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Le concept et sa manifestation (2): le masque du sophiste

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Suite du texte « Petite déconstruction du débord » précédemment publié.

Est-il si simple de dire que Lysiane Gagnon – la platonicienne de La Presse – réitère, répète, un préjugé philosophique contre ce qui supplémente le concept? Prenons donc Gagnon au sérieux – soyons sérieux! –, et regardons ce que dit Socrate dans le texte de Platon. Ceci diffère de cela.

Nous prendrons un détour par les chemins peu fréquentés hors les murs. Dans le Phèdre, texte sur l’écriture – entre autres choses –, Platon met en scène Socrate en train de mettre en scène un mythe, celui de Theuth, inventeur de l’écriture. Chez Platon, le mythe se présente souvent comme une mise en abîme, ce lieu textuel où la nature du texte se montre au lecteur. Ainsi Theuth (équivalent d’Hermès pour l’Égypte), inventeur des caractères de l’écriture, fait le don de plusieurs sciences à Thamous (le roi ou le pharaon, bref le « juge », nous aurons à y revenir). Je cite tour à tour Theuth qui donne et le roi qui reçoit :

Socrate :

« Roi, lui dit Theuth, cette science rendra les Égyptiens plus savants et facilitera l’art de se souvenir, car j’ai trouvé un remède pour soulager la science et la mémoire. »

Et le roi répondit : « Très ingénieux Theuth, tel homme est capable de créer les arts, et tel autre est à même de juger quel lot d’utilité ou de nocivité ils conféreront à ceux qui en feront usage. Et c’est ainsi que toi, père de l’écriture, tu lui attribues, par bienveillance, tout le contraire de ce qu’elle peut apporter. Elle ne peut produire dans les âmes, en effet, que l’oubli de ce qu’elles savent en leur faisant négliger la mémoire. Parce qu’ils auront foi dans l’écriture, c’est par le dehors, par des empreintes étrangères, et non plus du dedans et du fond d’eux-mêmes, que les hommes chercheront à se ressouvenir. Tu as trouvé le moyen, non point d’enrichir la mémoire, mais de conserver les souvenirs qu’elle a. Tu donnes à tes disciples la présomption qu’ils ont la science, non la science elle-même. Quand ils auront, en effet, beaucoup appris sans maître, ils s’imagineront devenus très savants, et ils ne seront pour la plupart que des ignorants de commerce incommode, des savants imaginaires au lieu de vrais savants. » (274e-275b)

Que signifie ce jugement du roi. Il dit – et s’en étonnera-t-on tellement la chose semble vulgaire? – l’écriture n’est pas un remède pour la mémoire, elle lui est nuisible car elle donne l’apparence à celui qui s’en sert de savoir ce qu’il sait, alors que ce savoir ne lui appartient pas en propre, ne lui est pas intérieur, mais extérieur. Nous ne sommes pas si loin de cette logique du « dangereux supplément » rousseauiste.

Reprenons toutefois notre propos sur, d’une part, le « droit de manifester » et, de l’autre, la « manifestation ». Nous avions affirmé que l’Idée du « droit de manifester », au propre, ne supportait pas de se voir avilir par une manifestation en acte. La manifestation est extérieure à l’Idée du « droit de manifester ». À lire ce Socrate condamner l’extériorité de l’écrit, ne pourrait-on pas entièrement renverser notre propos et supposer que le refus de l’écriture ne vise pas, dans notre cas, la manifestation, mais le « texte du droit »? En effet, manifester, c’est manifester sa présence, ce qui est l’argument de Socrate pour préférer la parole directe à l’écriture en différé :

Socrate :

C’est que l’écriture, Phèdre, a, tout comme la peinture, un grave inconvénient. Les œuvres picturales paraissent comme vivantes; mais, si tu les interroges, elles gardent un vénérable silence. Il en est de même des discours écrits. Tu croirais certes qu’ils parlent comme des personnes sensées; mais, si tu veux leur demander de t’expliquer ce qu’ils disent, ils te répondent toujours la même chose. Une fois écrit, tout discours roule de tous côtés; il tombe aussi bien chez ceux qui le comprennent que chez ceux pour lesquels il est sans intérêt; il ne sait point à qui il faut parler, ni avec qui il est bon de se taire. S’il se voit méprisé ou injustement injurié, il a toujours besoin du secours de son père, car il n’est pas par lui-même capable de se défendre ni de se secourir. (275d-e)

L’écriture comme extériorité ne possède pas structurellement la possibilité de répondre à son lecteur, elle est tel un fils qui nécessite d’être toujours défendu. L’écrit est sans parole – littéralement. Dans le cas qui nous occupe, l’écrit du « droit de manifester » ne répond ni à ses critiques, ni à ceux qui s’en réclame. Cet écrit du « droit de manifester » est bien sur le texte de loi qui institue ce droit. Or ce droit, en tant que produit textuel, ne possède pas en lui-même une force pour se défendre. Il est sans valeur à titre de texte. Un texte qui énonce le « droit de manifester », à la limite, ne vaut rien.

Pour Socrate, donc, la vérité vivante, celle qui est performée en acte, est la seule qui devrait faire autorité. Un « droit de manifester » n’a de sens que lorsqu’il est performé. Sa vérité se donne à nous que lorsqu’il est en acte. L’écriture porte la mort; la parole, elle, actualise la vie. En ce sens, nous avions tort depuis le début, la « manifestation » n’est pas le supplément du concept « droit de manifester ». C’est le droit, à titre d’écrit, qui supplée l’acte. Le garantit-il? À condition de penser que la lune garantit le soleil, le fils, le père, l’intérêt, l’argent emprunté. Ce qui supplée ne garantit pas, mais risque d’éclipser l’origine, comme la lune lorsqu’elle prend la place du soleil, ou le fils celle du père. Dans cette logique – si l’on est prêt à suivre Socrate sur ce chemin –, le « droit de manifester » est un leurre, un apparaître trompeur, un simulacre : il laisse penser que le droit existe en fait, mais il cache plutôt que le fait fait problème. C’est la manifestation qui est première, originaire et originale, et son concept second – le titre de ce texte aurait donc dû être inversé…

C’est un des problèmes de Socrate quant à la logique qu’il tente de circonscrire. La possibilité structurelle de l’écrit, du fils, de la lune ou de l’intérêt, peut provoquer son contraire : l’oubli, le parricide, l’éclipse, la dette. Qu’importe qui parle, disait Beckett, quelqu’un a dit qu’importe qui parle? Or voilà, qui parle ici? et surtout, qui (l’)a écrit? Ce mythe raconté par Socrate, mais écrit par Platon qui le signe, est-il de Socrate qui parlait mais ne parle plus, ou de Platon qui écrit? Problème qui peut sembler mineur, de l’ordre, avouons-le, simplement de l’histoire de la philosophie. Il est pourtant essentiel, car il indique un nouveau problème qui se construit peu à peu, entre l’énoncé (d’une loi, d’un droit) et l’énonciation performative de cette loi ou ce droit. L’énoncé du Phèdre condamne l’écriture : or voilà, il s’agit, dans son énonciation, dans sa performance, d’une écriture.

Francis Bacon, Female nude standing in doorway, 1972
Huile sur toile, rehauts de pastel, avec cadre doré
198 x 147,5 cm
Numéro d’inventaire : AM 2007-127

Qui donc parle/écrit dans toute cette histoire? Socrate/Platon : maître des masques! disait Deleuze. La condamnation du simulacre ne pouvait se faire qu’à coup de simulacres. Entre chien et loup, continuait-il, il n’est plus possible de faire la différence entre le philosophe et le sophiste, entre l’ami et l’ennemi. On se trouve peut-être devant le même problème avec Lysiane Gagnon. Son visage disparaît peu à peu, mais s’agissait-il depuis toujours d’un masque? Celui d’un panda ou celui d’une chroniqueuse? Qui pourra encore différencier ces doxoi indiscernables?

La suite de ce texte dans les prochains jours.

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Le concept et sa manifestation (1): petite déconstruction du débord

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Dans sa préface à sa Phénoménologie de l’esprit, Hegel condamne l’usage de la préface en philosophie : un livre est la présentation d’un concept qui devrait se suffire à lui-même. Or, il fallait pour Hegel extérioriser l’énoncé « la préface est inutile » puisqu’il est « hors-livre », et la seule manière de le faire était de l’écrire… dans une préface. (Pour cette aporie, voir Jacques Derrida.) Cette contradiction logique au cœur de l’écriture, Jacques Derrida la nommait le « supplément » et la voyait à l’œuvre dans toute l’histoire de la métaphysique occidentale, de Platon au linguiste Ferdinand de Saussure en passant par Jean-Jacques Rousseau, chez qui il avait trouvé ce mot, « supplément », qui possède un sens indécidable : à la fois est-il en trop, il est supplémentaire, à la fois est-il suppléant, il remplace. Cette « supplémentarité » du supplément, son être-en-trop, c’est, selon Derrida, ce que la philosophie depuis Platon tente de retenir et d’arrêter, de contenir et d’étouffer. Le risque, c’est qu’une fois la vérité du concept dévoilée parmi le langage ordinaire, son originalité – son caractère originaire – n’est plus discernable de l’opinion : le propre du concept – sa propriété, au sens où l’on parlerait de son « sens propre », sa littéralité – serait soumis au monde commun, à la mondanité de l’impropre (la métaphore, notamment, qui fonctionne en donnant plus de sens aux mots qu’ils devraient en avoir réellement besoin).

Dans une chronique intitulée « Atrocités montréalaises », Lysiane Gagnon de La Presse rend compte, sur un ton « humoristique », du rapport Répression, discrimination et grève étudiante (avril 2013) de la Ligue des droits et libertés, de l’Association des juristes progressistes et de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante. Dans une inversion carnavalesque où les pauvres mangent du chien, elle fantasme les pires dictatures contemporaines en train d’accuser le Canada de ne pas respecter les droits les plus fondamentaux. La Corée du Nord, par exemple, exprime « ses vives inquiétudes quant aux ‘violations continues du droit aux rassemblements pacifiques et à la liberté d’expression’ qui ont cours au Canada. Elle s’inquiète aussi de ‘la torture, du racisme et de la xénophobie’ qui prévalent ici ». Le texte se veut « humoristique » mais dans son envers obscène : car lorsque l’ironie ou la parodie se formulent pour maintenir et autoriser une action de l’État – ici la répression des manifestations lors de la grève étudiante –, on ne peut qu’y voir l’obscénité des puissants satisfaits de leur pouvoir. Une réponse intitulée « La Reine des sans-talents », par Marc-André Cyr dans son blogue du Voir, résume à peu près tout le propos de Gagnon :

[Le rapport] parle de répression, de violence et de déni des droits fondamentaux.

Mais la Reine [Gagnon] préfère faire sa p’tite comique : « Heureusement qu’il y a des pays qui se donnent pour mission de sauver les Canadiens de la dictature! ». Elle trouve ça drôle, elle, alors elle s’amuse comme une vraie folle. Elle fait taire ce qui lui déplaît et grossit ce qui lui plaît. Cette activité est à la hauteur de ses capacités. Assise sur son trône de penseuse salariée, la Reine, un peu comme le mononcle seul devant le miroir rentre sa bedaine en s’imaginant qu’il est beau, s’amuse avec les faits.

