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Contaminations – sur la poésie de Sébastien B Gagnon

Critique de Disgust and Revolt Poems mostly written in English by an indépendantiste, de Sébastien B Gagnon, Montréal, Éditions Rodrigol, 2012, 55 pages.

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Eh bien, je risquerai d’abord, avant de commencer, deux propositions. Elles paraîtront, elles aussi, incompossibles. Non seulement contradictoires en elles-mêmes, cette fois, mais contradictoires entre elles. […] 1. On ne parle jamais qu’une seule langue. 2. On ne parle jamais une seule langue.

Jacques Derrida, Le Monolinguisme de l’autre, 1996, p. 21.

La poésie a parfois des allures de quarantaine, comme si le poète avait voulu isoler la langue et la purifier afin d’en raffiner le sens. Un peu comme pour une scène de crime – mais l’écriture n’a-t-elle pas toujours quelque chose de la scène de crime? –, le poète en expert viendrait isoler les éléments du langage pour en immuniser quelque chose comme une idée. Pour continuer dans le médico-légal, il s’agirait de protéger et de préserver, mais aussi de confiner et de limiter l’accès au langage, et ce, afin de ne pas laisser cette scène qui se met au jour se faire contaminer – au risque d’entacher la preuve à présenter devant le Tribunal.

Un petit recueil de poésie vient d’être publié aux éditions Rodrigol, qui, je pense, apporte beaucoup à la langue française au Québec, à cause et malgré son titre, Disgust and Revolt Poems mostly written in English by an indépendantiste, qui déjà laisse le français contaminer l’anglais, et le poète francophone se faire contaminer par une autre langue. Magnifique du point de vue de la facture, le petit recueil prend la forme d’un passeport canadien sur lequel Sébastien B Gagnon aurait laissé sa marque, son tague. Ce palimpseste paralégal dit la possibilité d’écrire par-dessus le droit, mais aussi, comme le donne à penser le palimpseste, de revenir à des écritures antérieures négligées. Réécrire par-dessus le passeport – c’est-à-dire l’altérer, le rendre autre –, notons-le, met en péril le droit de passage (c’est bien ce que nous dit le Code criminel, §57.2-3), mais tout autant ouvre du même coup la possibilité du passage en dehors des normes et de la légalité imposées par le droit ou par le souverain.

Il s’agit de petits poèmes courts aux grandes ambitions. C’est moins que l’auteur a écrit en anglais, qu’il a laissé l’anglais le parasiter et, ce faisant, a lui-même parasité l’anglais, cette langue de l’Autre (ou de l’hôte, comme Jacques Derrida l’écrivait dans Le Monolinguisme de l’autre) : « hôte », mot unique au français – intraduisible – le préféré de George Steiner, car il désigne à la fois celui qui accueille et celui qui se fait accueillir. Là où le français excelle dans l’ambiguïté et la préciosité, ce qui n’échappe, oh! surtout pas! aux discours poétique ou philosophique, Gagnon y a préféré la plasticité et la malléabilité de la langue anglaise de laquelle il se met véritablement à l’épreuve de l’autotraduction et de l’exappropriation. Une opinion commune nous dit que le vrai polyglotte cesse de penser dans sa langue maternelle pour penser dans celle de l’autre, mais le lourd secret de la traduction dit autrement : l’affirmation de sa pensée passe toujours dans et par la langue de l’autre, dans l’épreuve de la traduction de l’autre, surtout quand il s’agit d’écrire dans la langue que l’on pense posséder. Car la langue ne nous appartient pas, on lui appartient : Gagnon passera certes par une langue seconde, mais ce sera pour lui affaire de découverte, celle du continent Langage qu’il explore au-delà des langues multiples.

