Archives de Tag: témoignage

Les retrouvailles

Par Julie Paquette | Université de Montréal

C’était comme des retrouvailles. Tout le monde était là.

Depuis le matin, je recevais des textos : « tu vas à la manif ? », « On se voit à la place du peuple ? », « Ça sent le printemps »… J’ai mis mon plus beau carré rouge. On s’est dirigé métro Joliette. Sur la rame, un esprit joyeux régnait. Regards solidaires. Station Square Victoria, on traverse le long corridor au pas de course, nous sommes plusieurs, les jeunes sont beaux. Les moins jeunes aussi.

Première bouffée d’air. Tout le monde était là. Les vieux amis, Anarchopanda, la banane. Un an après, tout apparaissait devant nous comme si c’était hier.

On se met en marche. La tension monte rapidement. On sent que ce n’est plus tout à fait comme avant. On sait que Martine au Sommet parle de gains. On sait la mascarade péquiste. On sait aussi qu’une grève pour bloquer une indexation de 3% ne soulèvera jamais autant les passions que la hausse à Charest…

Parce que Marois se dit souverainiste, parce qu’à chaque fois on oublie que le PQ n’est pas l’ami des groupes sociaux. Parce qu’on n’a pas de projet affirmatif, collectif. Pourtant, on n’en manque pas : pour la fin de la marchandisation du savoir, pour une autre économie possible… pour une lutte sociale…

Mais on est là, et on marche pareil. Quoi faire d’autre en ce 26 ? Impossible de rester chez soi… même si on se demande où tout ça va nous mener cette fois. Et on marche… et on marche… et on court. Parce que tout le monde court.

On avance, on avance…

Tout le monde était là. Les enfants des garderies nous saluant par les fenêtres, les draps rouges descendant des tours à logements. Tout le monde était là : deux hélicoptères, le SPVM et sa brigade urbaine, les chevaux, même la SQ était venue faire son tour.

Moins de sourires, plus de bousculades, beaucoup de provocation.

On rentre chez soi. On est en colère.

C’était comme des retrouvailles. Des gens qu’on a envie de revoir. D’autres pas du tout. On sait qu’on a vécu quelque chose ensemble. On ne veut pas être nostalgique… les projets ne manquent pas pourtant. Le printemps s’en vient. De quoi sera-t-il le nom ?

Poster un commentaire

Classé dans Julie Paquette

Victoriaville – 4 mai 2012

Par Martin Tanguay, Montréal

Moi: « Excusez-moi, messieurs. Vos collègues de l’anti-émeute ont-ils des oreillettes dans leur casque? »

L’agent de la SQ qui me fait face: « C’est quoi ta question? Pourquoi tu veux savoir ça? »

Moi: « Ma question est simple; je vous demande s’ils ont des oreillettes, s’ils communiquent avec vous ou leurs supérieurs. »

SQ: « Je le sais pas. Ils ne se déplacent pas tout seul en tout cas. »

Moi: « Ça je m’en doute, monsieur. Mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi ils lancent des bombes à gaz irritants sur une foule qui protège le passage pour l’ambulance qui vient chercher un blessé quasi inconscient. Quelqu’un devrait les mettre au courant qu’on attend une ambulance. »

SQ: « Qu’est-ce que tu veux que je te dise? Des blessés, il y en a partout. On attend trois ambulances. »

Moi: « Dans ce cas-là, pourquoi continuent-ils de tirer sur des infirmiers? Pourquoi tirent-ils sur des citoyens honnêtes qui ne cherchent qu’à protéger et aider un homme au sol? »

SQ: « Ils n’ont qu’à arrêter de nous tirer dessus! On peut pas faire du cas par cas! »

Moi: « Je vous signale que deux de vos collègues, portant le même uniforme que vous, sont venus sur place pour frayer un chemin pour l’ambulance et la foule a été très coopérative. Même les casseurs! »

SQ: « Ben, s’il voulait pas être blessé, il n’avait qu’à pas venir ici! »

Moi: « … »

Soupir.

***

Je sais trop que l’on ne demande pas aux officiers de la loi de réfléchir, mais d’obéir. Quand même, un peu de jugement requis à l’embauche aiderait certainement une partie de la population à les respecter. Je ne peux pas m’empêcher de me demander si ces gars-là dorment bien toutes les nuits.

Parce que moi, je ne dors plus bien. J’ai vu un gars couché au sol, le côté du visage en sang. J’ai vu une foule essayer de lui venir en aide et faciliter le travail des infirmiers sur place et des ambulanciers attendus. J’ai vu des gars de la SQ tirer des balles de plastique à courte distance et à hauteur de visage. J’ai vu des gars de la SQ gazer inutilement, alors que nous étions très loin de l’hôtel où siégeait le congrès des Libéraux. L’hélicoptère qui nous survolait à 10 m de haut devait bien voir la même chose que moi, calice!

Qu’ils n’aient aucun jugement, passe encore, mais s’ils ont tant d’équipement, qu’ils l’utilisent pour communiquer entre eux, bordel! Parce qu’en ce moment, à tirer dans le tas, sans aucune distinction, on finit par croire qu’ils sont totalement idiots ou incroyablement mal préparés.

Poster un commentaire

Classé dans Martin Tanguay

Coup de théâtre à Victoriaville

Par Isabelle Côté | 5 mai 2012

Prologue

Quelle désolation que le spectacle d’hier soir [4 mai] à Victoriaville. Je vous imagine assis bien confortablement dans votre salon, au chaud et au sec, plongeant une main dans votre pop corn, et regardant avec effroi et indignation ces images qu’on vous passe en boucle. Hier soir, à Victoriaville, une intifada. Une intifada stratégiquement planifiée.

Acte I – scène 1

Des milliers de citoyen(ne)s réunis sous un air festif dans le stationnement du Wal-Mart de Victoriaville, à quelques mètres de L’hôtel le Victorin où avait lieu le Congrès du PLQ. Ces citoyen(ne)s étaient bien déterminé(e)s à perturber cette réunion regroupant les militants du PLQ. Solidaires, en chantant, ils ont marché d’un pas ferme et résolu vers le lieu de rencontre.

Sur les lieux, des clôtures non solidifiées, plantées stratégiquement là, en attente d’être renversées de façon à fournir une justification pour une intervention bien musclée des forces de l’ordre, de cet Ordre si vénéré. Le résultat ne se fit pas trop attendre. De fait, au bout de plus ou moins 20 minutes, les multiples bombes lacrymogènes pleuvaient littéralement sur la foule constituée d’étudiant(e)s, de citoyen(ne)s tout azimut et de tous âges… De tous âge, oui, car parmi la foule, des vieillards, des enfants et au moins un bébé que j’ai aperçu. Honte à ces forces de l’ordre!

Acte I- scène 2

La foule est indignée et en colère. Avec raison d’ailleurs. Des personnes âgées, mais d’autres plus jeunes aussi, sont grandement incommodées par ces gaz. Heureusement, des gens plus aguerris, majoritairement des membres du black bloc, circulent parmi les gens, leur viennent en aide et les soulagent avec leur mélange de maalox et d’eau qui fait des miracles contre les brûlures aux yeux causées par ces gaz. La foule se disperse, puis revient là où le vent pousse les gaz dans la direction opposée. Entretemps, une dame a reçu une balle de caoutchouc en pleine gueule. Sur une civière, les dents dans les mains, elle fut transportée à l’hôpital en ambulance.

Acte II- scène 1

Une bonne partie de la foule, de plus en plus en colère, finit par se retrouver sur le terrain adjacent de l’hôtel où se tenait le Congrès.  La mise en scène avait été soigneusement mise en place pour une véritable intifada. En effet, le terrain adjacent à l’hôtel en question était nul autre qu’un champs de roches! Un champs de roches! Pffff… Comment ne pas être porté à penser que tout cela n’était pas un hasard? Il nous faut supposer qu’en décidant de tenir son Congrès à cet endroit, le PLQ avait certainement dû faire évaluer l’emplacement, le site, les terrains environnants, etc., par son équipe de sécurité. Nul besoin d’être un expert en stratégie pour le comprendre. Or, ce qui devait arriver arriva donc: les roches se sont mises à pleuvoir sur les agents de l’anti-émeute munis de leur armure. J’observais la scène et me suis dit que ça n’allait pas tarder qu’une formation d’agents de l’anti-émeute allait certainement arriver par l’arrière et ainsi forcer les gens à retourner vers la rue. Mais non! Ils sont restés là pendant plus d’une heure à se faire lancer des roches. Sans blagues! Il urge de remplacer le responsable tactique et stratégique responsable de la sécurité pour cette journée.

