N+m (à la manière de David Hume)

Par Dalie Giroux, Université d’Ottawa | aussi disponible en format pdf

Je le dis d’emblée, cette sentence ne me dit rien [de bon] (réception).

[Il faut] reprendre la question par chacun de ses bouts (mise en travail).

Ses bouts – les seules poignées qu’elle offre, de visu (rationale).

[Remarque méthodologique. Suite]. Quand il n’y a rien à dire sur quelque chose, c’est nécessairement par là que dire quelque chose commence. Les rien-à-dire sont des incisions de la locution ratiocinantes qui permettent d’entrer dans le désordre. Les rien-à-dire ont des racines dans le fond de l’esprit. Suivre le désordre [est] le seul moyen de parler sans communiquer, de connaître sans apprendre, de résonner sans raisonner (raisonner : la chose la plus triste, lorsqu’il s’agit de contourner le désœuvrement comme on évite de faire une erreur). Je dis.

Retourner le dire-quelque-chose en une question sur la chose même du dire, seul moyen, lorsqu’il s’agit de Nietzsche, lorsqu’il s’agit de Nietzsche, de ne pas ânonner. C’est de plus en plus difficile de parler de Nietzsche avec tout le tapage industriel que fait l’université, d’y aller comme on se glisse dans les draps du désordre, de ne pas [s’]assujettir. C’est étouffant de tenter de parler de Nietzsche. Nietzsche est surtout, avant tout, matériellement, un smog épais sorti des hautes cheminées qui surplombent les forges de la philosophie contemporaine. C’est peut-être le temps d’un nouvel autodafé. Je dis cela en passant.

« Nietzsche et la multitude ». Nietzsche/et/la multitude. Un nom propre : Nietzsche. Une conjonction : et. Un nom commun : la

multitude. Les trois termes compris – c’est tout ce que je suis capable de faire de cette formule, et c’est dire mon impuissance – dans une relation de contiguïté. Relation faible, selon la caractérisation de David Hume (quelqu’un qui se servait de son mobilier de bureau pour construire des expériences philosophiques qu’il partageait avec ses lecteurs : sa plume, sa chandelle, la vue de son bureau).

« Nietzsche »

D’abord, quelques remarques afférentes à l’histoire des idées. Le nom propre est le nom d’un système de signes. Quand on écrit « Nietzsche », on réfère nécessairement à une constellation, même si et quand on pense à une moustache. Le nom propre d’un auteur n’est pas le nom d’un individu, car cet individu n’existe pas pour nous, il n’y a de « Nietzsche et le multiple » que parce qu’il y a un système de signes qui s’est matérialisé dans une forme transmissible. L’œuvre, une nuée.

L’écriture. Une écriture comme un ensemble de postures figées (les souvenirs muets collés sur les pages du scrap book de Platon – relire la fin du Phèdre, de temps en temps). Ce sont les postures qui appartiennent à l’individu (à la moustache), et pas le système de signes. Cette supposition qu’une écriture comme un ensemble de postures figées appartenant à un individu se manifestant dans le réel comme système de signes est la condition plus profonde de la possibilité de ce nom propre. Du moins le croyons nous (nous les modernes – se référer à l’invention du roman, et commencer à lire la philosophie comme un témoignage). Cette supposition est celle du lien entre l’écriture et la vie. Le lien entre l’écriture et la vie individuelle. Indivi/duelle.

Cette unité, indivisibilité, tenue pour être le fait d’un individu (qu’indique ici un nom propre), est également tenue comme étant manifeste dans un système de signes (qu’indique le même nom propre). L’œuvre indique, transpose, signifie une vie individuelle. Aussi radicalement que l’on déconstruise le rapport entre la vie et l’œuvre – comme le fait par exemple Deleuze qui veut comprendre les œuvres comme des machines – cette supposition demeure, ne serait-ce que comme un reste. On peut voir sur Youtube.com un court film de Nietzsche en 1989 qui a l’air fabriqué à partir de photos. Youtube.com est un nom propre. Le système de signes et la moustache, la moustache (le système de signes), le système de signes (la moustache, le système de signes).

« Et »

La conjonction de coordination la plus commune, signe de l’addition. Addition d’éléments de même nature. C’est la forme la plus faible de mise en relation. C’est un connecteur mou. C’est le geste (signe) de mettre une à côté de l’autre des entités qui sont tenues pour avoir un rapport additif (qui pourrait certes faire l’objet d’une négation de contenu).

[ni] Nietzsche [ni] [mais] [or] [ou] [donc] la multitude.

« Nietzsche et la multitude ». Il y a une demande de qualification. Une demande. Mettre un système de signes/ensemble de postures figées, une œuvre et une vie, à côté de quelque chose. Pour quelque chose. Une connexion molle qui veut se durcir. Une demande de durcissement (une conjoncture). Un piège.

« Hier soir, j’ai mangé Nietzsche et de la multitude ».

« Nietzsche et la multitude prennent le thé tous les jours à quatre heures ».

« La multitude ».

