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Deux documentaires sur le nucléaire, ou Quand la sémiologie devient un enjeu politique

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Le documentaire Gentilly or not to be de Guylaine Maroist et Éric Ruel (Production de la Ruelle, 2012), sorti au début de l’automne, aura réussi son objectif : sortir le Québec du nucléaire, mais au moment de tourner le film, les réalisateurs ne savaient pas encore que les citoyens du Québec éliraient un nouveau gouvernement dont une des premières décisions seraient de fermer la Centrale Gentilly-2. La chose était inévitable : Gentilly-2, c’était un gouffre financier qu’Hydro-Québec lui-même ne voulait pas assumer. Du 1,9 milliard annoncé en 2008 par Nathalie Normandeau, alors ministre des Ressources naturelles, pour la réfection de Gentilly-2, on est vite passé à plus du double, 4 milliards. Et avec les problèmes de corruption que connaît le Québec, on peut raisonnablement penser que 25% supplémentaire aurait été nécessaire pour mener à bien ce projet. Mais même si on reste optimistes, 4 milliards de dollars pour 800 emplois, c’est 5 millions pour chaque job : c’est cher payé pour une entreprise qui est à risque. Ce fut donc principalement, faut-il le dire, des considérations économiques qui ont motivé l’appareil techno-politique de l’État québécois, plutôt que de santé publique. Or, c’était bien le but du documentaire de nous amener à réfléchir sur les dangers, non seulement sur l’énergie nucléaire, mais aussi sur ses déchets. Cela demeure un problème.

Malheureusement passé inaperçu ici, un documentaire a voulu réfléchir sur la question des déchets nucléaires, c’est-à-dire sur ce que nous laisserons aux prochaines générations. Le très poétique, Into Eternity de Michael Madsen (Films Transit International, 2010) raconte la construction d’un des plus ambitieux chantiers de la planète : Onkalo, qui signifié « lieu caché » en finnois. Situé dans le sud-ouest de la Finlande, il s’agit d’une structure souterraine enfouie à plus de 500 mètre sous terre, composée de larges tunnels long de plus de quatre kilomètres. Lorsqu’il sera terminé en 2020, Onkalo deviendra le dépôt des déchets nucléaires finlandais. On estime qu’il aura assez de place pour entreposer ces déchets jusqu’au XXIIe siècle, date de la fermeture d’Onkalo, prévue pour 2120.

La Finlande, à bien des égards, ressemblent au Québec. C’est un pays nordique avec une multitude de lacs et de rivières, composé essentiellement de forêt. Le hic, c’est qu’il n’y a aucune grande rivière comparable à ce que possède le Québec. La Finlande a donc choisi l’option du nucléaire pour s’approvisionner en énergie, un choix qui ne semble pas tellement remis en question là-bas, car, rappelons-le, le nucléaire est beaucoup plus « propre » que d’autres sources d’énergie. Pourtant, les déchets nucléaires, même en quantité minime, demeurent nocifs à la santé humaine pour au moins 100 000 ans. L’idée est donc venue de fabriquer ce gigantesque dépotoir qui devra rester sceller pour autant d’années que durera la radioactivité.

100 000 ans, c’est dur à imaginer. Les pyramides d’Égypte, la plus vieille construction humaine encore debout sont âgée d’un peu moins de 5000 ans. 100 000 ans, c’est vingt fois le temps qui nous sépare des pharaons égyptiens. 100 000 ans, c’est plus long que le temps estimé de l’apparition sur terre de l’espèce homo sapiens. Comment imaginer ce que sera la planète et notre espèce dans 100 000 ans? Le nucléaire avait déjà révolutionné les mentalités : il permettait, avec la bombe atomique, l’annihilation totale. À cet aspect « négatif » du nucléaire, on opposait l’aspect « positif », celui de l’énergie en quantité inimaginable. Et c’est peut-être dans cette positivité que le nucléaire entame sa deuxième révolution : son problème, désormais, ce n’est plus la destruction, mais c’est qu’il restera toujours quelque chose. Et c’est ici que la sémiologie entre en jeu.

La sémiologie est l’étude des signes et des énoncés, entendus comme ensembles cohérents de signes. Elle s’intéresse à la création, à l’interprétation, et à la transformation de la signification et de la compréhension, aux niveaux des sens (la vue, l’ouïe, etc.). Comment interprète-on, comment comprend-on quelque chose qui nous affecte de manière sensible? La sémiologie s’intéresse autant à la poésie qu’aux panneaux de signalisation, autant à la publicité et au marketing qu’aux hiéroglyphes d’une civilisation oubliée. Le documentaire Into Eternity s’attarde à cet enjeu, car pour les constructeurs d’Onkalo, il s’agit de penser comment penseront les générations futures (s’il y en a) : comment signifier sensiblement le danger de la radioactivité qui est d’emblée insensible – inodore, incolore, invisible, inaudible –, à ceux qu’on cherche à protéger et qui sont du même coup le plus grand danger, car s’introduire dans ce lieu résulterait dans la mort de ces individus, mais aussi de la nature ambiante.

Deux écoles de pensée s’affrontent : d’un côté le législateur qui a inclus dans la loi l’obligation pour l’État finlandais de conserver l’archive d’Onkalo, d’enseigner le danger de ce lieu pour les générations à venir. Fondée en 1917, la Finlande n’a pas cent ans et elle a déjà connu deux guerres mondiales, peut-on sérieusement penser qu’elle survivra 100 000 ans? Alors qu’on prévoit une période glaciaire d’ici 60 000 ans (ce qui détruira l’ensemble du sol de la Scandinavie et de l’Europe du Nord de glace, mais laissera intacte le sous-sol), on peut penser que de nouvelles générations d’hommes reviendront vers le nord avant la fin de la période de radioactivité des déchets nucléaires. Dans le même ordre, mais plus réaliste, certains ont donc suggérer de placer un avertissement (« cet endroit n’a aucune importance, c’est un lieu de grand danger, ne l’approchez pas ») dans les six langues de l’ONU en espérant que ces habitants du futur puissent encore les comprendre (ce qui est fort peu probable), ou de marquer le lieu de signes « universellement » compréhensibles comme étant des signes de danger : des têtes de mort, par exemple. Les tombeaux pharaoniques ne sont-ils pas de bons exemples, argumentent les autres, qui démontrent que ce genre de signes pourraient au contraire augmenter l’intérêt de ces hommes pour ce qui s’y cache? Interpréteront-ils le lieu comme un trésor caché? Leur solution est donc de construire Onkalo le plus indépendamment possible de la nature humaine, de faire en sorte que les futures générations oublient l’existence d’Onkalo, perdent le savoir de ce qui s’y trouve. S’il faut se souvenir de quelque chose, concluent-ils, c’est qu’il faut se souvenir d’oublier.