Acte II- scène 2

Tout-à-coup, ce policier qui sort de nulle part, seul et sans armure, il se retrouve parmi la foule et se jette sur un manifestant. Mais à quoi donc a-t-il pensé? Peut-être avait-il inhumé trop de ces gaz? Quoiqu’il en soit, c’est à ce moment que plusieurs dizaines de manifestants se sont rués pour venir en aide à ce manifestant et s’en sont pris à ce policier. Un camion de la SQ est arrivé à sa rescousse, roulant à toute vitesse parmi la foule. Scène surréaliste.

Épilogue

Enfin, au terme de tout cela, c’est Jean Charest qui en sort grand gagnant. La manipulation médiatique a certainement bien fait son oeuvre et les méchants étudiants anarchistes et terroristes ont su être dépeints comme extrêmement violents. Alors que Jean Charest, le bon père de famille parvenant avec une main de fer à calmer ces enfants rebelles, va passer pour le héros. Le héros, le grand sauveur qui aura réussi à mettre un terme au chaos, à résoudre ce conflit à la suite de négociations qui tombaient, comme par hasard, juste à point. Bravo M. Charest pour cette extraordinaire mise en scène et cette habile récupération médiatique et politique de l’événement. Bravo! Bravo! Bravo!

Réveillez-vous! Osez la liberté!

Voilà 250 ans, David Hume [...] était intrigué par la «facilité avec laquelle les plus nombreux sont gouvernés par quelques-uns, la soumission implicite avec laquelle les hommes abandonnent» leur destin à leurs maîtres. Cela lui paraissait surprenant, car «la force est toujours du côté des gouvernés». Si le peuple s’en rendait compte, il se soulèverait et renverserait ceux qui le dirigent. Il en concluait que l’art du gouvernement est fondé sur le contrôle de l’opinion, principe qui «s’étend aux gouvernements les plus despotiques et les plus militarisés, comme aux plus libres et aux plus populaires» [...] Il serait plus exact de dire que plus un gouvernement est «libre et populaire», plus il lui devient nécessaire de s’appuyer sur le contrôle de l’opinion pour veiller à ce qu’on se soumette à lui [...]. Le peuple est un «grand animal» qu’il faut dompter, disait Alexander Hamilton — Noam Chomsky, Le profit avant l’homme, 2004.

N.B.: Ce texte ne reflète que ma vision personnelle des événements.

Un commentaire

Classé dans Isabelle Côté

Rapport de circulation immédiat, 2

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

Montréal, dimanche le 10 juin 2012. — « Le dimanche du Grand prix »

Départ : 13:35, Rosemont
Arrivée : 15:35, Rosemont

Objectifs :

  1. Aller y voir une fois de plus.
  2. Aller se faire voir, mais pas trop.

Depuis hier, j’ai lu cet article (qui doit circuler) dans Le Devoir sur l’attention policière accrue portée aux personnes portant un « carré rouge », et sur la « détention préventive et temporaire » de plusieurs.

Dans l’esprit d’une invitation militante à « aller en même temps au Grand Prix », j’entreprends tout de même, et pour une seconde fois, de :

  1. Mettre à l’épreuve la fluidité de la circulation contrôlée dans les transports en commun autour du lieu de « l’événement »; y relever lesdits contrôles; expérimenter les effets de la présence circulante.
  2. Intégrer un flux dirigé sans partager la direction; manifester ce non partage en y faisant autre chose—ici, lire et noter—, dont un titre cherchant à faire problème.

Attirail :

  1. De la guerre (Carl von Clausewitz [éd. abrégée et présentée par Gérard Chaliand; nouvelle trad. par Laurent Murawiec], Éditions Périn, Paris, 2006)
  2. Matériel de notation, dont un petit appareil photographique
  3. Titre de circulation/droit de passage
  4. À noter : aucun « carré rouge » épinglé, soit comme d’ordinaire; je porte toutefois un stylo rouge à la boutonnière (poche de chemise)

Feuille de route :

13:40 Autobus. Place assise. Faible fréquentation.

« Se cramponner à un Absolu, éluder les difficultés d’un trait de plume et s’obstiner en toute rigueur logique à toujours aller vers les extrêmes en y jetant chaque fois toutes ses forces, c’est n’édicter avec son trait de plume qu’une lettre morte, qui ne dit rien au monde réel. » (Clausewitz, p. 42)

J’ai noté depuis ce matin comment les bruits d’avion et ceux s’apparentant à des « explosions » sont remarquables ces jours-ci. Les chocs causés par le freinage de l’autobus sont surprenants selon une modalité similaire.

13:51 Station Joliette. Une voiture du SPVM à l’extérieur.

« Dès que les deux adversaires ne sont plus de purs concepts, mais des États et des gouvernement doués d’individualité, la guerre cesse d’être une idéalité, et devient plutôt le déroulement d’une action qui se développe sous l’effet de ses propres lois. C’est alors la réalité telle qu’elle se présente qui doit livrer les données permettant d’évaluer l’inconnu à venir. » (Clausewitz, p. 45)

13:56 Deux policiers sur le quai (moins que hier).

14:00 Direction Angrignon. Assez populeux. Place debout.

« 16. L’attaque et la défense sont de nature différente et de forces inégales, elles ne sont donc pas des pôles opposés. » (Clausewitz, p. 50)

14:06 Station Berri-UQAM. Aucun policier rencontré sur le quai, ni à l’étage au-dessus. Une dizaine d’agents du SPVM et une dizaine de la STM à l’étage de la rondelle.

14:10 Extérieur de la Grande Bibliothèque. Deux agents (SPVM). Un léger stress me travaille, connaissant ma destination.

14:15 Retour à l’intérieur. Comme hier, plus on approche du quai en direction de Longueuil, plus la présence policière est importante. Les gens avec des sacs se font demander de les ouvrir. Je dénombre une vingtaine d’agents (SPVM) sur le dernier palier avant le quai. Le stylo rouge semble attiré le regard de ceux et celles qui me croisent, mais après une « inspection » très rapide, le regard se détourne.

14:18 Direction Longueuil. Place assise. Deux agents par wagon.

« On est toujours plus enclin à surestimer la force de l’adversaire et à sous-estimer la sienne; la nature humaine est ainsi faite. Une appréciation imparfaite de la situation, avouons-le, contribue sérieusement à enrayer l’action militaire et à en modérer le principe. » (Clausewitz, p. 52)

« 20. Dès lors, il ne manque plus que le hasard pour faire de la guerre un jeu, et c’est ce qui se produit le plus fréquemment. » (Clausewitz, p. 53)

14:22 Débarquement insulaire. Très forte présence policière. Sortie autorisée différente que celle d’hier (autre côté). Présence impressionnante à l’extérieur, soit partout où peut se porter le regard, ou presque.

14:25 Je remarque, sous un arbre, un groupe de cinq jeunes dans la vingtaine avec deux policiers qui semblent remplir un rapport, l’un deux assis de côté sur un quatre-roues. Le son des formules 1 vibre à un rythme singulier, invariant par variations. Promenade.

14:40 Clausewitz à la Biosphère.

« Bien que notre entendement se sente toujours tenu d’aller vers plus de clarté et de certitude, notre esprit est néanmoins souvent attiré par l’incertitude. Plutôt que d’emprunter avec l’entendement les méandres étroits de l’investigation philosophique et de la causalité logique, afin de gagner, quoique à peine conscient de lui-même, des sphères où il se sent étranger et n’aperçoit aucun des objets qui lui sont déjà connus, il préfère s’attarder avec la force de l’imagination dans le domaine de l’accidentel et de la fortune. Au lieu de l’amère nécessité, il préfère se griser au royaume des possibles. » (Clausewitz, p. 54)

« 1. Mine : excavation pratiquée sous un ouvrage pour le faire sauter au moyen d’un explosif. (N.d.T.) » (Murawiec dans Clausewitz, p. 55, note 1)

14:46 Assis à une petite table à piquenique, j’aperçois deux filles arborant le carré rouge, marchant. L’une d’elles à un petit sac. Content de voir qu’elles peuvent circuler…! Plus loin, un policier lourdeau en « armure » marche d’un pas mou, seul. L’ « art public » de la Biosphère n’a probablement jamais été aussi bien gardé, si l’on en croit le son quasi constant de l’hélicoptère au-dessus de la région.

