Archives de Tag: politique de l’université

Usage des mots-clés reliés à la grève étudiante sur Trahir: méta-analyse objectivée d’un métadiscours subjectif

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Le blog de Trahir fêtera le 1er mars son premier anniversaire. La revue, fondé en 2008 qui a commencé à publier des textes sur le Web en janvier 2010, en était à sa quatrième année de publication lorsqu’elle a décidé de se donner un blog pour faciliter les échanges avec son public. Même s’il n’avait pas été conçu pour la grève étudiante, les premiers mois de son activité ont été presque entièrement occupés à publier les textes qui porteront sur la grève.

J’ai été le responsable de la mise en ligne des textes, et c’est à ce titre que je voudrais participer au dossier « penser en grève ». Ce « titre » est celui d’une certaine subjectivité, celle qui a le rôle de catégoriser les textes à publier en leur apposant des « mots-clés » (ou tags) qui permettront à la fois un archivage efficace pour le curateur et une recherche rapide pour le lecteur. Afin de répondre à la question formulée par le dossier, à savoir qu’est-ce que c’est, penser en grève?, je tenterai d’examiner l’hypothèse suivante : les enjeux de la grève étudiante ne furent pas les mêmes au début et à la fin – ce qui relève d’une évidence –, mais plus encore, que ce que nous avons pu concevoir comme ce qu’était la « grève » est historiquement déterminé. C’est dire : 1) que le concept de ce qu’était objectivement la grève ne s’est pas formé dès le premier jour, 2) que les catégories permettant de comprendre la grève ont pris du temps à se former, et 3) que faire le bilan de la grève – ou penser en grève –, c’est d’abord revenir à la conscience qu’on en avait au moment où on la vivait.

Afin de démontrer ces trois propositions, je propose de revoir diachroniquement l’utilisation des « mots-clés » sur le blog de la revue Trahir durant la grève étudiante. Comme j’ai été le principal responsable de la mise en ligne des textes sur le blog, je sais qu’aucun travail d’uniformisation des mots-clés n’a été entrepris depuis (par manque de temps, disons…), ainsi donc, les données sont suffisamment objectives, même s’il s’agit de l’objectivation d’une subjectivité (celle, en l’occurrence, du responsable du blog, c’est-à-dire la mienne).

D’abord, quelques données statistiques sur les billets concernant la grève (la mesure de la « variable indépendante », le temps, est découpé selon les mois, chaque mois est divisé du 1er au 15, et du 16 à la fin du mois).

Graphique 1

Graphique 1

Dans le graphique ci-dessus, on constate qu’une grande partie de ces textes ont été publiés entre les mois de mars et juin 2012. Au début mai 2012, 50% des 80 textes qui seront publiés durant l’année 2012, relatifs à la grève, avait déjà été publié. À la fin juin, c’est 90% des textes qui seront publiés – je m’intéresserais donc aux 73 textes relatifs à la grève publiés entre le 1er mars et le 30 juin 2012.

Voici un deuxième graphique qui montre l’ampleur des textes sur la grève étudiante entre mars et juin :

Graphique 2

Graphique 2

On constate qu’au moins la grande majorité des textes portaient sur la grève, jusqu’à 100% au plus fort (de quoi? on le verra bientôt).

Le premier texte publié sur la « grève étudiante » (par Marie-Ève Bélanger) donne le ton à la série des mots-clés utilisés sur Trahir. Il s’agit du premier texte à utiliser « hausse des droits de scolarité » et « politique de l’université » (ce deuxième mot-clé faisait référence à une vieille thématique de Trahir qui n’a jamais vraiment abouti, mais qui était la question principielle du projet de Trahir à ses débuts, dès 2008). Des 16 textes publiés au mois de mars, plus de la moitié avait un rapport à la grève.

La deuxième moitié du mois de mars, on verra une première série de photos de manifestation (et le premier « portfolio » sur Trahir, par Mathieu Gagnon, pour la manifestation du 22 mars), et on lira le texte le plus lu sur Trahir jusqu’à ce jour, par Olivier Roy. Un troisième mot-clé « métacatégoriel » sera utilisé pendant le mois de mars, « université », tout simplement.

Dans la première moitié du mois d’avril, un nouveau mot-clé apparaît : « judiciarisation » et « endettement », et on commence à s’intéresser aux médiasà Twitter et à Richard Martineau – il est la première « personnalité » associée à la grève à être mentionnée par un mot-clé (ce n’était toutefois pas la première référence à Martineau, il avait déjà été mentionné auparavant –, aux sophismes et à la rhétorique. On y verra aussi le débat épique entre Frédéric Mercure-Jolette et Éric Martin sur la gauche, et la première pétition partagée sur Trahir. Les mots-clés « droite » et « fascisme » feront aussi leur apparition dans une lettre de Martin Parrot adressée au journal Le Soleil.

La deuxième moitié du mois d’avril voit apparaître les mots-clés « démocratie »« mobilisation internationale » (avec une série de photos de Belgique), mais aussi « violence » (qui sera de plus en plus utilisé, surtout pendant le mois de mai) et « brutalité policière » avec l’« événement » du Plan Nord. À cet égard, il est intéressant de constater la personnification et l’événementialisation accrues de la grève (qu’on peut repérer à l’usage des majuscules dans les mots-clés). Au total, huit personnalités seront mentionnées en mots-clés, en ordre d’apparition après Richard Martineau : Gabriel Nadeau-Dubois et Jean Charest (fin avril), Alain Dubuc et Maxence Valade (début mai), Anarchopanda et Éric Martin (fin mai), et Christine Saint-Pierre (début juin); et quatre événements majeurs : le Plan Nord en avril, Victoriaville et la Loi spéciale 78 en mai, et finalement le Grand Prix en juin. Voici un graphique récapitulatif de cette tendance, en comparant les textes portant sur la grève comportant dans ses mots-clés une personnalité et/ou un événement et ceux qui n’en avaient pas :

Graphique 3

Graphique 3

Ce graphique montre qu’à partir de mai 2012, les textes s’intéresseront majoritairement à des personnes, mais surtout à des événements marquant. « Victoriaville » est à cet égard un moment charnière de la grève étudiante.

Le début du mois de mai sera de loin le plus occupé, notamment avec les textes sur la manifestation à Victoriaville. C’est aussi la première fois qu’on voit un genre nouveau de textes, les témoignages et les récits (alors qu’auparavant, il s’agissait majoritairement de lettres d’opinion et de lettres ouvertes). On voit aussi apparaître les mots-clés « infantilisation », « désobéissance civile », mais surtout ce « méta »-mot-clé : « grève étudiante ». Durant les mois de mars et d’avril, on parlait encore de « hausse des droits de scolarité » ou même d’« université », à partir de mai, on parlera métadiscurssivement de « grève étudiante » :

Graphique 4

Graphique 4

Qu’est-ce que ça veut dire? Eh bien, que le syntagme « grève étudiante » compris comme formule métadiscursive n’est pas apparue dès le début de la grève. Au départ, l’enjeu premier de la grève étudiante était la hausse des droits de scolarité ou encore le financement des universités, mais à partir de mai, l’enjeu de la grève, c’est la « grève ». Ça ne signifie pas que la grève n’était pas énoncée avant mai – bien évidemment –, mais c’est à ce moment qu’elle porte en elle la nécessité de parler d’elle-même. Autrement dit, je suggérerais que c’est à partir de ce moment qu’il y a volonté d’archiver la grève, qu’on sent qu’elle ne pourra pas durer. Et en effet, c’est à ce moment-là que des initiatives d’archivage ont lieu, par exemple ses images, dans une multitude de blogs.

La fin du mois de mai verra de nouveau mots-clés souvent reliés à la violence et à la Loi spéciale 78, comme « État », « résistance », « casseroles », « dictature ». Avec le grand événement du mois de juin, le Grand Prix, on pourra voir apparaître « merde », « manufestation » (notamment avec le portfolio le plus consulté sur Trahir, de Mathieu Gagnon), et « carré rouge » pour la première fois avec une lettre collective dénonçant Christine Saint-Pierre.

Au-delà de la simple constatation d’une subjectivité qui tente de proposer un classement à une multiplicité qui n’était pas toujours cohérente, il est intéressant de constater qu’il se forme des liens souvent inconscients entre des séries de méta-termes qui se voulaient classificatoires (donc neutres). Par exemple, il est fascinant que « fascisme » précède « démocratie », et que « État » suit de peu « violence ». Il y a aussi des effets du hasard qui prennent après coup le sens d’une nécessité, par exemple, le seul poème relié à la grève étudiante sera publié au même moment où la violence devient un enjeu dans les textes publiés, ce qui n’est peut-être pas si anodin.