Une langue secondaire, dans le jardon de la traductologie, on appelle ça une « langue B ». Ce même « B » qui fend en son milieu le nom (dit « propre ») de l’auteur, un B étrangement sans point, comme une initiale qui manquerait la marque de sa complétude. Ce nom « propre » se voit altéré, comme s’il avait déjà, dans le nom même de l’auteur, une volonté de se désapproprier de lui-même, en tout cas des déterminations supposées de (son lieu de) sa naissance. Un B qui vacille entre soit un deuxième prénom crypté ou un deuxième nom de famille, celle d’une lignée maternelle présumée (rien ne nous l’indique en tout cas). À l’universalité du nom propre public – de la langue et de la patrie, du masculin et du majoritaire, mais aussi du rituel, du mécanique, de l’ordre, du transcendantal et du hiérarchique –, le B – le secondaire, l’autre avec un petit a – inaugure des rapports nouveaux, pas nécessairement égalitaires, mais certes mineurs au sens à la fois du moins nombreux, de l’irresponsabilité du jeu de l’enfant, ou du souterrain (underground). Se traduire en langue B pour expériencer l’impropre, le marginal, l’inférieur, le subordonné, expériencer l’impropriété de la propriété/propreté de la langue française pure, et en cela, atteindre une pureté non de la langue mais du Langage, expériencer, finalement, de nouvelles forces immanentes afin d’agir dans ce monde-ci. Et c’est dans ces grands moments de cette tradition de la critique du négatif, de la culture de la joie, de la haine de l’intériorité, de l’extériorité des forces et des relations, et de la dénonciation du pouvoir (pour reprendre la formule bien connue de la lettre de Gilles Deleuze à Cressole), tradition à laquelle Gagnon contribue, que la poésie prend tout son sens, c’est-à-dire son sens politique : le poème devient projectile.

Alors qu’on en est – encore… – à un énième controverse sur la langue (bien parlée, évidemment) au Québec, Sébastien B Gagnon aura eu l’intelligence de construire un terrier dans le langage en-dehors des catégories planifiées des normes linguistiques et d’appréhender à bras-le-corps la langue de l’autre. Toutes ces controverses, ne l’oublions pas, sont minutieusement calculées, notamment par des journaux qui font fonds de la polémique : ces quotidiens qui servent de plate-forme convenue finissent toujours par poser les règles du débat, soit un français propre au Québec, soit le français standard propre à l’international franco-centré, et ce reste en tiers exclu appelé « joual », à défaut de lui trouver un nom plus propre.

La dernière querelle fut montée de toutes pièces par ce qu’on aura voulu voir et entendre comme le symptôme de la décadence du français en Amérique, l’arrivée d’un groupe de musique acadien sur la scène musicale québécoise, Radio Radio, dont le langage semble bien choquer les hautes sphères du Devoir. Qu’on veuille voir des qualités ou des défauts à ce groupe de musique n’est pas notre affaire, c’est la réaction à leur présence sur le sol québécois par les chantres des belles lettres qui est l’enjeu : voir avec Radio Radio un symptôme de quoi que ce soit doit devenir en soi un symptôme de quelque chose. L’affaire est entendue : on aime nos Acadiens sagouinisants, bien typiques et bien folklorique. La langue acadienne, dit le récit, fut jadis à son achèvement, à un moment donné bien précis, entre la Déportation et la création de l’Université de Moncton. Tout le reste, c’est-à-dire tout ce qui suit ce moment fictionné de la langue qu’on voudrait mesure de toutes choses, est déchéance. Ce n’est rien savoir de la nature du langage qui est Continu. Les langues sont des plaques tectoniques qui s’entrechoquent, qui se chevauchent, ce sont des logiques qui apparaissent et qui disparaissent en formant des modes de vie originaux, mais aussi des guerres perpétuelles en chacun de nous : « Chu un million d’affaires/ Qui s’promènent pendant des millions d’années/ D’la poussière, de l’anti-matter/ Chu un catholique ensorcelé, » comme le chante Radio Radio.

Ces commentateurs de la langue française standardisée mènent l’attaque contre tout ce qui pourrait remettre en question leur autorité sur la langue, position qui, performativement, les oblige à juger de la langue des autres. Performativement, parce qu’ils ne vivent que de leur langue figée : toute tache à cette langue altérerait cette autorité qui n’est rien d’autre qu’un discours creux autogénérateur. Mais alors de quoi est-elle le nom, cette élite culturelle inutile qui crache sa méconnaissance du monde, rythmée par des polémiques qu’elle fabrique pour justifier sa présence? A-t-on simplement affaire là à la pureté obscène du Tribunal : les juges de la langue ne vivant que pour juger de la langue des autres, sans plus?