Je crains de moins en moins de me faire appréhender, étant dans un lieu où les policiers patrouillent rarement, et tout près des camions des médias. Remarque méthodologique : éviter que l’auto ethnographie ne tourne mal, soit en confidence, soit en confessions. Néanmoins : accalmie ressentie; le soleil plombe. Deux types de chaleur, donc.

14:51 Une autre fille avec carré rouge, avec deux garçons.

« Si le dessein est modeste, faible l’élan de l’enthousiasme dans les masses, celles-ci auront plutôt besoin d’être incitées à l’action que d’être retenues » (Clausewitz, p. 57)

14:58 Patrouille de trois policiers (SPVM) à cheval. Les chevaux ont un « masque », une visière protectrice. Les touristes sont curieux.

15:03 Je quitte les lieux. À l’entrée du métro, un haut gradé de la police donne une « conférence de presse ».

Sur les quais, une vingtaine de policiers (SPVM)

« Les forces armées doivent être détruites, c’est-à-dire être réduites à une condition où elles ne sont plus aptes à continuer la lutte. Dans ce qui suit, soulignons-le ici, quand nous parlons de ‘détruire les forces ennemies’, c’est uniquement en ce sens que l’expression doit être entendue. » (Clausewitz, p. 60)

15:07 Direction Berri-UQAM. Place assise. Environ six policiers (SPVM) dans le wagon de tête.

« Dans la réalité, avec l’incapacité à résister plus avant, il y a deux raisons de faire la paix. La première est l’invraisemblance de la victoire, la deuxième son coût trop élevé. » (Clausewitz, p. 62)

« Le bilan de l’énergie déjà dépensée et de celle qui reste à dépenser pèse d’un poids encore supérieur dans la décision de faire la paix. » (Clausewitz, p. 63)

15:15 Direction Honoré-Beaugrand. Debout. Fatigue en effet très marquée… Mais pourquoi? Elle semble disproportionnée par rapport à la teneur de ce que j’ai fait, c’est-à-dire une courte promenade et un peu de lecture.

« La troisième méthode est la plus importante en raison de la fréquence des cas où elle est applicable; elle consiste à user l’adversaire. Le terme n’est pas seulement choisi pour exprimer la chose en un mot, mais parce qu’il exprime pleinement ce qu’il veut dire, et qu’il est moins figuré qu’il n’y paraît au premier regard. Dans le concept d’usure au cours du combat entre l’épuisement progressif des forces physiques et de la volonté causé par la durée de l’action. » (Clausewitz, p. 65)

15:25 Station Joliette. Deux policiers (SPVM) à l’extérieur, aucun à l’intérieur. Direction Saint-Michel. Place assise.

« Si nous voulons durer plus longtemps que l’adversaire dans le conflit, nous devons nous contenter d’objectifs modestes, car, de nature, les objectifs ambitieux coûtent plus cher que les modestes; l’objectif le plus modeste que nous puissions nous fixer est l’autodéfense simple, c’est-à-dire un combat dénué de dessein positif. On y disposera de moyens relativement supérieurs et l’issue sera mieux assurée. Jusqu’où peut aller cette démarche négative? À l’évidence, pas jusqu’à une passivité complète, car endurer n’est plus combattre. La résistance est une activité, dont le but est de détruire une grande quantité de forces adverses au point de forcer l’ennemi à abandonner ses buts. C’est à cela que tend chaque action isolée, et c’est en cela que consiste le caractère négatif de notre intention.

Incontestablement, chacune des actions menées dans le cadre de cette intention négative n’a pas un rendement aussi important qu’une action positive, si toutefois elle était réussie. Mais c’est là que gît la différence : la première réussit plus facilement et offre donc plus de sécurité. Ce qu’elle perd en efficacité par action, elle le rattrape dans le temps, c’est-à-dire dans la durée. C’est ainsi que le dessein négatif, en quoi consiste le principe de la simple résistance, est également le moyen naturel de surpasser l’adversaire dans la durée, c’est-à-dire de l’user.

[…] Si le dessein négatif, soit l’allocation de tous nos moyens à la simple résistance, occasionne une supériorité dans le conflit, et si celle-ci suffit à contrebalancer la supériorité quantitative de l’adversaire, la simple durée du conflit suffira alors à forcer l’adversaire à dépenser ses énergies au-delà de ce que permet son objectif politique—ce qui le contraindra à l’abandonner. On voit ainsi comment l’usure de l’adversaire comprend la plupart des cas où le faible résiste au fort. » (Clausewitz, pp. 65-66)

15:35 Arrivée. Je découvre, via Twitter, que je ne suis pas le seul à être allé me promener pour lire aujourd’hui.

Je découvre aussi que plusieurs « arrestations préventives » ont eu lieu, peu avant que je me trouve sur l’île, et probablement pendant (dans Le Devoir et La Presse).

17:15 Ces lignes écrites.

Principal enseignement pratique :

On sent physiquement le stress lié aux chances accrues de l’arbitraire policier.

Le Rapport de circulation immédiat 1 est aussi disponible.

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

Rapport de circulation immédiat, 1

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

Montréalsamedi le 9 juin 2012. — « Le samedi du Grand prix »

Départ : 14:00, Rosemont
Arrivée : 16:30, Rosemont

Objectifs :

  1. Aller y voir.
  2. Aller se faire voir.

Dans l’esprit d’une invitation militante à « aller en même temps au Grand Prix », j’entreprends en effet de :

  1. Mettre à l’épreuve la fluidité de la circulation contrôlée dans les transports en commun autour du lieu de « l’événement »; y relever lesdits contrôles; expérimenter les effets de la présence circulante.
  2. Intégrer un flux dirigé sans partager la direction; manifester ce non partage en y faisant autre chose—ici, lire et noter—, dont un titre cherchant à faire problème.

Attirail :

  1. Violence et civilité (Étienne Balibar, Éditions Galilée, Paris, 2010)
  2. Matériel de notation
  3. Titre de circulation/droit de passage
  4. À noter : aucun « carré rouge » épinglé, soit comme d’ordinaire

Feuille de route :

14:08 Circulation fluide dans l’autobus. Place assise.

« La cruauté n’est pas seulement une violence ‘extrême’, elle est une violence qui peut passer sans médiation de formes ultra-naturalistes et anonymes, semblant procéder de la force même des ‘choses’, dépersonnalisée dans ses sources comme dans ses objets, à des formes où l’intentionnalité devient paroxystique, voire se tourne contre ses propres auteurs ou ‘sujets’, et où la dimension suicidaire voisine étrangement avec la compulsion criminelle » (Balibar, p. 87)

14:13 Station Joliette. Un véhicule de police à l’extérieur.

14:16 Un total de quatre policiers (SPVM) sur les quais du métro.

« La logique de la société civile produit inévitablement une classe croissante d’individus qui ne sont pas simplement menacés de pauvreté, ou d’injustice, mais qui sont tout simplement ‘de trop’. C’est là le comble de l’irreprésentable, parfaitement réciproque : la société n’est plus représentable pour cette classe qui ne peut plus y voir la source de son existence; cette classe n’est plus représentable pour la société, qui ne sait littéralement plus qu’en faire. Elle doit donc disparaître… » (B. Ogilvie, cité par Balibar, p. 89)

14:20 Direction Angrignon. Trafic léger. Debout.

« Avec cette ‘pression fantastique de l’a-subjectivité’, nous sommes clairement aux antipodes de tout relation de pouvoir, telle que Foucault se proposait de la théoriser en insistant sur son caractère dynamique, potentiellement réversible. Nous sommes aussi en un lieu où—temporairement peut-être, mais toute la difficulté réside précisément dans l’indétermination de cette temporalité,  dans la durée sans fin prévisible de cette situation à la fois massive et critique, plus ou moins aisément cantonnée dans certaines régions de la planète—la revendication du droit à la politique est devenue dérisoire. » (Balibar, pp. 91-92)

14:27 Station Berri-UQAM. Un minimum de quatre policiers (SPVM) par quai. Au moins dix policiers à l’étage de la ligne orange. Près de la rondelle, une autre dizaine (dont officiers; chemises blanches et épaulettes), en plus d’agents de la STM (nombreux).

