« Cesser d’écrire » pour « dire vrai »? Foucault face à l’engagement

Par Guillaume Bellon * | aussi disponible en format pdf

Sans doute ne prononce-t-on pas le mot d’engagement sans rougir un peu de ce qu’une telle question peut avoir tout à la fois de naïf et d’outré. Question, en outre, qui s’accommode mal des limites d’une réflexion circonscrite à un auteur et à une période définie ; aussi, les deux citations montées dans la première partie du titre – « Cesser d’écrire » et « dire vrai » – voudraient-elles en réduire la démesure par les deux bornes qu’elles permettent de fixer. Si ces deux citations, appelant un trajet à redéployer, semblent se répondre presque trop parfaitement, elles présentent deux avantages : le premier, de dessiner une période homogène ; le second, de mettre au jour la prééminence d’une réflexion sur les formes linguistiques et les types textuels à disposition.

Une période homogène, tout d’abord : « cesser d’écrire », c’est l’hypothèse qu’émet Michel Foucault en 1970, au moment d’entrer au Collège de France (il est élu en novembre 1969 sur la chaire d’Histoire des systèmes de pensée, et prononce sa leçon inaugurale en décembre de l’année suivante) ; quant au « dire vrai », c’est cette modalité de discours de soi dont le professeur poursuit l’étude lors de ses dernières années d’enseignement, notamment dans Le Courage de la vérité, en 1984. C’est donc ce « moment-Collège » qu’on voudrait étudier. La prééminence d’une réflexion sur les formes linguistiques, ensuite : quoiqu’annoncée ici dès le titre, la question de l’« engagement » ne se pose pas comme telle, mais, dans notre corpus, vient par la bande. Je proposerai ainsi de m’appuyer sur la définition suivante, définition « minimale » que j’emprunte à Emmanuel Bouju : l’engagement désigne les modalités par lesquelles un penseur, un homme de l’écrit et du livre, vient risquer sa parole et proposer un sens au sein d’une actualité qui le préoccupe[1]. C’est cette notion de « risque », ou de « mise en jeu », qui sera le fil rouge des pages qui suivent. Le silence de l’œuvre, la tentation de l’action, le lieu de la tribune constitueront les trois premiers temps d’un déchirement dans lequel le « dire vrai » semble se présenter comme réconciliation. Non qu’il faille se méfier de la belle périodisation qui pourrait se lever alors comme un fantôme : j’ai l’air de suivre pas à pas des infléchissements qui pourraient dessiner des temps isolés, alors qu’il s’agit plutôt d’inflexions et de dominantes.

 

Un rendez-vous manqué : le silence de l’œuvre

Jusqu’à ce « moment-Collège » ici poursuivi, force est de reconnaître que les prises de parole ou position de Foucault sont absentes. S’engager, venir risquer sa parole nécessite au préalable une reconnaissance à mettre en jeu, ce qu’une sociologie rudimentaire appellerait une « position symbolique dans le champ » – et c’est précisément ce qui semble faire défaut à l’auteur. En effet, « L’introduction à Biswanger », le texte qui marque l’entrée en écriture de Foucault, en 1954, passe relativement inaperçu ; même Histoire de la folie, en 1961, n’est pas remarqué du lectorat visé (historiens et psychiatres), mais apprécié seulement par les littéraires (Barthes et Blanchot en tête)[2]. Or, en étirant à peine ces deux dates, symboliques dans le parcours de l’auteur, on retrouve l’empan chronologique de ce qu’on a appelé d’abord les « événements », puis l’« insurrection » et maintenant la Guerre d’Algérie. À considérer rapidement le contexte socio-historique, il paraît que cette situation politique appartiennent encore à la génération précédente : aucune place n’est laissée à cette figure incertaine qu’est encore Foucault à l’époque. À la différence d’un Barthes, justement (pourtant lui aussi resté relativement silencieux), Foucault ne bénéficie pas de l’aura suscitée par Le Degré zéro de l’écriture, dès 1953, et de la tribune mensuelle des « Mythologies », dont le recueil paraît en 1957, et assoit le critique littéraire dans le paysage de l’époque.