Alors que d’un côté on se soucie plus d’enfermer la langue pour la conserver telle qu’elle devrait se parler (c’est-à-dire telle que cette élite la parle), Gagnon a eu la bonne idée d’expérimenter le Langage et d’en faire, un moment seulement – car ce ne sont toujours que des moments brefs : des « déflagrations » –, un Erewhon. Pas du tout l’image utopique du no-where, mais l’autre de ce monde-ci : now-here, c’est-à-dire faire d’ici la tension entre l’ici et un ailleurs qu’ici. Voilà peut-être la réponse à ces moralisateurs du bien parlé : cesser de les nourrir en leur adressant toute parole et commencer à créer pour nous-mêmes des formes de vie nouvelles. Peut-être plus qu’une politique – ou peut-être une politique au-delà du politique – Gagnon offre un enseignement sur ce qu’il a perçu de l’autre côté de cette langue qu’on pense vulgairement être « la sienne », c’est faire de la parole un don à autrui – à soi, à eux, à nous : « If you ever speak one word/ of my language/ it is yours/ after all. »

Une version pdf de cette critique est disponible sur le site Web de la revue Trahir.

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Traduire la différance en portugais

Par Paulo Ottoni | traduit du portugais par René Lemieux

Depuis la conférence « La différance » prononcée à la Société française de philosophie par Jacques Derrida le 27 janvier 1968, la différance est devenue une sorte d’« emblème de la déconstruction », donnant naissance à une importante discussion sur son écriture tout comme sur la traduction de ce néographisme en d’autres langues, et particulièrement en portugais

Pour le texte entier, voir le site de la Revue Trahir.

La version originale de ce texte en portugais est disponible en ligne.

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Les protestataires d’Occupy London sont les vrais disciples de Jésus, même s’ils méprisent la religion

Traduction d’un article par Terry Eagleton, par René Lemieux, Montréal

Pour le moment du moins, la fabrique de la cathédrale Saint-Paul à Londres semble avoir reculé. Dans un renversement légèrement comique, son doyen a démissionné alors que les protestataires pourraient être en mesure de rester sur place jusqu’en 2012. Le personnel de la cathédrale pourra tout de même se consoler du fait que les manifestants campent pacifiquement sur le parvis de l’édifice sacré, alors que leur maître se serait beaucoup moins bien comporté. Au lieu d’occuper l’endroit avec une pancarte devant le temple de Jérusalem, il aurait plutôt investi violemment les lieux.

Le grabuge que Jésus a produit dans ce lieu des plus sacrés, chassant les marchands et renversant leur tables, fut probablement suffisant pour lui donner une condamnation à la peine capitale. Frapper le temple, c’était frapper le cœur du judaïsme. Ce vagabond sorti de nul part a mis au défi l’autorité même des grands prêtres. Même ses camarades n’ont probablement vu dans ce défi incroyable rien de moins qu’un sacrilège.

On ne nous dit pas si les policiers anti-émeute de l’époque (les gardiens du temple) l’ont traîné hors des lieux, mais ils se seraient sûrement sentis justifié de le faire. Certains membres de la caste dirigeante juive auraient cherché une excuse pour faire taire cet agitateur populiste. Dans l’ambiance survoltée du temps pascal, ils ont craint qu’il pût déclencher une insurrection qui aurait eu pour effet de faire intervenir la puissance impériale de Rome sur le territoire juif. Si les prêtres étaient vraiment à la recherche d’une excuse pour se débarrasser de lui, Jésus semble leur avoir celle qui recherchait sur un plateau d’argent. Peu après ce drame politique, il était mort. Non seulement mort, mais crucifié, qui, pour les Romains, était un châtiment réservé aux infractions politiques. Cloué et montré en spectacle à la vu de tous, vous deveniez un avertissement pour les prochains qui voudraient se rebeller.

Qu’avait Jésus contre les marchands du temple? Il ne pouvait s’agir pour lui d’être opposé aux transactions commerciales. En fait, il semble qu’il ait eu lui-même, dans son entourage, un homme d’argent, Judas Iscariote – même s’il n’est pas le genre d’homme à donner une bonne réputation au métier de comptable. Il ne pouvait pas non plus penser que la religion avait le moindrement rapport avec de telles mondanités. « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, » (Mt 22:21) n’est pas une déclaration voulant que la politique soit une chose, et la religion une autre. Tout juif familier avec les Écritures sait que la justice, la compassion, l’accueil de l’étranger et la protection des pauvres contre la violence du riche, appartiennent au domaine religieux.