Notre civilisation, l’Occident, c’est-à-dire le crépuscule, s’est nommé selon le lieu où le Soleil disparaît, c’est la civilisation qui s’est mise sous le signe du lieu où la lumière meurt. Si la construction d’Onkalo et sa mise en service réussit, il sera peut-être la dernière réalisation de notre civilisation à résister au passage du temps. Il offrira une dernière lueur invisible, celle de la radioactivité, comme seul héritage à nous, les derniers hommes.

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Rousseau interactif

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Jean-Jacques Rousseau redeviendrait-il pertinent pour penser le politique? Le philosophe genevois du XVIIIe siècle devient en tout cas la base intellectuelle d’un "essai interactif", Rouge au carré (ou Rouge2), conçu par l’École de la Montagne rouge, le projet multidisciplinaire Capitaine Soldat et l’agence Commun, en collaboration avec le magazine Urbania, et disponible sur le site Web de l’Office national du film du Canada, en lien évidemment à la grève étudiante que vit le Québec.

Le projet interactif se présente comme une plateforme où sont lus vingt-deux très courtes citations de Rousseau (vingt provenant du Contrat social, et deux autres de la Lettre à D’Alembert sur les spectacles et des Considérations sur le gouvernement de Pologne). La forme en aphorismes, imposée au texte de Rousseau, permet au "lecteur" de voyager dans le texte sans itinéraire pré-établi, quelque chose comme une lecture labyrinthique non-linéaire. L’aspect interactif des images, d’un très beau graphisme – noir et rouge -, permet quant à lui, pour chacune des citations, un temps de pause, un temps de réflexion qu’une lecture plus assidue des textes n’auraient peut-être pas permis.

La lecture change de forme, sans nécessairement en perdre au niveau de la qualité. Il s’agit en tout cas d’un très bel exercice esthétique sur la philosophie politique comme matière première.

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Brève traductologique sur le caractère parodique de la grève étudiante, du "printemps érable" aux manifestations de casseroles

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Plusieurs se désolent des formidables créations du mouvement étudiant : le carré rouge comme symbole reconnaissable de tous, l’expression « printemps érable » ou encore les manifestations de casseroles commencées suite à l’adoption de la Loi spéciale 78. Pour chacune de ces créations, on peut lire le cortège des grandes pleureuses de la droite québécoise qui n’en ratent pas une lorsqu’il s’agit d’amoindrir le mouvement de grève. On pourra lire, si on y tient, Isabelle Maréchal s’attaquer à Xavier Dolan en critiquant le carré rouge et en le liant aux Brigades rouges italiennes, ou Richard Martineau sur l’expression « printemps érable » (à partir de « printemps québécois ») ou sur les manifestations de casseroles. À chaque fois, ce qu’on pourrait appeler la secondarité de la symbolique, son caractère dérivé (généralement de l’ordre de l’intertextualité, c’est-à-dire en référence à un discours antérieur), est décriée, précisément leur aspect parodique (plus ou moins conscient de la part des créateurs, selon ces commentateurs de droite).

Si cette critique est parfois de mauvais goût et n’exprime franchement qu’une incompréhension du mouvement étudiant, elle vaut toutefois la peine d’être explorée, ne serait-ce que pour son attaque de la secondarité, attaque qui est l’expression d’un préjugé métaphysique tenace depuis Platon : ce qui est second n’est pas premier, cela va de soi, il n’est donc ni originaire, ni authentique, bref, c’est une « traduction ». C’est au caractère traductif de la symbolique que je m’intéresserai, mais aussi à ses conséquences, d’abord pour cette fameuse expression « printemps érable » qu’on semble tant aimer, surtout en France (dans Le Point, L’Express, Le Courrier international, Les InrockuptiblesL’Humanité, Libération, Le Monde, Le Nouvel Observateur, etc.), ensuite pour ce qui est des casseroles.

Comme une parodie de traduction

L’expression « printemps érable », quand même peu usitée par le mouvement étudiant, fait d’abord référence au printemps arabe, une série de révoltes ayant abouti avec la chute des dictatures de Tunisie et d’Égypte au printemps 2011. Doit-on voir dans l’usage de l’expression la volonté d’une comparaison entre une rébellion démocratique contre des dictatures et le mouvement étudiant au Québec? C’est ce que nos commentateurs de droite ont vu et ont critiqué. Pourtant, une telle comparaison se serait traduite en « printemps québécois », où, à la place du terme « arabe », on aurait simplement substitué l’adjectif « québécois ». Or, on parle de « printemps érable » qui joue non pas sur le sens de l’expression originelle, mais sur le rapprochement phonique « arabe—érable ». Si les journaux français y ont vu le « symbole canadien », on sait bien au Québec que sa signification est tout autre, puisque au-delà d’un symbole national, le printemps, c’est le « temps des sucres », le moment du dégel où la sève de l’arbre recommence à circuler, sève qui pourra être recueillie pour la fabrication du sirop est des autres produits dérivés de l’érable (comme le beurre d’érable). Bref, c’est le renouveau festif du germinal québécois après un hiver toujours trop long, toujours trop froid.

On considère généralement une parodie comme l’« imitation d’une expression d’autrui, dans laquelle ce qui est sérieux chez l’autre devient ridicule, comique ou grotesque » (on pourra lire Profanations de Giorgio Agamben, pp. 39 à 59, pour un plus long développement sur cette question). Or, la parodie avait un tout autre sens chez les Grecs de l’Antiquité, c’est le παρῳδία, ou, décomposé, le παρά de l’ ᾠδή, c’est-à-dire le « à côté » du « chant » : l’accompagnement (sonore – au théâtre), et au sens littéral, ce qui n’a pas de lieu propre. « Parodie » possède donc un sens premier qui pourrait relever de l’euphémisme : on ne prend pas la voie directe, frontale, mais de biais, et dans le cas de « printemps érable », on ne se mesure pas directement à l’aune des révoltes arabes (on ne s’identifie pas directement à elles), mais on les accompagne, humblement.

Si « printemps érable » est bel et bien une parodie, c’est parce qu’il décale le référent tout en lui donnant sa juste valeur. Contrairement à ce que pensent nos commentateurs du Journal de Montréal, on ne s’y compare pas, on n’en fait pas non plus un modèle, mais on mesure son caractère premier par le biais d’une autodérision franche et sincère, en définitive, saine.

Une traduction de « printemps érable » est-elle possible?

Comment alors traduire l’expression dans les autres langues? L’anglais offre un exemple intéressant. La première traduction fut maple spring qui est une traduction littérale dont la référence au « printemps arabe » est amoindrie puisque seule l’idée de la saison subsiste. C’est le Überleben benjaminien, quelque chose survit au passage des langues, ici, une des idées, mais ce passage se fait au risque de perdre la quasi-homophonie et le sens parodique qu’elle offrait. Il s’agit, dans la conception platonicienne de l’ontologie, d’une pauvre copie d’une copie (ici c’était l’expression québécoise).