En relisant les 80 textes de la grève, je me suis rendu compte qu’à aucun moment j’ai pensé ajouter – pour ne donner qu’un exemple – le mot-clé « gratuité scolaire », expression qui a pourtant été énoncée à quelques reprises dans les textes sur la grève. Comment se fait-il que je n’ai pas été conscient de sa présence? Est-ce là un effet subjectif du discours dont je serais le seul responsable? Certes, peut-être n’ai-je pas été assez attentif au discours, mais qu’est-ce qu’un discours – c’est-à-dire ce lieu où peut avoir lieu une parole –, sinon justement un effet de subjectivité qui se montre objectivement. Toute parole nécessite des conditions de possibilités – sociales, politiques, etc. – qui lui permettent non seulement d’être énoncée, mais d’être entendue. Le mot-clé catégorisant est, je pense, le reflet de ce que je pouvais écouter structurellement lors de la grève, et je n’ai probablement pas été le seul dans cette situation. On parlait de la grève étudiante depuis le début, mais l’écoutait-on? Est-ce si étonnant, en ce début de la deuxième journée du Sommet sur l’enseignement supérieur du ministre Pierre Duchesne, que la « gratuité scolaire » devienne un de ces énoncés qui se font de plus en plus phoniques, désormais rendus articulables dans la structure du discours?

Poster un commentaire

Classé dans René Lemieux

Énième article sur la productivité académique

Par Pierre-Alexandre Fradet | Université de Montréal

Le texte est disponible sur le site Web de la Revue Trahir.

Partition de 4ʼ33ˮ de John Cage.

Poster un commentaire

Classé dans Pierre-Alexandre Fradet

Appel à contributions: Dossier "Produire académiquement"

Kazimir Malevitch, Carré blanc sur fond blanc, huile sur toile, 80 cm x 80 cm, 1918.

Des dizaines de livres, des centaines d’articles, des charges d’enseignement, des séjours de recherche, des cours sur invitation, des responsabilités éditoriales, administratives, directionnelles, des subventions, des distinctions, des interviews, des conférences, des conférences, encore et toujours des conférences : il n’est plus rare de rencontrer sur un CV académique des informations de ce genre et de cette ampleur. On rapporte souvent que faute de savoir avec précision et certitude ce qui définit un bon chercheur, en particulier en arts et en sciences humaines, il faut, pour l’évaluer, considérer ce dont il est capable quantitativement.

Quels sont les effets de ce primat du quantitatif ? L’université a-t-elle fait naufrage, comme le suggérait Michel Freitag ? Est-il possible de donner raison à ceux qui produisent beaucoup dans la mesure où l’on peut produire vite et bien et où il y a une infinité de sujets sur lesquels il est urgent de réfléchir ? Quels sont les croisements possibles entre la connaissance universitaire et les autres modes de production du savoir ?

Les textes accueillis ici pourront être soumis autant par des auteurs qui souhaitent ajouter une ligne à leur CV que par des individus qui n’évoluent pas dans la sphère académique. Contactez-nous!

Article disponible :

Pierre-Alexandre Fradet, "Énième article sur la productivité académique", février 2013.

Responsable : Pierre-Alexandre Fradet | Université de Montréal

Poster un commentaire

Classé dans Pierre-Alexandre Fradet, Trahir

Appel à contributions: Dossier "Penser en grève"

Le 13 février dernier a marqué le premier anniversaire du déclenchement de la grève générale illimitée de 2012. Celle-ci a donné, continue et continuera probablement à donner lieu à la composition d’une quantité étonnante d’énoncés. À titre d’exemple, le blog de la revue Trahir, qui fêtera son premier anniversaire le 29 février prochain, a publié quelque 40 billets directement sur la grève étudiante (52 pour la hausse des droits de scolarité). L’ensemble des énoncés produits – écrits, dits, mais aussi pensés – est strictement innombrable.

Photo © Raphaël Ouellet

Chose remarquable, plusieurs de ces énoncés démontrent une réflexivité certaine, une attention aiguë aux conditions de la pensée, du discours, de l’écriture et de la mise en image. Dans Trahir, par exemple, dès le 2 mars 2012, un billet s’intéressait au rôle des « histoires personnelles d’étudiantes et d’étudiants » dans la couverture médiatique des événements. Depuis cette date, plusieurs livres ont été publiés au sujet de la grève. Un long-métrage documentaire est maintenant disponible en ligne. On peut croire que quelques thèses s’écrivent déjà… Nombre des énoncés produits ont contribué, contribuent ou contribueront à penser la grève. Toutefois, plusieurs autres ont semblé, semblent ou sembleront tenir de la non pensée. Qu’est-ce qui distingue ces deux séries d’énoncés? Que veut dire penser la grève?

Trahir invite les contributions qui cherchent à penser les rapports entre la grève et la pensée, au passé, au présent ou au futur. Qu’a pu vouloir dire penser en grève, penser la grève en train de se faire? Puis penser la grève passée? Peut-on envisager de se remettre, de repenser – sinon de repasser – en « mode grève »?

Toute contribution (entre 400 et 1500 mots) sera évaluée par notre comité de lecture. Contactez-nous!

Textes disponibles:

Simon Labrecque, « Comment vous êtes, toi et tes journées? » Penser et panser ameuté, février 2013.

René Lemieux, Usage des mots-clés reliés à la grève étudiante sur Trahir: méta-analyse objectivée d’un métadiscours subjectif, février 2013.

Responsable : Simon Labrecque | Université de Victoria

2 Commentaires

Classé dans Simon Labrecque, Trahir

Que peut-on attendre des États généraux sur l’éducation?

Dans la continuité de l’appel de textes sur "La politique de l’université", le blog de la revue Trahir veut savoir ce que ses lecteurs pensent des États généraux sur l’éducation – présenté comme un "forum" – du gouvernement Marois. La grève étudiante n’a certainement pas épuisé toutes les questions sur l’enseignement supérieur que ses acteurs se posent depuis de nombreuses années. C’est peut-être exactement l’inverse qui s’est produit: toutes les questions sur l’institution se sont résumées à celles sur son financement, et une dichotomie s’est construite entre d’une part les "étudiants" et de l’autre les "contribuables", ce qui a eu pour effet d’empêcher une véritable problématisation de l’éducation supérieure au Québec.

Nous voudrions, avec nos lecteurs, entamer un dialogue sur ce qui, jusqu’à maintenant, est resté ignoré, tant du côté du gouvernement que des associations étudiantes. Quels devrait être les enjeux discutés lors des États généraux? Quels intervenants devraient y être invités? Peut-on être optimiste sur ce nouveau lieu de débat? Ce lieu saura-t-il être adéquat pour tenir ce dialogue? Devrait-on penser à investir d’autres lieux? Allons-nous y perdre notre temps?

Toute contribution (entre 400 et 1500 mots) sera évaluée par notre comité de lecture. Contactez-nous!

Poster un commentaire

Classé dans Appel à contributions

Le "printemps érable" – Intervista a Éric Martin

Di Lucio CastracaniDavide Pulizzotto, pubblicata la prima volta su Uninomade

Université Inc., Lux Éditeur.

Éric Martin è un professore di filosofia di un liceo di Montréal e ricercatore di un Istituto di ricerca indipendente (IRIS), nonchè dottorando all’università di Ottawa. Abbiamo scelto di intervistarlo perchè autore di un libro che ha ispirato il movimento. Nonostante non possa definirsi rappresentativo del pensiero di 200.000 student*, Université inc., scritto insieme a Maxime Ouellet, racchiude le principali argomentazioni contro l’aumento delle tasse e le politiche neoliberiste del Governo Charest. L’intervista è divisa in due parti. La prima ha l’intenzione di far sentire che tipo di atmosfera si respira qui in Québec da circa 110 giorni, attraverso la voce di Éric. La seconda verterà invece su alcuni punti critici del testo, con il tentativo di far trapelare i concetti, il pensiero e il tipo di filosofia che vibra in questo Québec in rivolta.

Puoi spiegarci quali sono i contenuti politici dell’aumento delle tasse universitarie? 

La decisione del governo segna la fine di un modo di pensare l’università. Qui in Québec il modello era molto più vicino a quello social-democratico europeo che al modello anglofono. La ministra Beauchamp, in seguito dimessa, parlava di una rivoluzione culturale: “branchement” (connessione) dell’università alle aziende, crisi della libertà accademica, addossamento dei costi formativi ai singoli individui.

Il comportamento del ministero dell’educazione del primo ministro Jean Charest è stato fin dall’inizio di chiusura, di rigidità e soprattutto di disprezzo. Durante tutto il conflitto hanno lasciato che la situazione degenerasse e, talvolta, hanno fatto delle false proposte che, alla fine dei conti, si presentano meglio come degli insulti. Ad esempio, la proposta di spalmare l’aumento delle tasse dai cinque ai sette anni, ma che, con il calcolo di alcune variabili quali l’inflazione, aumenta dai 1625 $ previsti ai 1776 $. Un solo anno accademico di 30 crediti costerà agli studenti 3793 $, senza alcuno sconto e con un maggior indebitamento e un sistema di borse meno efficiente.

Poi hanno pensato di istituire delle commissioni per la valutazione delle eccellenze, e dei meccanismi di assicurazione qualità, ma che di fatto sottostanno a logiche di mercato. Le commissioni sottometteranno le università alla valutazione di esperti che agiscono secondo criteri di pertinenza e di qualità basati sul Processo di Bologna, altra ispirazione del governo del Québec. É chiaro che qui si vuol cambiare verso i modelli universitari anglofoni ed europei post-Bologna, assoggettando il sapere ad una spregiudicata, rude e selvaggia gestione neoliberale. É il neoliberismo che stiamo combattendo. Anche per questo il clima è diventato violento.

Cosa pensi della repressione poliziesca? 