Au-delà de la caricature grotesque que Gagnon fait de la répression des manifestations, au-delà même de la critique qu’on pourrait formuler contre elle quant à son incapacité à formuler une critique pertinente à un rapport rendu public (ce qui devrait être son travail), on peut voir chez elle la continuation d’une certaine doxa qui circule dans le petit milieu médiatique des faiseurs d’opinion sur l’usage du Règlement municipal P-6 à Montréal, et que je simplifierais ici en ces termes : puisque le Québec (et le Canada) est un État de droit, où le droit de manifester existe, il est inutile de (le) manifester. Car, il faut désormais le dire, ce qui est en jeu ici, c’est bien le « droit de manifester » dans son concept que sa manifestation tente de dévoiler en sa vérité.

Pour Gagnon, suivant Platon, le « droit de manifester » permet la manifestation à titre d’idée, ou si on veut, en droit. Il ne l’interdit pas en fait – évidemment, puisque le droit même existe –, mais le fait du « droit », sa manifestation sous forme de manifestation, est accessoire. Puisque le « droit de manifester » existe, il n’y a pas lieu de manifester son droit de manifester, ce manifester est « supplémentaire » au droit. Manifester en acte revient ici à remettre en doute le « droit de manifester », ce que Gagnon refuse – c’est en tout cas ce que son texte semblait essayer de dire. Ainsi, de son point de vue, la manifestation du « droit de manifester » ne devrait véritablement avoir lieu que lorsque le « droit de manifester » n’existe pas (comme c’est le cas en Corée du Nord, en Iran, etc., qui sont ses exemples). Pourquoi? Parce que la manifestation du « droit de manifester » est potentiellement nuisible, car, une fois hors de son concept, à l’extérieur de son idéalité, il échappe à tout contrôle : il déborde. Voilà l’« essence » de ce « dangereux supplément » de Rousseau.

C’est contre ce débord ou ce débordement que la philosophie – à titre de discipline du logos – travaille la textilité du social : la coupe du manteau pour être nette doit feindre la coupe, c’est le rabattement du rebord et sa fixation par la couture qui fait apparaître la limite extérieure au social, tout en faisant disparaître ce qui la gênait (la « véritable » bordure), bref, ce qui le dépassait. Ce qui dépasse ici le « droit de manifester », c’est la manifestation de la manifestation. Elle gêne car elle entame la sérénité de son Idée principielle, qui seule devrait se suffire en sa vérité propre. Du point de vue de la taille – ou de la coupe –, manifester le « droit de manifester », ça pourrait signifier – et ce l’est en fait et le « fait » ici fait problème – que le « droit de manifester » n’est pas si vrai – véritable ou idéal – qu’on pourrait le penser.

Pour prendre un parallèle dans le domaine de l’art, pensons à l’« art conceptuel » : si l’art est la représentation de l’intention de l’artiste, nous dit ce courant, cette intention étant conceptuelle (c’est-à-dire de l’ordre du « concept » ou de l’« idée »), l’« œuvre d’art » est superflue et devient même un problème puisqu’elle n’arrive pas à exprimer entièrement le concept. Il s’agit donc, pour l’artiste, d’exposer son idée sans l’œuvre – mais déjà l’exposition est en trop… il lui faudrait expliquer l’idée sans son exposition, sa manifestation ou sa monstration (et l’anglais demonstration ici n’est pas loin de dire la même chose – autrement). « Conceptuellement » – idéalement, véritablement, proprement… – on se trouve dans une impasse. Le « fait » dépasse le « droit » : il le supplémente et du même coup prend sa place, bref, il l’entame.

Joseph Kosuth, One and Three Chairs, 1965
(Une et trois chaises)
Installation : chaise en bois et 2 photographies
200 x 271 x 44 cm
Achat de l’État 1974, attribution 1976
1M 1976-987
© Adagp, Paris

 

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La grève du zèle du SPVM

Par Jean-François Marquis | Université de Montréal

À voir en boucle et à lire mes amis débattre, et c’est un euphémisme, avec les policiers, il me revient en mémoire cet extrait d’un sketch de Monty Python. L’extrait provient de Monty Python and the Holy Grail (l’extrait est disponible ici).

Un chevalier en maraude vient s’enquérir auprès d’un paysan de l’entité ou du leader qui les représente. « Qui vous représente, ami, comme force de travail? » Le paysan, communiste, trouve bien sûr la question abjecte : « Notre travail n’appartient qu’à nous. Nous n’avons de leader que notre propre volonté, et n’avons de compte à rendre à personne. » Colère et surprise du chevalier, qui exige une réponse. Indignation en retour du paysan, qui se refuse à céder sur la forme. Le chevalier, à la fin, s’empare du paysan pour le battre, exigeant qu’il réponde de ses actes. Le paysan s’insurge en retour, hurlant et crachant, accusateur, à la face de son agresseur, prenant la foule indifférente à témoin : « Regardez! Je vous l’avais bien dit, amis : Je refuse de répondre au pouvoir et me voilà victime de répression! » Le sketch est hilarant; la situation actuelle, qui criminalise les manifestants montréalais, l’est beaucoup moins. Il ne s’agit ici que d’une illustration, et encore, pas même d’une histoire, mais d’une fable sur le pouvoir.

Le bref dialogue de Grand-Guignol que je rapporte ici semble conforter, en fait, chacun des acteurs de la farce dans son propre schéma idéologique. Pour l’un, représentant dégouté de l’ordre, un objet semble sans cesse se dérober à son emprise, et lui filer entre les doigts; pour l’autre, le gouverné, un pouvoir illégitime, inquisitorial et usurpé est sans cesse en mesure de se manifester sous forme de contrainte.

Ici, pour chacun des protagonistes, la parole ou la non-parole de l’autre est perçue comme une agression ou comme une menace. Pour le paysan, la question adressée par le pouvoir même est illégitime, la menace fut-elle passagère; pour le chevalier en armes, l’absence de réponse est, d’emblée, suspecte.

Ce sketch, s’il est quoi que ce soit, demeure pour moi emblématique d’un malentendu persistant entre d’une part le pouvoir, et d’autre part l’objet sur lequel s’exerce son emprise. La répression, il va sans dire, surgit non pas comme attribut immanent du pouvoir, mais entre certaines entités, et comme une forme de mirage. La répression (et l’effet comique) surgit ici du malentendu entre celui qui veut tenir responsable à tout prix, se saisir et s’emparer de son objet (ici, le bras armé), et le penseur du système comme totalité, pour qui l’inquisition est toujours manifestation du pouvoir de l’État, reconduction de l’inégalité, et violence intrinsèque (ici, le paysan).

Plus sérieusement, il n’aura échappé à personne que l’administration de la Ville de Montréal est, en ce moment, quasi inexistante. Les partis tombent en lambeaux et sentent de plus en plus la charogne. Le DG de la Ville vient d’ailleurs de démissionner après avoir voulu se débarrasser, sans trop que l’affaire s’ébruite, du chef de police de la Ville de Montréal, Marc Parent. La police (SQ-Marteau, SPVM-EPIM) est intouchable. Au fil des diverses commissions d’enquête, son pouvoir et son expertise se sont partout manifestés. Cette expertise empiète même, bien souvent, sur le politique et le judiciaire. En apparence, du moins.

Sur les chaînes spécialisées, les entrevues avec les représentants du pouvoir policier se multiplient. On questionne alors moins l’ordre ou les ordres, comme il serait de mise, que la « gestion policière ». Cette gestion relève moins de la démocratie parlementaire que de la « gouvernance », gouvernance dont il faut rendre compte, à défaut de dirigeant, devant les médias − le gérant de plancher Claude Poirier en tête −, et autres commerçants dont le chiffre d’affaires périclite, semble-t-il, moins à cause des manifestants et de la gauche qu’en raison de la crise économique mondiale.

La question qui resurgit aujourd’hui, et qui se pose, est l’une de celles qui pourtant a déjà hanté le « printemps érable », pour reprendre le syntagme consacré par les journalistes. Cette question concerne moins le droit de manifester que le droit du travail. Il est entendu qu’au vu des dernières arrestations de masse, souricières et autres tactiques de dispersion mises en œuvre au cours des dernières semaines, on peut légitimement se demander ce qui, au juste, s’est drastiquement modifié dans le rapport pourtant familier établi entre policiers et manifestants. Il semble en effet que les policiers répondent aujourd’hui au « printemps érable » en renversant la proposition, offrant, avec une singulière ironie, un retournement formel de la question rhétorique chère aux manifestants : « À qui la rue? À nous la rue. »

La rue, le fait n’aura échappé à personne, appartient aujourd’hui et désormais aux policiers.

Dans la foulée des événements de la dernière année, on a vu se dresser, à Montréal, le spectre d’un état livré tout entier à l’arbitrage (discret) du pouvoir policier. Ce pouvoir, n’en déplaise à certains de mes amis, fervents anarchistes, n’a que très peu à voir avec la répression. S’il est quoi que ce soit, il relève beaucoup plus de la « capacitation », ou de la démonstration de force. Le terme, en anglais, est assez joli, d’ailleurs : empowerment.

Quelques notions théoriques permettront à présent de mieux définir cette notion de « travail policier ». À qui appartient le travail? Qui réclame, aujourd’hui, le droit de faire valoir son travail dans l’espace public?

Mon bon ami, Moïse Marcoux-Chabot, journaliste indépendant, relevait encore récemment que les arrestations de masse lors de la manifestation contre la brutalité policière du 15 mars avaient eu, en tout état de cause, valeur de démonstration sur le vaste théâtre médiatique :

L’ensemble de l’opération policière [où furent présents des policiers de Toronto, Ottawa, Gatineau et plusieurs autres villes en observation des techniques de contrôle de foule] peut être analysée comme une triple démonstration de force : démonstration d’abord face à la population, à savoir que la contestation de l’impunité policière n’est pas tolérée; démonstration face aux manifestants et manifestantes du déséquilibre des forces en jeu; ainsi que démonstration face aux spécialistes du maintien de l’ordre des techniques répressives raffinées depuis un an à Montréal.

La rue serait ainsi devenue, par l’effet même des manifestations répétées du printemps dernier, un théâtre pour l’exercice du pouvoir policier.

Dans son livre le plus récent, La Domination policière. Une violence industrielle (2012), le chercheur Mathieu Rigouste présente, chiffres à l’appui, la forme moderne de la violence policière technocratique. Cette violence serait d’abord, selon l’auteur, non pas colonialiste, comme le prétendent certains manifestants du printemps érable, mais bien endo-coloniale. La domination policière s’est en effet générée, selon Rigouste, par « effet de retour » opérant à partir des colonies; la domination policière vise d’abord les « damnés de l’intérieur » du Capital, toujours selon la belle expression de Rigouste. Certes, la violence policière moderne est non seulement économique, mais également technique, spatiale, militarisante, urbaine, ghettoïsante.