Une deuxième traduction a commencé à voir le jour récemment : Maple Spread. Certains reconnaîtront l’expression, il s’agit de cette pâte à tartiner faite à base de sirop d’érable et consommé généralement au petit déjeuné (en français « beurre d’érable »). L’expression met l’accent sur le caractère disséminant du spread : c’est l’étalement, l’extension, l’étendue, etc. L’expression est employée pour désigner le mouvement à l’extérieur du Québec (notamment en Ontario, avec le Ontario Students Mobilisation Coalition) qui veut continuer la lutte étudiante commencée au Québec : l’étaler.

La question se pose : de quoi maple spread est-il la traduction? Car il ne s’agit pas ou plus tellement d’une traduction de « printemps érable », mais aussi d’une parodie. Pour reprendre les catégories platoniciennes, nous ne sommes plus dans la mauvaise copie, mais carrément dans le simulacre, dans cette « copie » qui est ontologiquement détachée de l’original. Ou pour reprendre l’expression benjaminienne, nous ne sommes plus dans une volonté traductologique du Überleben (la survie au sens transcendantale), mais du Fortleben : la survie au sens de la continuation de la vie, le living on. Ce n’est plus l’« idée » originale qui compte, mais ses conséquences, ses effectuations, ses réalisations.

Le « living on » des casseroles

Le 18 mai 2012, le gouvernement libéral de Jean Charest faisait adopter par l’Assemblée nationale la Loi spéciale 78 qui restreignait, en autres choses, le droit de manifester. Presque immédiatement, une initiative sur les réseaux sociaux suggéraient de taper sur des casseroles pour manifester le droit de manifester, ce qui a pu donner, parfois, notamment à Montréal, des rassemblements nocturnes impressionnants :

Au départ, l’idée était d’« imiter » ce qui s’était fait en Amérique latine, notamment au Chili pendant la dictature militaire : à l’interdiction de manifester (par la limitation du nombre de manifestants), on manifeste encore plus bruyamment son mécontentement.

Les critiques de droite ont encore une fois saisi l’occasion pour voir là une démesure : comment osez-vous, semblent-ils dire, vous comparer à la situation politique des dictatures sud-américaines? Or, si l’expression « printemps érable » semble parodique, en tout cas décalée par rapport à « printemps arabe », l’usage des casseroles au Québec se veut analogue à l’usage qu’on en faisait dans le Chili des années soixante-dix. Peut-être avons-nous affaire ici encore une fois à une parodie, mais cette fois, ce n’est plus le mouvement étudiant qui parodie les révoltes d’ailleurs, ce sont les dictatures des pays étrangers qui sont parodiées par notre gouvernement. La Loi spéciale 78 n’a-t-elle pas quelque chose de la parodie d’un régime autoritaire, et Jean Charest n’agit-il pas comme une parodie d’Augusto Pinochet? Bien sûr, il ne s’agit pas d’une imitation en tous points semblables, mais quelque chose du rapprochement de biais. Les manifestations de casseroles ne sont donc pas l’importation directe des méthodes de contestations d’Amérique latine, mais les révélateurs des méthodes de gouvernance totalitaires importées par notre gouvernement.

***

S’il est possible de voir de la parodie dans le mouvement de contestation étudiant, c’est aussi parce qu’un mouvement de révolte, dans notre monde globalisé par l’économie capitaliste, ne se développe pas en vase clos, mais participe à une résistance face à la pensée néolibérale. Qu’il soit parodié ou parodique ne signifie finalement que le mouvement est traduit, c’est-à-dire transformé, déplacé, excentré, adapté, etc. Les mouvements et les manières de faire d’ailleurs nourrissent notre propre combat.

Mais la parodie peut aussi agir sur notre propre culture. Récemment, la très belle initiative d’Étudiants-Secours qui parodie l’organisme Parents-Secours est à cet égard une formidable réévaluation, moins de l’organisme original, mais de ce que signifie « (se) protéger » (ici, contre la police), tout en parodiant du même coup tout le discours sur l’infantilisation du mouvement étudiant à l’œuvre depuis le début de la grève. Ces parodies, loin d’être à la traîne du discours social – c’est-à-dire second –, participent d’une repolitisation de notre culture qui autrement serait restée amorphe et insignifiante. C’était peut-être ça, au fond, le souhait implicite de la droite médiatique.

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Sur la resémantisation dans le discours social: le cas de la "grève étudiante"

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Le débat sémantique qui vise à savoir si le « conflit étudiant » (nouvelle formulation – neutre? – de Radio-Canada) est une « grève » ou un « boycott » (ou son dérivé, « boycottage ») n’en finit pas. On a tour à tour pu lire et entendre les avis des chroniqueurs sur la question (Jean-Félix Chénier, Renart Léveillé, Jean Barbe ou Jean-Luc Mongrain), du lexicographe Guy Bertrand, l’ayatollah de la langue de Radio-Canada à C’est bien meilleur le matin, jusqu’à de très sérieux avis juridiques (notamment de l’Association des juristes progressistes). Admettons-le, la grande majorité des avis penche en faveur du mot « grève », et pour cause, « grève » (qui avait toujours été utilisé jusqu’à maintenant), et plus précisément « grève politique » permet assez bien de comprendre la réalité du conflit entre le gouvernement et ceux qui s’opposent à la hausse des droits de scolarité, en tout cas, selon l’Office québécois de la langue française :

grève politique n. f.

Définition :
Grève dont l’objet est d’amener le gouvernement à modifier sa politique ou son attitude sur un point donné.

Note(s) :
Il faut remarquer qu’elle est faite contre l’État gouvernement et non contre l’État employeur.
Mots apparentés : grève insurrectionnelle; grève révolutionnaire.

Entrée « grève politique » dans le Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française

Pour ma part, ce qui m’intéresse, ce n’est pas le « bon mot » à utiliser, mais plutôt de comprendre les implications stratégiques de ce qui ressemble fort à une confusion qui est à l’œuvre. Utiliser un mot plutôt qu’un autre dans l’ordre du discours – même lorsqu’il s’agit d’un référent identique – est « normal » dans la vie sociale du langage, c’est même un des moyens que possède la langue pour évoluer. Il peut arriver des moments de confusion – par exemple la rencontre de deux dialectes proches – qui résultent généralement dans l’abandon d’un des termes au profit de l’autre (doit-on dire « chicon » ou « endive »« courriel » ou « e-mail »? les pages de discussion de Wikipédia sont exemplaires, et pour cause, ce projet encyclopédique se veut la rencontre de tous les francophones du Web). Il y a un désir « normal » d’unité signifiante « mot = chose » qui ne peut résulter que dans une lutte à finir parmi les prétendants linguistiques adversaires.