Quant à mai 1968, autre événement majeur, à la fin de la même décennie, c’est encore Sartre qui vient prendre la parole en Sorbonne ; Foucault, en Tunisie, ne fait qu’un rapide voyage en France, mais reste silencieux. Il convient en effet d’entendre, en double de l’argument sociologique, un argument « géographique » : tout comme Foucault est successivement en Pologne puis en Suède entre 1954 et 1961, il se trouve en 1968 à l’étranger. On retiendra néanmoins que cette « première » période laisse comme un goût de rendez-vous ou d’acte manqué, qui pourrait bien peser dans cette désaffection de l’écriture, cette désertion de l’écrire qui marque l’entrée de l’auteur au Collège de France.

 

« Cesser d’écrire ? » : la tentation de l’action

C’est peut-être bien en effet dans un tel contexte qu’il faut saisir cette déclaration de Foucault, à l’occasion d’un entretien paru en 1970 – soit au moment même de son entrée au Collège de France :

L’époque où le seul acte d’écrire, de faire exister la littérature par sa propre écriture suffisait pour exprimer une contestation à l’égard de la société moderne n’est-elle pas déjà révolue ? Maintenant le moment n’est-il pas venu de passer aux actions véritablement révolutionnaires ? Maintenant que la bourgeoisie, la société capitaliste ont totalement dépossédé l’écriture de ces actions, le fait d’écrire ne sert-il pas seulement à renforcer le système répressif de la bourgeoisie ? Ne faut-il pas cesser d’écrire ? Quand je dis tout cela, je vous prie de ne pas croire que je plaisante. C’est quelqu’un qui continue à écrire qui vous parle[3].

La fin de la citation réduit la part provocation face à celui connu également pour sa prose extrêmement travaillée (on se souvient peut-être du « Michel Foucault est un écrivain », affirmation sur laquelle s’ouvre les textes de Blanchot puis de Frances Fortier)[4] ; elle installe néanmoins l’espace d’une contradiction jamais levée : la question « cesser d’écrire » est en soi, toujours déjà aporétique pour Foucault. Il ne faudrait pas, pour autant, sous-estimer la mise en cause qui trouve à s’énoncer au cours du même entretien :

Les écrivains ne peuvent pas rester dans un lieu sûr à l’abri de cette immense contestation politique menée contre le système de l’éducation et du savoir dans les sociétés capitalistes. En tout cas, en Chine, les écrivains, à l’égal des enseignants et des étudiants, ne sont pas protégés, en raison même de leur statut d’écrivain. Dans notre société non plus, il ne faudrait pas que l’écriture serve d’alibi et que, sous ce prétexte, ce qui à l’université ferait l’objet d’une attaque soit étouffé et calfeutré[5].

Le parallèle ici, avec Sartre, et la confrontation à l’héritage piégé de la réflexion sartrienne sur l’engagement, est inévitable. Pour l’auteur de Qu’est-ce que la littérature ?, « l’écrivain n’est ni Vestale ni Ariel : il est ‘dans le coup’, quoi qu’il fasse, marqué, compromis, jusque dans sa lointaine retraite »[6]. Comme Camus, qui a fait sienne la formule pascalienne « nous sommes embarqués »[7], Foucault semble dénoncer tout refuge de l’écrivain dans une activité – l’écriture – qui fait en outre l’objet d’une attaque dirigée. Lorsque dans un entretien de 1972, il lance : « La philosophie est déjà abolie. Elle n’est plus qu’une vague petite discipline universitaire, dans laquelle des gens parlent de la totalité de l’entité, de l’ ‘écriture’, de la ‘matérialité du signifiant’, et d’autres choses semblables »[8], il n’est pas difficile de retrouver Derrida, à la fois comme contre-modèle d’une autre pratique de la philosophie (et donc d’une autre expérience de la pensée), mais aussi comme adversaire dans un contentieux dont le texte « Mon corps, ce papier, ce feu », adjoint à la nouvelle édition, la même année, d’Histoire de la folie, rend compte. Plus profondément, passées les réactions épidermiques et les ego en jeux, la formule de Foucault atteste d’une crise quant à l’écrire, dont Jacques Rancière a rendu compte dans La Parole muette. Il s’agit bien là, du côté de Foucault, d’une critique au sens étymologique de « mise en crise » de la philosophie, critique ouverte donc dès le début des années 1970, et à laquelle pour la période Gilles Deleuze répond seulement en 1990 avec Qu’est-ce que la philosophie ? – et cette évidence rappelée : il s’agit de « créer des concepts ».