La situazione è molto difficile, ci sono persone che hanno perso gli occhi a causa dei lacrimogeni e dei proiettili di plastica, altri studenti con il braccio, la gamba o la la testa rotti. Qui non siamo abituati ad una tale repressione. Il clima è veramente degenerato. Ma non c’è solo la violenza poliziesca che stiamo subendo, ma anche quella politica e giudiziaria. I tribunali sono entrati nel dibattito politico attraverso l’utilizzazione del diritto e sancendo il ritorno in classe per alcuni licei. É un modo per depoliticizzare il movimento. Lo stesso Governo e il CREPUQ (Conferenza dei Rettori Universitari del Québec) hanno sempre cercato di criminalizzare il movimento e, invece di parlare di uno sciopero, lo accusano di boicottaggio dei corsi. I professori sono quindi costretti a ritornare ad insegnare nonostante lo sciopero da loro stessi votato. Ogni forma di solidarizzazione con gli studenti è repressa dalla polizia con cariche violente. Viviamo un periodo di disprezzo totale per la loro professione. Anche tra gli studenti, ovviamente quelli a favore dell’aumento. Molti fotografano i loro docenti per denunciarli, per fargli prendere delle multe o farli arrestare. Molti li accusano di essere comunisti, come se fosse un’aggravante. Qui non si tratta di rivoluzione, ma di accesso gratuito all’educazione.

Perché l’educazione è un diritto e dev’essere gratuita? 

Per definizione la conoscenza non è mercificabile, la sua logica di circolazione e di produzione è la cooperazione. Quando imponiamo il segreto industriale e mettiamo dei brevetti, impediamo la possibilità della conoscenza di fiorire. Come Spinoza diceva, la conoscenza è l’unico bene che una volta condiviso, non diminuisce ma aumenta. É un bene che non è assoggettato a logiche di scarsità. Quando mettiamo un prezzo alla conoscenza, freniamo le condizioni stesse della sua produzione e lo sviluppo del pensiero.

Questo è il più grande movimento studentesco del Québec. Più grosso e duraturo di quello del 2005, che inaugurò i “carrés rouges”. Cos’è cambiato? 

Ero studente nel 2005. C’era lo stesso governo Charest ma era più conciliante all’epoca. Il problema era differente. Il governo voleva tagliare le borse e i prestiti studenteschi per l’aiuto finanziario. Avevamo il consenso totale della società quebecchese, poiché un taglio di quel genere avrebbe escluso un’ampia fetta della popolazione dall’accesso all’educazione. Era un problema più semplice.

Con l’aumento delle tasse la posta in gioco è più nevralgica. È una componente strutturale del neoliberalismo, e il governo ci tiene particolarmente. Ricordiamoci che è il partito liberale che governa da diversi anni. Il problema principale è inoltre che, nel corso degli ultimi anni, c’è stato un grande sforzo di propaganda, da parte dei media e del governo, per difendere l’aumento delle tasse e incidere sull’opinione pubblica. Hanno cercato di difendersi dicendo che prestiti e borse ridurranno l’impatto dell’aumento dei costi universitari. Ma ciò è difficile da dimostrare. Nel breve termine, forse, non si noterà molto il tipo di indebitamento a cui gli studenti devono abituarsi. Ma a lungo termine la situazione cambia notevolmente e le cifre sono esorbitanti. Ma ciò che non si dice è che si tratta di una vera e propria privatizzazione dell’educazione superiore, la quale cambia anche in maniera perversa la finalità dell’università. In particolare, come si diceva, attraverso il “branchement” delle formazione alle corporazioni sotto l’unico imperativo della crescita del capitale. Il problema è la missione, il ruolo e la natura dell’università, che non può cambiare per il profitto del capitalismo.

La differenza tra il 2005 ed oggi è l’ampiezza del movimento, le reazioni del governo ma soprattutto il problema di fondo, che oggi è l’affermazione del neoliberalismo in Québec. Abbiamo l’impressione di affrontare un mostro inflessibile.

Possiamo dire che si tratta di una resistenza che studenti, professori e ricercatori, ma anche lavoratori, pongono alle politiche neoliberali di privatizzazione del settore pubblico? 

Sì, certo. Il ministro delle finanze dice chiaramente che gli studenti non sono né i primi né gli ultimi a subire tutto ciò. Si tratta di una rivoluzione culturale in tutti i settori. Nel sistema medico, ad esempio, hanno preannunciato che i cittadini dovranno assumere la mentalità per cui la sanità è un servizio a pagamento. È un’azione trasversale a tutti i settori. La forza degli studenti è di organizzarsi e di mobilitarsi, mentre la maggior parte dei lavoratori sindacalizzati, tra cui anche i professori, non possono a causa delle leggi che gli impediscono di scioperare. La “legge speciale 78” ha come obiettivo proprio la repressione giuridica e poliziesca di questa potenza.

Gli studenti hanno avuto una libertà di movimento e di mobilitazione che li rendeva capaci di sostenere e portare avanti questo movimento. Ma la legge sta risultando inefficace, perché ci sono sempre più studenti e lavoratori che scendono in strada e si uniscono al movimento. Se il governo vince questa resistenza, spalancherà la porta all’austerità in tutti i settori pubblici.

Recentemente gli studenti hanno manifestato anche contro il Plan Nord(1).

I rettori delle principali università di Montréal mettono a disposizione di Charest i propri ricercatori e professori per il cosiddetto “Plan Nord”. Hanno domandato ai ricercatori, che normalmente dovrebbero essere liberi e critici della società, di implicarsi loro stessi nello sfruttamento minerario. Questo è un esempio di “branchement” tra il pensiero libero, l’università, il sapere e l’accumulazione capitalista, le corporazioni ed il governo, che compongono una sorta di tripla ellissi azienda-governo-università, per alludere a The New Production of Knowledge, di Michael Gibbons, et altri. Il solo scopo adesso è di attirare il capitale straniero per distruggere le risorse comuni del Québec. Il “plan Nord” è un’espropriazione. Inoltre il governo non vuole discutere, dice che è stato già deciso. È un progetto di sfruttamento delle miniere ed il problema è che il “branchement” tra università, azienda e Governo esclude ogni sorta di pensiero critico.

Per giudicare lo spessore morale di Charest basti pensare alla battuta di spirito che ha fatto ridere pochi sostenitori del partito liberale, durante il convegno sul Plan Nord. Quel giorno c’erano molte persone che manifestavano fuori dal Palazzo dei Congressi che, alla fine, sono state represse violentemente dalla polizia. In quell’occasione Charest ha detto: “Si vede che il Plan Nord sta avendo successo. Ci sono già migliaia di studenti fuori, a cui possiamo trovare un lavoro al nord”. Il riferimento ai gulag stalinisti mi fa ancora accapponare la pelle. La critica la mandiamo al nord, affinché possiamo svolgere tranquillamente i nostri affari. È un’attitudine autoritaria. Il disprezzo è evidente, così come l’idea di mettere i servizi pubblici ed i territori al servizio delle corporazioni.

Durante le manifestazioni, abbiamo visto molte bandiere del Québec. Poi abbiamo ascoltato discorsi sulla lotta di classe, anche dai porta parola della “Classe” (la principale coalizione di associazioni studentesche del movimento). In che modo le istanze di classe e quelle nazionali si ritrovano e sembrano convivere nello stesso movimento? 

Il Québec è stato sempre in una posizione difficile. Negli anni ’60 un grande movimento indipendentista si poneva la questione: ci leghiamo alla lotta di classe o ad un progetto nazionalista borghese? La tendenza che ha vinto è la stata la seconda, quella di un “Québec Inc”, una piccola borghesia che non ha messo in questione il capitalismo. Ma l’indipendenza dal Canada conservatore, oggi, non significa fare del denaro. Gli studenti hanno ritrovato la direzione degli anni ’60, quella in cui socialismo e indipendenza, nazionalismo e marxismo cercavano di convivere. La critica al capitalismo deve basarsi sulla riappropriazione del comune, dell’uno-comune, ma non in una prospettiva razzista o xenofoba, o elitaria; bensì in un senso socialista. Quello che è importante non è l’economia, ma la condivisione.

Il testo di Éric, Université Inc. Des mythes sur la hausse des frais de scolarité et l’économie du savoir, riesce a smontare, in maniera sistematica e intelligente, gli otto miti per mezzo dei quali si cerca di influenzare l’opinione pubblica ed argomentare a favore di un aumento delle tasse giusto e inevitabile. In un qualche modo il testo urla che il re è nudo: il sottofinanziamento delle università è una bugia; l’aumento delle tasse ridurrà l’accesso all’università; la compensazione delle borse di studio per i più poveri non basterà a garantire il diritto allo studio; non è giusto che i medici si indebitino di più rispetto agli storici; l’investimento sul “capitale umano” è una retorica neoliberista che non coincide con la natura del sapere; non è vero che pagare meno un corso di laurea ne diminuisce il valore; le donazioni di privati e il servizio delle fondazioni minacciano l’indipendenza delle università; infine, non è vero che la commercializzazione della ricerca universitaria pagherà il sistema universitario nella sua totalità. Ricordiamo che il Québec è un’isola felice in un oceano di università che si rifanno al modello anglofono nordamericano. È l’anomalia gioiosa del Nord America, da sempre più vicino ai modelli di welfare europei.