14:33 Extérieur. Rien à signaler. Sauf : « C’est plus ça la démocratie… », à l’entrée de la Grande Bibliothèque.

14:35 Intérieur. Superviseurs SPVM. Patrouilles. À mesure qu’on descend vers la ligne jaune, le nombre de policiers augmente. Une douzaine, plus un chien. « On avance, s’il vous plaît! »

14:39 Direction Longueuil. Presque personne sur les quais. Place assise.

14:45 Parc Jean Drapeau. Sortie accélérée. Une douzaine de policiers (SPVM), un chien, une douzaine d’agents (STM). Marche à l’extérieur. Peu de gens à la sortie. Promenade autour de la station.

14:50 Une foule semble quitter vers le métro. À la clarinette, « Get Back! » des Beatles.

14:54 Retour vers l’intérieur. Entrée légèrement ralentie. Au moins 200 personnes. Facilitation du passage par vérification préalable des titres de transport. Une vingtaine de policiers (SPVM). Voix forte répète : « On avance, on circule! » Principalement vers Montréal. Rubans orange pour orienter les gens sur les quais.

14:56 Direction Longueuil. Place assise. Une dizaine de policiers (SPVM) sur les quais. Un policier dans le wagon.

« Et de citer tous ces exemples de voisinage angoissant entre la jouissance et la brutalité qui nous sont désormais trop familiers, sans qu’il soit bien certain pour autant que nous en ayons exactement saisi la portée, ou que nous comprenions ce que signifier leur récurrence au cœur de la ‘civilisation’. » (Balibar, p. 94)

15:00 Station Longueuil/Université de Sherbrooke. Une trentaine de policiers dans la station, à divers étages. À noter : obligation de sortir (impossibilité de repartir dans l’autre sens sans payer). Café filtre, acheté au dépanneur, bu à une table.

15:07 Beaucoup de circulation de petits groupes de policiers (SPVM et Longueuil). Une policière passe : « …je suis contente de revenir sur le shift de jour, j’aime l’équipe… mais je suis rentrée dans la police pour faire de la police, pour faire du terrain tu sais… »

« Force est ici de constater aujourd’hui qu’après la chute du nazisme on s’est beaucoup trop précipité à affirmer que de tels excès ne pourraient surgir qu’une fois dans l’histoire de l’humanité, ou du moins qu’ayant une fois atteint leur paroxysme, ils ne pourraient plus se reproduire en raison de l’horreur qu’ils inspireraient (alors que sans doute cette horreur est infiniment voisine d’une fascination). » (Balibar, p. 96)

15:15 Des policiers mangent. Réflexion : Une station comme celle-ci, avec son campus, est essentiellement un centre d’achat, aujourd’hui patrouillé avec ce qui semble être une attention accrue. S’y sent-on alors plus en sécurité que d’ordinaire? Qui commettrait un méfait ici, aujourd’hui, un vol par exemple, sinon qui manquerait cruellement d’information (hors de la bulle médiatique), mais également de pensée tactique du moment—et ainsi, si « méfait » il y avait, ne serait-il pas d’autant plus effrayant, quoique rapidement détecté?

« Soumettre d’abord l’analyse du philosophique à la rigueur de la preuve, aux chaines de la conséquences, aux contraintes internes du système : articuler, premier signe de pertinence, en effet. Ne plus méconnaître ce que la philosophie voulait laisser tomber ou réduire, sous le nom d’effets, à son dehors ou à son dessous (effets ‘formels’ – ‘vêtements’ ou ‘voiles’ du discours – ‘institutionnels’, ‘politiques’, ‘pulsionnels’, etc.) : en opérant autrement, sans elle ou contre elle, interpréter la philosophie en effet. Déterminer la spécificité de l’après-coup philosophique – le retard, la représentation, la réaction, la réflexion qui rapportent la philosophie à ce qu’elle entend néanmoins nommer, constituer, s’approprier comme ses propres objets (autres ‘discours’, ‘savoirs’, ‘pratiques’, ‘histoires’ etc.) assignés à résidence régionale : délimiter la philosophie en effet. Ne plus prétendre à la neutralité transparente et arbitrale, tenir compte de l’efficace philosophique, et de ses armes, instruments et stratagèmes, intervenir de façon pratique et critique : faire travailler la philosophie en effet. L’effet en question ne se laisse donc plus dominer ici par ce que la philosophie arraisonne sous se nom : produit simplement second d’une cause première ou dernière, apparence dérivée ou inconsistante d’une essence. Il n’y a plus, soumis d’avance à la décision philosophique, un sens, voire une polysémie de l’effet. » (Présentation de la collection La philosophie en effet, Édition Galilée; troisième de couverture)

15:22 Portant visiblement l’habit, ou du moins la livrée (le noir) et le maintien (la pilosité), mais n’étant pas un de ces moines- (de ce type aujourd’hui recherché, je suppose), un certain stress se fait néanmoins sentir. Toujours regardé par les agents qui passent. Réflexion : ai-je du temps à perdre? Soit. Avec plaisir et diligence. Le risque serait de l’ordre de l’automatisation de la surveillance, qui pourrait présumer de l’habit pour croire y voir un moine. Interrogation silencieuse : n’est-il pas suspect de prendre son temps, précisément, ici et maintenant, et ce pour rien d’autre que cela et ceci—ces notes, ces mots? L’autre risque est probablement de type paranoïaque, en effet, soit d’y voir effectivement ce qui s’affiche explicitement : une traque consciente et affutée, monitoring perspicace et committed. Qu’en est-il effectivement? La préoccupation principale semble être d’enfin pouvoir quitter. La bière au bord de la piscine en banlieue, un si beau samedi, en soirée, en se félicitant très probablement de ne pas devoir être présent au centre-ville en armure et sous le stress imposé par une foule committed. S’il y a foule, ici, ou plutôt circulation assez fluide quoique constante, son intentionnalité—pour peu qu’elle en ait une qui soit le moindrement unitaire, justement—n’est évidemment pas antagonique, ni même attentive à l’ensemble, à l’atmosphère générale.

« Je me souviens toujours d’une conversation […] à Pontevedra en 1992 […] avec un philosophe de Zagreb […] : après qu’il nous eut expliqué que l’essence de la ‘philosophie croate’ était la résistance à l’impérialisme serbe, nous lui avions demandé de quelle façon se différenciait un Serbe d’un Croate. ‘Chacun sait ce qu’il est’, nous répondit-il. ‘Mais, objectâmes-nous, que faites-vous des (nombreux) enfants de couples ‘mixtes’, serbo-croates?’ ‘Ils doivent choisir.’ ‘Et s’ils ne le peuvent, ou ne le veulent?’, insistâmes-nous. ‘Alors ils ne sont rien.’ Nous aurions voulu lui rappeler quelques cas historiques dans lesquels ceux qui ‘ne sont rien’ ont le mauvais goût d’être là quand même, et ce qui leur était advenu. Mais à quoi bon? » (Balibar, p. 98, note 1)

15:30 Sortie à l’extérieur. Environ six policiers (SPVM et Longueuil).

15:38 Entrée et passage payant. Direction Berri-UQAM. Fouilles de sacs par des agents de la STM. Policiers (SPVM) sur les quais, plus trois ou quatre par wagon. Très peu de gens. Place assise.

« C’est justement le fonds commun des idéologies de la modernité incarné dans une représentation du progrès à laquelle le libéralisme donne son expression ‘dominante’ qui se trouve remis en question par certains des ‘évidences’ de la mondialisation actuelle (c’est-à-dire, tout à la fois, des nouveautés qu’elle produit, et des contradictions ou des violences très anciennes dont elle accroît la visibilité, en tant que régime nouveau de communication et de circulation des images). » (Balibar, p. 101)

15:44 Station Parc Jean Drapeau. Foule parsemée. Aperçu : un policier avec mégaphone, mais non utilisé. Une quinzaine de policiers sur les quais.

15:48 Station Berri-UQAM. Quais de la ligne jaune vides, ou presque. Ligne verte : quais pleins, en particulier vers Angrignon.

15:55 Direction Honoré-Beaugrand. Place debout.