C’est le système dans lequel faisaient partie les marchands du temple qui a poussé Jésus à une telle rage. Ces marchands se trouvaient au temple parce que les fidèles s’y rendaient pour offrir des sacrifices, et pour ce faire, devaient amener avec eux un agneau ou quelques colombes. Cela voulait aussi dire qu’il leur fallait faire un long voyage pour voir très souvent leurs offrandes rejetées à l’arrivée par les prêtres du temple, parce que jugées trop impures ou imparfaites. C’était donc plus sûr de s’acheter un animal sur place, et pour cela, vous pouviez avoir besoin de changer la monnaie de votre localité d’origine en devise métropolitaine.

Il y avait néanmoins une opinion répandue selon laquelle ces actes devenaient des parodies d’un véritable sacrifice. Ce que vous offriez n’était pas de vous – ou du moins, l’avait été que pour un bref moment. Vous aviez besoin de donner à Dieu quelque chose qui était une partie de vous même, pas quelque chose de l’ordre du prêt-à-donner. Jésus était sans doute d’accord avec cette opinion, tout comme les pharisiens avec qui Jésus avait beaucoup en commun, malgré ce que les chrétiens peuvent en penser. Il croyait qu’un don devait être d’une certaine manière l’expression intime du donneur, et que le système du temple avait brisé ce lien vital. Le rite dans son ensemble était devenu automatisé et dépersonnalisé.

En cela, Jésus ne fait qu’un avec un autre prophète juif plus tardif, Karl Marx, dont le concept d’aliénation implique une rupture similaire entre le produit et le producteur. Avec le capitalisme, Marx pensait que les hommes et les femmes cessaient de se reconnaître dans leurs œuvres, fabriqués de leurs propres mains. Jésus n’était pas anticapitaliste, pas plus que Dante était darwinien. Mais il était prêt à risquer sa vie pour défendre ce qu’il voyait comme une forme authentique du don contre un système qui l’appauvrissait. En tant que tel, il aurait probablement compris ce contre quoi protestent ceux qui grelotent sur le parvis de Saint-Paul. Ils ont certainement réussi à faire tomber dans une panique impie la caste dirigeante d’un lieu si pieux, exactement comme Jésus l’a fait. De ce point de vue, ils sont ses disciples, même si beaucoup d’entre eux peuvent, à bon droit, mépriser la religion.

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Brève traductologique sur le caractère parodique de la grève étudiante, du "printemps érable" aux manifestations de casseroles

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Plusieurs se désolent des formidables créations du mouvement étudiant : le carré rouge comme symbole reconnaissable de tous, l’expression « printemps érable » ou encore les manifestations de casseroles commencées suite à l’adoption de la Loi spéciale 78. Pour chacune de ces créations, on peut lire le cortège des grandes pleureuses de la droite québécoise qui n’en ratent pas une lorsqu’il s’agit d’amoindrir le mouvement de grève. On pourra lire, si on y tient, Isabelle Maréchal s’attaquer à Xavier Dolan en critiquant le carré rouge et en le liant aux Brigades rouges italiennes, ou Richard Martineau sur l’expression « printemps érable » (à partir de « printemps québécois ») ou sur les manifestations de casseroles. À chaque fois, ce qu’on pourrait appeler la secondarité de la symbolique, son caractère dérivé (généralement de l’ordre de l’intertextualité, c’est-à-dire en référence à un discours antérieur), est décriée, précisément leur aspect parodique (plus ou moins conscient de la part des créateurs, selon ces commentateurs de droite).

Si cette critique est parfois de mauvais goût et n’exprime franchement qu’une incompréhension du mouvement étudiant, elle vaut toutefois la peine d’être explorée, ne serait-ce que pour son attaque de la secondarité, attaque qui est l’expression d’un préjugé métaphysique tenace depuis Platon : ce qui est second n’est pas premier, cela va de soi, il n’est donc ni originaire, ni authentique, bref, c’est une « traduction ». C’est au caractère traductif de la symbolique que je m’intéresserai, mais aussi à ses conséquences, d’abord pour cette fameuse expression « printemps érable » qu’on semble tant aimer, surtout en France (dans Le Point, L’Express, Le Courrier international, Les InrockuptiblesL’Humanité, Libération, Le Monde, Le Nouvel Observateur, etc.), ensuite pour ce qui est des casseroles.