Dietro queste contro-argomentazioni ci sono due o tre punti chiave che, in maniera trasversale, costituiscono l’interpretazione globale del testo. In particolare, l’idea di un umanismo rinnovato che sia alla base del concetto di università. Come rispondi allora alle critiche antispeciste, femministe e anti-imperialiste? Non credi che l’idea di una civiltà rinnovata a partire dal concetto di uomo, e non da quello di bene comune, per esempio, sia portatrice di una serie di valori, come l’antropocentrismo o l’occidente-centrismo, che dovrebbero essere invece superati? 

Bella domanda, grazie. Cercherò di rispondere al meglio. Per il momento assistiamo ad una strumentalizzazione dell’università, mossa da una razionalità tecnico-scientifica che si vuole al servizio della crescita del capitale. Si tende ad espellere la cultura in quanto tale, giungendo cosi ad una particolare forma di barbarie: un insegnamento rude, di bassa qualità e assoggettato a logiche di mercificazione del sapere. Questo si deve combattere e per farlo bisogna ritornare ad un altro ideale, che raccolga l’idea di una vera università, che ricordi la sua vocazione e il suo principio, ovvero l’Universitas magistrorum et scholarium. Bisogna ritornare all’universale, anche se ciò non vuol dire che intendiamo o possiamo raggiungerlo.

Io sono un allievo di Michel Freitag. Per lui, la dinamica del sapere doveva armonizzarsi all’interno di una tensione tra l’universalità e il suo ideale. In questo senso, l’università dovrebbe rincorrere il suo ideale, che è l’universale. Tuttavia, questa dinamica pone il sapere in un costante lavoro di critica e messa in discussione di se stesso. Quello che si pensa di sapere sull’uomo e il suo rapporto con la natura e il mondo non è mai una conoscenza completa e definita. Non esiste la fine della storia e, per me, ricercare un nuovo umanismo significa sapere che non lo si troverà mai. Quello che è necessario è un ritorno ad una ricerca dell’umanismo, che servirà a costruire un insegnamento di qualità. Ciò non significa, ripeto, che questi programmi di studio non devono essere criticati o non devono essere messi in discussione da critiche più attuali quali il rapporto uomo-donna, per esempio, o le ricerche anti-coloniali, o ancora il legame tra uomo e natura. Queste erano delle problematiche che, effettivamente, il vecchio umanismo antropocentrico ha sempre voluto trascurare.

In realtà, è proprio Marx che ci aiuta a comprendere questo cammino. In particolare quando diceva che l’essere generico dell’uomo è di produrre nel rispetto di se stesso, degli altri e della natura che lo circonda. Queste piste e l’apporto delle teorie critiche potrebbero arricchire il concetto d’universale e d’umanismo, che rimarranno sempre a lavoro su loro stessi. Il sapere è un work in progress, ma che cerca di cogliere il giusto rapporto tra l’uomo e il mondo. Non si può criticare il sapere sostituendo la ricerca dell’universale con l’assoggettamento al capitale. Bisogna riportare la cultura e il sapere nella propria dimora e cercare di definire questo essere in comune nel mondo. Questo dovrebbe essere il ruolo delle università. Al contrario ci prepariamo al suicidio delle società.

Un altro elemento chiave del libro è proprio il ruolo dell’università. Nella prima parte del libro si argomenta contro la retorica del sottofinanziamento delle università, che giustificherebbe questo aumento delle tasse. La contro-argomentazione si incentra invece sull’idea di un mal-finanziamento, che aiuterebbe a spiegare le ragioni di un congelamento della retta universitaria. Il problema è che il concetto di ricerca viene ridimensionato a favore del concetto di insegnamento e di trasmissione del sapere. In parole povere, si dice che la causa del mal-finanziamento sia un sovra-finanziamento nella ricerca. Non credi che sia pericoloso argomentare contro un’università della ricerca, in quanto fulcro del concetto di università neoliberista, e a favore invece di un’università dell’insegnamento, come dimora del sapere nel nuovo umanismo? 

Sono convinto che il ruolo delle università sia di trasmettere il patrimonio comune dell’umanità e di sviluppare un pensiero critico. Ciò significa che l’insegnamento è prioritario. La ricerca deve essere solo libera ed indipendente e mai una ricerca strumentalizzata o mercificata. Il sottofinanziamento è una mensogna creata ad hoc dal CREPUQ (Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec), che non calcola mai per intero l’afflusso totale di denaro che arriva alle università. Invece in Québec c’è una spesa media per studente che supera di gran lunga la media del Canada anglofono e del Nord America in generale. Questo dimostra che i rettori si lamentano con la bocca piena. Il vero pericolo del mal-finanziamento è che il potere dominante possa distorcere il senso della questione per trarne vantaggio. Allora potremmo trovarci di fronte a nuove forme di gestione delle università che, in nome dell’efficienza e del profitto, assecondino la privatizzazione e il controllo del sapere, tagliando magari su programmi di studio poco inclini alla commercializzazione, come i saperi umanistici. Per questo motivo ritengo sia utile mostrare che la maggior parte del denaro pubblico va alla ricerca a non all’insegnamento; che ci sia una ineguaglianza tra programmi di studio più redditizi e programmi meno commercializzabili (per esempio medicina veterinaria vs letteratura); e che infine anche tra università più eccelse e meno eccelse ci sia questa disparità di finanziamento, allora che “University McGill” riceve 30.000 $ di denaro pubblico per studente, mentre L’“Université du Québec à Rimouski può contare sulle misere 9.000 $ per studente. La questione del finanziamento deve rispondere a criteri che sono inerenti all’educazione e alla formazione, e non a logiche di libero mercato. Prima di decidere le politiche di finanziamento delle Istituzioni del Ministero dell’Educazione bisogna chiedersi a cosa serve l’università e qual è la sua vocazione e il suo ruolo all’interno della società. Ciò significa slegare il finanziamento pubblico universitario dalle logiche imprenditoriali del libero mercato. Lo Stato dovrebbe perseguire il bene comune, appunto, e non soltanto l’interesse privato di qualche imprenditore.

Un capitolo del testo è dedicato al concetto di capitale umano, definito come una retorica antipedagogica che serve a disciplinare gli individui. Poi si specifica in che modo proprio l’indebitamento degli studenti sia una delle cause principali di disciplinamento stesso del sapere. Facendo allusione alla definizione di Foucault sui “corpi docili”, si può parlare oggi di un “sapere docile” come mezzo attraverso il quale il potere domina le soggettività? 

L’indebitamento degli studenti è il principale mezzo di assoggettamento. I giovani sono costretti a ragionare in termini utilitaristici e d’investimento personale, come se fossero dei piccoli imprenditori di se stessi. C’è tutta una cultura dietro che supporta questo tipo di ragionamento e che socializza i giovani all’idea che l’educazione serva alla ricerca di un impiego, che sia un atto individuale e non collettivo, che sia un percorso di miglioramento del proprio saper-fare e non più un percorso di formazione di un bagaglio culturale. Degli studenti mi hanno raccontato di essere andati ad una serata di gala per la fine dell’anno accademico in cui, dopo la resa pubblica dei risultati dei miglior studenti, si è svolta una conferenza i cui relatori erano soltanto imprenditori o delegati di grandi imprese. Si tratta di diffondere una emulazione dell’investitore e dell’imprenditore, un attitudine all’“Io inc.”. Se guardiamo alcune campagne pubblicitarie delle Università di Ottawa, per esempio, lo slogan di base è: “I’m investing in myself”. C’è un immaginario dello studente come investitore di se stesso, che supera così la questione dell’indebitamento e che si basa sulla finanziarizzazione di se stessi. Per le banche che partecipano alla finanziarizzazione dell’economia, il debito degli studenti diventa una fonte di speculazione: un prestatore investe sulla formazione di alcuni individui per trarre profitto dal loro salario futuro.

Del capitale umano già Marx ne parlava nel 1859 in maniera assai critica, svelandone la subdola retorica manipolatrice al servizio del capitalismo. Fu l’utilizzazione di Stalin che rovesciò la connotazione del concetto da negativa a positiva, e che affermò “l’uomo come il capitale più prezioso, la cui utilizzazione, cosi come quella delle macchine, doveva essere razionalizzata; al fine di produrre una grande crescita delle forze produttive”. Mi pare che sia assai inquietante vedere che un termine di Stalin venga ripreso dall’OCSE e diffuso ideologicamente dai media mainstream e dalla politica partitica.

Quindi i fallimenti vengono percepiti come un fallimento personale… 

Sì, come una perdita in borsa. È un gioco di rischi e scelte razionali, di cattivi investimenti e buon calcoli, di scelte di portafoglio. Siamo di fronte alla finanziarizzazione della vita. Lagovernamentalità di Foucault ci basta per capire come oggi il neoliberalismo e il capitalismo governino per mezzo della libertà. Si dice che gli esseri sono liberi, ma poi si pongono tutta una serie di restrizioni che, di fatto, alienano la libertà. Gli studenti vivono quindi l’incubo del debito, della pressione, del calcolo del tempo, etc. Il neoliberalismo vuole un uomo nuovo, che non è un nuovo umanismo, ma una matematizzazione ed economicizzazione dell’esistenza. È un impoverimento enorme della cultura.