« Cesser d’écrire ? », cette question redoutable lancée par Foucault, concerne ainsi plus qu’une désaffection ou un « changement de style » (d’écriture ou de vie). En elle gît quelque chose qui noue le nœud des interrogations de Foucault, et explique le balancement qu’on peut observer, durant les premières années de la décennie 1970, entre l’action, comme modèle privilégié (et surinvesti ?), et la volonté de n’être – selon les dires mêmes de l’auteur – qu’un simple « rouage dans une machine extratextuelle ». De ce balancement, rend compte, on le verra, le rapport bifrons à l’enseignement.

Rappelons tout d’abord que 1971, première année d’enseignement de Foucault au Collège, correspond également à la création du Groupement d’information sur les Prisons, le G.I.P. : le 8 février est distribué, dans la Chapelle Saint-Bernard, sous la gare Montparnasse, le manifeste ronéotypé signé à six mains avec Jean-Marie Domenach et Pierre Vidal-Naquet. Ce manifeste permet de mieux cerner les implications de cette « tentation de l’action », dont rend compte l’investissement de l’auteur du côté des prisonniers :

Ce n’est pas à nous de suggérer une réforme. Nous voulons seulement faire connaître la réalité. Et la faire connaître immédiatement, presque au jour le jour ; car le temps presse. Il s’agit d’alerter l’opinion et de la ternir en alerte. Nous essaierons d’utiliser tous les moyens d’information : quotidiens, hebdomadaires, mensuels. Nous faisons donc appel à toutes les tribunes possibles[9].

Entrée en militance, certes, mais on le voit, dans une articulation problématique avec les autres activités : il semble bien qu’il faille repenser la formule de Didier Eribon, qui qualifie Foucault, dans la biographie qu’il lui consacre, de « Militant et professeur au Collège de France »[10]. Car c’est justement contre cette articulation des deux figures que s’insurge l’auteur :

J’aimerais bien que l’on n’établisse aucun rapport entre mon travail théorique et mon travail au G.I.P. J’y tiens beaucoup. Mais il y a probablement un rapport. Ce que j’ai étudié dans l’Histoire de la folie avait quelque chose à voir avec ce phénomène singulier de la société occidentale qu’au XVIIe siècle on a appelé le « renfermement ». Si je m’occupe du G.I.P., c’est justement parce que je préfère un travail effectif au bavardage universitaire et au griffonnage de livres. Écrire aujourd’hui une suite de mon Histoire de la folie qui irait jusqu’à l’époque actuelle est pour moi dépourvu d’intérêt. En revanche, une action concrète en faveur des prisonniers me paraît chargée de sens. Une aide à la lutte des détenus et, finalement, contre le système qui les met en prison[11].