Qu’en est-il de la confusion du débat en cours sur la hausse des droits de scolarité au Québec? On connaît tous le problème des mots « grève » et « boycott », Normand Baillargeon a quant à lui suggéré les mots « démocratie », « anarchie » et « violence », on a pu lire pas mal de choses sur la « juste part » du ministre Raymond Bachand (il avait même dit qu’il était de l’ordre de la « justice sociale » de voir les étudiants payer plus). De loin, la meilleure trouvaille, pourtant passé inaperçue, était celle de Raymond Bachand qui ne parle plus désormais de « hausse des droits de scolarité », mais de « hausse du financement des universités » (alors qu’un des arguments de ceux qui s’opposent à la hausse, c’est que le financement est bien suffisant). Récemment – et là j’avoue mon incapacité théorique à le comprendre (une aide ci-dessous en commentaire serait appréciée) – on a pu entendre Line Beauchamp parler de la CLASSÉ (avec l’accent aigu…) plutôt que de la CLASSE normalement utilisé (une première après dix semaines de grève, c’est douteux), prononciation relayée par Liza Frulla à l’émission Le Club des Ex de Radio-Canada (on aura pu même entendre Simon Durivage la corriger : « CLASS-EU, Liza, CLASS-EU »), et le petit monde médiatique suivre cette nouvelle prononciation. Une prononciation particulière – tout comme un mot – n’est jamais neutre, elle fait généralement l’effet d’une « faute de goût », d’un « fashion faux pas » de la langue, lorsque l’individu prononce différemment du groupe à qui il s’adresse (qui ne s’est jamais fait reprendre pour la prononciation d’un mot?). Cette faute donne généralement l’impression d’un manque d’éducation, sinon de savoir-vivre.

Or, prononcer un mot différemment ou utiliser un autre mot ne relève pas ici d’une indécision, résultat d’une rencontre de deux « prétendants » dialectales dans un même espace langagier, mais d’une volonté de donner aux termes une nouvelle connotation, stratégie médiatique de plus en plus utilisé dans la communication politique. Cette stratégie a été théorisée par George Lakoff, notamment dans son livre Don’t Think of an Elephant (l’éléphant faisant référence au Parti républicain : la phrase vise à montrer que la sentence « ne pense pas à un éléphant » donne immédiatement, à celui qui la reçoit, l’image mentale d’un éléphant – la phrase a notamment été popularisé par le film Inception, voir ce clip). Cette stratégie a aussi été utilisée par le ponte de la communication Frank Luntz, celui qui fut connu pour avoir détourné l’expression « global warming » (réchauffement planétaire) avec une nouvelle, « climate change » (« changement climatique », plus neutre) (pour une appropriation humoristique de cette stratégie, voir les entrevues de Stephen Colbert avec Frank Luntz, notamment sur Gawker). Tout ce débat sur les mots ne serait-il donc qu’une basse stratégie médiatique de plus de la part du gouvernement, qu’une vulgaire manipulation du langage politique?

Rechercher la confusion?…

Cette stratégie de rebrandingdu Parti libéral du Québec fonctionne-t-elle vraiment? On notera en tout cas que la stratégie a légèrement été modifiée : au départ, du côté gouvernemental, on « corrigeait » les intervenants médiatiques, ce qui forçait le locuteur à utiliser les deux expressions, mettant au jour le processus et du même coup abolissait son efficace (c’est exactement la tournure humoristique à l’œuvre chez Stephen Colbert, en montrant le processus, on supprime l’effet d’occultation). Désormais, on n’utilise systématique que la nouvelle expression, sans moindrement faire allusion à l’autre. Donc je reprends : la stratégie fonctionne-t-elle? Est-ce que cette novlangue, comme l’ont surnommé plusieurs commentateurs (faisant référence au « Newspeak » d’Orwell), porte ses fruits?

Outre le fait qu’on ne cesse d’en parler, preuve que ça ne marche pas très bien, j’estime que ce rebranding peut avoir des conséquences politiques autres. Plus précisément, le fait même d’en parler constamment comme on le fait montre que la réduction du langage et de la pensée – qui est le but de la novlangue – ne fonctionne pas, et que ces « nouveautés » sémantiques créent au contraire plus de confusion (à moins que la confusion soit le but de l’exercice, ce n’est pas à moins d’en juger… je pense toutefois qu’un mouvement contraire de « clarification » a lieu en ce moment, plus inquiétante encore, j’y reviendrai).

Revenons au débat grève/boycott, et regardons cette vidéo exemplaire, parce qu’elle a été prise, disons, sur le vif d’une discussion entre un partisan de la hausse et un opposant.

Diffusée il y a quelques semaines, cette vidéo n’est pas moins représentative, d’abord de l’état présent de la confusion générale dans l’ordre du discours, ensuite du glissement progressif, mais rapide, qu’il y a eu dans le discours social quant au conflit en cours, de l’opposition entre « être pour ou contre la hausse » à « être pour ou contre la grève (et les manifestations) » (j’y reviendrai). On y voit un photographe qui interpelle des manifestants pour ridiculiser la manifestation à laquelle ils participent, et leur dit « vous faites la grève de quoi? vous êtes même pas payés, gang de morons », et leur dit, et c’est à retenir : « Allez donc travailler, estie! »

Quelle était l’intention de ceux qui préconisaient le mot « boycott »? Était-ce de confondre les locuteurs? Ce fameux « allez donc travailler, estie! » a ses conséquences. On boycotte quoi? un produit, une marchandise, une marque de commerce particulière. Si on boycotte, c’est qu’on a le choix de préférer un autre produit ou une autre marque, le but étant de faire plier une compagnie. On ne peut pas répondre à quelqu’un qui boycotte quelque chose par un « retourne au travail », ni même par un « retourne consommer »! Il n’y a pas de réplique possible en réponse à un boycott. Tout le débat sur la judiciarisation du conflit aurait perdu son sens s’il s’agissait d’un boycott : à ce que je sache, on ne peut pas émettre une injonction à l’encontre d’un consommateur pour l’obliger à consommer un produit ou une marque de commerce particulière – mais on peut émettre une injonction pour le retour au travail…

L’intention des créateurs de ce mot était-elle de confondre, simplement? Car s’il y a flottement de sens sur un terme comme sur l’autre dans le discours social, il y a quand même des connotations associées aux deux termes. D’abord, parler de boycott, c’est de faire du diplôme universitaire une « marchandise », et je ne crois pas abuser de leur intention en le soulignant. Le message, c’est : tu paies pour un service (ou une marchandise) et tu reçois un gain (financier, c’est implicite), donc il vaut la peine d’investir (plus), même si tu as à t’endetter, pour ton avenir – c’est un « investissement » (sous-entendu « personnel »). Le message de ceux qui s’opposent à la hausse est plus confus. D’abord, étudier à l’université, c’est d’abord travailler (certains parleront d’un travail « intellectuel », mais quel travail ne l’est pas?). Ensuite, l’éducation n’est pas un service, c’est un droit. Et puis, s’il faut payer, alors il ne faut pas que cela se fasse avec la conséquence du surendettement. De plus, si c’est un investissement, alors ça doit être un investissement collectif, puisqu’il permet à tout le monde de s’enrichir. Et puis de toute manière, ce n’est même pas un investissement parce que celui qui détient le savoir ne la possède pas. En bref, le discours de ceux qui s’opposent à la hausse, pour le dire bêtement, n’est pas clair du tout, il est même confus, autant, sinon plus que celui qui veut préconiser boycott plutôt que grève. Oui, je pèse mes mots, les opposants à la hausse ont un discours confus, proféré par des « inexistants », au sens où l’entend Alain Badiou dans Le réveil de l’Histoire. C’est le discours politique de ceux qui ne possèdent rien devant le pouvoir, c’est le discours typiques des grands mouvements de masse – des révoltes arabes aux mouvements des Indignés –, ou pour le dire en paraphrasant Sieyès : Que sont les opposants à la hausse? – tout. Qu’ont-ils été jusqu’à présent? – rien. Que demande-t-il? – à être quelque chose.