La violence policière fonctionne encore par ségrégation sociale. Elle est guerre de terrain fonctionnant par quadrillage. Elle est guerre de basse intensité. Elle table sur des stratégies de choc. Elle se construit et se légitimise à l’intérieur d’un schéma narratif de type dramatique, consolidé à travers les médias (méfaits, arrestations, procès); et dans une rhétorique proche de celle de la chasse en milieu urbain, avec ses captures, ses tactiques, ses stratégies, ses encerclements, ses métaphores naturalisantes (« le chat et la souris »), mais aussi, comme autrefois les aristocrates à cheval pratiquaient la chasse à courre, à travers d’autres figures, telles le rabattage des proies, et la mise en portefeuille à l’intérieur d’un dispositif que l’ancien français désigne par un terme charmant et bucolique, en ce qu’il permet d’enfermer la proie entre diverses surfaces (les « panneaux ») se refermant sur leur objet. On dit encore aujourd’hui, pour désigner la capture de la proie, qu’elle « tombe dans le panneau ».

Pire, nous dit encore Rigouste, la violence moderne est une violence productiviste et essentiellement industrielle. Que peut-on entendre par là? Qu’elle se construit sur des techniques de gestion et à travers des technologies de contrôle. Elle doit être en mesure de produire des résultats quantifiables pour prétendre à une certaine objectivité permettant, de façon toute scientifique, sa reproduction. Elle accouche de bilans, et comme une entreprise, elle construit des états financiers. Elle circonscrit. Gère. Encercle. Accumule. Traite. Elle produit, en un mot, son objet.

D’où, aujourd’hui, ces quelques questions, auxquelles je ne trouve pas de réponse.

Car enfin il serait étonnant, et je frémis à cette pensée, que dans la foulée des diverses enquêtes en cours dans cette province, le pouvoir policier ait acquis une telle expertise que son pouvoir de surveillance soit sans précédent, et sans contrepartie : et qu’enfin le pouvoir policier se place à présent, et en quelque sorte − non pas tout à la fois, certes, mais virtuellement et par petites unités discrètes − en porte-à-faux sur le politique. Une sorte de mort du politique abdiquant aux mains de la « transparence » administrative et de la « saine » gestion.

On peut craindre aussi que suite aux manifestations du printemps dernier, l’expertise des forces de contre-insurrection soit, elle, devenue telle qu’elle tourne à présent à vide. Et que les dernières démonstrations de force au centre-ville de Montréal ne soient que la formidable pantomime d’un appareil policier caricatural qui, hoquetant et aboyant, ne trouve plus d’objet.

Paradoxalement, il serait également consternant que les grévistes du printemps ait permis de consolider, qu’ils aient anticipé et permis, en quelque sorte, l’apparition de ce même pouvoir policier dont ils opèrent aujourd’hui la dénonciation à grands cris : complicité obscène, s’il en est. Et qu’enfin, les dernières manifestations de force de la part du SPVM ne soient qu’une sorte de « grève du zèle » dans le cadre de tractations syndicalisantes avec la Ville de Montréal, centre colonial au surplus largement dépassé par les événements.

S’il brandit aujourd’hui l’appareil de répression comme mesure de zèle, le pouvoir policier fera certainement rapidement ce triste constat. Il a déjà été celui des grévistes étudiants au moment où leurs efforts de lutte se sont essoufflés. Une fois le spectacle médiatique terminé et les caméras de télévision rangées apparaît en retour un autre pouvoir historique qui, lui, sévit, endigue, punit et tranche.

Pour le SPVM, une enquête publique et des coupes drastiques dans ses effectifs seront certainement, une fois les enquêtes en cours terminées, un excellent moyen de rappeler aux fonctionnaires de l’ordre que leur mandat vise d’abord et avant tout la population; que leur devoir est d’abord de servir les citoyens, et non les médias; et que leur tâche consiste à arbitrer enfin les conflits sociaux en maintenant, au meilleur de leurs capacités, sinon la justice, du moins l’apparence de justice.

Le pouvoir policier, en dernier lieu – triste méprise! – ne consiste aucunement, et comme on pourrait le croire au vu des dernières arrestations de masse, bavures et autres dérives, à renflouer les coffres de la Ville ou à tester matériel et expertise en temps réel. Le pouvoir policier ne devrait jamais plus consister, enfin, à tendre artificiellement un tableau de chasse destiné à engraisser l’appareil technocratique à coups d’arrestations, par milliers, pour le plaisir des nombres.

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Le message semble clair: nous sommes tous des "crottés"

Par François Giguère, Montréal

[Avant-hier soir], ma fille est revenue de la tentative de manifestation du 22 mars avec une colère que je ne lui avais encore jamais vue en un an de manifestations et autres actions. Il faut dire que deux mises en souricière/arrestations/contraventions en une semaine, ça fait beaucoup. Une des amies avec laquelle ma fille est allée manifester ne décolère pas non plus. Un de ses amis, qui avait été indifférent lors de la grève de l’an dernier et qui assistait à sa première manifestation, a compris bien des choses en ce 22 mars 2013… et a bien l’intention de manifester encore.

Donc, si je tiens tant à remercier le SPVM ce n’est pas pour avoir protégé ma propriété privée et mon droit de circuler en char dans le centre-ville avec autant de zèle. Non, c’est plutôt pour les efforts soutenus qu’il exerce afin de faire l’éducation politique de ma fille, de son frère, de sa sœur et de toute leur génération. Ils et elles reçoivent ces leçons beaucoup plus tôt que je n’en ai eu l’occasion et, ce faisant, leurs illusions sur le fonctionnement des démocraties bourgeoises survivront moins longtemps que les miennes. Le processus semble donner de bons résultats ; elles et ils semblent avoir compris que les médias mentent et que la police n’existe pas pour protéger les citoyennes et citoyens et leurs droits démocratiques.

De tout temps les «services» policiers ont été violents. Ce n’est pas d’hier qu’ils utilisent la contrainte et la force pour protéger la classe dominante, les gouvernements qui sont à son service et la propriété privée. J’ai connu, dans mes années dans le mouvement étudiant, et un peu plus tard, quelques confrontations avec le SPVM que ce soit lors d’occupations de bureau, de lignes de piquetage ou de manifestations. Un peu de bousculades, beaucoup de mots. Jamais d’armes par contre. Pas de sang versé non plus. En fait, de mes débuts comme militant en 1984 jusqu’au Sommet de Québec en 2001 jamais je n’ai senti de gaz lacrymogènes ou entendu parler de l’usage de balles de plastique. Les policiers faisaient leur job avec l’air le plus bête possible, brisaient des lignes de piquetage, vidaient des bureaux occupés, procédaient à quelques arrestations. Pendant ce temps, même les plus radicaux anticapitalistes faisaient des demandes de permis de manifester, donnaient les parcours, organisaient des services d’ordre stricts.

Ce n’est, à ma connaissance, qu’en 2001 que la militarisation de la police a commencé et que l’acquisition d’un arsenal a débuté au Québec. Le Québec était-il à feu et à sang? Fallait-il transformer les policiers en soldats et en robocops pour mater une insurrection dont je n’ai pas entendu parler? Comment en sommes-nous arrivés là?

À mon avis beaucoup de choses ont changé lors de la vigile devant le service religieux de l’organisation d’extrême droite Human life international à Montréal en avril 1995. Les agents provocateurs du SPVM et le non-respect, par celui-ci, des consignes qui avaient été convenues entre les organisatrices et la police ont dégénéré en une brutalité policière incroyable et une riposte appropriée des militantes et militants. (Nous apprendrons pendant la vague d’arrestations que les réunions d’organisations étaient infiltrées par deux policiers en civil prétendant être des étudiants de l’Université de Montréal). Le point marquant fut, à mon avis, le non-respect des consignes par le SPVM. Depuis ce moment, à ma connaissance, aucune organisation (sauf la parade du Père Noël, le défilé de la St-Patrick, les manifestations de la fraternité des policiers et des centrales syndicales) ne fait de demande de permis de manifester. Pendant 17 ans le fait de manifester sans permis ne fut donc pas un problème.

Six ans plus tard, dans la foulée de Seattle, le Sommet de Québec devint un théâtre de répression à grande échelle. Beaucoup d’expérimentation aussi autant du coté militant que policier.

Dans un contexte d’austérité mondiale, (dont la mouture locale est la «révolution tarifaire») nous voyons maintenant à Montréal une radicalisation de la répression. Une ligne de piquetage devant les bureaux du Ministère de l’éducation sur Fullum se fait frapper à coups de matraque, sous l’œil des caméras et personne ne réagit. Un blocage de la tour de la bourse est la cible d’encore plus de violence de la part du SPVM et les médias sont silencieux. Pas de vitrines brisées, mais beaucoup de répression. Suivent les bombes et les blessés devant les bureaux de la CREPUQ sur Sherbrooke. Les médias mentionnent la perte d’un œil mais sont aussi compréhensifs envers le «rôle difficile» des «forces de l’ordre» que l’est le gouvernement.

À l’arsenal qui fait maintenant partie du décor s’est ajouté le règlement P-6. Le maire Tremblay disait, lors de l’adoption du règlement, que le SPVM ferait preuve de discernement dans son application. Disons que le maire Tremblay a été aussi incapable de voir les abus dont est capable le SPVM que de voir la malhonnêteté de son environnement politique… Aveuglement volontaire, quand tu nous tiens.

Il me semble que la radicalisation de la répression correspond à la polarisation économique entrainée par la mondialisation. Ce ne serait donc pas un hasard que la sortie de l’arsenal et la montée en flèche de la violence policière soient arrivées à Québec en 2001. Avant, le traitement ultra-violent était réservé aux parias: les très pauvres, les personnes issues des minorités, les autochtones, les itinérants, etc. Maintenant que les riches sont beaucoup plus riches et que la «classe moyenne» voit sa situation économique s’étioler et son pouvoir politique diminuer, les enfants de cette classe moyenne reçoivent le même traitement qu’un Freddy Villanueva ou qu’un Jean-Pierre Lizotte. Le message est clair: nous sommes tous des «crottés».

À cette radicalisation de la répression, plusieurs militantes et militants répondent par un plus profond enracinement de leur haine du système dans lequel nous vivons. Et c’est là une erreur stratégique du SPVM et de ceux qui le commandent. Pour faire rentrer chez eux des multitudes qui posent peu de danger immédiat à l’État, les forces répressives utilisent des moyens qui sont en train de générer une cohorte massive de personnes plus déterminées que jamais à lutter contre cet État.

Ce texte a d’abord été publié sur Facebook par l’auteur.

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Classé dans François Giguère

Je suis allé voir ma psy

Par David Chabot, Montréal

À Marie-Claude Lortie

Je suis souvent en colère, donc je descends dans la rue avec des gens aussi fâchés que moi. On insulte les policiers, on crie à plein poumons et on finit par se sauver, se faire poivrer et matraquer, ou se faire arrêter. On m’a dit que j’étais un enragé, que ce n’était pas normal d’être aussi mécontent, que c’est un psychologue que je devrais avoir en face de moi, non un bataillon d’anti-émeutes. Je suis donc allé consulter.