Ultima domanda. Nel testo è evidente una dura critica al capitalismo cognitivo, considerato una ideologia al servizio della mercificazione del sapere e della strumentalizzazione economica e finanziaria degli student*. Ci chiediamo se invece proprio l’analisi del capitalismo cognitivo e delle trasformazioni del lavoro post-fordista, insieme al lavoro critico condotto in Francia e dai post-operaist* italian* non sia la lente attraverso la quale analizzare le politiche neoliberiste. Perché è evidente che i soggetti e le conoscenze sono diventati il capitale fisso delle aziende. Il capitalista ha perso la funzione di organizzare il lavoro e fornire i mezzi di produzione. Il lavoro vivo e il lavoro morto si ricongiungono nei corpi. È possibile allora, secondo te, ribaltare la questione, dicendo che tutto ciò, il sapere, gli affetti, le relazioni, i corpi, fanno parte del comune, e non più del privato o del pubblico? Di quel comune che tanto ricerchiamo? È possibile, per concludere, argomentare, attraverso il capitalismo cognitivo e l’idea che il sapere sia un bene comune, a favore del libero e gratuito accesso alla formazione? 

Veramente una bella domanda. Secondo me, l’economia del sapere è uno stadio del capitalismo il quale, per continuare a creare valore, cerca di razionalizzare e valorizzare la formazione della mente e la formazione della manodopera; al fine di rendere flessibile la mente e farla coincidere con l’ibridazione post-fordista. In fin dei conti, l’economia del sapere è una locuzione ideologica che designa il capitalismo avanzato, in crisi, che ha bisogno dell’eredità che Marx chiamava “morale-storica” e della privatizzazione della dimensione simbolica della produzione umana per creare un valore.

Per quanto riguarda Negri e gli operaisti, con il rischio di portarvi dispiacere, credo che facciano un errore fondamentale. Hanno la tendenza a valorizzare molto le singolarità autoproduttive e l’idea che l’unico problema sia l’Impero, e che una volta sconfitto, il comune si dia in maniera autonoma e immediata, attraverso l’esperienza della sua produzione copiosa. Io sono piuttosto hegeliano-marxista, il mio lavoro parte da una analisi del capitalismo intesa come una forma di mediazione sociale. Questa mediazione non risiede solo in un potere esterno, ma è anche una forma di rapporto sociale che esiste all’interno della classe operaia. Per me è inconcepibile che la moltitudine si offra immediatamente a se stessa, e che non sia già strutturata essa stessa da una forma di mediazione feticista del rapporto sociale, ovvero il lavoro astratto. Per cui il ritiro del potere dominante non pone le condizioni per la determinazione di un soggetto puro, che si offre a se stesso attraverso una autoconoscenza di se stesso. Bisognerebbe invece intraprendere una critica del valore astratto e della forma-valore come forma di mediazione sociale, che implicherebbe una critica del lavoro e, anzi, la sua stessa abolizione. Naturalmente l’abolizione del lavoro astratto e dunque del valore astratto. Il fine è di raggiungere un concetto non astratto della ricchezza reale. Dopo di che, bisognerebbe pensare ad altre forme di mediazione e di istituzioni che creino le condizioni di una libera condivisione della conoscenza. Ciò però non si basa solo sull’idea dei software liberi e dell’open source, ma sull’idea di un’istituzione delle mediazioni sociali, in senso hegeliano, che abbiano il ruolo di ricreare dei rapporti non feticizzati. Dunque produrre dei legami sociali non feticisti, di cui la principale caratteristica sarebbe nell’ordine della gratuità e del dono. La lettura spinozista-marxista anti-giuridica, qui penso ad Anomalia Selvaggia di Negri e alla prefazione di Deleuze, critica violentemente Hegel e la tradizione giuridica. Secondo me, purtroppo, una società del dono dev’essere istituita. Ad un certo punto bisogna pensare al momento del diritto e dell’istituzione. Il comune non si dà attraverso delle connessioni libere tra singolarità autoproduttive, ma questo deve essere piuttosto istituito. La mediazione hegeliana è indispensabile e, secondo me, se Marx avesse avuto il tempo di scrivere la sua teoria positiva dello Stato, forse, avremmo potuto intravedere una migliore articolazione tra la struttura hegeliana e quella di Marx.

———-
(1) Il Plan Nord è un programma economico di sfruttamento delle risorse naturali (minerarie, forestali e di gas) del Grande Nord del Québec, e in particolare le regioni di Côte nord e Saguenay-Lac-Saint-Jean. Oltre alla privatizzazione delle risorse naturali, citata da Eric, il piano prevede anche l’espropriazione dei territori di alcune popolazioni autoctone. Per tale motivo, gli Innu e gli Anishnabe si sono schierati contro il programma.

Poster un commentaire

Classé dans Davide Pulizzotto, Lucio Castracani

Sur la resémantisation dans le discours social: le cas de la "grève étudiante"

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Le débat sémantique qui vise à savoir si le « conflit étudiant » (nouvelle formulation – neutre? – de Radio-Canada) est une « grève » ou un « boycott » (ou son dérivé, « boycottage ») n’en finit pas. On a tour à tour pu lire et entendre les avis des chroniqueurs sur la question (Jean-Félix Chénier, Renart Léveillé, Jean Barbe ou Jean-Luc Mongrain), du lexicographe Guy Bertrand, l’ayatollah de la langue de Radio-Canada à C’est bien meilleur le matin, jusqu’à de très sérieux avis juridiques (notamment de l’Association des juristes progressistes). Admettons-le, la grande majorité des avis penche en faveur du mot « grève », et pour cause, « grève » (qui avait toujours été utilisé jusqu’à maintenant), et plus précisément « grève politique » permet assez bien de comprendre la réalité du conflit entre le gouvernement et ceux qui s’opposent à la hausse des droits de scolarité, en tout cas, selon l’Office québécois de la langue française :

grève politique n. f.

Définition :
Grève dont l’objet est d’amener le gouvernement à modifier sa politique ou son attitude sur un point donné.

Note(s) :
Il faut remarquer qu’elle est faite contre l’État gouvernement et non contre l’État employeur.
Mots apparentés : grève insurrectionnelle; grève révolutionnaire.

Entrée « grève politique » dans le Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française

Pour ma part, ce qui m’intéresse, ce n’est pas le « bon mot » à utiliser, mais plutôt de comprendre les implications stratégiques de ce qui ressemble fort à une confusion qui est à l’œuvre. Utiliser un mot plutôt qu’un autre dans l’ordre du discours – même lorsqu’il s’agit d’un référent identique – est « normal » dans la vie sociale du langage, c’est même un des moyens que possède la langue pour évoluer. Il peut arriver des moments de confusion – par exemple la rencontre de deux dialectes proches – qui résultent généralement dans l’abandon d’un des termes au profit de l’autre (doit-on dire « chicon » ou « endive »« courriel » ou « e-mail »? les pages de discussion de Wikipédia sont exemplaires, et pour cause, ce projet encyclopédique se veut la rencontre de tous les francophones du Web). Il y a un désir « normal » d’unité signifiante « mot = chose » qui ne peut résulter que dans une lutte à finir parmi les prétendants linguistiques adversaires.

Qu’en est-il de la confusion du débat en cours sur la hausse des droits de scolarité au Québec? On connaît tous le problème des mots « grève » et « boycott », Normand Baillargeon a quant à lui suggéré les mots « démocratie », « anarchie » et « violence », on a pu lire pas mal de choses sur la « juste part » du ministre Raymond Bachand (il avait même dit qu’il était de l’ordre de la « justice sociale » de voir les étudiants payer plus). De loin, la meilleure trouvaille, pourtant passé inaperçue, était celle de Raymond Bachand qui ne parle plus désormais de « hausse des droits de scolarité », mais de « hausse du financement des universités » (alors qu’un des arguments de ceux qui s’opposent à la hausse, c’est que le financement est bien suffisant). Récemment – et là j’avoue mon incapacité théorique à le comprendre (une aide ci-dessous en commentaire serait appréciée) – on a pu entendre Line Beauchamp parler de la CLASSÉ (avec l’accent aigu…) plutôt que de la CLASSE normalement utilisé (une première après dix semaines de grève, c’est douteux), prononciation relayée par Liza Frulla à l’émission Le Club des Ex de Radio-Canada (on aura pu même entendre Simon Durivage la corriger : « CLASS-EU, Liza, CLASS-EU »), et le petit monde médiatique suivre cette nouvelle prononciation. Une prononciation particulière – tout comme un mot – n’est jamais neutre, elle fait généralement l’effet d’une « faute de goût », d’un « fashion faux pas » de la langue, lorsque l’individu prononce différemment du groupe à qui il s’adresse (qui ne s’est jamais fait reprendre pour la prononciation d’un mot?). Cette faute donne généralement l’impression d’un manque d’éducation, sinon de savoir-vivre.