L’envers de cette incohérence, c’est paradoxalement l’aspect dialogique de cette mouvance. Du côté gouvernementale, tout va, si on me permet l’expression, en droite ligne. De l’autre côté (des manifestants, mais pas seulement ceux-là), ils discutent, ils s’opposent entre eux, ils s’affrontent et se contredisent, bref, ils dissonent. D’un côté l’unicité quasi-monolithique du discours (« ferme », comme on dit), de l’autre, la multiplicité des perspectives et des prises de position, ils sont, pour le dire en deleuzien, des lignes de fuite.

Les arguments de ceux qui s’opposent à la hausse sont plus confus, certes, ils sont aussi plus « pragmatiques », car ils sont à la traîne du discours gouvernemental qui est, soit dit en passant, beaucoup plus « idéaliste », parce que relevant essentiellement de la « main invisible » (néo)-libéral, contrairement à ce que Frédéric Mercure-Jolette a pu écrire sur ce blog. Le discours gouvernemental domine largement le discours social. Certes, sur la question de la « grève » ou du « boycott », il est clair que, sur le fond, ce sont ceux qui prônent l’usage de « grève » qui ont raison. Mais le fait même d’en parler (aussi abondamment) devrait plutôt servir d’indice que quelque chose se passe dans le discours social. Est-ce seulement la confusion des termes? À bien des égards, le fait que deux mots co-existent montre, en tout cas, non seulement qu’il y a deux camps qui s’affrontent, mais qu’ils sont reconnaissables phénoménalement dès qu’ils commencent à parler. Si un interlocuteur vous demande ce que vous pensez du « boycott », vous savez déjà ce que lui pense de ce conflit : si le gouvernement a pu créer un coup de force dans le langage, ce n’est pas parce qu’il a créé des mots qui modifient les signifiés que nous avons des discours qui circulent sur ce conflit, c’est parce que le choix des mots que nous utilisons (parfois inconsciemment) détermine dans le cas présent l’opinion que nous avons de la réalité, résultant dans une incapacité à dialoguer avec qui que ce soit qui ne serait pas du même « bord » que nous.

Ou la polarisation…

Ainsi, la tentative de « confusion » du Parti libéral du Québec devient plus claire : elle ne vise plus à confondre (même s’il faut noter une certaine confusion au niveau des opinions émises), au contraire, elle est en train de créer un ordonnancement, ou si on veut, une polarisation du type « nous contre eux ». Ainsi, la tentative de « confusion » du Parti libéral du Québec devient plus claire : elle ne vise plus à confondre, au contraire, elle est en train de créer un ordonnancement, ou si on veut, une polarisation du type « Nous contre eux ». Michèle Ouimet, dans La Pressequalifiait récemment Line Beauchamp du titre de « dame de fer », se référent à Margaret Thatcher. La comparaison est plutôt exagérée (à moins qu’on compare la « guerre » contre les étudiants à la guerre des Malouines) sauf sur un point : « Thatcher » est un coup de force dans le langage, elle a su développer un type de langage populiste particulier en simplifiant le langage social : dans sa volonté de changer tout le système social britannique, elle a réussi à monter progressivement contre ses opposants (principalement les syndicats), la société toute entière. De toute la diversité des opinions qui circulent dans le monde social (ordre syntagmatique), elle a institué progressivement une seule opposition du type « nous/eux » (sur la question du langage populiste et d’une critique sémiologique de sa politique, voir les travaux d’Ernesto Laclau, notamment dans On Populist Reason). De même ici, entre les grévistes et, potentiellement, tous les autres acteurs de la société : les « contribuables », « ceux qui veulent assister à leur cours », le « système judiciaire », etc. Le « gouvernement » (comme acteur symbolique du discours) prend sur lui l’ensemble des opinions en les supprimant petit à petit. Même ceux qui sont « contre la hausse » sont, de ce point de vue, du côté du gouvernement puisque la nouvelle donne du langage n’est plus entre « partisans » et « opposants » de la hausse, mais, après avoir été entre « ceux qui manifestent » et les « autres », c’est maintenant entre « ceux qui ne dénonce pas la violence » (nommément la CLASSE) et le reste de la « société ».

Ce type d’organisation populiste du discours social a permis à Thatcher, paradoxalement, de « détruire » la société – puisqu’elle disait, on connaît tous la formule, qu’elle n’avait jamais vu de société, seulement des individus. C’est exactement ce qu’est en train de faire Line Beauchamp, et à ce qu’on peut constater, ça fonctionne très bien jusqu’à maintenant.

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Pourquoi Beaudet fait de l’humour et Ygreck n’en fait pas: deux cas de caricature

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Ce matin, Ygreck publie la caricature suivante :

Plusieurs ont comparé cette caricature à celle de Beaudet, publié la semaine dernière, qui, pour certains, allaient aussi trop loin dans le lien entre l’actualité du jour (tant pour la politique provinciale que la politique fédérale) et les images que l’on a retenues du terrorisme islamique :

Dans les deux cas, certes, il y a une constellation de signes apparentés à l’événement du 11 septembre 2001 (la destruction des tours jumelles du World Trade Center) : le portrait d’Oussama ben Laden, le leader d’Al-Qaïda, et les avions sur le point de percuter la tour. Les deux caricaturistes sont-ils allés trop loin? Je poserai le problème différemment, pas du tout en ce qui a trait au « bon goût » de la caricature (qui m’importe peu), mais à la charge humoristique qui s’en dégage. Car la caricature, c’est d’abord de l’humour, pas tellement au sens où cela doit faire rire (comme si « faire rire » pouvait être normativement prescrit), mais au sens où la caricature déplace nos repères et offre, au même titre qu’un éditorial, un angle d’approche nouveau pour comprendre l’actualité. (Je continue à penser que la caricature apposée à un éditorial ne vient pas l’illustrer, ou encore amuser le lecteur du journal, comme dans un moment de répit ou de pause pendant sa lecture, mais offre un discours aussi important que celui de l’éditorialiste.)