J’ai dit à ma psychologue que j’étais exaspéré, que j’étais un peu dispersé dans mes demandes et que je passais beaucoup trop de temps dans la rue à hurler comme un sauvage. Je lui ai dit qu’on m’avait rappelé Nietzsche et qu’au fond, je militais et manifestais seulement parce que je souffrais, que j’étais pauvre en vie, que c’était mon mal de vivre qui me poussait à être un petit rebel without a cause. C’est que je commence à être moins jeune aussi, ça devient donc un peu limite de mettre mes comportements sur le dos d’un romantisme révolutionnaire de jeunesse.

Elle m’a alors demandé pour quelles raisons, selon moi, j’éprouvais le besoin de manifester. Je lui ai répondu tout bonnement que c’était parce que j’étais tout le temps en tabarnak. Lorsqu’elle m’a demandé pourquoi j’étais si en colère, je lui ai dit qu’un peu tout me faisait rager. On s’est finalement entendu pour tenter de régler mon problème.

Elle m’a demandé de lui décrire une journée typique de ma vie. Je lui ai fait le discours suivant: je me lève, je donne à manger à mon chat et je le brosse pendant que le café se prépare. Une fois que le café est prêt, je m’installe devant mon ordinateur et je lis les nouvelles. Je peux lire que les gouvernements coupent dans les services sociaux, mais qu’ils subventionnent les grosses compagnies. On nous dit que pour créer de l’emploi, l’état doit pratiquement payer le salaire des employés de certaines industries, mais que, pour sauver de l’argent, on ne paiera plus des gens à ne rien faire. On affirme que l’environnement c’est bien beau, mais que ça ne sert à rien de préserver la nature si on ne peut pas s’acheter des bébelles. On me dit qu’il faut responsabiliser le citoyen.

Après ma lecture matinale, je sors de chez moi et je me dirige vers le métro. Il y a un itinérant qui dort sur un banc dans la station. Dans le wagon, il y a une femme, immigrante, qui s’endort. Elle s’en va tuer des poulets, c’est une de ses jobs. Il y a un type un peu louche qui est assis près de moi. C’est un schizophrène qu’on a lâché tout seul dans la rue. Il ne prend plus sa médication, il est trop confus. La police va bien finir par le faire disparaître, sa souffrance achève. Je finis par sortir et rencontrer une étudiante, une à temps plein. Elle est particulièrement brillante, mais elle doit travailler 40 heures par semaine. Ses parents gagnent trop, mais ne l’aident pas. Elle résiste un peu à l’idée de les poursuivre, ils n’ont pas fini de payer leur hypothèque et elle a deux jeunes frères. Son amoureux vient tout juste de la quitter. C’est un peu trop pour elle, mais elle n’a pas le temps de vivre sa peine. Elle va craquer bientôt.

Je vais boire un café avec une amie. Elle me raconte que son directeur de thèse lui a dit qu’il détruirait sa carrière académique si elle ne couchait pas avec lui. Elle ne sait pas trop comment se sortir de cette situation: il est tellement respecté dans le milieu. Elle me parle d’une de ses amies qui est en burn-out. Une mère monoparentale qui doit s’occuper de son enfant toute seule, travailler à temps plein et essayer de rembourser ses dettes d’études en continuant d’étudier à temps partiel. Elle n’a droit à aucune aide, c’est ça être à temps partiel.

Quand je sors, il y a un homme qui menace de se suicider du toit d’un dépanneur. Il a perdu un bras, un accident de travail. Il s’est retrouvé sans emploi et il s’est mis à boire un peu. Sa conjointe l’a laissé et refuse qu’il voit leur enfant: un manchot un peu alcoolo, ça fait peur aux bébés.

Je marche dans la rue et j’entends des conversations. Un petit groupe de jeunes hommes planifient leur soirée: « On soûle de la plotte pis on les fourre dans le cul. » Une femme d’une quarantaine d’années attend devant le guichet qu’une femme, noire, ait fini sa transaction. Elle chuchote: « Crisse qu’ils sont lents les nègres! Sauf Grégory Charles, lui, il est actif, ça paraît qu’il a été élevé chez nous. » Un autre qui s’exclame en pointant: « Check, deux ostis de tapettes avec un enfant, crisse que c’est pas sain ça! »

Je finis par croiser une connaissance. Il est allé dans une manifestation récemment. Puisqu’il ne marchait pas assez vite une fois l’ordre de dispersion donné, il s’est retrouvé avec deux côtes fêlées. On l’accuse d’avoir résisté à son arrestation et d’avoir frappé un agent de la paix. La seule chose dont il se souvient lui, c’est d’avoir été plaqué, de dos, et d’avoir reçu des coups avant d’être menotté et fourré dans un fourgon. Il me raconte brièvement qu’une militante que nous connaissons tous les deux a fait une tentative de suicide. Trop de temps à essayer d’organiser des choses qui fonctionnent plus ou moins, trop de mépris, trop de travail, trop de déceptions.

Je rencontre un homme qui sort d’un bar au milieu de l’après-midi. Il vient de perdre son emploi, deux ans avant sa retraite. L’entreprise restructurait. Il est allé visiter sa mère dans un centre pour personnes âgées hier. Elle avait de plaies de lit et refusait de manger ses patates en poudre. Elle en reperd qu’on lui a dit.

Au final, je me retrouve comme par surprise au parc Émilie-Gamelin. Il y a plus d’une centaine d’enragés. Je hurle avec eux. Des policiers m’arrêtent. Je ne sais pas trop pourquoi, un truc de règlement municipal. Je rouspète un peu, une policière me dit qu’elle fait juste sa job. Elle me fait asseoir avec quarante autres dans un autobus, les mains dans le dos, à avoir froid et envie de pisser. On nous a tous filmé. On va nous avoir à l’œil et on va tous recevoir une contravention qui équivaut à un mois de loyer. Le mien vient d’augmenter d’ailleurs.

Ma psy me demande si c’est vraiment le genre de journée que j’ai typiquement: je n’ai pas l’air de travailler beaucoup. Je lui réponds que je devrais écrire ma thèse de doctorat, mais que le milieu académique me dégoûte de plus en plus et que, de toute façon, je suis trop fâché pour écrire des trucs théoriques sur le langage.

Elle conclue que je suis effectivement contre-productif, voire non-fonctionnel et que ma sensibilité provient sûrement d’un traumatisme lié à mon enfance. Ce n’est pas normal d’être aussi mésadapté et en vouloir à la société pour les sentiments négatifs que j’éprouve. On va me faire une prescription. C’est un bon médicament, l’entreprise lui a même payé un voyage dans les Bermudes à ma psy. Elle me rassure, ça va bien aller. Je vais finir par ne plus m’informer. Je ne les verrai plus les gens en détresse. Je vais être productif durant le jour et regarder la télé le soir, pour relaxer. Je vais faire mon shopping chez Walmart parce que c’est moins cher. Lorsque je serai coincé dans un bouchon causé par une manifestation, je vais pester un peu, mais je vais comprendre qu’au fond, les manifestants, ils ont juste besoin d’un peu d’aide psychologique. Lorsque je deviendrai un peu trop stressé, j’irai soûler une jeune femme dans un bar. Je suis certain qu’elle aime ça rough en plus. De toute façon, des filles de même, elles ne se respectent même pas elles-mêmes, pourquoi je les respecterais? Je vais lui dire en face au BS qui mange son sac de chips d’aller travailler pis d’arrêter de faire le fif: c’est ben de sa faute s’il est dans marde, que c’est à croire qu’il aime ça, il devrait se prendre en main. Pis je vais être bien. Je vais être normal. Je serai guéri.

Ce texte a été publié d’abord sur Facebook par l’auteur, puis repris sur Le Globe.

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Classé dans David Chabot

Pourquoi je manifeste malgré les coups de matraque

Par Florence Godmaire-Duhaime, Montréal

Aujourd’hui, je donnais une formation au secondaire sur les agressions sexuelles. J’ai entendu pour la millième fois « si elle s’est fait violer, elle avait juste à pas être dans la rue habillée comme ça ». Aujourd’hui, je lisais le témoignage d’un militant arrêté, soumis à des supplices physiques, des humiliations et des menaces proférées et exécutées par des policières et policiers. J’ai lu pour la millième fois « s’il s’est fait brutaliser par la police, il avait juste à pas être dans la rue, habillé comme ça ». On dit de ces personnes qu’elles sont responsables de la violence subie. Coupable d’avoir été dans la rue, coupable d’avoir porté des vêtements qui ont « provoqué » leurs agresseurEs. Cependant, ces deux personnes ont été victime de violences. Victimes de violences choisies par les personnes qui les ont commises.

Pour ne pas se faire violer, on dit aux femmes de ne pas sortir la nuit, de rester chez elles, à l’intérieur. Cependant, force est d’admettre que c’est à l’intérieur de leur maison, et par des personnes qu’elles connaissent que les femmes sont le plus souvent victimes de violences et d’agression sexuelle.

Quand nous restons toutes et tous à la maison, à regarder l’histoire passer aux nouvelles, nous nous sentons bien. Nous sommes à l’abri. Nous sommes à l’abri ? Quand nous nous réfugions dans le système actuel, bien qu’il comporte de belles et grandes choses, il nous soumet à des violences quotidiennes, qui se reproduisent et que nous acceptons : la difficulté d’accès aux services de base comme la santé et les services sociaux, accentuée par les coupes dans les services publics et leur privatisation, les insécurités alimentaires et financières aggravées par les récentes coupures dans l’aide aux travailleuses et travailleurs exclus du marché de l’emploi et dans l’aide sociale, l’accès complexifié à l’éducation par les récentes –et éternelles – hausses des frais de scolarité, la mort prématurée causée par les conditions de vie difficiles, etc.

On peut vouloir rester dans une relation conjugale violente ou dans un système violent, parce qu’on y perçoit des bénéfices, ou parce qu’on a peur que la violence que nous pourrions rencontrer après soit pire que celle subie avant, parce qu’on a peur d’être tout seul.

Dans les relations conjugales violentes comme dans l’État, nous trouvons une protection. Cette protection est toutefois conditionnelle. Même les victimes de violence conjugale le savent : la première fois où j’ai entendu une personne me dire qu’elle ne voulait pas aller dans la rue exposer ses opinions politiques parce qu’elle avait peur de la violence de la police, c’était à la maison d’hébergement où j’étais intervenante. En violence conjugale comme dans le régime actuel, si la personne ou l’organisation en position de domination nous donne une direction dans la relation violente, il faut la suivre, sinon c’est l’agression. Et cette agression est justifiée par l’agresseur comme étant la faute de la personne qui la subit. Elle devait se comporter autrement, elle est la cause de l’agression.