Comme une parodie de traduction

L’expression « printemps érable », quand même peu usitée par le mouvement étudiant, fait d’abord référence au printemps arabe, une série de révoltes ayant abouti avec la chute des dictatures de Tunisie et d’Égypte au printemps 2011. Doit-on voir dans l’usage de l’expression la volonté d’une comparaison entre une rébellion démocratique contre des dictatures et le mouvement étudiant au Québec? C’est ce que nos commentateurs de droite ont vu et ont critiqué. Pourtant, une telle comparaison se serait traduite en « printemps québécois », où, à la place du terme « arabe », on aurait simplement substitué l’adjectif « québécois ». Or, on parle de « printemps érable » qui joue non pas sur le sens de l’expression originelle, mais sur le rapprochement phonique « arabe—érable ». Si les journaux français y ont vu le « symbole canadien », on sait bien au Québec que sa signification est tout autre, puisque au-delà d’un symbole national, le printemps, c’est le « temps des sucres », le moment du dégel où la sève de l’arbre recommence à circuler, sève qui pourra être recueillie pour la fabrication du sirop est des autres produits dérivés de l’érable (comme le beurre d’érable). Bref, c’est le renouveau festif du germinal québécois après un hiver toujours trop long, toujours trop froid.

On considère généralement une parodie comme l’« imitation d’une expression d’autrui, dans laquelle ce qui est sérieux chez l’autre devient ridicule, comique ou grotesque » (on pourra lire Profanations de Giorgio Agamben, pp. 39 à 59, pour un plus long développement sur cette question). Or, la parodie avait un tout autre sens chez les Grecs de l’Antiquité, c’est le παρῳδία, ou, décomposé, le παρά de l’ ᾠδή, c’est-à-dire le « à côté » du « chant » : l’accompagnement (sonore – au théâtre), et au sens littéral, ce qui n’a pas de lieu propre. « Parodie » possède donc un sens premier qui pourrait relever de l’euphémisme : on ne prend pas la voie directe, frontale, mais de biais, et dans le cas de « printemps érable », on ne se mesure pas directement à l’aune des révoltes arabes (on ne s’identifie pas directement à elles), mais on les accompagne, humblement.

Si « printemps érable » est bel et bien une parodie, c’est parce qu’il décale le référent tout en lui donnant sa juste valeur. Contrairement à ce que pensent nos commentateurs du Journal de Montréal, on ne s’y compare pas, on n’en fait pas non plus un modèle, mais on mesure son caractère premier par le biais d’une autodérision franche et sincère, en définitive, saine.

Une traduction de « printemps érable » est-elle possible?

Comment alors traduire l’expression dans les autres langues? L’anglais offre un exemple intéressant. La première traduction fut maple spring qui est une traduction littérale dont la référence au « printemps arabe » est amoindrie puisque seule l’idée de la saison subsiste. C’est le Überleben benjaminien, quelque chose survit au passage des langues, ici, une des idées, mais ce passage se fait au risque de perdre la quasi-homophonie et le sens parodique qu’elle offrait. Il s’agit, dans la conception platonicienne de l’ontologie, d’une pauvre copie d’une copie (ici c’était l’expression québécoise).

Une deuxième traduction a commencé à voir le jour récemment : Maple Spread. Certains reconnaîtront l’expression, il s’agit de cette pâte à tartiner faite à base de sirop d’érable et consommé généralement au petit déjeuné (en français « beurre d’érable »). L’expression met l’accent sur le caractère disséminant du spread : c’est l’étalement, l’extension, l’étendue, etc. L’expression est employée pour désigner le mouvement à l’extérieur du Québec (notamment en Ontario, avec le Ontario Students Mobilisation Coalition) qui veut continuer la lutte étudiante commencée au Québec : l’étaler.