Il y a toute une série d’images mentales et de mots qui peuvent être associés, avec un peu d’effort, aux événements du 11 septembre. Par exemple, chez Beaudet, il y a les avions – lesquels? – les F-35 qui font l’objet actuellement d’une polémique au niveau fédéral. L’image de l’avion est associée aux attentats du 11 septembre grâce à leur approche sur une tour – laquelle? – celle de Radio-Canada, un des symboles les plus reconnaissables de la société d’État, à tout le moins à Montréal. Où est l’humour? Définissons-le le plus simplement en disant que l’humour est ressenti lorsque deux séries divergentes de signification se télescopent l’une dans l’autre : contrairement à l’éditorial par exemple – qui vise à rejoindre deux séries signifiantes par l’ordre du discours (faire des liens… rappeler des faits antérieurs supposés oubliés chez le lecteur, etc.) –, l’humour de la caricature fait correspondre deux séries de sens pour faire éclater la signification première d’une des deux séries (habituellement celle ayant trait à la situation actuelle).

Chez Beaudet, donc, une deuxième série (attentats tragiques du 11 septembre) est associée à une première, celle des choix budgétaires du gouvernement du Canada, actuellement dirigé par le Parti conservateur du Canada, et, de ce fait, lui donne un sens nouveau : alors que les conservateurs procèdent à des dépenses éhontées au niveau du matériel militaire (les F-35), il coupe (s’attaque, ici, littéralement) à Radio-Canada, et métonymiquement à la culture en général. L’effet humoristique vient du fait, d’abord, que l’expression « attaquer » est pris au pied de la lettre, mais plus encore, que l’association entre le Parti conservateur (représenté par le logo du parti) et l’organisation terroriste Al-Qaïda est plutôt inusité et exceptionnel. Ce déplacement – qu’il soit de mauvais goût ou pas, ce n’est pas mon affaire – crée une nouvelle signification : à la fois, le Parti conservateur agit comme une organisation terroriste (par ailleurs, à l’encontre de leur propre gouvernement…), à la fois, sont-ils près de frapper un mur avec leurs F-35…

Qu’en est-il de la caricature de Ygreck? Où se trouvent les deux séries divergentes qu’on ferait se rencontrer dans une intention humoristique? Le portrait de Ben Laden pastiché est proche de celui que le FBI utilisait dans sa liste de « The Most Wanted » : Ygreck veut-il montrer qu’il est exagéré d’associer Gabriel Nadeau-Dubois à un dangereux terroriste, que Line Beauchamp exagère en fait lorsqu’elle le traite de radical, etc.? Bien sûr que non. Visuellement, il aurait fallu faire une mise en scène appropriée à la manière d’une affiche du FBI. Ygreck veut simplement signifier que Nadeau-Dubois est un ennemi à une cause particulière (à une cause qu’il soutient?) au même titre que Ben Laden peut représenter une figure d’ennemi universel dans l’imaginaire populaire (Ygreck introduisant un nouvel argumentum ad benladenum au même titre qu’un argumentum ad hitlerum : dénoncer un adversaire en l’assimilant à une figure historique honni). Il n’y a aucune mise en perspective qui pourrait amener un tant soit peu d’humour. Non, Ygreck n’est pas drôle, aucun humour n’est discernable dans ses caricatures. En fait, il est un peu à l’image de ces caricaturistes que l’on retrouve dans le Vieux-Québec, pour quelques dollars, ils vont vous dessiner avec une grosse face bien comique avec un objet fétiche de votre choix. Par ailleurs, il faut voir les représentations de la grève étudiante par Ygreck : les manifestants étaient auparavant représentés comme des enfants-rois/bébé-gâtés, ce sont désormais de sales barbus. Tant qu’à être de mauvais goût.

On peut, je pense, reconnaître une performance véritablement humoristique à ceci : l’inversion est impossible. C’est-à-dire, chacun des éléments sont sans valeur relativement au tout duquel ils sont comme « relevés », ou mieux « pervertis ». Plus simplement, on ne pourra pas faire dire le contraire à la caricature de Beaudet, elle forme un tout indissociable, en enlevant un de ses éléments, il n’y plus rien. Ygreck, c’est tout le contraire, il faut aller voir les parodies ironique que les étudiants de l’Université de Montréal et de l’UQAM ont su créer, avouons-le, très simplement : on n’a qu’à changer la couleur des pancartes des manifestants des caricatures de Ygreck du rouge au vert, et on obtient exactement l’inverse du discours originel. Si un argument peut si facilement être renversé, c’est qu’il est un mauvais argument – de même pour la caricature. En d’autres mots : une véritable caricature fait corps avec ses éléments, elle ne s’inverse pas, tout comme pour un argument. On pourra maintenant, si on le désire se faire une image mentale de la face de Ygreck avec une barbe – ça restera une mauvaise caricature… comme Ygreck sait en faire.

Mise à jour – 6 février 2013

Aux dires de Ygreck, mise en cause dans ce texte, la caricature de Gabriel Nadeau-Dubois décrite ci-dessus n’a jamais été publiée dans le Journal de Québec, seulement sur son site web personnel.

Une réponse de René Lemieux à ses critiques a été publié sur notre site web le 6 février 2013.

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"N’incitez pas au terrorisme civil!" Petite perle twittosphérique

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Dans un échange avec l’écrivain Jean Barbe qui débattait de son côté avec le chroniqueur de droite bien connu Éric Duhaime – dont le nom sur Twitter est @EnDroiteLigne –, on a pu lire sur sur le fil du gazouillement cet étrange réplique, provenant d’un compte nommé @LaDroiteLigne (que j’ai longtemps pensé être une parodie d’Éric Duhaime, comme le pseudonyme catalano-joualisant de @EnDretteLigne) :

Étonnant! On connaissait déjà le « terrorisme socialement acceptable » de l’ATSA – qui se voulait et se veut toujours, on l’aura deviné, une formulation humoristique –, nous apprenons désormais l’existence du « terrorisme civil »! Que signifie donc cet oxymore? Ou plutôt : quel était l’intention de l’« auteur » (entre guillemets, car on sait toute la difficulté conceptuelle associée à ce terme…) en le formulant? D’où vient l’idée de mettre en relation – de manière assez singulière – les mots « terrorisme » et « civil ». L’auteur faisait sans doute référence à l’expression bien connu de Henri David Thoreau, « désobéissance civile » (ce que proposait peut-être Jean Barbe, on le verra plus loin), lecture philosophique collégiale bien connue et peut-être seule et unique référence intellectuelle commune de la gauche libertaire et de la droite libertarienne (fait intéressant…). Dans la tête de La droite ligne, « terrorisme » agissait sans doute comme une hyperbole pour une nouvelle formule. Ici, le « terrorisme civil », ça voulait dire « c’est de la désobéissance, mais en pire ».