Peut-on croire pour autant à mise en place d’un horizon heureux, celui d’un engagement enfin possible, et qui viendrait résorber la mise en doute de l’écrire ? Rien n’est simple ; ce que Foucault met en jeu, au sein du G.I.P., c’est encore et toujours sa parole – ce discours d’un homme de l’écrit qu’il vient risquer au sein d’une actualité problématique. Aussi, lorsqu’en 1975, face à Roger-Pol Droit, il se défend : « Mon discours est évidemment un discours d’intellectuel, et, comme tel, il fonctionne dans les réseaux de pouvoir en place »[12], se vérifie la lucidité qui le sauve de toute mauvaise foi. À la conscience lucide, on ajoutera ce malaise qui se dit lors d’un entretien de 1973, entretien central dans la question qui nous occupe :

Genet n’écrit plus sur le théâtre ni ne peut plus. Patrice Chéreau lui a écrit justement à propos des Paravents, lui demandant de les remonter. Il a répondu à Chéreau : « Mais je ne veux pas, je ne peux pas, je n’ai plus rien à dire là-dessus ». En fait, Genet travaille. J’ai là, dans mon placard, tout un tas de papiers qu’il a écrit sur le pouvoir politique, ce que c’est que le pouvoir. Je reviens de cette conversation avec lui, je reviens assez éprouvé à l’idée qu’il va falloir que j’aille faire des cours en Amérique, et puis qu’il va falloir que j’en fasse au Collège de France, parce que je me sens fort proche de lui[13].

Ce malaise, s’exprime encore, au sein du même entretien, dans la citation suivante :

La transmission de savoir par la parole, dans une institution comme une université, un Collège, peu importe, cette transmission-là du savoir est maintenant complètement dépassée. C’est un archaïsme, c’est une sorte de rapport de pouvoir justement qui traîne encore comme une espèce de coquille vide. Alors que le professeur n’a plus de pouvoir réel sur les étudiants, la forme de ce rapport de pouvoir reste encore, on ne s’en est pas encore entièrement débarrassé[14].

On pourra trouver ici le jugement du professeur particulièrement rude ; il paraît nécessaire de tenter de démêler l’évidence de l’éclat, de faire la part de la lassitude et de la provocation. Surtout que l’enseignement n’est pas tout à fait frappé d’inanité dans la pratique par Foucault. Qu’on se tourne vers le Pouvoir psychiatrique, ce cours de 1974-1975, que le professeur voudrait situer au point d’arrivée d’Histoire de la folie, comme sa « mise à jour » autant que sa rectification. On peut ainsi lire l’activité enseignante comme lieu de réfraction d’une préoccupation plus générale, et comme possibilité d’une mise en jeu de la parole :

Or, une chose m’a frappé : depuis quelques années s’est développé en Italie, autour de Basaglia, et en Angleterre un mouvement qu’on appelle l’antipsychiatrie. Ces gens-là ont bien sûr développé leur mouvement à partir de leurs propres idées et de leurs propres expériences de psychiatres, mais ils ont vu dans le livre que j’avais écrit une espèce de justification historique et ils l’ont en quelque sorte réassumé, repris en compte, ils s’y sont, jusqu’à un certain point, retrouvés, et voilà que ce livre historique est en train d’avoir une sorte d’aboutissement pratique[15].

Et Foucault de poursuivre :

Alors disons que je suis un peu jaloux et que maintenant je voudrais bien faire les choses moi-même. Au lieu d’écrire un livre sur l’histoire de la justice qui serait ensuite repris par des gens qui remettraient pratiquement en question la justice, je voudrais commencer par la remise en question de la justice, et puis, ma foi ! si je vis encore et si je n’ai pas été mis en prison, eh bien, j’écrirai le livre…[16]