Or, prononcer un mot différemment ou utiliser un autre mot ne relève pas ici d’une indécision, résultat d’une rencontre de deux « prétendants » dialectales dans un même espace langagier, mais d’une volonté de donner aux termes une nouvelle connotation, stratégie médiatique de plus en plus utilisé dans la communication politique. Cette stratégie a été théorisée par George Lakoff, notamment dans son livre Don’t Think of an Elephant (l’éléphant faisant référence au Parti républicain : la phrase vise à montrer que la sentence « ne pense pas à un éléphant » donne immédiatement, à celui qui la reçoit, l’image mentale d’un éléphant – la phrase a notamment été popularisé par le film Inception, voir ce clip). Cette stratégie a aussi été utilisée par le ponte de la communication Frank Luntz, celui qui fut connu pour avoir détourné l’expression « global warming » (réchauffement planétaire) avec une nouvelle, « climate change » (« changement climatique », plus neutre) (pour une appropriation humoristique de cette stratégie, voir les entrevues de Stephen Colbert avec Frank Luntz, notamment sur Gawker). Tout ce débat sur les mots ne serait-il donc qu’une basse stratégie médiatique de plus de la part du gouvernement, qu’une vulgaire manipulation du langage politique?

Rechercher la confusion?…

Cette stratégie de rebrandingdu Parti libéral du Québec fonctionne-t-elle vraiment? On notera en tout cas que la stratégie a légèrement été modifiée : au départ, du côté gouvernemental, on « corrigeait » les intervenants médiatiques, ce qui forçait le locuteur à utiliser les deux expressions, mettant au jour le processus et du même coup abolissait son efficace (c’est exactement la tournure humoristique à l’œuvre chez Stephen Colbert, en montrant le processus, on supprime l’effet d’occultation). Désormais, on n’utilise systématique que la nouvelle expression, sans moindrement faire allusion à l’autre. Donc je reprends : la stratégie fonctionne-t-elle? Est-ce que cette novlangue, comme l’ont surnommé plusieurs commentateurs (faisant référence au « Newspeak » d’Orwell), porte ses fruits?

Outre le fait qu’on ne cesse d’en parler, preuve que ça ne marche pas très bien, j’estime que ce rebranding peut avoir des conséquences politiques autres. Plus précisément, le fait même d’en parler constamment comme on le fait montre que la réduction du langage et de la pensée – qui est le but de la novlangue – ne fonctionne pas, et que ces « nouveautés » sémantiques créent au contraire plus de confusion (à moins que la confusion soit le but de l’exercice, ce n’est pas à moins d’en juger… je pense toutefois qu’un mouvement contraire de « clarification » a lieu en ce moment, plus inquiétante encore, j’y reviendrai).

Revenons au débat grève/boycott, et regardons cette vidéo exemplaire, parce qu’elle a été prise, disons, sur le vif d’une discussion entre un partisan de la hausse et un opposant.

Diffusée il y a quelques semaines, cette vidéo n’est pas moins représentative, d’abord de l’état présent de la confusion générale dans l’ordre du discours, ensuite du glissement progressif, mais rapide, qu’il y a eu dans le discours social quant au conflit en cours, de l’opposition entre « être pour ou contre la hausse » à « être pour ou contre la grève (et les manifestations) » (j’y reviendrai). On y voit un photographe qui interpelle des manifestants pour ridiculiser la manifestation à laquelle ils participent, et leur dit « vous faites la grève de quoi? vous êtes même pas payés, gang de morons », et leur dit, et c’est à retenir : « Allez donc travailler, estie! »

Quelle était l’intention de ceux qui préconisaient le mot « boycott »? Était-ce de confondre les locuteurs? Ce fameux « allez donc travailler, estie! » a ses conséquences. On boycotte quoi? un produit, une marchandise, une marque de commerce particulière. Si on boycotte, c’est qu’on a le choix de préférer un autre produit ou une autre marque, le but étant de faire plier une compagnie. On ne peut pas répondre à quelqu’un qui boycotte quelque chose par un « retourne au travail », ni même par un « retourne consommer »! Il n’y a pas de réplique possible en réponse à un boycott. Tout le débat sur la judiciarisation du conflit aurait perdu son sens s’il s’agissait d’un boycott : à ce que je sache, on ne peut pas émettre une injonction à l’encontre d’un consommateur pour l’obliger à consommer un produit ou une marque de commerce particulière – mais on peut émettre une injonction pour le retour au travail…

L’intention des créateurs de ce mot était-elle de confondre, simplement? Car s’il y a flottement de sens sur un terme comme sur l’autre dans le discours social, il y a quand même des connotations associées aux deux termes. D’abord, parler de boycott, c’est de faire du diplôme universitaire une « marchandise », et je ne crois pas abuser de leur intention en le soulignant. Le message, c’est : tu paies pour un service (ou une marchandise) et tu reçois un gain (financier, c’est implicite), donc il vaut la peine d’investir (plus), même si tu as à t’endetter, pour ton avenir – c’est un « investissement » (sous-entendu « personnel »). Le message de ceux qui s’opposent à la hausse est plus confus. D’abord, étudier à l’université, c’est d’abord travailler (certains parleront d’un travail « intellectuel », mais quel travail ne l’est pas?). Ensuite, l’éducation n’est pas un service, c’est un droit. Et puis, s’il faut payer, alors il ne faut pas que cela se fasse avec la conséquence du surendettement. De plus, si c’est un investissement, alors ça doit être un investissement collectif, puisqu’il permet à tout le monde de s’enrichir. Et puis de toute manière, ce n’est même pas un investissement parce que celui qui détient le savoir ne la possède pas. En bref, le discours de ceux qui s’opposent à la hausse, pour le dire bêtement, n’est pas clair du tout, il est même confus, autant, sinon plus que celui qui veut préconiser boycott plutôt que grève. Oui, je pèse mes mots, les opposants à la hausse ont un discours confus, proféré par des « inexistants », au sens où l’entend Alain Badiou dans Le réveil de l’Histoire. C’est le discours politique de ceux qui ne possèdent rien devant le pouvoir, c’est le discours typiques des grands mouvements de masse – des révoltes arabes aux mouvements des Indignés –, ou pour le dire en paraphrasant Sieyès : Que sont les opposants à la hausse? – tout. Qu’ont-ils été jusqu’à présent? – rien. Que demande-t-il? – à être quelque chose.

L’envers de cette incohérence, c’est paradoxalement l’aspect dialogique de cette mouvance. Du côté gouvernementale, tout va, si on me permet l’expression, en droite ligne. De l’autre côté (des manifestants, mais pas seulement ceux-là), ils discutent, ils s’opposent entre eux, ils s’affrontent et se contredisent, bref, ils dissonent. D’un côté l’unicité quasi-monolithique du discours (« ferme », comme on dit), de l’autre, la multiplicité des perspectives et des prises de position, ils sont, pour le dire en deleuzien, des lignes de fuite.

Les arguments de ceux qui s’opposent à la hausse sont plus confus, certes, ils sont aussi plus « pragmatiques », car ils sont à la traîne du discours gouvernemental qui est, soit dit en passant, beaucoup plus « idéaliste », parce que relevant essentiellement de la « main invisible » (néo)-libéral, contrairement à ce que Frédéric Mercure-Jolette a pu écrire sur ce blog. Le discours gouvernemental domine largement le discours social. Certes, sur la question de la « grève » ou du « boycott », il est clair que, sur le fond, ce sont ceux qui prônent l’usage de « grève » qui ont raison. Mais le fait même d’en parler (aussi abondamment) devrait plutôt servir d’indice que quelque chose se passe dans le discours social. Est-ce seulement la confusion des termes? À bien des égards, le fait que deux mots co-existent montre, en tout cas, non seulement qu’il y a deux camps qui s’affrontent, mais qu’ils sont reconnaissables phénoménalement dès qu’ils commencent à parler. Si un interlocuteur vous demande ce que vous pensez du « boycott », vous savez déjà ce que lui pense de ce conflit : si le gouvernement a pu créer un coup de force dans le langage, ce n’est pas parce qu’il a créé des mots qui modifient les signifiés que nous avons des discours qui circulent sur ce conflit, c’est parce que le choix des mots que nous utilisons (parfois inconsciemment) détermine dans le cas présent l’opinion que nous avons de la réalité, résultant dans une incapacité à dialoguer avec qui que ce soit qui ne serait pas du même « bord » que nous.

Ou la polarisation…

Ainsi, la tentative de « confusion » du Parti libéral du Québec devient plus claire : elle ne vise plus à confondre (même s’il faut noter une certaine confusion au niveau des opinions émises), au contraire, elle est en train de créer un ordonnancement, ou si on veut, une polarisation du type « nous contre eux ». Ainsi, la tentative de « confusion » du Parti libéral du Québec devient plus claire : elle ne vise plus à confondre, au contraire, elle est en train de créer un ordonnancement, ou si on veut, une polarisation du type « Nous contre eux ». Michèle Ouimet, dans La Pressequalifiait récemment Line Beauchamp du titre de « dame de fer », se référent à Margaret Thatcher. La comparaison est plutôt exagérée (à moins qu’on compare la « guerre » contre les étudiants à la guerre des Malouines) sauf sur un point : « Thatcher » est un coup de force dans le langage, elle a su développer un type de langage populiste particulier en simplifiant le langage social : dans sa volonté de changer tout le système social britannique, elle a réussi à monter progressivement contre ses opposants (principalement les syndicats), la société toute entière. De toute la diversité des opinions qui circulent dans le monde social (ordre syntagmatique), elle a institué progressivement une seule opposition du type « nous/eux » (sur la question du langage populiste et d’une critique sémiologique de sa politique, voir les travaux d’Ernesto Laclau, notamment dans On Populist Reason). De même ici, entre les grévistes et, potentiellement, tous les autres acteurs de la société : les « contribuables », « ceux qui veulent assister à leur cours », le « système judiciaire », etc. Le « gouvernement » (comme acteur symbolique du discours) prend sur lui l’ensemble des opinions en les supprimant petit à petit. Même ceux qui sont « contre la hausse » sont, de ce point de vue, du côté du gouvernement puisque la nouvelle donne du langage n’est plus entre « partisans » et « opposants » de la hausse, mais, après avoir été entre « ceux qui manifestent » et les « autres », c’est maintenant entre « ceux qui ne dénonce pas la violence » (nommément la CLASSE) et le reste de la « société ».