L’effet ne fonctionnera pas, on s’en doute bien. Dans « désobéissance civile », civil vient mettre l’accent sur le caractère pacifique de l’action (par exemple refuser de payer ses impôts si ceux-ci sont utilisés pour un usage militaire, c’était le cas de Thoreau qui a refusé de payer ses impôts pour protester contre la guerre des États-Unis contre le Mexique, 1846-1848). Remplacer désobéissance par terrorisme ne sert à rien, il s’agit d’une répétition de la même signification, c’est civil qu’il aurait fallu soit faire disparaître, soit remplacer par un autre terme (par ailleurs le « socialement acceptable » de l’ATSA joue sur le même plan sémantique et avec la même figure de style que la « désobéissance civile » de Thoreau).

À moins que l’auteur eût une toute autre intention? À cet égard, il faut regarder du côté du champ sémantique de civil, qui vient du civis latin, du « citoyen », translation, si je puis dire, de la polis grec. Le « civil », c’est le civilisé, celui qui est primairement soumis aux lois de la cité (civitas) et qui y participe grâce à la politique (à savoir aux débats qui ont lieu à l’agora). Il ne s’oppose pas au militaire (comme aujourd’hui – l’organisation de la guerre était politique dans l’Antiquité), mais à ce qui se formule, de manière langagière, à partir d’une extériorité. Il s’oppose donc à l’incivilité, à l’impolitesse, et au-delà, au barbare (barbaros), au sauvage, à l’« étranger » et l’« étrangeté » : l’incompréhensible, l’insignifiant, l’intraduisible, en bref, le sans-parole ou l’aphone (l’animal). Ce sans-parole, c’est celui qui ne participe pas à la chose politique, ou comme le disait Périclès dans son Oraison funèbre, rapportée par Thucydide (La Guerre du Péloponnèse, livre 2, chapitre 40, section 2) : μόνοι γὰρ τόν τε μηδὲν τῶνδε μετέχοντα οὐκ ἀπράγμονα, ἀλλ’ ἀχρεῖον νομίζομεν : celui qui ne prend pas part aux discussions collectives, celui qui ne participe pas à l’action citoyenne de la parole politique, celui-là n’est pas un oisif, c’est un inutile. Ce petit détour dans les profondeurs du concept de « parole politique » nous renseigne peut-être mieux sur l’intention du gazouilleur , que l’on pourrait traduire ainsi : « N’incitez pas à une action qui aurait pour conséquence un refus de la chose politique, qui n’appartiendrait pas à l’ordre du politique, qui refuserait d’agir en faveur de la cité. »

Or, il est tout à fait possible de penser que c’était exactement ce que proposait Jean Barbe au départ. Le premier tweet de toute cette affaire était un hyperlien qui renvoyait à un article de Radio-Canada intitulé « Un juge ordonne la fin du piquetage à la Faculté d’anthropologie de l’Université Laval » et qui relatait le jugement concernant la demande d’injonction d’un étudiant pour faire lever les piquets de grève des étudiants de l’Université Laval afin que cet étudiant puisse accéder à un cours nommé « Anthropologie des conflits et de la violence » (rarement aura-t-on vu une telle ironie…). Or, ce que nous dit cette histoire et, peut-on le supposer, l’intention première de Jean Barbe, c’est que le « juridique » peut très bien être compris (et plus souvent qu’autrement, doit être compris…) comme un refus du politique, comme une manière d’aller à l’encontre de la nature adversoriale du politique. (L’étudiant en question l’a peut-être appris dans son cours?) Voilà que le sens du gazouillis devient plus clair, et le voile de la confusion est levé : La droite ligne ne voulait pas défendre Éric Duhaime contre Jean Barbe, mais au contraire il montrait en quelque sorte son accord avec l’opinion de Jean Barbe! Les deux propositions avaient un seul et unique sens : agissez politiquement, préférez toujours le conflit à la facilité consensuel du juridique!

En fait, il n’est pas exagérer de le dire, La droite ligne venait remettre à l’ordre Éric Duhaime avec sa fausse opposition (une incitation à la violence ou un outrage au tribunal, les deux s’annulent du point de vue politique, puisque c’est le discours juridique qui fait violence à l’action politique en refusant l’amphibetesis de la scène démocratique, la rivalité des prétentions politiques). Contre une diversion juridique, il faut réactiver en parole (mais la parole est action) le politique dans le discours sur la hausse des droits de scolarité.

Paradoxalement – ou peut-être pas –, c’est Twitter qui aura servi à brider le discours juridique à l’intérieur du politique, ce qui peut avoir comme conséquence, avec un peu d’effort, de le régénérer, et ce, contre le langage juridique mortifère. Twitter est politique, et les discours qui y ont lieu, parce que dialogiques et antagonistes, rétablissent le rôle politique de la parole et nous indiquent que, non, ça ne s’arrêtera pas là.

Pour un résumé et une contextualisation de cette petite affaire Twitter, voir le Storify.

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Jeu de mots: le rebranding du Parti libéral du Québec

Aidez le blog de Trahir à repérer les glissements de sens des expressions utilisées par le Parti libéral du Québec dans le débat sur la hausse des droits de scolarité!

L’exercice est collectif.

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L’oubli de la parodie: l’histoire de l’affiche "Keep Calm and Carry On"

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Voici une vidéo qui circule en ce moment sur Internet, produite par la librairie Barter Books de Alnwick (Northumberland, Royaume-Uni):

Mis en ligne le 27 février 2012, la vidéo présente, grâce à des images d’archive, la fameuse affiche «Keep Calm and Carry On» commandée par le ministère de l’Information du Royaume-Uni en 1939, jamais affichée publiquement mais redécouverte en 2000 dans cette même librairie.

On retrouve toutefois sur YouTube une vidéo antérieure (datée du 16 décembre 2011) par Robyn Schneider (voir son compte sur Twitter), peut-être moins intéressante du point de vue de la facture – l’éternel vlog saccadé, produit grâce à un montage rapide -, mais qui nous informe au moins: 1) de la tentative actuel de la librairie Barter Books (celle-là même qui a créé la première vidéo) d’acquérir les droits d’auteur pour le slogan, 2) des raisons du pourquoi on est tant fascinés par cette affiche (l’affiche n’a pas été oubliée, elle est restée enfouie dans notre histoire), 3) de l’ironie à vouloir utiliser cette affiche alors qu’elle était destinée à une grande catastrophe (l’occupation de la Grande-Bretagne par l’Allemagne nazie).

Ce que les deux vidéos n’arrivent toutefois pas à mettre de l’avant, ce sont les parodies qui ont été faites dès la redécouverte de cette affiche. BuzzFeed en recense quelques-unes. Car outre le fait que la librairie s’arroge un droit de propriété intellectuelle sur une affiche vieille de plus de soixante-dix ans (ce qui en soi dépasse l’entendement), la première vidéo tourne son message en nostalgie patriotique et nationaliste dans une situation qui n’a rien à voir avec le temps de la guerre. Le message «Keep Calm and Carry On», qu’on voudrait nous faire prendre pour une énième manifestation du flegmatisme britannique, possède pourtant son lot de connotations, notamment celle d’une indifférence pour les enjeux sociaux. En d’autres mots, adapter un slogan de la Seconde Guerre mondiale à notre monde actuel, c’est aussi en redéfinir son sens à partir de la même signification: le sens se voit renversé. «Garder son calme» aujourd’hui, ce n’est plus faire preuve de courage devant l’ennemi, c’est simplement faire preuve de paresse, et le slogan, loin de vouloir être l’emblème d’une résistance, devient le message propagandiste ordinaire d’un pouvoir en place qui veut que rien ne change. La parodie, pour sa part – et que certains voudraient voir, paradoxalement, comme  «cynique» -, vient nous rappeler qu’une telle adaptation ne peut se faire aisément, qu’il y a encore des «comiques» qui veillent au grain.