Avant d’écrire le livre, et d’engager les modalités particulières d’une diffusion par l’écrit, le cours paraît ainsi assurer la double fonction d’une réaction immédiate, et d’un discours non-récupérable dans l’œuvre. Pour autant, et quitte à progresser de solutions incertaines en réponses précaires, quand bien même on ne retracerait ici que le parcours d’autant d’hésitations et de désinvestissements successifs, il faut tenir cette remise en cause du discours enseignant, sur laquelle s’ouvre le cours de 1976, Il faut défendre la société : « Tout ça, c’est très gentil, mais où est-ce que ça va ? Dans quelle direction ? Pour quelle unité ? »[17] Le « libre-propos » du Collège, s’il séduit un temps pour la latitude qu’il ouvre dans la réflexion, ne saurait être pris pour refuge pérenne. Il doit ménager – et il me paraît important d’insister sur cette dimension dans le parcours de Foucault – la place d’une intranquillité de la pensée, sur laquelle l’auteur ne saurait céder. C’est que la nécessité d’un résultat, d’une efficace du discours, n’en reste pas moins présente : « Tout cela piétine, ça n’avance pas ; tout ça se répète et n’est pas lié. Au fond, cela ne cesse pas de dire la même chose et, pourtant, peut-être, cela ne dit rien ; cela s’entrecroise dans un embrouillamini peu déchiffrable, qui ne s’organise guère ». Dès lors, la conclusion de Foucault à ce préambule au cours, « bref, comme on dit, ça n’aboutit pas »[18], vaut comme relance d’une même inquiétude quant à la parole, son effort et ses effets liés.

 

Tribune de l’entretien

Peut-être faut-il alors se tourner vers les nombreux entretiens qui jalonnent le parcours de Foucault. Et pour ce faire, comprendre un redéploiement de l’œuvre qui s’articule en deux temps. Il s’agit en effet de cerner d’abord ce qu’on pourrait appeler la « révolution copernicienne » de l’œuvre : jusqu’en 1966 – « année-lumière » du structuralisme, pour François Dosse, année du Symposium de l’Université Johns Hopkins entre autres –, Foucault n’a donné encore aucun entretien. Or, pas moins de six entretiens seront accordés cette année-là par l’auteur qui vient de publier Les Mots et les choses, ouvrage qui connaîtra le succès que l’on sait (le même Dosse rapporte que le livre fleurissait, l’été, sous les parasols sur les plages…). Cette « année-lumière » marque bien un tournant dans l’œuvre de Foucault, puisqu’à compter des années 1970, une dizaine d’entretiens seront réalisés chaque année : 15 en moyenne à partir de 1975, chiffre dépassé seulement en 1984, année de la disparition du philosophe en juin, mais pendant laquelle il accordera 16 entrevues.

Or, cette première révolution emporte une seconde : du « texte périphérique » (selon les mots de Judith Revel), l’entretien devient une « papillote » (c’est l’expression de Daniel Defert). Selon la même scansion que précédemment – grosso modo, 1975 –, il faut en effet cerner une modification profonde dans l’économie de l’entretien. Si je reprends l’expression de « texte périphérique », c’est bien que l’entretien vient assurer la mise en publicité d’un livre ; il cherche à assurer une diffusion large du texte qu’il promeut, d’abord dans des revues spécialisées, puis, au fil des années, de plus en plus « généralistes ». Mais fondamentalement, il se contente d’en reformuler le propos, d’en risquer au mieux (sous la pression de l’interlocuteur, le plus souvent) une actualisation sommaire. Devenu « papillote », l’entretien se désolidarise de l’œuvre écrite, et réserve une « surprise », qui est souvent celle d’une chance : celle de réaliser ce que Foucault lui-même nomme le « diagnostic du présent ».

C’est dans cette logique, celle d’une parole libérée du livre, et indexée à l’actualité, que je passerai en revue deux exemples, galvaudés aujourd’hui, mais que je voudrais envisager dans leur illustration des risques liés à l’engagement : d’abord celui de Klauss Croissant ; puis celui de Khomeiny. Un tel geste, néanmoins, est inconfortable : il risque sans cesse de manquer l’inscription précise d’une parole dans une époque (dont les détails et les circonstances sont longs et délicats à retracer) ; il confronte en outre à cette situation malaisée, qui reviendrait à distribuer bons ou mauvais points. Disons-le d’emblée : il ne m’intéresse pas d’avoir tort ou raison avec Foucault.