Ce type d’organisation populiste du discours social a permis à Thatcher, paradoxalement, de « détruire » la société – puisqu’elle disait, on connaît tous la formule, qu’elle n’avait jamais vu de société, seulement des individus. C’est exactement ce qu’est en train de faire Line Beauchamp, et à ce qu’on peut constater, ça fonctionne très bien jusqu’à maintenant.

5 Commentaires

Classé dans René Lemieux

La dérive

Par Joan Sénéchal | Collège Ahuntsic

On se demande tous comment dans les années 1930, autant de démocraties européennes ont pu soudainement devenir des régimes autoritaires, bafouant les droits et les libertés des individus, emprisonnant des syndicalistes, enlevant des opposants, assassinant des intellectuels, massacrant des manifestants.

La réponse, nous la vivons aujourd’hui.

Des hommes politiques prétendent obéir à l’impérieuse nécessité du moment, au danger du chaos. Des juges obéissent aux demandes d’injonctions et de jugements immédiats. Des établissements scolaires obéissent aux demandes des politiques et des juges. Des policiers, des services d’ordre et de sécurité obéissent aux demandes des recteurs, des directions, des maires et des gouvernements.

Et l’on arrête les manifestants. Et l’on arrête les professeurs. On les expulse. On les tabasse un peu au passage. On les menace d’amendes et d’incarcération. On leur ordonne de faire cours en silence, de suivre pas à pas le programme qu’il s’était prescrit en d’autres temps, d’autres lieux, quand le Québec était encore un pays démocratique et qu’on y respectait les étudiants et les professeurs. On les enjoint, matraque dans le dos, de retourner sur les bancs de l’école. On les force à rentrer dans le moule de leur fonction, de leur tâche respective, la tête baissée, le corps conciliant.

Et face à cette tentative assumée de mise au pas, les esprits réactionnaires se réveillent. Ils appellent à davantage d’ordre, à davantage de tabassage, à davantage de menaces. Certains même expriment leur volonté de sang. Et chaque policier, chaque agent, chaque constable, poussé par ses gouvernants, poussé par ses concitoyens, se sent alors investi de la mission sacrée de maintenir un ordre devenu figure imaginaire délirante, devenu projection mythologique de tout ce qu’il hait. Le déguisé. Le jeune. L’expansif. Le perturbateur. L’entraveur. L’insoumis. Le nuisible.

Dans un pays où le gouvernement envoie des messages de retour à l’ordre, et où il conduit avec systématisme une campagne de violence politique, administrative, policière, judiciaire et médiatique à l’égard de ceux qui ne s’y conforment pas, chaque forcené de la paix, chaque fanatique de l’alignement est légitimé à faire de lui un petit justicier-milicien dont les actes d’agression seront autant de faits de bravoure. Et il n’est pas étonnant qu’en ces jours, se multiplient les anecdotes relatant des débordements sécuritaires et des initiatives personnelles abusives de la part de représentants de l’ordre. Pour ceux-ci et ceux-là, tout acte de désobéissance, tout refus d’obtempérer, devient un crime majeur dont il s’agit de tuer dans l’œuf toute possibilité de contamination et d’exemplarité.

C’est ici que l’imposture du gouvernement éclate au grand jour. Lui qui prétend défendre les intérêts des étudiants en ne cédant pas à la grève, se trouve à arrêter des professeurs et des étudiants, créant par là-même le climat le plus délétère qui soit pour qu’une classe puisse avoir lieu. Son but, ce n’est pas l’éducation, ni l’enseignement, ni les étudiants. Son but, c’est l’ordre. Sa motivation, c’est la pulsion de l’ordre.

Les régimes fascistes des années 1930 avaient axé leur passion de l’ordre sur des obsessions raciales et identitaires. Ils haïssaient les immigrants, les colorés, les juifs, les homosexuels ou les malades mentaux… en un mot, tous les « décadents » et les « dégénérés » qui pouvaient nuire à la pureté de la race.

Notre fascisme à nous vénère un ordre d’une autre nature, qui est loin d’être plus inoffensif : l’ordre économique. Et avec autant de naturel que les politiques et les bonnes gens des années 1930 haïssaient tous ceux qui appartenaient aux dégénérés, nos politiques et nos bonnes gens haïssent les contestataires de système économique en place, les ralentisseurs de flux, qu’ils soient manifestants, grévistes, intellectuels en appui ou assistés sociaux. Ils les haïssent de toutes leurs forces, comme autant d’ennemis, comme autant de causes de leurs malheurs quotidiens.

En ce printemps 2012, la dérive a lentement mais sûrement commencé. On peut s’y lancer à corps perdu, aveuglés par l’étranglement des dettes et de la compétition internationale, ou l’on peut l’interrompre. Rappelons-nous juste que le potentiel de haine requis pour que la violence fasciste se déchaîne à plein ne disparaît jamais. Endormi comme le volcan, comme le dragon, comme l’anneau maléfique, il attend en chacun de nous que l’on vienne l’agacer, que l’on vienne le flatter.

Ce texte a aussi été publié dans Le Couac et dans Les Nouveaux Cahiers du socialisme. Il a été lu le jeudi 19 avril 2012 devant le SPVM lors d’une action où des Profs contre la hausse se sont préventivement livrés aux policiers, en signe de solidarité avec les collègues et étudiants arrêtés à l’Université du Québec en Outaouais. Le même texte, légèrement modifié, a ensuite été lue devant le Palais de Justice de Montréal, cette version est disponible ici.

Un commentaire

Classé dans Joan Sénéchal

Pétition pour les profs – à partager

Via Le Globe (nous reproduisons l’entièreté du billet avec les ajouts du Globe)

À TOUS LES PROFS de niveau universitaire et collégial, et même secondaire et primaire :

Nous avons présentement environ 400 signatures, il en faut 1625 avant demain midi [ajout: vendredi le 13 avril]. Faites circuler et signez !

Il y a présentement une pétition qui circule sur le site des profs contre la hausse des frais de scolarité demandant la démission de madame Line Beauchamp et on demande de la partager avec les différents enseignants de nos cégeps. IL FAUT 1625 SIGNATURES AVANT VENDREDI 12H [ajout: vendredi le 13 avril]. Je me permet donc de faire circuler. Libre à vous de la signer!

Vous devez donner votre nom complet et votre affiliation (discipline et cégep, université, école secondaire ou primaire) dans un courriel envoyé à jeanmarccote@msn.com

Voici le texte qui sera envoyé:

Considérant l’incapacité de la ministre Line Beauchamp de dénouer la crise avec le mouvement étudiant et la société civile;

Considérant les informations trompeuses transmises par la ministre à la cl…asse moyenne et aux contribuables soucieux d’une saine gestion;

Considérant que la ministre refuse systématiquement et de manière idéologique de considérer la juste part autrement que dans les poches de notre jeunesse;

Considérant que le retour en classe forcé alimentera une confrontation et engendrera des situations potentiellement dangereuses pour les étudiants, les enseignants et le personnel;

Considérant les mandats d’assemblées générales majoritaires obtenus légalement par des associations étudiantes représentantes uniques des étudiants membres (Loi sur l’accréditation et le financement des associations d’élèves ou d’étudiants. Section V, article 28);

Considérant que nous sommes professeurs et enseignants solidaires des étudiants;

Nous demandons la démission de Mme Line Beauchamp, ministre de l’Éducation, du sport et des loisirs et que le Premier Ministre détermine un nouvel interlocuteur qui mettra en place une véritable table de négociation pour évaluer les diverses solutions mises de l’avant.

Poster un commentaire

Classé dans Collectif

Contre l’économicisme de gauche: les intellectuels sont-ils donc des comptables?