Ou encore, pour parodier la première vidéo, ce que tente de nous dire la librairie doit peut-être être compris ainsi: face à la tentative d’une appropriation intellectuelle d’un message par une librairie, simplement pour des considérations marchandes, rester calme et faites comme si de rien n’était.

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Narcissisme et parodie du Je par le documentaire: critique du film POM Wonderful presents The Greatest Movie Ever Sold

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Affiche du film The Greatest Movie Ever Sold

Après l’étrange même décevant Where in the World Is Osama Bin Laden? (2008), Morgan Spurlock revient avec The Greatest Movie Ever Sold (2011), si on peut dire, à ce qu’il sait faire le mieux : tenter, par le cinéma documentaire, une performance à caractère politique. Le documentariste s’était fait connaître avec Super Size Me (2004), un documentaire sur la malbouffe dans lequel il performait les dangers de l’obésité et d’une nutrition déséquilibré en mangeant, trois fois par jour, pour un mois en entier, du fast-food de chez McDonald’s. Son dernier documentaire dont le titre pourrait se traduire par « POM Wonderful présente : le Plus Grand Film jamais vendu » est dans le même esprit, une performance totale sur soi d’une réalité qui nous affecte en tant que spectateur. Plus précisément, le documentaire se veut une réflexion sur la « co-promotion », ce type de placement de produit dans lequel une entreprise investit pour voir son produit être présenté subtilement dans un film, en retour d’une promotion de ce film dans ses magasins ou ses restaurants (pensons aux jouets pour enfants en lien à des films, vendus au McDo). Or, l’originalité du documentaire, c’est de montrer le processus par lequel se fait cette co-promotion, en la faisant. En d’autres mots, l’entièreté du film devient un film promotionnel pour des marques de commerce.

Toutes les étapes de cette co-promotion seront montrées par Spurlock, qui fera intervenir à la fois ses propres démarches pour trouver des commanditaires, un avocat qui lui expliquera qu’il est hors de toute attaque judiciaire parce qu’il fait de la faction (de l’anglais fact, « fait », et fiction), des firmes (fort douteuses) de consultants en marketing, des artistes qui feront le design de l’affiche de son film ou des musiciens qui en composeront la musique (notamment, OK Go qui écrira une chanson-thème, « The Best Song I Ever Heard »), mais aussi des entretiens avec des personnalités critiques de ce modus operandi actuel, du linguiste et activiste Noam Chomsky (filmé avec une bouteille de POM Wonderful, premier commanditaire du film) au défenseur des consommateurs Ralph Nader (à qui Spurlock offrira une paire de chaussure Merrell, autre commanditaire majeur du film). On verra aussi de courtes scènes sur les dangers de la logique actuelle du marché, par exemple, une commission scolaire qui doit vendre de la publicité à l’intérieur des autobus scolaires pour pallier à la réduction de son budget.

Était-ce pousser le bouchon un peu trop loin que de proposer un tel film d’auto-co-promotion? Spurlock a-t-il fait preuve de cynisme en profitant allègrement du support financier de ces compagnies en prétendant faire un documentaire sur les limites de la marchandisation de la publicité? Chacun jugera. Pour ma part, je vois là un extraordinaire moyen de tourner au ridicule toutes ces tentatives d’imposer d’une publicité de plus en plus sauvage. Et cela est possible par la forme même du documentaire, qui allie son processus (pré-production du film, tournage, relation avec les entreprises commanditaires, post-production et promotion du film, etc.) et son produit final qui comprend en lui-même, et présente visuellement, toutes les étapes de sa production. Pour Linda Hutcheon, professeure de littérature à l’université de Toronto, ce rapport performatif où le processus de la création et son produit, genre associé à ce qu’elle appelle le « postmodernisme », est source de narcissisme, non pas, comme on pourrait le penser, d’un narcissisme vis-à-vis du créateur, mais pour l’œuvre elle-même qui se reflèterait dans son propre miroir, comme Narcisses contemplant son image. Et c’est exactement sur ce point que le documentaire devient une parodie de documentaire, et que sa critique de notre société de l’auto-branding (être soi-même une marque de commerce) est la plus efficace.

À ma connaissance, c’est le premier film à inclure le « texte » de présentation, ici « POM Wonderful presents », à son titre officiel. On voit souvent ce genre de paratexte entourant le titre pour donner au film une autorité (souvent le nom d’un réalisateur connu). Un paratexte peut être autant une qualification de genre – « roman » à un livre, « documentaire » à un film – ou un texte-objet promotionnel, de la quatrième de couverture aux « Two Thumps Up! » de Siskel & Ebert. Le paratexte « POM Wonderful presents » (généreusement payé : un million de dollars, soit les deux tiers du budget du film), vient ici ruiner sa volonté d’énonciation. Si le paratexte veut réellement donner une autorité, c’est à condition de disparaître aussitôt pour laisser toute la place au titre. En laissant se mettre au jour une telle aberration (le surtitre ridicule comme faisant partie du titre), tout comme Spurlock a laissé se montrer tous ces gens qui travaillent autour d’un projet cinématographique, habituellement gardés secrets, le film s’auto-parodie en parodiant une pratique courante. Et l’association avec des compagnies privés n’empêchera pas Spurlock de faire une certaine critique de leurs activités publicitaires, par exemple en se payant un voyage dans le sud avec la compagnie Jet Blue et séjournant dans un hôtel Hyatt… pour rencontrer le maire de São Paul, Brésil, ville qui a banni toute publicité.

Les documentaristes pensent parfois laisser, dans leur propos, toute la place à l’objet de leur étude, sans se soucier que, finalement, à force de se penser objectif, ils finissent par nous parler d’eux-mêmes, à ce qu’ils aiment ou à ce qu’ils n’aiment pas. Spurlock agit à contre-courant, il met son Je à l’épreuve d’une confrontation qui le vide de tout contenu subjectif et dévoile, à la face du monde, le monde qui se voit dans toute sa nudité… recouvert seulement de quelques marques.

Informations supplémentaires :

Pour le site Web officiel du film, avec tous les liens possibles vers les commanditaires : cliquez ici.

Pour voir la bande annonce (avec sous-titre en français), testée par résonnance magnétique (imagerie médicale utilisée maintenant en « neuromarketing ») : cliquez ici.

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