À considérer les différentes prises de parole de Foucault lors de l’affaire Klaus Croissant, en 1977, on pourrait convenir d’une rencontre heureuse entre une pensée et son époque. Foucault s’insurge contre l’incarcération de l’avocat de la « bande à Baader », et pointe justement le cœur du débat qu’elle soulève. L’affaire Baader peut en effet apparaître aujourd’hui symptomatique de l’évolution dans la pensée de l’extrême gauche et la justification des activités révolutionnaires ; ce dont témoigne aussi la une de Libération : « Terrorisme contre terrorisme. » Ni les actes des forces de l’ordre, ni le meurtre de l’industriel Hanns Martin Schleyer, quelles que soient les légitimations dont ils s’entourent, ne sont plus justifiables. Dès lors, en rappeler au droit, comme le fait Foucault, c’est ramener une problématique absente jusque-là, et esquiver dans le même temps le risque patent d’un positionnement idéologique.

Deux ans plus tard, Foucault use à nouveau d’une tribune, offerte par le Corriere della Sera, au moment de l’arrivée au pouvoir de Khomeiny, laquelle, on s’en souvient peut-être, « rappelait quelque chose que l’occident avait oublié depuis la Renaissance et les grandes crises de la chrétienté, c’est-à-dire la possibilité d’une spiritualité politique ». Il serait facile, ici, de crier à l’erreur, et de démontrer que les événements – l’histoire – sont loin d’avoir donné raison à Foucault. Ce qu’il me semble devoir être retenu, c’est que ces deux affaires, si on accepte de les tenir ensemble, illustrent le « risque » au fondement de toute prise de parole – c’est là la définition qu’on voudrait ici tenir. Plus encore, elles marquent deux sommets différents d’un engagement par la tribune qui paraît reculer avec la fin de la décennie. Au moment des élections présidentielles de 1981, en effet, Foucault refuse de se prononcer sur son vote à venir, et ne consent qu’à une parole après-coup – refusant de jouer les guides de conscience ou d’intervenir, c’est selon, trop directement dans la vie politique. Faut-il alors terminer la présente partie sur un échec ?

 

L’apaisement du « dire vrai »

Cette dernière question, bien évidemment, est mal posée ; en retrouvant le paradigme de la justesse et de l’erreur, elle esquive la difficulté qui travaille en son cœur le geste même d’engagement, et dont Foucault souligne l’importance, dans son dernier cours, à l’occasion d’une lecture de la Lettre V de Platon :

Les choses en sont arrivées au point que celui qui essaierait de faire entendre la voix de la vraie démocratie, dans cette démocratie désormais perdue, celui-là courrait le risque de tous les parrèsiastes, mais un risque qu’il ne vaut plus la peine de courir puisqu’il ne peut plus y avoir d’action possible, il ne peut plus y avoir de changement possible. On se mettrait en danger pour rien, et c’est ce que Platon se refuse à faire[19].

On retrouve là ce fil rouge que j’espère n’avoir jamais lâché – celui des modalités selon lesquelles un penseur vient « risquer sa parole » : 1) si l’engagement ainsi entendu nécessite d’avoir quelque chose à mettre en jeu, 2) s’il demande des modalités inédites et 3) ouvre à la possibilité de l’erreur, sa légitimité n’est jamais acquise. Il témoigne alors – et c’est cette perspective que je voudrais à présent aborder – d’une préoccupation constante, qui n’est pas escamotée chez Foucault : celle du « diagnostic du présent ».