Dans mon métier d’intervenante en violence conjugale, j’observe qu’à chaque fois qu’on entend parler dans les médias d’un « drame familial », d’un conjoint qui tue sa conjointe ou ses enfants, cela terrorise toutes les victimes de violence, et cela sert tous les agresseurs qui y gagnent du contrôle. Dans mon implication militante, je constate qu’à chaque fois qu’il y a une arrestation massive, ou des arrestations et des violences arbitraires (vues de l’intérieur, elles le semblent souvent), la peur gagne les militantEs qui osent de moins en moins contredire l’État. Nous sortons moins, et cela permet à l’État d’élargir son contrôle sur les idées véhiculées.

Entreprendre de dénoncer la violence conjugale et d’en sortir, c’est s’exposer à une violence plus grande qui peut aller notamment jusqu’à l’homicide. Entreprendre de dénoncer la violence du statu quo actuel, et de tenter de transformer le système ou de le jeter par terre, c’est s’exposer à une plus grande violence… À une violence plus visible et dont l’assaillant est plus identifiable, celle du bras armé de l’État : la police, qui peut aller jusqu’à…

Si l’on veut que la violence conjugale cesse, on encourage la personne qui la subit à se lever, à s’affirmer, à dénoncer la violence. Si l’on veut que la violence du système actuel diminue, levons-nous, affirmons-nous, dénonçons la violence.

La violence conjugale, comme le viol, et la violence du système et de l’État ne sont pas des affaires privées. Mêlons-nous de nos affaires ! Dans la rue !

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Une éducation bien secondaire: The Learning Dead

Critique de l’essai Une éducation bien secondaire, de Diane Boudreau, Poètes de brousses (coll. « Essai Libre »), Montréal, 2013, 125 p.

Par Blaise Guillotte, Montréal

Diane Boudreau, Une éducation bien secondaire, Montréal, Poètes de brousse, 2013.

Avec le printemps érable de l’an dernier et le Sommet sur l’éducation supérieure qui vient d’avoir lieu, il a longuement été question des problèmes que vivent les institutions d’éducation postsecondaire. Cependant, on a peut-être mis en veilleuse l’instant de ce débat (si débat il y eut!) l’importance de l’éducation secondaire, celle qui pourrait expliquer bien des problèmes en amont de ceux que nous vivons en ce moment.

C’est la tâche que s’est donnée Diane Boudreau, ancienne enseignante de français au secondaire, dans son essai Une éducation bien secondaire publié aux éditions Poètes de brousse. Après avoir publié des romans jeunesse et de la poésie, Diane Boudreau y va ici d’une charge à fond de train contre la réforme de l’éducation secondaire et elle n’épargne personne au passage : enseignants, élèves, parents, fonctionnaires, tous y passent.

L’essai est séparé en quatre grandes sections, la première portant sur les différentes dynamiques au sein même de l’école secondaire. Dynamique élève/enseignant où l’enfant-roi règne en maître sur la classe, le respect étant devenu une valeur totalement désuète et disparue des salles de classe. Évidemment l’enfant-roi ne s’est pas levé un bon matin en voulant l’être, il a été façonné par le clientélisme qui s’incruste dans les écoles primaires et secondaires. Les étudiants sont des clients et les parents, les payeurs. « La fameuse visite des parents constitue sans doute la pire corvée annuelle. D’une part, au moins 80% des parents qui se déplacent le font pour entendre des compliments […] ils veulent voir les examens, vérifier la correction, les questions posées, la planification, etc. » (p. 38) Et la direction dans tout ça? De moins en moins intéressée par l’aspect éducatif, elle met tout son effort pour boucler le budget. Au lieu de prioriser l’achat de dictionnaires, on investira dans des divans pour la bibliothèque, question d’assurer le confort des élèves. Pas étonnant alors, remarque l’auteure, que le métier d’enseignant et l’éducation en général soient aujourd’hui dévalorisés, voire méprisés.

La deuxième partie de l’essai s’attaque au nivellement par le bas, tant au niveau de l’évaluation qu’aux méthodes d’enseignement. Aujourd’hui, redoubler une année est pratiquement mission impossible. Tout le monde passe, peu importe le rendement académique lors de l’année de scolaire. L’absurdité va jusqu’à récompenser un étudiant pris en délit de plagiat pour l’effort qu’il a tout de même fait. Les épreuves finales de secondaire V sont de plus en plus faciles et le seuil de réussite, de plus en plus bas. « Les errements du ministère ont déjà fait des milliers de victimes : des élèves et des enseignants. Les premiers se réjouissent de réussir aussi facilement, la médiocrité étant banalisée, et les seconds s’attristent et se désespèrent devant l’abîme qu’est devenue l’éducation au Québec. » (p.59)

Diane Boudreau ne s’attarde pas qu’aux problèmes internes de l’école secondaire. Elle demande également des comptes aux universités et aux programmes qui forment les futurs enseignants. Si les élèves du secondaire sont si médiocres, c’est que leurs enseignants le sont aussi. Et si leurs enseignants le sont, c’est qu’ils ont été mal formés au départ. De un, en vertu d’un laxisme énorme dont font preuve les universités quant à la question de la langue et de deux, en raison du manque flagrant de culture générale que l’on exige des futurs enseignants, la plupart n’ayant qu’une connaissance plus que minimale de la culture québécoise.

Pour finir, Boudreau passe au tordeur la réforme de l’enseignement, faite selon elle par des fonctionnaires et intellectuels n’ayant jamais mis le pied dans une école et ne comprenant rien à la réalité de celle-ci. Peu importe ce que les enseignants ont à dire, peu importe toutes les données empiriques qu’ils peuvent apporter, les théoriciens eux, tiennent obstinément à leur réforme. Entre ces derniers et les enseignants, il ne s’agit rien moins que d’une rencontre du « troisième type ».

Certes, tous les étudiants ne sont pas mauvais. Il reste encore de bons enseignants et, ô miracle (!), quelques bons parents. Mais à lire les propos de Boudreau, l’apocalypse n’est pas loin. Que le système d’éducation secondaire soit en crise, soit. Qu’il soit parsemé d’une multitude de problèmes, voilà quelque chose de très net. Qu’il faille le dénoncer et faire remarquer l’impact que cela peut avoir sur le futur de notre jeunesse et de nos institutions, voilà qui est noble. Mais le portrait est tellement sombre qu’il finit par ne plus atteindre. Et au final, on se demande si les suggestions proposées ne relèvent pas d’un conservatisme nostalgique. Relation maître/élève, respect de l’ordre et de l’autorité, respect des institutions, des normes et des règles, etc. Qui plus est, l’attaque de Boudreau contre les universitaires et intellectuels porte en elle la marque d’un populisme qu’on retrouve souvent dans les pages du Journal de Montréal. De quoi se mêlent-ils tous ces « logues » qui ne connaissent rien au métier d’enseignant et qui osent faire des réformes dans leurs tours d’ivoire? Ce faisant, on a l’impression que le mépris envers l’éducation dénoncé partout dans le livre est ici dirigé vers le milieu intellectuel.

Addendum

L’auteur de ce billet tient à préciser que lorsque l’auteure du livre parle des artisans de la réforme, elle fait mention des « fonctionnaires de la réforme » sans faire état d’« intellectuels » de la réforme. Cependant, elle fait état de « la réforme défendue par quelques dizaines de chercheurs, des théoriciens qui rejettent allègrement toutes les critiques des enseignants » (p. 91). Il semble donc que des intellectuels aient défendu la réforme, mais que des fonctionnaires l’aient appliquée. Cela étant dit, nier l’impact des intellectuels et universitaires dans l’élaboration de la réforme serait être de mauvaise foi. Elle a été mise en œuvre suite à de nombreux mémoires de doctorants et universitaires de tous les horizons. Rappelons également que la réforme est le fruit des États généraux sur l’éducation de 1995-1996. Or, parmi les membres de la commission des États se trouvaient un sociologue, un physicien, un linguiste, un philosophe et bien d’autres « intellectuels »…

Cette critique est aussi disponible en format pdf sur le site de la revue Trahir.

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Le discours de l’hystérique comme discours social: tentative de lecture lacanienne de la grève étudiante

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Note préliminaire : Ce court texte a été écrit après une lecture – encore partielle – de Jacques Lacan. Il ne s’agit pas de commenter dans son entier la théorie lacanienne, mais de proposer une lecture possible d’un certain discours social lors de la grève étudiante.

Une vidéo de Jacques Lacan datant de 1972 est un admirable document de l’époque. On est à Louvain où le psychanalyste donne une conférence, la séance est alors perturbée par un étudiant.

La théorie des quatre types de discours chez Lacan (Séminaire XVII. L’envers de la psychanalyse, 1969) s’est constituée en réponse aux événements de Mai ’68. Le discours est compris ici comme rapport à l’autre. Les quatre types se rapportent tous au discours du maître qui se constitue du savoir de l’autre (S2, l’adresse) pour sa production d’un objet petit a (ici, le plus-de-jouissance aliéné de l’autre, repris par le maître – c’est le mécanisme de l’aliénation de la plus-value chez Marx). Ainsi, le maître – au sens du Herrschaft hégélien – ne désire pas savoir (ou le savoir de l’autre), comme le disait Lacan, il désire que ça marche. Les trois autres discours chez Lacan (H – de l’hystérique, A – de l’analyste, U – de l’université) ne font que changer les paramètres de ces quatre éléments (signifiant, savoir, sujet et objet petit a) en les décalant dans le sens des aiguilles d’une montre.

Les quatre discours chez Jacques Lacan

Dans le discours de l’hystérique, deuxième moment des quatre discours, le signifiant (S1) prend la place de l’adresse : l’hystérique s’adresse à l’autre en mettant en doute son savoir (S2) pour constituer sa jouissance (objet petit a) qui relève de sa vérité. L’hystérique, ici, peut aussi être appelé « marchand », « esclave » (au sens de Hegel) ou « serf », c’est ce qui est suggéré par les rapports qui se forment entre les deux premiers discours. Ne pourrait-on pas voir, avec ce jeune homme apostrophant Lacan dans la vidéo, un peu de ce discours de l’hystérique, c’est-à-dire le discours de celui qui désire le savoir mais met en doute le lieu de ce savoir? Relisons l’échange avec cet étudiant (qui n’est pas complet dans l’extrait vidéo) :

Lacan – …mais qu’est-ce que vous voulez faire ?

X – Où je veux en venir ?

Lacan – Oui voilà.

X – C’est la question au fond que les parents, les curés, les idéologues, les bureaucrates et les flics, posent généralement aux gens comme moi, qui se multiplient quoi !, je peux vous répondre, je peux faire une chose, c’est la révolution.

Lacan – Oui.

X – Vous voyez et, bon il est clair, au moment où nous en sommes pour le moment, une de nos cibles préférées, ce sont ces moments précis où des gens comme vous, qui sont en train de venir, au fond, apporter à tous ces gens qui sont là, la justification de la misère quotidienne, au fond, c’est ça que vous faites vous !

Lacan – Oh pas du tout ! [rires]

X – Oui.

Lacan – Il faut d’abord la leur montrer, leur misère quotidienne.