La question se pose : de quoi maple spread est-il la traduction? Car il ne s’agit pas ou plus tellement d’une traduction de « printemps érable », mais aussi d’une parodie. Pour reprendre les catégories platoniciennes, nous ne sommes plus dans la mauvaise copie, mais carrément dans le simulacre, dans cette « copie » qui est ontologiquement détachée de l’original. Ou pour reprendre l’expression benjaminienne, nous ne sommes plus dans une volonté traductologique du Überleben (la survie au sens transcendantale), mais du Fortleben : la survie au sens de la continuation de la vie, le living on. Ce n’est plus l’« idée » originale qui compte, mais ses conséquences, ses effectuations, ses réalisations.

Le « living on » des casseroles

Le 18 mai 2012, le gouvernement libéral de Jean Charest faisait adopter par l’Assemblée nationale la Loi spéciale 78 qui restreignait, en autres choses, le droit de manifester. Presque immédiatement, une initiative sur les réseaux sociaux suggéraient de taper sur des casseroles pour manifester le droit de manifester, ce qui a pu donner, parfois, notamment à Montréal, des rassemblements nocturnes impressionnants :

Au départ, l’idée était d’« imiter » ce qui s’était fait en Amérique latine, notamment au Chili pendant la dictature militaire : à l’interdiction de manifester (par la limitation du nombre de manifestants), on manifeste encore plus bruyamment son mécontentement.

Les critiques de droite ont encore une fois saisi l’occasion pour voir là une démesure : comment osez-vous, semblent-ils dire, vous comparer à la situation politique des dictatures sud-américaines? Or, si l’expression « printemps érable » semble parodique, en tout cas décalée par rapport à « printemps arabe », l’usage des casseroles au Québec se veut analogue à l’usage qu’on en faisait dans le Chili des années soixante-dix. Peut-être avons-nous affaire ici encore une fois à une parodie, mais cette fois, ce n’est plus le mouvement étudiant qui parodie les révoltes d’ailleurs, ce sont les dictatures des pays étrangers qui sont parodiées par notre gouvernement. La Loi spéciale 78 n’a-t-elle pas quelque chose de la parodie d’un régime autoritaire, et Jean Charest n’agit-il pas comme une parodie d’Augusto Pinochet? Bien sûr, il ne s’agit pas d’une imitation en tous points semblables, mais quelque chose du rapprochement de biais. Les manifestations de casseroles ne sont donc pas l’importation directe des méthodes de contestations d’Amérique latine, mais les révélateurs des méthodes de gouvernance totalitaires importées par notre gouvernement.

***

S’il est possible de voir de la parodie dans le mouvement de contestation étudiant, c’est aussi parce qu’un mouvement de révolte, dans notre monde globalisé par l’économie capitaliste, ne se développe pas en vase clos, mais participe à une résistance face à la pensée néolibérale. Qu’il soit parodié ou parodique ne signifie finalement que le mouvement est traduit, c’est-à-dire transformé, déplacé, excentré, adapté, etc. Les mouvements et les manières de faire d’ailleurs nourrissent notre propre combat.

Mais la parodie peut aussi agir sur notre propre culture. Récemment, la très belle initiative d’Étudiants-Secours qui parodie l’organisme Parents-Secours est à cet égard une formidable réévaluation, moins de l’organisme original, mais de ce que signifie « (se) protéger » (ici, contre la police), tout en parodiant du même coup tout le discours sur l’infantilisation du mouvement étudiant à l’œuvre depuis le début de la grève. Ces parodies, loin d’être à la traîne du discours social – c’est-à-dire second –, participent d’une repolitisation de notre culture qui autrement serait restée amorphe et insignifiante. C’était peut-être ça, au fond, le souhait implicite de la droite médiatique.

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Montréal, au cœur des ténèbres

Traduction d’un article de Dave Kaufman, par Caroline Mangerel, Montréal

Mardi soir, juste avant minuit, j’ai été agressé par un policier. Aucun avertissement, aucune explication, mais un beau coup de matraque à l’arrière de la jambe.

J’étais sur le boulevard René-Lévesque. Je marchais vers l’ouest en m’éloignant de la zone de manifestation, près du coin de Sanguinet, en compagnie d’une autre personne. Journaliste pigiste l’un comme l’autre, nous avions observé les manifestations de la rue Sainte-Catherine pendant environ 90 minutes.

À un quart de la longueur du bloc, deux jeunes nous dépassent en courant. Dix secondes plus tard, nous entendons une voiture de police s’arrêter derrière nous. Deux policiers en sortent, brandissant des matraques. Présumant que les policiers se préparent à pourchasser les deux jeunes qui viennent de nous dépasser, nous nous poussons immédiatement vers le bord du trottoir. Erreur. Pour des raisons qui me sont toujours obscures, c’est sur nous qu’ils foncent.