« C’est précisément le fait de conférer une ‘signification universelle’ à la violence (au bout du compte la signification d’indiquer la ‘différentielle’ du temps historique lui-même) qui permet de poser par avance la convertibilité de la violence politique – au risque de dénier, de marginaliser et d’assigner comme un simple résidu ‘empirique’ toutes les formes de violence, si massives, si durables, si insupportables soient-elles, qui demeurent irréductibles à une telle universalisation. » (Balibar, p. 104)

16:06 Station Joliette. Toujours quatre policiers. Une dame parle aux deux qui sont à l’extérieur : « J’ai jamais vu ça, des policiers ici comme ça… »

17:30 Ces lignes écrites.

Principal enseignement pratique :

Impossible d’aller jusqu’à Longueuil et de revenir sans payer un passage à la société de transport de Longueuil. Je suggère de se contenter du Parc Jean-Drapeau.

Le Rapport de circulation immédiat 2 est aussi disponible.

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

Montréal, au cœur des ténèbres

Traduction d’un article de Dave Kaufman, par Caroline Mangerel, Montréal

Mardi soir, juste avant minuit, j’ai été agressé par un policier. Aucun avertissement, aucune explication, mais un beau coup de matraque à l’arrière de la jambe.

J’étais sur le boulevard René-Lévesque. Je marchais vers l’ouest en m’éloignant de la zone de manifestation, près du coin de Sanguinet, en compagnie d’une autre personne. Journaliste pigiste l’un comme l’autre, nous avions observé les manifestations de la rue Sainte-Catherine pendant environ 90 minutes.

À un quart de la longueur du bloc, deux jeunes nous dépassent en courant. Dix secondes plus tard, nous entendons une voiture de police s’arrêter derrière nous. Deux policiers en sortent, brandissant des matraques. Présumant que les policiers se préparent à pourchasser les deux jeunes qui viennent de nous dépasser, nous nous poussons immédiatement vers le bord du trottoir. Erreur. Pour des raisons qui me sont toujours obscures, c’est sur nous qu’ils foncent.

« Bouge! Bouge! Bouge! »

Deux policiers, le gourdin au vent, se précipitent sur nous et nous ordonnent de courir, en continuant dans la même direction. Mon collègue détale jusqu’au bout du bloc et, une fois qu’il a traversé la rue, le policier le laisse tranquille. Le policier qui me court après me jette dans une camionnette stationnée. Je rebondis et file en direction de l’autre policier qui, après avoir pourchassé mon collègue, reste en place au coin de la rue.

Je sais, au moment où je cours vers lui, qu’il va me donner un coup de matraque. Je sens que je me précipite vers le passage à tabac.

Dès que j’arrive à sa hauteur, il me frappe au mollet. Je pousse un cri et galope de plus belle pour atteindre l’autre côté de la rue et sa relative sécurité. Puis, aussi vite qu’ils sont venus, ils disparaissent. Je n’ai vu ni numéro de matricule, ni nom, à peine un visage. Tout s’est passé très vite.

À d’autres moments de la soirée, quand nous observions les manifestations, nous nous sommes sentis beaucoup plus en danger qu’à ce moment-là. C’est une attaque injustifiée sur deux personnes innocentes en train de déambuler dans une rue complètement vide (à cette heure-là).

Voilà Montréal sous la loi 78.

Je ne suis pas étudiant. Je ne porte pas de carré rouge. Je ne suis pas en grève. Lorsque quatre voyous ont placé des bombes fumigènes dans le métro, tout l’appui du public au « Printemps érable » s’est évaporé. L’opinion publique a plongé et le mouvement a semblé sur le point de mourir à petit feu. Puis, le gouvernement provincial a ratifié une loi qui constitue sans doute une violation de plusieurs droits garantis par la Charte canadienne des droits et libertés, comme la liberté de parole et la liberté d’association.

Mardi après-midi, dans les rues de Montréal, plus de 100 000 personnes ont manifesté : professionnels, retraités, parents, immigrants et québécois « pure laine », anglophones et francophones. Cette marche pacifique est l’un des actes de désobéissance civile les plus considérables de l’histoire de notre pays.

La majorité du reste du Canada ne comprend pas qu’il s’agit maintenant d’une question de droits de base dans une démocratie, et c’est regrettable. Cette incompréhension vient notamment du fait que c’est généralement ceux qui font le plus de bruit qu’on entend le mieux.

Si une vitrine de banque brisée constitue une image de choix pour la télévision, elle ne dit néanmoins pas toute la vérité. En regardant certaines chaînes de nouvelles, on pourrait croire que des meutes d’étudiants sauvages sèment l’effroi d’un bout à l’autre de la ville. Or, je ne suis peut-être pas partout en même temps, mais d’après ce que j’ai pu constater, il s’agit plutôt d’une réaction hors de toutes proportions de la part du gouvernement à un exercice public de désobéissance civile.

La police n’est pas non plus en position avantageuse. Surmenés, sous-payés, les policiers doivent appliquer une loi qui ne peut que leur compliquer le travail et leur empoisonner la vie. Cela dit, il est important que chacun soit tenu responsable de ses actes. Pour paraphraser Rodney King, il est du devoir des uns comme des autres de trouver une façon de vivre ensemble.

Voilà justement le problème. Le mouvement a dégénéré et procède maintenant d’une logique du « nous contre eux », d’un côté comme de l’autre, ce qui laisse la porte ouverte à un prolongement de la discorde bien après la fin de ce conflit. Notre pays a toujours été reconnu comme tolérant et respectueux des différences, qu’elles soient culturelles, religieuses ou autres.

Le Québec comme le Canada doivent prendre du recul dans cette affaire. Il ne s’agit plus seulement d’une augmentation de 325 $ par an des frais de scolarité. Il s’agit maintenant des droits et des libertés fondamentaux qui définissent le Canada. La réaction du public à la loi 78 relève bel et bien de la démocratie en action.

C’est pourquoi les Canadiens devraient embrasser le Québec et sa cause plutôt que de lui tourner le dos.

Poster un commentaire

Classé dans Caroline Mangerel

Témoignage sur la brutalité policière lors de la manifestation nocturne du 20 mai 2012

Par Xi Sophie Zhang | Université de Montréal

À plusieurs reprises, les gens ont témoigné sur la brutalité policière et la couverture biaisée des médias. J’y ai toujours cru, mais hier soir, j’en ai eu la preuve incontestable.

Entre 21h et 1h, assise avec une camarade de classe, mon chum et quatre amis dans le café L’Escalier qui fait face au parc Émilie-Gamelin, nous avons été témoins d’une scène terrifiante!

À travers les fenêtres, nous observions le jeu du chat et de la souris décrit dans les médias: des manifestants s’enfuyant au son des bombes assourdissantes et sur leurs pas, les policiers, des anti-émeutes et la Sûreté du Québec. Alors qu’on prenait une bière en dansant la salsa, l’air s’est épaissi plus d’une fois de poivre de cayenne, faisant tousser soudainement tous les clients du café.

Puis, un silence horrifié autour de la table. Première scène sur le trottoir du parc. Un manifestant s’enfuit vers le métro. Des policiers le pourchassent. Un premier agent à vélo le renverse en pleine course. Un deuxième lui rentre dedans avec son vélo. Les autres lui sautent dessus et l’arrêtent de la façon la plus brutale imaginable. Deuxième scène sur le même trottoir. Un autre manifestant en fuite. Un agent arrive derrière lui. BANG, coup de matraque derrière le cou. Il chute brutalement. Un deuxième agent soulève son vélo au-dessus de l’homme qui gît maintenant à terre. PAF PAF PAF. Des coups de bicyclette sur le corps immobile.

Une demi-heure plus tard, il y a toujours dix policiers qui l’encerclent. Tout le monde dans le café se demande « pourquoi est-il encore sur le sol? ». Les agents ont l’air nerveux. Ils demandent à un journaliste de ranger sa caméra. Des passants s’approchent, mais restent en périphérie de la scène. Un policier particulièrement enragé leur crie de dégager et les pousse avec force. Il fait presque tomber à la renverse deux ou trois observateurs. C’est de la pure provocation.

Les minutes passent. Le deuxième manifestant arrêté est toujours couché. Les observateurs se font de plus en plus nombreux. Finalement, l’ambulance arrive et on comprend. Ils l’ont sévèrement blessé. On voit les paramédicaux lui mettre un collier cervical et l’emporter sur une civière. La foule rage. Une fille s’approche des policiers, crie, pointe, leur montre le doigt. Du café, on n’entend pas ses mots, mais on voit son émotion. On se demande si elle est amie ou parente du blessé et on se dit qu’on réagirait exactement comme elle si ça nous arrivait.