Le contraire de l’Un. Le contraire de [pas-de-contraire], et infiniment. C’est en gros ça l’idée du refus onto-démocratique de la transcendance. L’ensemble des singularités, infiniment. Que des noms communs, que des conjonctions. Le contraire-de. Le nom propre de l’impossibilité d’un nom propre. Le Nom commun. Une mue de l’esprit hégélien comme une conjuration des puits d’accumulation de pouvoir symbolique. Hégélien, en tout cas. Qui a besoin de Dieu en tout cas – de son souvenir sémiotique.

Récapitulons.

Nietzsche

[Un système de signes qui est un ensemble de postures figées]

Un nom propre

et

[en conjonction additive molle avec]

en plus d’

la multitude.

[le principe qui fait du contraire de pas-de-contraire infiniment le principe de l’émancipation].

un nom commun.

Quel dire, quelles opérativités, quels compléments d’objet, quel contenu appellent cette question qui se donne l’air d’être ouverte? C’est un piège. C’est une sentence.

  1. La conjonction de ce nom propre et de ce nom commun est impossible.

–          Nietzsche + Contraire-de : contradiction interne (référer à l’analytique du ressentiment).

–          Nietzsche + Émancipation : contradiction interne (thèmes constants  de l’esclavage et civilisation, et de la nécessité de la douleur).

–          Nom propre + Refus du nom propre : contradiction externe (la conjonction se disqualifie d’elle-même). Penser en multiple plutôt que penser le multiple veut dire cesser de penser comme ça. Cesser de communiquer pour plutôt tenter le dire, infiniment.

  1. La conjonction de Nietzsche et de la multitude est une fausse ouverture.

Le piège, la conjoncture de la conjonction, se trouve dans l’impossibilité absolue de dire quelque chose sur Nietzsche ou sur la multitude dans une tentative d’associer l’addition (N+m) avec des sujets (habituellement des « il »), à des opérateurs (qui réfèrent à des attractions et à des répulsions), à des compléments d’objets (qui renvoient radicalement à l’interprète et à ses manières).

–          Nietzsche [nie, fuit] la multitude.

–          Nietzsche [est, incarne] la multitude.

Ou bien, ou bien. N’est ou n’est pas. C’est le procès du réel. Nous sommes déjà coupables, avant même d’avoir écrit une ligne.

  1. [Il faut] cesser de penser les noms propres avec les noms communs.

Soit la multitude est une hypothèse sérieuse, et alors nos méthodes de pensée sont radicalement en rupture avec la manière dont a fonctionné jusqu’à présent la philosophie professionnelle tout comme la pensée underground; soit le nom propre (l’œuvre et sa vie) forme l’archè du travail philosophique. La dialectique propre/commun rend impossible l’horizon de la multitude, supposant que l’idée même de multitude ne soit pas tronquée (ce qui n’est pas le cas).

La conjonction de Nietzsche et de la multitude est inauthentique parce qu’elle ne permet pas un travail du dire qui concernerait ce que cette conjonction prétend pouvoir appeler. La conjonction d’un nom propre avec le Nom commun est invertie. Elle force encore le quelque chose du dire (ce qui est déjà beaucoup, comme la transgression est déjà beaucoup, comme la transgression est mieux que rien).

Propriété

Le nom. C’est le problème authentique qui se cache derrière cette méchante sentence qui additionne Nietzsche et la multitude.

Chez Nietzsche, dans ce système de signes – et qui fait du rapport avec la moustache un rapport ironique, il y va du multiple plutôt que de la multitude. Il y va d’une complexification étonnante du rapport entre l’œuvre et la vie, entre le système de signes et les postures figées.

Les noms sont des multiples de l’âme. L’âme n’est pas individuelle.

Prince-hors-la-loi Europe Au Zénith Sur les cimes
Danseur Nihiliste Médecin Moraliste
Zarathoustra Le crucifié Grande santé Immoraliste
Chameau Dionysos Destin Accoucheur
Âne Malade Dynamite Solitaire
Lion Mangeant du Hauteur Dernier homme
Enfant risotto Rapetissé Esprit libre
Mère Buvant du thé Psychologue Voyageur
Père Gavé de bière Libéré Estomac

On dit qu’un nom a est un multiple d’un nom b s’il existe un désappropriateur x tel que b * x = a.

Par exemple, « enfant » est un multiple de « Nietzsche », car [désappropriation temporelle] * Nietzsche = enfant.

La liste des multiples d’un nom propre non nul (doté d’une naissance et d’une mort) quelconque (sans égard ontologique européen) est toujours illimitée.

Le nom propre n’est qu’un stroboscope.

Le reste n’est que sentence – individu/Un ou bien multitude/ Contr’Un.

Mettre en tension toute sentence.

Commencer par « Nietzsche et la multitude ».

Ruiner la condition métaphysique de la propriété.

Nietzsche et la multitude (N+m) (mots ailés : une commande de la part de Conjonctures).

Cet article est aussi disponible en format pdf.

Advertisements

Poster un commentaire

Classé dans Dalie Giroux

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s