X – Mais c’est justement ce que je voudrais ajouter, c’est qu’on est justement au moment où on n’a plus besoin de spécialistes qui doivent le montrer. Il est clair, que suffisamment de gens, et ça se manifeste pour le moment, la décomposition se manifeste à l’échelle planétaire avec suffisamment de force, pour qu’on voie qu’il règne pour le moment, un malaise, je veux bien concéder cette parenthèse…

[…]

Bon mais maintenant, au fond, je n’ai pas grand-chose à dire ; si tous ces gens ici, se rendent compte qu’au fond, la vie que nous sommes en train de mener en général, doit être changée, au fond, si ces gens là s’organisent entre eux, je voudrais dire encore quelque chose, parce que après, je m’en vais très vite, parce que…

Lacan – Non non, pas du tout, il faut rester.

X – Mais si ces gens-là s’organisent, parce qu’au fond, la seule chose qui est à l’heure actuelle nécessaire, c’est qu’il y ait une organisation, ils feront autre chose que de venir écouter quelqu’un qui parle, et même qui puisse parler de politique, ou de n’importe quoi, et euh…

Lacan – Et vous voyez, vous voilà dans l’organisation !

X – Oui, oui.

Lacan – Parce que le propre d’une organisation, c’est d’avoir des membres, et les membres, pour qu’ils tiennent ensemble, qu’est-ce qu’il faut ?

X – de la cohésion.

Lacan – Je ne vous le fais pas dire ! [rires] C’est là que j’en étais, parce que, figurez-vous que ce que vous êtes en train de raconter là, ça a comme ça un petit air de logique. Vous êtes un logicien.

X – Vous faites là un grave saut, enfin, parce que ce n’est pas parce qu’on a de la logique, qu’on en fait, c’est un discours de spécialiste.

Lacan – Pas du tout, votre organisation, qu’est-ce que c’est ? Vous venez de le dire, c’est de la cohésion, c’est de la logique.

X – Non, ce n’est pas de la cohésion, ce n’est pas de la logique, je m’en fous de ce niveau-là. En partie de la volonté subjective de chacun, de moi, comme d’autres, et comme j’en suis sûr, tout plein dans cette salle probablement, malgré qu’ils soient ici, et qu’ils soient venus euh, vous écouter, mais j’en suis sûr que c’est de la volonté subjective de chacun qui a envie.

Lacan – Pourquoi parlez-vous de subjective ?

X – De subjective, c’est au fond, une chose que tout le monde comprend.

Lacan – Ah, je ne vous le fais pas dire, tout le monde comprend ! (rires).

X – Bon mais attendez, cette subjective qui, c’est ça le sens, au fond, de l’histoire maintenant, qui veut se lier avec les autres, pour euh…, ce n’est que là que l’alternative sociale, au fond, dans l’intersubjectivité, et c’est là au fond, la cohésion de, ce n’est même pas besoin d’être un logicien, comme vous dites.

Lacan – Vous n’avez pas remarqué que les révolutions ont pour principe, comme le nom l’indique, de revenir au point de départ, c’est-à-dire de restaurer ce qui justement clochait.

X – Oui, mais ça c’est un mythe journalistico-sociologique [rires], qu’au fond, il ne faut pas venir spécialement après les heures de cours, pour venir l’entendre dire, mais je suis sûr que tous les professeurs doivent le dire, et au fond, tous les journaux… Je vous dis que c’est une erreur, et que probablement que dans les années à venir, vous verrez l’erreur à vos dépens, probablement, comme aux dépens de tous les spécialistes, qui sont pour le moment comme vous, ici, en train de lécher les dernières miettes du spectacle et je vous en prie, profitez-en ! [rires]

[…]

Lacan – Quels sont vos véritables intérêts ?

X – Non mais ça au fond, j’ai dit ce que j’avais à dire, je l’ai d’ailleurs dit…

Lacan – Vous voyez comme vous aimez dire quelque chose !

X – C’est la première chose que j’ai dite au fond.

Lacan – Oui c’est aussi la dernière, parce que vous ne pouvez pas aller plus loin, vous ne pouvez pas aller plus loin que cette idée de volonté subjective, qui est une idée justement, qu’on trouvait, je viens de faire remarquer justement que le sujet n’est jamais pleinement d’accord avec lui-même, même vous qui… la preuve c’est que vous avez tout de suite commencé à parler d’organisation, au moment où…

X – Là je peux dire quelque chose, peut-être que vous ne voyez pas très clair ?

Lacan – Juste après le moment où vous avez fait la pagaille, vous voulez l’organisation ; avouez que quand même !

X – Bon mais monsieur, est-ce que je pourrais vous répondre quelque chose ?

Lacan – Je n’attends que ça !

X – Il est aisé de voir que dans une certaine situation donnée, il faut à un moment donné, disons, capter ou plutôt casser ce qui est existant pour qu’à un moment donné, c’est au fond ça la dialectique, au fond.

Lacan – Car vous en êtes encore là, vous en êtes encore à la dialectique ?

X – Mais quand vous parliez de, quand vous parliez d’un semblant de contradictions entre la volonté subjective et l’organisation, ce n’est pas une contradiction ; l’organisation à un moment donné est une concession subjective à l’histoire.

Lacan – Vous voyez que vous en êtes déjà aux concessions, mon Dieu.

X – Il s’agit, monsieur, la survie dans laquelle nous vivons pour le moment, n’a fait que vivre sur les concessions infligées aux individus. Il s’agit pour le moment de trouver une organisation sociale qui dépasse le point où on en est pour le moment, et qui satisfasse au fond, satisfasse le mieux…

Lacan – Vous voyez, maintenant, vous en êtes au mieux, qu’est-ce que c’est ce mieux, un superlatif ou un comparatif ?

X – C’est un dépassement vous comprenez ? Il ne s’agit pas de Jésus ou Dieu ou bien d’une situation, il ne s’agit pas d’absolu ou de, non c’est un dépassement, c’est ça l’histoire.

Lacan – Qu’est-ce qu’il vous faut quand vous veniez de dire le mieux, il semble bien que c’est un superlatif.

X – Le plus mieux, enfin. [rires]

Lacan – Ah voilà, écoutez, vous êtes exactement mon vieux, vous êtes un appui précieux à mon discours, c’est justement là que je voulais en venir, c’est au plus mieux.

[…]

X – Nous sommes ici 500 personnes qui chacune, du fait qu’on est dans des situations précises, qui a chacune des talents divers, des situations privilégiées, il serait possible, étant donné que l’on partirait du postulat que l’on aurait envie de changer quelque chose, il serait possible de trouver ensemble une forme d’organisation qui puisse être une forme efficace. Est-ce que quand vous venez causer vous parlez de ça, ou bien est-ce que vous parlez d’autre chose, qui à ce moment-là ne fait que… vous parlez 3 heures, puis après on rentre, puis après bon, hein…

Public – Tais-toi maintenant.

Lacan – Bon, alors on continue quand même !

Public – Oui.

Lacan – Oui, ah ! [soupir] J’en étais à ce point, n’est-ce pas que le langage détermine et est substantiellement ce en quoi justement repose la réalité de ce terme de structure. C’est très précisément parce qu’un certain discours se trouve approché très insupportablement du réel, du réel qui n’est pas ce qu’on appelle enfin, comme vient de le démontrer avec beaucoup de talent mon interlocuteur, du réel qui n’est pas quelque chose qui a affaire avec ce qu’on appelle communément la réalité, à savoir en effet comme je viens de vous le faire remarquer, le fait que vous soyez tous là et que vous ayez à mon égard une grande patience, qui est en effet quelque chose qui a ses limites ; ce quelque chose c’est vrai enfin, qui vous intéresse du fait que vous êtes là, est en effet lié à chacun d’ailleurs de façon qui lui est entièrement personnelle, subjective, comme il l’a dit, subjective et ce pourquoi vous êtes enfin, entre Charybde et Scylla, entre la chèvre et le chou, entre ceci et cela, mais assurément pas unifié par autre chose, comme vous venez d’entendre un discours qui malgré tout du fait même du contexte prend l’aspect d’un exposé, d’un exposé de quelque chose dont vous attendez après tout quelque chose qui puisse s’épingler, se ranger quelque part, comme étant une certaine conception du monde. Il y a rien de plus différent de cette sorte de frayage qui est très positivement fondé sur une certaine expérience, sur l’expérience qui consiste dans l’existence de ce qu’on appelle névrose, et pour simplement les indiquer deux grands versants d’une névrose dont l’essence est de situer le sujet par rapport à un désir qu’il veut garder insatisfait et d’une autre qui, la seconde enfin, celle dont je n’ai pas encore dit en avant le nom car dans la première vous avez certainement reconnu les hystériques, dans la seconde la confrontation à un désir strictement défini, situé, constitué comme un désir impossible ; que quelque chose se manifeste dans ce contexte n’est-ce pas, qui est la mise au premier plan, l’interrogation comme telle de la névrose et la tentation d’élucider aussi loin qu’il est possible un sens, s’il se produit quelque chose comme ça et s’il se produit aussi quelque chose, après tout mon Dieu, qu’on peut bien dire jusqu’à un certain point être nouveau, à savoir cet appel éperdu à un changement, on ne sait pas lequel, mais qui, comme je l’ai déjà dit bien des fois en présence d’interruptions comme celles-ci, est quelque chose qui n’aboutit en fin de compte qu’au vœu qu’on soit tous ensemble, et pourquoi, pour uniquement cette visée, ce but, cette instance pressante et en quelque sorte exigée à tout prix, n’est-ce pas, qui est que ça change ; que ça change à quoi ?

Pour Lacan, relevant le terme « révolution » de son interlocuteur, le discours de cet étudiant finira par être celui du maître : à tout changer, on revient au même, ou encore ce qui s’articule comme une injonction de changement, ne sera au fond qu’un retour à l’identique. (Slavoj Žižek, pour sa part, propose de voir dans le discours dominant aujourd’hui le discours de l’universitaire, voir « Homo Sacer as the object of the discourse of the University ».)

En 1969, alors qu’il commence sa théorie des quatre discours, Lacan ira donner une conférence à Vincennes où il sera interrompu un peu de la même manière. J’en cite un extrait très court (tiré de l’édition de Jacques-Alain Miller aux pages 236 et 237, une autre version est aussi disponible) :

X – Je pense que ce que vient de dire la camarade concernant les étudiants des Beaux-Arts qui sont allés faire un cours sauvage sur les bidonvilles et sur la politique de Chalandon à l’extérieur de l’Université est un exemple très important. Cela permet de trouver un débouché à notre volonté de changer la société et, entre autres, de détruire l’Université. Et j’aimerais que Lacan donne tout à l’heure son point de vue là-dessus. Car détruire l’Université ne se fera pas avec une majorité d’étudiants à partir de l’intérieur, mais beaucoup plus à partir d’une union que nous devons faire, nous, étudiants, sur des positions révolutionnaires avec les ouvriers, avec les paysans et avec les travailleurs. Je vois très bien que le rapport avec ce que disait Lacan tout à l’heure n’existe pas, mais…

Lacan – Mais pas du tout, il existe.