La salsa est finie. On sort du café et on s’approche du lieu de l’incident. Des flaques de sang sur le trottoir où l’homme a été battu. Notre groupe d’amis, loin d’être tous des carrés rouges, frissonne de peur et de dégoût. L’une d’entre nous a des larmes aux yeux. Ça donne mal au cœur. On se demande tous comment la manifestation sera rapportée dans les médias le lendemain.

Sans grande surprise, ce matin [21 mai 2012] je lis dans La Presse : « Dans le chaos, ce ne sont pas moins de 305 personnes qui ont été arrêtées et une dizaine blessées, dont une gravement. Il s’agit d’un homme d’une quarantaine d’années qui a été blessé à la tête alors qu’il était appréhendé au square Berri. Les policiers venaient de se faire attaquer lorsqu’ils ont chargé, selon un porte-parole. » Dans Le Devoir : « On rapporte pour hier un blessé grave à la tête, mais on ne craindrait pas pour la vie du manifestant. » À Radio-Canada : rien sur l’incident en question.

C’est tout. Les policiers ont été provoqués. Le gars ne va pas mourir. Tout va bien dans le meilleur des mondes.

Mais des questions restent sans réponse. Pourquoi arrêter les manifestants (dont la « violence » se résume, 99,9% du temps, à du vandalisme et des altercations avec les policiers, et non à de la vraie violence envers les personnes) en utilisant une force qui pourrait tuer ou rendre paraplégique? Pourquoi frapper sur une personne déjà à terre? Pourquoi agresser les observateurs qui ne dérangent pas, à moins d’avoir quelque chose à cacher? Et surtout, pourquoi dans la presse ne parle-t-on jamais des motifs et du déroulement des arrestations, seulement de la casse qui « justifie » la brutalité?

Crédit © Robert Skinner, La Presse

21 Commentaires

Classé dans Xi Sophie Zhang

Victoriaville: témoignage des soins apportés à Alexandre

Par Julie Bruneau, Montréal

Écrire son vécu, c’est un moyen d’exprimer. De le mettre à l’extérieur, et de pouvoir le comprendre, de reprendre le pouvoir. Si j’écris ce que j’ai vécu vendredi à Victoriaville, c’est donc pour mettre une distance avec ce que je ressens depuis, de le partager pour déconstruire le discours médiatique et la désinformation, pour que finalement ces événements, au lieu de nous diviser et de nous abattre, nous donnent plus de puissance collectivement.

Ce récit se veut un retour sur les événements qui entourent le manifestant blessé sévèrement la tête. J’ai été présente dans le cas d’Alexandre, du moment qu’il s’est retrouvé sur le sol, jusqu’à son départ en ambulance.

Peu de temps a séparé le moment où les barrières de contrôle de foule sont tombées et celui où les officiers de la Sureté du Québec ont fait usage de projectiles de lacrymogène. En plus ou moins 15 minutes, une partie de la foule qui n’avait pas de masques ou de foulard a dû rapidement se reculer et se réfugier pour éviter les vents de gaz irritants. N’ayant pas de lunettes de protection et à cause de l’effet intense des gaz, j’ai été forcée de me déplacer. À certains moments, j’étais complètement aveuglée et j’avais de la difficulté à trouver mon souffle, j’ai eu le réflexe de chercher le soutien de manifestants et manifestantes pour trouver un lieu sécuritaire. Je me suis ensuite nettoyée les yeux avec la solution de lait de magnésie et d’eau, puis avec une amie nous nous sommes redirigés où la masse, la foule la plus importante était située.

Il y avait facilement 300 à 400 personnes qui étaient près de l’hôtel, soit dans l’action , c’est-à-dire près des policiers, ou plus en retrait. Il y avait un climat de tension, de colère, mais aussi de solidarité. Le fil conducteur de la contestation du pouvoir du Parti libéral tissait une cohésion dans la foule et un support de la diversité des tactiques utilisées. Tout ça a duré probablement un autre 10 à 15 minutes.

Ainsi nous étions sur la rue Steve, près de la station d’essence Sonic, nous avons redirigé des personnes incommodées pour qu’elles soient soignées, puis nous avons traversé la rue, et sommes passées derrières des commerces du boulevard Arthabaska Est. Puis, nous sommes arrivées sur un terrain gazonné derrière le rang Nault Il y avait beaucoup de vent de gaz, mais vu qu’il se dispersait rapidement, les gens n’étaient pas incommodés. À ce moment, il n’y avait pas d’agents sur le terrain. Nous nous sommes dit que c’était un endroit bien placé pour observer les événements et décider de la suite. Du point où j’étais, il était possible de voir qu’il y avait des affrontements avec les agents de la Sûreté du Québec sur Arthabaska, encore une fois j’insiste sur la quantité de gaz qui étaient lancés pour faire fuir la foule.

Puis, j’ai entendu des gens crier qu’il y avait un blessé, de faire de l’espace. J’ai vu un groupe de personnes qui transportait le corps d’un homme âgé d’une vingtaine d’années. Il a été déposé sur le sol et je me suis agenouillée à côté de lui. Je n’avais pas de trousse de premiers soins avec moi, mais j’ai une formation de premiers secours alors j’ai procédé : j’ai vérifié son état de conscience, je me suis assurée qu’il soit stable et qu’on préserve sa position, j’ai ensuite regardé s’il avait des blessures. Toutes ces étapes se sont passées très rapidement. Il était d’abord visiblement inconscient, avait de l’écume qui lui sortait de la bouche, il semblait être entrain d’étouffer. Je lui ai ouvert la bouche et j’ai tassé sa langue, il a toussé et a commencer à respirer de façon plus régulière. Puis j’ai remarqué que sur le côté de sa tête une quantité importante de sang coulait. J’ai tourné, déplacé ses cheveux et j’ai vu l’état de son oreille.

À ce moment, j’ai eu peur, vraiment peur que quelque chose de grave soit en train de se passer devant moi qui me dépassait. Les gens se sont reculés, en voyant la blessure, j’ai eu l’impression qu’il allait mourir. Mais je me suis mis dans un mode « intervention ». En sachant qu’il était légèrement conscient, constamment je lui parlais pour le maintenir éveillé. Je me suis présentée, puis je me suis adressée à une des nombreuses personnes qui regardaient la scène et qui avait un téléphone cellulaire, je lui ai dit que c’était sérieux, qu’il fallait une ambulance immédiatement, que le blessé était en danger. La personne a appelé. Plusieurs personnes ont tenté de rejoindre les secours pendant cet événement, et cela a été extrêmement complexe d’avoir de l’aide dans les délais humains et nécessaires pour la survie de cette personne.

Une première personne qui avait une trousse de premiers soins a essayé d’éponger l’hémorragie avec des gazes de coton, mais il n’avait pas assez de matériel. Une autre personne de l’équipe médicale de la manifestation a pris le relai, un ami du blessé s’est aussi rapproché, nous sommes restés ensemble jusqu’à l’arrivée des ambulanciers.

Le blessé a eu des épisodes de reprises de conscience, il était agité, manifestait de la douleur, de la panique. Autour de nous, il y avait énormément de bruits, de cris, d’action. J’essayais de le rassurer verbalement, je lui disait qu’il avait du courage, de rester avec nous, de se concentrer sur sa respiration, qu’il avait besoin d’aide, qu’il était blessé à une oreille, que je comprenais sa peur, que nous faisions notre possible pour le garder en sécurité. Je lui parlais de son ami qui était avec lui, son ami s’adressait à lui, et aidait à le garder allongé.

Cela devait faire une dizaine de minutes que nous étions au sol. J’ai entendu des tirs très rapprochés, et lorsque j’ai relevé la tête j’ai constaté que les agents de la SQ étaient sur le terrain, qu’ils s’approchaient de nous en nous lançant des gaz lacrymogènes. Des manifestants et manifestantes ont fait un périmètre de sécurité autour de nous, en criant qu’il y avait un blessé. Des gens s’adressait directement aux agents pour leur faire comprendre qu’il y avait une personne au sol en état grave. Malgré ma méfiance envers les policiers, mes critiques sur leurs actions et leurs comportements, sur leurs fondements, leur idéologie, j’ai quand même naïvement cru, dans l’urgence, qu’ils allaient avoir suffisamment de jugement pour nous donner un minimum de sécurité. Ils nous ont tirés des cannes de lacrymogènes à quelques mètres à peine. Nous avons du déplacer Alexandre deux fois à cause de l’incompétence de la SQ, plus grave encore, de ce comportement militaire qui reflète l’intensification de la violence utilisée par le bras armé de l’État. Au travers de cette situation chaotique, les agents ont continué à appliquer les ordres, ils nous ont laissé délibérément la responsabilité de leurs actes et la gestion de la situation alors qu’il nous était impossible de donner les soins nécessaires.