« Bouge! Bouge! Bouge! »

Deux policiers, le gourdin au vent, se précipitent sur nous et nous ordonnent de courir, en continuant dans la même direction. Mon collègue détale jusqu’au bout du bloc et, une fois qu’il a traversé la rue, le policier le laisse tranquille. Le policier qui me court après me jette dans une camionnette stationnée. Je rebondis et file en direction de l’autre policier qui, après avoir pourchassé mon collègue, reste en place au coin de la rue.

Je sais, au moment où je cours vers lui, qu’il va me donner un coup de matraque. Je sens que je me précipite vers le passage à tabac.

Dès que j’arrive à sa hauteur, il me frappe au mollet. Je pousse un cri et galope de plus belle pour atteindre l’autre côté de la rue et sa relative sécurité. Puis, aussi vite qu’ils sont venus, ils disparaissent. Je n’ai vu ni numéro de matricule, ni nom, à peine un visage. Tout s’est passé très vite.

À d’autres moments de la soirée, quand nous observions les manifestations, nous nous sommes sentis beaucoup plus en danger qu’à ce moment-là. C’est une attaque injustifiée sur deux personnes innocentes en train de déambuler dans une rue complètement vide (à cette heure-là).

Voilà Montréal sous la loi 78.

Je ne suis pas étudiant. Je ne porte pas de carré rouge. Je ne suis pas en grève. Lorsque quatre voyous ont placé des bombes fumigènes dans le métro, tout l’appui du public au « Printemps érable » s’est évaporé. L’opinion publique a plongé et le mouvement a semblé sur le point de mourir à petit feu. Puis, le gouvernement provincial a ratifié une loi qui constitue sans doute une violation de plusieurs droits garantis par la Charte canadienne des droits et libertés, comme la liberté de parole et la liberté d’association.

Mardi après-midi, dans les rues de Montréal, plus de 100 000 personnes ont manifesté : professionnels, retraités, parents, immigrants et québécois « pure laine », anglophones et francophones. Cette marche pacifique est l’un des actes de désobéissance civile les plus considérables de l’histoire de notre pays.

La majorité du reste du Canada ne comprend pas qu’il s’agit maintenant d’une question de droits de base dans une démocratie, et c’est regrettable. Cette incompréhension vient notamment du fait que c’est généralement ceux qui font le plus de bruit qu’on entend le mieux.

Si une vitrine de banque brisée constitue une image de choix pour la télévision, elle ne dit néanmoins pas toute la vérité. En regardant certaines chaînes de nouvelles, on pourrait croire que des meutes d’étudiants sauvages sèment l’effroi d’un bout à l’autre de la ville. Or, je ne suis peut-être pas partout en même temps, mais d’après ce que j’ai pu constater, il s’agit plutôt d’une réaction hors de toutes proportions de la part du gouvernement à un exercice public de désobéissance civile.

La police n’est pas non plus en position avantageuse. Surmenés, sous-payés, les policiers doivent appliquer une loi qui ne peut que leur compliquer le travail et leur empoisonner la vie. Cela dit, il est important que chacun soit tenu responsable de ses actes. Pour paraphraser Rodney King, il est du devoir des uns comme des autres de trouver une façon de vivre ensemble.

Voilà justement le problème. Le mouvement a dégénéré et procède maintenant d’une logique du « nous contre eux », d’un côté comme de l’autre, ce qui laisse la porte ouverte à un prolongement de la discorde bien après la fin de ce conflit. Notre pays a toujours été reconnu comme tolérant et respectueux des différences, qu’elles soient culturelles, religieuses ou autres.

Le Québec comme le Canada doivent prendre du recul dans cette affaire. Il ne s’agit plus seulement d’une augmentation de 325 $ par an des frais de scolarité. Il s’agit maintenant des droits et des libertés fondamentaux qui définissent le Canada. La réaction du public à la loi 78 relève bel et bien de la démocratie en action.

C’est pourquoi les Canadiens devraient embrasser le Québec et sa cause plutôt que de lui tourner le dos.

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Classé dans Caroline Mangerel