X – Il existe peut-être, mais pas de façon évidente. Le rapport entre les actions que nous devons avoir à l’extérieur et le discours, si c’en est un, de Lacan, il est manifestement implicite. Et il serait bon que maintenant Lacan dise ce qu’il pense de la nécessité de sortir de l’Université en arrêtant de pinailler sur des mots, de contester un prof sur telle ou telle citation de Marx. Parce que le Marx académique, on en a ras le bol. On en entend baver dans cette fac depuis un an. On sait que c’est de la merde. Faire du Marx académique, c’est servir une Université bourgeoise. Si on doit foutre en l’air l’Université, ce sera de l’extérieur avec les autres qui sont dehors.

X – Alors pourquoi es-tu dedans?

X – Je suis dedans, camarade, parce que si je veux que les gens en sortent, il faut bien que je vienne leur dire.

Lacan – Vous voyez. C’est que tout est là, mon vieux. Pour arriver à ce qu’ils en sortent, vous y entrez.

X – Lacan, permets, je termine. Tout n’est pas là parce que certains étudiants pensent encore qu’à entendre le discours de M. Lacan, ils y trouveront les éléments qui leur permettront de contester son discours. Je prétends que c’est se laisser avoir au piège.

Lacan – Tout à fait vrai.

X – Si nous pensons que c’est en écoutant le discours de Lacan, de Foucault, ou d’un autre, que nous aurons les moyens de critiquer l’idéologie qu’ils nous font avaler, nous nous foutons le doigt dans l’œil. Je prétends que c’est dehors qu’il faut aller chercher les moyens de foutre l’Université en l’air.

Qu’en est-il? Encore une fois, on pourrait suggérer que ce discours à l’allure hystérique pourrait devenir lui aussi le nouveau discours du maître. J’aimerais suggérer autre chose : et si le discours de l’hystérique prenait la place du discours du maître? à savoir que le lieu du pouvoir ne se constitue pas en discours du maître, mais d’un discours d’hystérique? c’est-à-dire qu’au lieu de chercher dans l’autre le savoir qu’il produit pour faire profiter le capital et se constituer en sujet, on s’adresse au savoir de l’autre pour produire la vérité du plus-de-jouir.

On a souvent comparé la grève étudiante de 2012 à la révolte étudiante de Mai ’68, et son discours à une demande de liberté, proche de la contre-culture. Certains, au contraire, ont fait remarquer que les demandes du mouvement étudiant (accessibilité à l’éducation, frein à l’endettement, etc.) relevaient plutôt d’un discours classique, sinon conservateur (pour une appréciation partielle de ces thèses, voir notamment un billet de Jean-Marc Piotte publié récemment dans À bâbord). Dans la plupart des cas, on ne s’est pas intéressé au discours du gouvernement en place. Jean Charest, au premier plan, mais aussi la suite des chroniqueurs médiatiques proches du pouvoir – Richard Martineau et la « belle vie » des étudiants, Alain Dubuc ou André Pratte, Jean-Jacques Samson et ses « lologues », ou encore Éric Duhaime – ne formulent-ils pas des demandes d’hystérique, voyant dans l’Autre (le monde universitaire), moins un savoir – qu’ils jugent complètement inutile, par ailleurs –, mais l’accès à la jouissance dans leur propre aliénation du savoir de l’autre? Le thème de la « marchandisation de l’éducation », admis par les tenants de la hausse des droits de scolarité, ne vient-il pas, au fond, « foutre l’Université en l’air », faire sortir « ceux qui y sont », en y faisant entrer ce qui la détruira, exactement comme le souhaitait l’intervenant de Vincennes?

Penser le discours hystérique du Parti libéral du Québec n’explique pas l’événement de la grève : un discours ne se constitue pas selon le réel, mais dans l’imaginaire qu’on a de l’Autre. Il ne s’agit certainement pas de dire – en tout cas, si je comprends bien Lacan – que Mai ’68 mène directement à la marchandisation du savoir ou aux individus déliés, ce pour quoi il faudrait revenir à des formes antérieures d’autorité pré-Mai ’68. Il s’agit de comprendre le discours quand il se constitue par rapport à son désir. Le discours de l’hystérique ne possède pas le savoir, mais suppose le savoir chez l’autre, avec au bout non pas ce même savoir, mais l’objet petit a de sa jouissance, c’est-à-dire la jouissance de savoir qu’on suppose dans l’autre un savoir sur soi (en bref, c’est le discours du paranoïaque : « tu sais quelque chose sur moi et tu refuses de me le dire »). Il ne s’agit pas ici de caser les discours de la grève (mêmes peu nombreux, ils étaient plus qu’un) entre les deux, trois ou quatre types de discours chez Lacan. Il s’agit de comprendre comment un discours se constitue dans son désir. En ce sens, le « discours social » de l’an passé – et toujours actuel – contre le mouvement étudiant relève plus de l’hystérie collective désirant la servitude que d’un discours de maître jouissant du travail de l’autre.

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Quelques notes sur l’ordre "BOUGE!"

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

Le court documentaire BOUGE! sur la manifestation nocturne du 5 mars 2013 à Montréal offre l’occasion de penser cet ordre mille fois répété par les « Groupes d’Intervention » des forces policières québécoises : BOUGE!

Comme le documentaire le fait entendre dès les premières secondes, l’ordre « BOUGE! » tend à être répété à plusieurs reprises par plusieurs policiers à la fois, avec un temps entre chaque itération : « BOUGE! BOUGE! BOUGE! » Il tend à être crié alors qu’un « ordre de dispersion » a officiellement été donné. Ces cris se font le plus souvent (selon mon expérience sommaire) alors qu’une ligne de policiers avance lentement vers le groupe à qui l’on ordonne (ou crie) de bouger. L’effet de mur visé par la ligne elle-même se double alors d’un mur sonore qui est souvent double, lui aussi, puisque l’ordre tend à s’accompagner de coups de matraques synchronisés sur les boucliers. Lorsque la ligne charge au pas de course et que les coups de matraques sur les boucliers suivent ce rythme plus rapide, cependant, l’ordre « BOUGE! » ne se fait généralement plus entendre. Est-ce parce qu’imaginant la scène, une impression de ridicule surgit à l’idée d’entendre crier « BOUGE! » de plus en plus vite jusqu’à la désarticulation du mot dans le bruit? Il arrive également que l’ordre ne soit pas vocalisé à l’unisson. La cacophonie qui en résulte désoriente.

L’ordre pratiquement monosyllabique a bien sûr l’intention d’effrayer, de saisir et, éventuellement, de faire reculer ou fuir. Effet perlocutoire d’une bombe sonore humaine. L’ordre mise sur les réflexes, sur l’instinct et la peur, comme le fait une bombe sonore non-humaine. Il n’est probablement jamais suffisant, il occasionne surement quelques paralysies parmi les fuites et les contre-offensives, mais il fait partie intégrante d’un arsenal pensé.

Le « contrôle de foule » est en effet un champ de réflexion. Les tactiques policières sont étudiées, testées, ajustées, mises en œuvre et abandonnées, importées et exportées, vendues et achetées. Cette industrie hautement créative est dominée par des pays comme la France et Israël. Elle se rencontre lors de symposiums, de stages et de foires commerciales depuis des décennies. (Sur l’industrie française de la « gestion des désordres », qui constitue un choix de fin de carrière pour plusieurs policiers et qui utilise les « banlieues » comme laboratoires et vitrines, voir La domination policière de Mathieu Rigouste, une critique est aussi disponible sur le même blog.) Les nouvelles charges de la « Brigade urbaine », par exemple, visiblement plus rapides, intenses et « ciblées », visant à désarticuler et à disperser sans ménagement une manifestation, ont certainement été élaborées dans quelque institut puis discutées autour d’une table de réunion du SPVM durant la dernière année. Ou peut-être s’agit-il d’une invention montréalaise, exportable? Quoi qu’il en soit, le 26 février dernier aura servi de « test en situation », comme le montre la vidéo documentant le « travail » de la Brigade urbaine. L’apparition de l’ordre « BOUGE! » dans l’arsenal des « Groupes d’intervention » est elle aussi réfléchie, bien que je ne sois pas en mesure de la dater. Cela doit faire quelques années déjà…

Notons que, comme c’est souvent le cas avec les signes, cet ordre a rapidement été repris par ceux et celles qui se le sont vu crier à plusieurs reprises l’an dernier pour être retourné vers les policiers (lorsque le nombre le permet, bien entendu).

Voici la raison première de cette série de notes. Le titre du documentaire m’a fait réaliser que cet impératif est conjugué à la deuxième personne du singulier. On ne dit (ou ne crie) pas « BOUGEZ! », en effet. En ce sens, la ligne policière ne s’adresse pas à un groupe en tant que groupe – à moins qu’elle ne tutoie ce groupe. On peut croire que quelque psycho-sociologue y verra une volonté d’interpeller « l’individu » qui se retrouve dans la masse informe, de l’attraper par l’oreille, en quelque sorte, de le singulariser pour l’extirper de la foule, et ainsi dissoudre la foule. Voilà peut-être pourquoi au « BOUGE! », on répond : « On reste, on reste, on reste groupé! » Formation de collectif contre tentative de dispersion.

Je suis tenté de croire que « BOUGE! » est la traduction de l’ordre « MOVE », également pratiquement monosyllabique. Le « MOVE » se distingue de l’ordre « Move on », qui est l’équivalent de notre « Circulez ». (Voir ce texte pour quelques notes sur l’usage de cet ordre à des fins de « contrôle » des « populations pauvres » en Australie, autre pays de common law.) Le français, on le sait, impose de choisir entre la deuxième personne du singulier et du pluriel, entre le « tu » et le « vous ». On sait également qu’il ne s’agit pas seulement de deux sujets différents en nombre. Il y va de deux degrés de politesse, de deux sujets différents en distinction. Ainsi, une multitude d’individus (itinérants et jeunes, par exemple) auront infiniment plus de chance de se faire dire « Circule » par un policier qu’un homme blanc en veston, qui lui se méritera probablement un « Circulez » accommodant. Le tutoiement par les forces policières est un signe de la domination policière. En situation de « désordre », diront-ils, faire sentir la puissance de domination est crucial. C’est même ce que signifie rétablir l’ordre. En ce sens, « BOUGE! » est encore plus brutal que « Circule! », surtout s’il est appuyé par des sons de matraques et de boucliers.

Le « BOUGE! » peut s’expliquer pour des raisons tactiques : c’est ce qui se fait de plus proche de l’aboiement tout en gardant un sens; la deuxième personne du singulier singularise l’auditeur, qu’il ou elle le veuille ou non; il implique même une monstration des dents lorsque crié. Situation oblige, dira-t-on, pas le temps d’être poli. Y a-t-il autre chose que des considérations tactiques dans les gestes policiers?