À un certain moment, lorsque nous avons déplacé Alexandre la première fois, il a essayé de nous parler. Il était incapable de prononcer un mot, il répétait des sons, cherchait du regard un point de repère. Son ami lui parlait, d’autres se sont approchés. Je leur ai dit de s’occuper d’avertir ceux ou celles qui étaient avec lui, pour qu’il ait du support rendu à l’hôpital. Au deuxième déplacement, nous sommes allés sur le rang Nault, il y avait plus de personnes de l’équipe médicale de la manifestation qui s’occupait de lui. L’ambulance est finalement arrivée, escortée par des agents de la Sureté du Québec. Cela a pris un certain temps pour qu’elle nous atteigne, puis Alexandre a été mis sur une civière, son ami est monté avec lui.

Je n’entrerai pas dans les détails descriptifs de la blessure qu’il a eu, mais il s’agissait de lacérations, qui n’ont pu être le résultats de balle de plastique ou de boule de billard, même de roches. Alexandre n’avait pas de masque, pas de cagoule, il était en t-shirt. Mon hypothèse est qu’il aurait été incommodé par les gaz lacrymogènes, c’est retrouvé aveuglé et désorienté. Des tirs des deux côtés se sont faits, et il aurait reçu une grenade à ce moment. Il faut rappeler que tout cela c’est passé au début de la dite  « émeute », les manifestants et manifestantes avaient peu de projectiles. Par contre, les grenades que lancent les agents sont des objets métalliques qui se déploient au contact avec une surface, le déclenchement de la grenade est une explosion du contenant et donc peut causer des coupures graves. C’est ce que je crois est arrivé à Alexandre.

Ce que j’ai vécu est une confrontation à une violence qui se rapproche de l’esthétique de la guerre. Depuis deux jours, j’explique les images qui me traversent, je pense à l’intervention policière, à l’odeur des lacrymogènes. J’ai été perturbée de voir par la suite l’état de santé d’Alexandre dans les médias, de constater que ce que j’ai ressenti correspondait réellement, proportionnellement à la gravité de la blessure. Qu’il ne s’agissait pas simplement d’une trame dramatique que je me suis construite. Je suis aussi en colère, de voir qu’encore une fois, les médias servent les intérêts de ceux qui gouvernent et qui détiennent le monopole de la violence. On a dit que nous avions été infiltrés par une minorité de casseurs, qu’il n’y avait pas eu de brutalité policière, que la réponse répressive était normale puisque nous avions traversé une « limite symbolique » qui avait été tracé autour de l’hôtel. On nous a montré un tas de roches, de bouts de bois et de tie wraps, de toute évidence ramassés au hasard, pour démontrer l’agitation des manifestants et des manifestantes. On nous a monté de toute pièce un récit pour justifier une intervention militaire afin de protéger les représentants et représentantes du gouvernement.

On essaie de nous faire avaler qu’Alexandre aurait été blessé par d’autres manifestants ou manifestantes, que finalement c’est « de notre faute ». S’il y a une enquête de la Sureté du Québec dans cet événement, ce sera encore une fois pour conclure qu’ils n’en sont pas responsables. Déjà, les points de presse nous le montre : revendiquer une « limite symbolique » ne permet aucunement l’ampleur des attaques physiques sur des personnes aucunement équipée pour combattre à armes égales.

Bref, peu importe où se retrouvera ce récit je veux qu’il puisse résonner avec ceux de d’autres personnes qui ont vu, qui ont entendu, qu’il contribue au discours critique. Pour que notre mémoire collective permette de dire que nous n’oublierons pas, qu’il n’y a pas de pardon pour ceux et celles qui prétendre défendre la justice de l’élite sociale.

Poster un commentaire

Classé dans Julie Bruneau

Ce que j’ai vu à Victoriaville – BD

Nous reproduisons une BD faisant le récit de la manifestation de Victoriaville du vendredi 4 mai 2012, par Valérie Jacques-Bélair. La version originale est disponible sur le blog Val-bleu.

Poster un commentaire

Classé dans Valérie Jacques-Bélair

Victoriaville: les balles de plastique sont identifiées

Par Moïse Marcoux-Chabot | Cet article a précédemment été publié sur Facebook, Coop média de Montréal et Le Globe.

En filmant les événements de vendredi dernier à Victoriaville, j’ai capté avec mon micro directionnel cette conversation entre deux agents anti-émeute, à l’arrière d’une ligne de policiers, pendant qu’un troisième s’approchait d’eux et qu’un quatrième, plus près, m’intimait «Bouge !». Il était 19h55, six minutes avant qu’un véhicule policier traverse dangereusement la foule.

Le premier interpelle les deux autres en pointant vers les manifestants, l’air jovial: « En plein milieu de la foule, comme [inaudible], trois, quatre ! Trois, quatre !» Le deuxième lui tend au moins une grenade, l’autre a un fusil entre les mains. L’un des deux répond en s’esclaffant derrière son masque à gaz: « Ha ha ! Trois quatre en plein milieu !» [D'après les mouvements, on peut croire qu'ils font référence à trois ou quatre objets lancés dans la foule.]

La suite est couverte par le slogan «Paix, amour, et gratuité scolaire!» à ma gauche.

On peut visionner l’extrait vidéo et s’en faire sa propre idée.

***

De nombreux médias continuent de parler de «balles de caoutchouc» lancées par la Sûreté du Québec à Victoriaville le vendredi 4 mai et plusieurs personnes soutiennent que les blessures graves subies par les manifestants ont été causées par des objets tirés par d’autres manifestants.

Or, des témoignages récents (Lux Éditeur et Joé Habel sur ce blog) confirment qu’au moins une des blessures les plus graves a été causée par une balle provenant d’un policier. Et ces balles sont maintenant clairement identifiées. Voici la photo de l’une d’elles, retrouvée sur place:

Crédit photo © Moïse Marcoux-Chabot.

Il ne s’agit pas d’une balle de caoutchouc, mais d’une balle de plastique dur, aussi appelée «munition-bâton» ou «plastic baton round». Le directeur des communications de la SQ Jean Finet a confirmé l’utilisation de balles de plastique et non de caoutchouc: «Des irritants chimiques et des balles de plastique ont été utilisés dans un continuum de force.» Il s’agit, au même titre que les balles de caoutchouc ou les «bean bags», d’une arme à énergie cinétique visant à neutraliser une personne présentant un risque grave pour sa vie ou la vie des autres. Aux États-Unis, ces armes ont surtout été utilisées dans les dernières années pour neutraliser des personnes sur le point de se suicider.

Ce type de munitions est parfois désigné comme étant «à létalité réduite» ou «Less Lethal Systems», c’est-à-dire présentant un risque de mortalité plus faible, ce qui est loin de signifier «innofensive». En situation d’émeute ou de contrôle de foule, ces munitions sont plus rarement utilisées vu les risques de dégâts collatéraux. Elles sont censées être tirées sur des individus isolés et armés ou des «leaders» ciblés qui incitent les autres à commettre des actes dangereux.

Elles doivent être utilisées par des personnes spécialement entrainées à leur maniement et ne jamais être tirées à hauteur du visage. Dans le cas des balles de plastique, leur usage recommandé en entraînement est de tirer vers le sol devant les personnes visées pour que le projectile rebondisse et les atteigne aux jambes. Une étude de l’Institut National de Justice américain indiquait d’ailleurs en 2004 que lorsque ces projectiles d’impact touchent directement la tête ou le cou, les risques de lacérations, perforations ou fractures augmentent considérablement. De même, cinq des six décès recensés dans le rapport ont été causés par des tirs au haut du corps, dans la zone de la poitrine (voir Impact Munitions, Data Base of Use and Effects, p. 19).