Par Éric Martin | Collège Édouard-Montpetit

« La gratuité est souhaitable, a rappelé M. Rocher. En adoptant ce principe de départ, ça nous impose de repenser les politiques tout autrement. Tant qu’on est dans le débat du gel et du dégel, on reste sur une discussion de chiffres qui tournent en rond. » Lisa-Marie Gervais, « La lutte des étudiants est juste, dit Guy Rocher », Le Devoir, 11 avril 2012. (Je souligne)

Dans son texte, le collègue Frédéric Mercure-Jolette m’accuse d’être de ces « intellectuels sûrs d’eux-mêmes, simplifiant trop rapidement les problèmes concernant l’éducation à des dilemmes de principe afin de galvaniser les foules », chose qui le refroidit, dit-il, puisque j’évacuerais alors la question des moyens matériels, les calculs et la gestion concrète de mon argumentaire. Bref, faire des débats de principe est simplificateur et populiste, ce qu’il nous faut, plus que des principes, c’est une pragmatique de gauche, dit-il : voilà le rôle des intellectuels. À mes idées fumeuses sur le principe d’université, Mercure-Jolette va opposer un pragmatisme sans contenu autre que l’immédiateté d’un monde économiciste structuré et enfermé par les catégories du Capital. Du ciel des idées, nous serons alors descendus jusqu’à la « réalité » du monde : l’économie. Et nous serons devenus des économistes de gauche.

Des faux intellectuels organiques, et de leur nécessaire remplacement par une armée de technocrates sans principes

Mercure-Jolette cadre le débat : « À mon sens, l’idée d’une recherche fondamentale couplée d’une défense du régime démocratique reste encore un rêve un peu idéaliste d’intellectuels se voulant organiques. » (Je souligne.) En bon disciple de Socrate (un type dont les paroles nous sont rapportées par un autre dangereux idéaliste nommé Platon), je laisse Mercure-Jolette nous exposer ce que devrait faire un véritable intellectuel organique de gauche conséquent :

J’ai l’impression qu’armés de principes, nous n’irons pas bien loin. L’hégémonie néolibérale tient d’abord grâce à une élite technocratique, des gestionnaires qui parlent assez peu de principes et ne semble pas vraiment s’en soucier. Ce que nous avons besoin, c’est peut-être, nous aussi, d’une élite (sic) technocratique qui va au front sans trop se soucier des principes. (Je souligne.)

Si je comprends bien, comme les néolibéraux ne soucient pas des idées, il faut faire la même chose, sinon on est un idéaliste. Si je comprends bien, les véritables intellectuels organiques de la classe ouvrière ne seraient pas des intellectuels, mais des technocrates sans principes, ou enfin, qui ne s’enfargent pas les pattes dans les principes. Voilà qui n’est pas sans rappeler Léon Trotski : « Le taylorisme est mauvais dans son usage capitaliste, mais bon dans son usage socialiste. » Ou, mieux encore, Joseph Staline : « Il faut enfin comprendre que de tous les capitaux précieux dans le monde, le plus précieux et le plus décisif ce sont les hommes, les cadres. Il faut comprendre que dans les conditions actuelles, “les cadres décident de tout”. » Cette fameuse élite de technocrates de gauche agirait en vertu d’« une mesure raisonnable et calculable de l’étendue des modalités et des objectifs de l’action gouvernementale » (Foucault). Tout le problème de la citation de Foucault est de savoir ici ce qu’on appelle efficace ou « raisonnable ». Or, et c’est ce autour de quoi tourne tout le texte du collègue, la raison n’est pas définie substantiellement (ce serait idéaliste), mais plutôt comme pragmatique sans contenu :

Le conflit actuel se joue moins avec des principes que des actions politiques. [...] Je doute que la guerre des idées se gagne avec des idées… Comment diable les néolibéraux armés de principes extrêmement minces et sans faire de grandes manifestations ont-ils réussi à réseauter les plus grands think tanks au monde et produire une armée de technocrates ? Sans trop les imiter, on pourrait tout de même prendre conscience que ce que l’on a besoin, c’est peut-être moins de grands principes qu’une pragmatique politique… Parfois, je me dis qu’en rejetant le vocabulaire managérial et tout ce qui concerne l’efficience et l’opérationnalisation, nous nous condamnons à rêver et, pour pouvoir continuer à rêver malgré l’inflation, à espérer une petite augmentation de salaire annuelle. (Je souligne.)

Les néolibéraux ont en effet bâti un monde qui ne se pose plus la question du sens ou de la « vie bonne », et qui organise procéduralement-cybernétiquement la régulation de la pratique sociale sur une base abstraite, désubstantialisée et sans contenu. Les technocrates-qui-décident-de-tout ne décident au fond rien, car le contenu de leur pragmatique leur est donné d’avance par l’automouvement de la valeur abstraite qui se tient à la place de l’éthique, et qui est elle-même sans contenu, c’est-à-dire qu’elle n’existe que comme négativité, comme écart à elle-même sous forme de croissance à l’infini. Dans un tel contexte, comme le disait Humboldt, les idées, la science, prennent la forme d’une « accumulation purement extensive ». C’est-à-dire que la pensée n’a aucune part dans ce qui meut le monde, mais se trouve elle-même à la remorque de l’action-sans-contenu du Sujet automate du Capital. Or, cette enfermement unidimensionnel est un sapré problème, et l’interdiction de poser la question des finalités, l’interdiction de réfléchir du point de vue de l’humanisme ou de la totalité, ne devrait pas servir d’axiome inquestionnable pour la théorie critique et au travail des intellectuels.

Je préfère encore continuer à poser la question des finalités et du contenu. Je pense que c’est encore cela, le rôle des intellectuels, bien plus que de faire des calculs techniques comme le rêvait Walter Lippman. Je lui préfère encore Hegel et Marx. Effectivement, nous vivons dans un monde économiciste où ce qui est éthique importe peu, « pis à part de ça le monde entier veut juste savoir combien ça coûte ». Si nous acceptons cela comme point de départ du travail des intellectuels critiques, nous retournons en arrière, en deçà de la théorie critique, jusqu’au marxisme vulgaire, qui opposait, et oppose encore bêtement, idée et matière.

En somme, Mercure-Jolette attaque mon prétendu « idéalisme » et m’accuse (à tort, suffit de voir mon travail à l’IRIS) de rejeter tout ancrage dans les questions pratiques ou concrètes, de dire que les idées suffisent, que l’action n’importe pas. Il nous appelle à favoriser une élite technocratique de gauche pragmatique qui va au front sans trop se soucier des principes et qui ne rejette pas « le vocabulaire managérial et tout ce qui concerne l’efficience ». Bref, à la critique « idéaliste » hégéliano-marxiste, il nous faudrait préférer la « gauche efficace » à la Jean-François Lisée. Au monde totalement administré de droite, il oppose un monde totalement administré de gauche, où il est au même titre interdit de poser la question du contenu, des finalités, de l’humanisme sous peine d’être taxé d’idéalisme, un monde où seul le calcul instrumental sans substance est souverain. Dialectique de la raison, on n’en sort pas. Puisque la guerre des idées ne se gagnera pas avec des idées, nous allons gagner en action sans parler d’idées et sans avoir d’idées, et nous allons bâtir le technocratisme de gauche et nous nous enfermerons dans l’éternel retour du même. La gauche doit faire siennes les catégories du monde unidimensionnel. Je me demande ce que la « gauche » a alors à envier à l’overclass….

Le marxisme et le questionnement des finalités

Derrière ce débat se cache encore la question du marxisme, et de son rapport à l’humanisme, de son rapport à Hegel aussi. Faut-il donc dénoncer l’idéalité au nom de la pratique économique? C’est la lecture orthodoxe du marxisme. Heureusement, les nouvelles approches, comme celle de Moishe Postone, permettent de sortir de ce matérialisme vulgaire, et de penser Marx comme penseur de la médiation (fétichisée). S’ouvre alors le nécessaire questionnement sur ce qui constituerait une forme de médiation sociale non-fétichisée (les réflexions de Michel Freitag sur la théorie générale du symbolique vont dans ce sens). On ne peut plus sérieusement aujourd’hui nous jouer la cassette des « conditions matérielles » contre le « ciel des idées ». Combien de fois faudra-t-il y revenir : il n’y a pas de « science économique marxiste » possible. Marx est un critique de l’« économie politique ». Il ne veut pas faire de l’économie de gauche ou de la pragmatique économique : il dénonce la mauvaise médiation qu’est le fétichisme de la marchandise au nom de la possibilité que la pratique sociale soit régulée par autre chose que l’accroissement de la valeur abstraite. Cette autre chose est encore difficile à définir : quelque chose comme un retour de la valeur d’usage, de ce que Heidegger appelle la « destination », c’est-à-dire d’une réflexion sur la « valeur » et sur la place des choses au sein d’une totalité de rapports de sens différenciés. La pensée n’est pas un signifiant vide. Autrement plus rien ne la différencie de la raison instrumentale et de l’économie. La pensée n’est pas une comptabilité. Si elle ne s’élève pas au-dessus des catégories du capitalisme, de l’économie et du calcul, alors nous serons avalés par ce monde déjà perdu. Nous n’avons pas le choix de poser la question des fins. La suite du monde en dépend. On peut aussi choisir, c’est selon, de ne pas sortir de l’économie et d’en rester aux discussions de chiffres qui tournent en rond. Alors l’économie aura gagné la guerre des idées. Poser la question des principes, ce n’est pas dire que le seul mouvement des idées va abolir les contradictions et l’état de choses existant. Mais veut-on bien me dire pourquoi Marx aurait écrit Le Capital si s’interroger sur les « formes déterminées » de régulation de la pratique sociale n’était pas important, s’il suffisait d’agir en bon spontex-pragmatiste sans s’interroger sur la nature du lien social?

Un commentaire

Classé dans Éric Martin