Il importe, à mon sens, de tenter de saisir l’état d’esprit dans lequel opèrent les forces policières. Gestionnaires du risque potentiellement létal, de la violence physique légitimée, je crois que les policiers partent – lorsqu’ils enfilent leur uniforme, du moins – d’un horizon qui n’est pas celui des membres de la foule. Leur arme en témoigne : la mort est une possibilité qu’ils sont entrainés à considérer quotidiennement. Ils ne « prennent pas de chance ». C’est à mon sens de cette façon qu’il faut comprendre le comportement des policiers face à l’individu blessé à la jambe le 5 mars dernier. Dans ce document vidéo on entend dire « il est blessé, il est blessé », ainsi qu’une incompréhension face au comportement des policiers qui repoussent les autres membres de la foule et isolent ledit individu (qu’on dit également être frappé par les policiers, ce que je ne peux confirmer ou infirmer). Pensée tactique : et si c’était un piège? Si on disait « il est blessé » pour tenter de faire une percée, tenter d’amadouer les policiers pour ensuite les prendre à revers, etc.? C’est comme dire, à la tag (le « jeu du loup », en France), « moi je ne joue plus », histoire de laisser l’autre s’approcher en toute confiance alors qu’on joue encore… Il ne faut pas s’attendre à trouver autre chose qu’un loup cherchant à « gérer le risque en situation tendue » dans le bras armé de l’État, à tout le moins lorsqu’il se sent confronté au désordre.

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Des prémisses pour contrer la gouvernance

Critique de Gouvernance. Le management totalitaire, d’Alain Deneault, Montréal: Lux éditeur, 2013.

Par Julie Paquette | Université de Montréal

Alain Deneault, Gouvernance. Le management totalitaire, Montréal: Lux, 2013.

Deneault nous propose ici – en cinquante prémisses – une définition didactique, critique et exhaustive de l’idée de gouvernance; idée qui possède une effectivité manifeste – et on ne peut plus étonnante si l’on regarde sa relative nouveauté – sur tout l’appareil étatique, qui mérite d’être prise en compte.

Ce livre paraît au moment où sort sur les écrans Le prix des mots, documentaire réalisé par Julien Fréchette qui raconte la saga autour de la publication de Noir Canada (dont Deneault est l’un des auteurs) et de la poursuite en diffamation qui s’en est suivie par la société aurifère Barrick Gold. Notons d’emblée que cet ouvrage est teinté du bagage impressionnant de connaissances que Deneault a amassé au fil du temps concernant le secteur minier et pétrolier et les États du Sud, notamment l’Afrique (voir Noir Canada. Pillage corruption et criminalité en Afrique du Sud, 2008, Offshore. Paradis fiscaux et souveraineté criminelle, 2010, et Paradis sous terre, 2012, tous trois parus chez Écosociété). Cela sera d’ailleurs l’objet d’étude des prémisses 24 à 29 où Deneault soutiendra la thèse selon laquelle « le principe de la gouvernance vien[drait] auréoler de la défense de la paix et des droits de l’homme le seul droit qui vaille, celui de la propriété privé » (prémisse 25, p. 105). Voyons comment cela s’inscrit dans un raisonnement plus large.

Un participe présent, récent et passif

Deneault relève qu’étymologiquement, le terme gouvernance est le substantif obtenu à partir du participe présent (gouvernant) et que ce temps de verbe est, dans la langue française, le temps le plus faible, le moins engageant (p. 19). Ce constat sera éloquent pour la suite des choses.

L’entrée de la gouvernance dans l’arène de la politique (elle nous provient des théories managériales) a provoqué ce que Deneault nomme une véritable « révolution » (p. 11) : une révolution « anesthésiante » (p. 20). En fait, sa puissance conceptuelle est si forte qu’elle contamine non seulement le présent, l’avenir, mais s’assure d’une réécriture du passé, c’est à dire qu’elle « invers[e] causes et effets aux vues d’un passé fantasmé » (prémisse 30, p. 121). Ainsi, parlera-t-on de gouvernance chez Foucault, la confondant grossièrement avec la gouvernementalité (prémisse 23, p. 97) ou encore de « gouvernance soviétique » (prémisse 30, p. 121). La gouvernance fige donc le passé, le présent, le futur, sous l’auréole de la fin de l’histoire, elle procure l’illusion d’une paix, d’une stabilité… telle est sa révolution.

There is no alternative

Sur le plan de la politique, la gouvernance se manifeste par un dégagement – un retrait – des institutions traditionnelles du jeu du politique. Celles-ci délaissent une partie de leur souveraineté au profit d’une plus grande stabilité. Ce faisant, le gouvernement devient un partenaire parmi d’autres (prémisse 18, p. 81). La chute du mur de Berlin vient donc sceller le et la politique sous l’affirmation consacrée de Margaret Thatcher : « There is no alternative. »

La structure politique se voit entièrement redéfinie à la lumière de cette idée nouvelle. Désormais, la démocratie « ne se laisse plus médiatiser par des institutions, mais pas un nébuleux ‘système de gouvernance’ qu’aucun référent juridictionnel n’encadre et dans lequel se perdent les quelques garanties constitutionnelles que les peuples ont conquises dans leur histoire » (prémisse 4, p. 33).

Sur les pavés goudronnés de la fin de l’histoire dansent maintenant les agents de l’espace public. On semble croire « qu’une fois [l]e contrat [social] déchiré s’ouvrir[a] l’ère heureuse de la contractualisation plurielle et de la délibération perpétuelle » (p. 18). On assiste alors à la mise en avant d’une logique « participative » qui paraîtrait noble aux yeux de certain(e)s si elle revêtait les habits d’une démocratie radicale et directe au lieu de s’ériger en un impératif de la prise de parole à travers un cadre normatif consensuel pré-établi, ou pour le dire autrement : en une « collaboration horizontale » d’agents « formellement inégaux » à l’intérieur de paramètres toujours déjà fixés d’avance (prémisse 15, p. 70).

En conséquence, dans ce paradigme, indique Deneault, « le citoyen, avalé par ce concept managérial, ne pourra ainsi participer aux cercles de décisions publiques que s’il sait promouvoir des intérêts dignes d’un partenaire » (prémisse 8, p. 41). Il faut donc savoir jouer le jeu de la gouvernance si l’on veut être entendu : investir des lieux de sociabilité, accumuler du capital culturel et social… C’est l’ère des leaders à la petite semaine, de la « créativité » et de l’ « entregent fécond » (prémisse 13, p. 67). L’objectif premier est de faire partie du cercle décisionnel.

Le cercle de la gouvernance

Deneault décrit alors ce que je nommerais le « cercle de la gouvernance » : la gouvernance engendre un conformisme qui, se faisant, crée de l’exclusion. Afin de camoufler cette exclusion, le langage de la subversion et de la critique est intégré au sein de la gouvernance, ce qui provoque au final, cette révolution anesthésiante. Précisons.

L’un des effets de la gouvernance est de « nettoyer l’histoire de ce qui la dépolit » (p. 21) en misant sur le conformisme des différents acteurs participants (prémisse 9, p. 45). Il faut éviter à tout prix le retour des manifestations populaires (prémisse 20, p. 87). Toutes les discussions au « Sommet » (entre partenaires inégaux, prémisse 17, p. 79) doivent se conclure par un consensus qui gommera toute forme de dissidence.

La politique n’est plus « mise en partage », mais privation, pour ne pas dire privatisation (prémisse 10, p. 49). L’exclusion en elle-même n’est pas un phénomène propre à la gouvernance. Cependant, sa spécificité vient du fait de son déni, c’est-à-dire qu’elle « appliqu[e] une logique d’exclusion déguisée en son contraire (prémisses 8 et 11). Qui plus est, celui qui ne participe pas se verra affublé de la « pathologie de gouvernance » (prémisse 36, p. 144-145). On dira que son bagage génétique n’a su s’adapter aux nouvelles réalités. Ainsi l’écrivait, avec le plus grand sérieux, le politologue Gilles Paquet : « L’adoption de conformismes […] par évolution génético-culturelle, devie[nt] une partie de notre ADN » (p. 144-145).

Les non-participants se trouvent exclus de l’équation, ils n’existent pas dans la gouvernance. C’est alors que stratégiquement, il devient utile, voire nécessaire, de rapatrier tout le vocable contestataire à l’intérieur des rangs de la bonne gouvernance. Ainsi parlera-t-on de gouvernance subversive, voire même fera-t-on un appel aux armes (cf. la couverture et sa quatrième du livre de Gilles Paquet, Gouvernance. Une invitation à la subversion, Montréal, Liber, 2005). En bref, résume Deneault, « le théoricien de la gouvernance s’assure de redistribuer les rôles de façon à se donner à lui-même celui du rebelle » en habillant « d’une doublure critique son conformisme intellectuel » (prémisse 34, p. 137). Au final, c’est Francfort avalé par le Capital où le sujet aliéné disparaît devant la grotesque mascarade que met en scène cette époque « tellement corrompue par le bruit qu’elle n’entend pas la dissonance » (Adorno, prémisse 49, p. 186).

Que faire ?

Mais Deneault ne nous laisse pas ainsi, en conclusion, il affirme qu’il y existe bel et bien une alternative et nous invite, lectrices et lecteurs (probablement déjà convaincu(e)s pour la plupart) à cessez de jouer le jeu de la gouvernance. « La gouvernance ? En rire. Et vite passer aux choses sérieuses. » (p. 189) Les phrases s’enchaînent alors comme autant de slogans nécessaires : « [S]e rendre digne, s’indigner » (p. 190); « Comme Simonne Weil, tout soumettre à la critique radicale » (idem); « Ne plus sonner l’heure de l’engagement politique, mais celle du dégagement » (p. 192); « Se saisir des structures, pas l’inverse » (idem); « Afficher un optimisme plus fort que les contingences » (p. 193). Ces phrases sont autant d’appels à la mobilisation qui pourraient, il est vrai, résonner de manière assez creuse si l’on ne savait pas la force qu’il a fallu à Deneault pour affronter cette dite gouvernance. Reste que Deneault est ferme, il faut s’extirper de ces mécanismes et il est difficile de ne pas terminer la lecture de cet ouvrage avec une certaine admiration, sinon une admiration certaine pour son auteur.

Épilogue. « Réflexions » au Sommet

Avec Gouvernance. Management totalitaire on a probablement affaire au meilleur ouvrage (conjointement avec Université Inc. des chercheurs Éric Martin et Maxime Ouellette publié aussi chez Lux, 2011) pour nous permettre de saisir l’impératif d’une critique, d’une part, du modèle universitaire qui regorge de « colporteurs subventionné de la doctrine [de la gouvernance] » (prémisse 32, p. 122; voir aussi prémisse 30) et d’autre part de la manière dont le gouvernement Marois a mené le Sommet sur l’enseignement supérieur et ses conclusions, notamment la mise sur pied d’un chantier « visant à répondre aux demandes pressantes pour la bonification de la gouvernance des universités » (« Cinq chantiers pour autant de réformes », Le Devoir, 27 février 2013). Un exemple parmi tant d’autres du règne de la gouvernance, et dont l’ouvrage de Deneault nous aide à saisir les pourtours.

Ce texte est disponible en format pdf sur le site web de la revue Trahir.

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