Les diverses armes à feu projetant ce type de munitions perdent de la précision lorsqu’elles sont utilisées à des distances supérieures à 10 mètres, qui est pourtant souvent en-dessous de la distance minimum conseillée par les manufacturiers. Les blessures les plus graves sont généralement le résultat de tirs à courtes distances. Un tir rapproché est donc précis mais trop brutal, alors qu’un tir éloigné à la juste force est imprécis et risque de toucher des zones du corps plus fragiles.

Une étude du Groupe d’étude des systèmes à létalité réduite de l’Université de Liège reprend certaines des données du rapport mentionné et donne plusieurs recommandations en vue de l’adoption d’armes de ce type par les policiers belges, avec à l’appui de nombreuses études médicales d’impact corporel basées sur l’analyse de tirs sur des cadavres humains (voir Les armes de neutralisation momentanée utilisant l’énergie cinétique: état de la question et recommandations quant à une utilisation éventuelle dans les interventions de contre-violence, novembre 2009).

Les balles de Victoriaville sont distinctes de celles que le Service de Police de la Ville de Montréal a utilisées lors du Salon du Plan Nord deux semaines plus tôt:

Crédit photo ‌© David Widgington.

Ces balles étaient de type «éponge» ou «sponge bullet», d’un diamètre de 40 mm. Tel que rapporté par le McGill Daily le 2 mai dernier, elles s’apparentent au modèle américain M1006.

Les balles de plastique vertes de Victoriaville sont plutôt du type AR-1 Standard Energy, fabriquées par le manufacturier ontarien Police Ordnance Company et tirées avec un fusil ARWEN (Anti-Riot Weapon ENfield), qui peut contenir cinq projectiles de calibre 37 mm, incluant aussi bien des balles de plastique que des grenades lacrymogènes ou contenant du gaz irritant CS, et les tirer en moins de 4 secondes. D’ailleurs, il n’est pas à exclure que les balles ayant blessé gravement trois manifestants aient été tirées par erreur à la place d’une grenade lacrymogène par un policier mal entraîné ou incapable de gérer la situation.

Le ARWEN-37 Mark III, sur Police Ordnance Company.

Crédit photo © Édouard-Plante Fréchette, La Presse.

Le fusil ARWEN-37 a aussi été utilisé pour tirer des balles de plastique au G20 de Toronto en juin 2010 comme l’avait annoncé la CBC et comme l’a confirmé la police, notamment devant le centre de détention temporaire. Des poursuites sont en cours.

Un fusil semblable a aussi été utilisé lors du Sommet des Amériques à Québec en 2001, comme en témoignait l’anthropologue anarchiste américain David Graeber, qui avait lui-même reçu un balle verte de plastique à cette occasion. Éric Laferrière, un manifestant qui avait été blessé gravement au cou par une de ces balles au Sommet a vu sa poursuite contre la Ville de Québec rejetée en Cour supérieure neuf ans plus tard.

Précisons que les fusils de type ARWEN ont été conçus à l’origine pour le gouvernement britannique dans le conflit en Irlande du Nord, pour remplacer le L67A1 38mm Riot Gun qui tirait des balles de caoutchouc. Entre 1970 et 1975, plus de 55 000 balles de caoutchouc y avaient été tirées, causant la mort de 17 personnes, dont 8 mineurs. Les balles de caoutchouc ont aussi fait plusieurs victimes dans le conflit israélo-palestinien et posent de réels dangers pour la vie. Il n’est donc pas surprenant que David Cameron ait attendu au quatrième jour des graves émeutes de Londres du mois d’août 2011 avant d’autoriser l’usage de balles de caoutchouc ou de plastique sur les émeutiers.

D’ailleurs, le fusil ARWEN n’a finalement pas été adopté dans les années 1970 par le gouvernement britannique, jugé trop intimidant. Il n’a été manufacturé qu’à partir de 1983 et a été acheté d’abord par la police du Kentucky, aux États-Unis. Il est maintenant produit exclusivement par la compagnie ontarienne Police Ordnance depuis 2001. Brian Kirkey, PDG de Police Ordnance, a d’ailleurs déjà souligné le danger posé par le fusil ARWEN: «It’ll break bones if it hits. You don’t want to hit them in the head. You don’t want to hit them in the neck. That’s where you have a potential fatality.»

Mais revenons une fois de plus aux balles précises utilisées à Victoriaville:

Crédit © Moïse Marcoux-Chabot. Image tirée de la vidéo «Manifestation contre le congrès du PLQ à Victoriaville, 4 mai 2012», à 19:58.

Je soulignais plus haut qu’il s’agit du projectile AR-1 Standard Energy, comme on peut le constater en comparant l’image avec les différentes munitions proposées par Police Ordnance. Cette balle a les caractéristiques suivantes:

  • Poids de 145 grammes dans sa cartouche, 85 grammes seule
  • Longueur de 110 mm, diamètre de 37 mm
  • Faite de plastique composite moulé par injection
  • Portée de 100 m
  • Vitesse de 74 mètres/seconde à la sortie (266 km/h)
  • Énergie kinétique de 219 J à la sortie

Par comparaison, la masse d’une balle de baseball est d’environ 145 grammes et le record de lancer rapide par un joueur professionnel est de 47 mètres/seconde.

À côté du modèle AR-1 standard, Police Ordnance propose aussi deux types de balles un peu moins rapides, soit le Medium Energy (60 m/s) et le Reduced Energy (50 m/s) ainsi qu’un modèle plus récent, le AR-1-AIR, qui tire aussi à 74 m/s mais est manufacturé avec une tête coussinée réduisant la force de l’impact: «This Baton reduces the risk of deep trauma by cushioning the kinetic energy on impact.»

Qu’est-ce qui justifiait l’usage du projectile le plus dangereux des quatre disponibles ? Est-ce seulement parce que ces balles coûtent environ 30$ la pièce, sont vendues en caisses de 96 unités et qu’il fallait «vider les stocks»  ? Y a-t-il un lien avec les achats massifs de fusils ARWEN-37 effectués en 2010 à l’approche des Jeux Olympiques de Vancouver et du G20 de Toronto ? L’usage de balles de plastique de cette force était-il nécessaire et a-t-il été effectué par des policiers bien entraînés ?

Les agents de la Sûreté du Québec ont-ils commis des erreurs à répétition en tirant à plusieurs reprises des balles de plastique dans une foule en partie agressive, en partie calme, à hauteur de tête ? Était-ce le résultat d’erreurs de communication, de mauvais jugement individuel, d’ordres précipités ou d’une volonté réelle de blesser ? Les manifestants visés représentaient-ils une menace immédiate assez élevée pour courir le risque, comme c’est arrivé, de blesser d’autres manifestants ? Les trois cas de blessures à la tête seront-ils suffisants pour que la Sûreté du Québec admette qu’il y a eu faute et qu’elle doit revoir ses pratiques, avant de sombrer davantage dans la militarisation de l’intervention policière ?

C’est à réfléchir. Mais pour y réfléchir collectivement de façon constructive, il faut non seulement une enquête indépendante, mais il serait aussi nécessaire que les journalistes utilisent les bons termes, prennent quelques heures pour fouiller ces références, interrogent les policiers en service ce soir-là, comparent les blessures traitées par les médecins avec des cas précédents de blessures semblables, etc. Bref, qu’ils fassent leur travail au lieu de créer du scandale. S’ils ont été capables de trouver la boule de billard #9 au congrès du PLQ, ils devraient savoir utiliser Google et poser des questions pertinentes aux bonnes personnes.

___________

Note de l’auteur:

Je ne peux pas certifier moi-même que ce sont les balles de plastique qui ont touché les personnes blessées, n’ayant pas été témoin oculaire. Je peux certifier que les balles vertes ont été trouvées sur place et il y a plusieurs témoignages (voir 5e paragraphe et commentaires) qui concordent pour dire que c’était une balle qui a frappé au moins deux des manifestants gravement blessés. Notons que sur le moment, le terme «balle de caoutchouc» a été immédiatement utilisé par tout le monde, en l’absence d’une compréhension plus précise de ce que c’était.

La CLASSE est à la recherche d’une des balles de plastique en question (tirée à Victoriaville). Si vous en avez une en votre possession, vous pouvez les contacter ou m’envoyer un message et je vous mettrai en contact.

Poster un commentaire

Classé dans Moïse Marcoux-Chabot