygreck veut-il montrer qu’il est exagéré d’associer Gabriel Nadeau-Dubois à un dangereux terroriste, que Line Beauchamp exagère en fait lorsqu’elle le traite de radical, etc.? Bien sûr que non. Visuellement, il aurait fallu faire une mise en scène appropriée à la manière d’une affiche du FBI. Ygreck veut simplement signifier que Nadeau-Dubois est un ennemi à une cause particulière (à une cause qu’il soutient?) au même titre que Ben Laden peut représenter une figure d’ennemi universel dans l’imaginaire populaire (Ygreck introduisant un nouvel argumentum ad benladenum au même titre qu’un argumentum ad hitlerum : dénoncer un adversaire en l’assimilant à une figure historique honni). Il n’y a aucune mise en perspective qui pourrait amener un tant soit peu d’humour. Non, Ygreck n’est pas drôle, aucun humour n’est discernable dans ses caricatures. En fait, il est un peu à l’image de ces caricaturistes que l’on retrouve dans le Vieux-Québec, pour quelques dollars, ils vont vous dessiner avec une grosse face bien comique avec un objet fétiche de votre choix. Par ailleurs, il faut voir les représentations de la grève étudiante par Ygreck : les manifestants étaient auparavant représentés comme des enfants-rois/bébé-gâtés, ce sont désormais de sales barbus. Tant qu’à être de mauvais goût.

On peut, je pense, reconnaître une performance véritablement humoristique à ceci : l’inversion est impossible. C’est-à-dire, chacun des éléments sont sans valeur relativement au tout duquel ils sont comme « relevés », ou mieux « pervertis ». Plus simplement, on ne pourra pas faire dire le contraire à la caricature de Beaudet, elle forme un tout indissociable, en enlevant un de ses éléments, il n’y plus rien. Ygreck, c’est tout le contraire, il faut aller voir les parodies ironique que les étudiants de l’Université de Montréal et de l’UQAM ont su créer, avouons-le, très simplement : on n’a qu’à changer la couleur des pancartes des manifestants des caricatures de Ygreck du rouge au vert, et on obtient exactement l’inverse du discours originel. Si un argument peut si facilement être renversé, c’est qu’il est un mauvais argument – de même pour la caricature. En d’autres mots : une véritable caricature fait corps avec ses éléments, elle ne s’inverse pas, tout comme pour un argument. On pourra maintenant, si on le désire se faire une image mentale de la face de Ygreck avec une barbe – ça restera une mauvaise caricature… comme Ygreck sait en faire.

Mise à jour – 6 février 2013

Aux dires de Ygreck, mise en cause dans ce texte, la caricature de Gabriel Nadeau-Dubois décrite ci-dessus n’a jamais été publiée dans le Journal de Québec, seulement sur son site web personnel.

Une réponse de René Lemieux à ses critiques a été publié sur notre site web le 6 février 2013.

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