« Qu’est-ce que les Lumières », l’un des derniers textes de l’auteur, en 1984, repense à partir de Kant et de Hegel (en partie contre Hegel, d’ailleurs), la nécessité de « penser aujourd’hui »[20]. Or, il en va là d’un paradoxe, que je ne prétends pas avoir l’intelligence de résorber, mais que je voudrais mettre en lumière : au moment même où s’affirme le plus explicitement la nécessité d’une prise en charge du contemporain, l’empan de l’étude s’éloigne et se dirige quasi-exclusivement sur les textes de l’Antiquité gréco-latine. Comment lire cette distance ? Comme précaution ? On trouvera un élément de réponse dans le « dire vrai » – enfin, j’y arrive.

Non sans consentir à une dernière remarque. « Dire vrai » n’est pas, en effet, dire le vrai : la distinction ne se veut pas spécieuse ; elle cherche à maintenir la question d’une juste-distance à la fois par rapport à l’époque, mais aussi par rapport à la parole. C’est même – et c’est là mon hypothèse – l’apparition d’une deuxième problématique, plus tardive en ce qu’elle daterait des dernières années, qui serait à même de répondre à la question de l’engagement. Il est temps de lire le développement de Foucault sur les quatre figures contrastives qui ont pris en charge, dans l’Antiquité, le « dire vrai » : le prophète, le sage, l’enseignant et le parrèsiaste. Ces figures, le professeur cherche à en définir l’actualité, en un propos peut-être improvisé ou inabouti, mais qui nous intéresse :

On pourrait dire – mais ce sont des hypothèses, pas même des hypothèses : des propos presque incohérents – que vous retrouvez bien la modalité du dire-vrai prophétique dans un certain nombre de discours politiques, de discours révolutionnaires. Dans la société moderne, le discours révolutionnaire, comme tout discours prophétique, parle au nom de quelqu’un d’autre, parle pour dire un avenir, avenir qui a déjà, jusqu’à un certain point, la forme du destin. Quant à la modalité ontologique du dire-vrai qui dit l’être des choses, elle se retrouverait sans doute dans une certaine modalité du discours philosophique. La modalité technique du dire-vrai s’organise beaucoup plus autour de la science que de l’enseignement, ou en tout cas autour d’un complexe constitué par les institutions de science et de recherche et les institutions d’enseignement. Et la modalité parrèsiastique, je crois que justement elle a, comme telle, disparu et on ne la retrouve plus que greffée et prenant appui sur l’une de ces trois modalités. Le discours révolutionnaire, quand il prend la forme d’une critique de la société existante, joue le rôle de discours parrèsiastique. Le discours philosophique, comme analyse, réflexion sur la finitude humaine, et critique de tout ce qui peut, soit dans l’ordre du savoir, soit dans celui de la morale, déborder les limites de la finitude humaine, joue bien un peu le rôle de la parrêsia. Quant au discours scientifique, lorsqu’il se déploie – et il ne peut pas ne pas le faire, dans son développement même – comme critique des préjugés, des savoirs existants, des institutions dominantes, des manières de faire actuelles, il joue bien ce rôle parrèsiastique[21].

Michel Foucault, parrèsiaste ? Le raccourci serait dommageable. Plus qu’un comportement à reconduire, la parrêsia propose au contraire le lieu d’un exemple depuis lequel penser l’engagement au sein de la communauté. Depuis lequel, en outre, rénover la réflexion autour de l’intellectuel – mot soigneusement tenu à l’écart jusqu’ici, mais dont Foucault instruit le procès lors d’un entretien publié sous couvert d’anonymat dans Le Monde, en 1980 :

J’ai rencontré des gens qui enseignent, des gens qui peignent et des gens dont je n’ai pas bien compris s’ils faisaient quoi que ce soit. Mais d’intellectuels, jamais. En revanche, j’ai rencontré beaucoup de gens qui parlent de l’intellectuel. Et à force de les écouter, je me suis fait une idée de ce que pouvait être cet animal. Ce n’est pas difficile, c’est celui qui est coupable. Coupable d’un peu tout : de parler, de se taire, de ne rien faire, de se mêler de tout… Bref, l’intellectuel, c’est la matière première à verdict, à sentence, à condamnation, à exclusion…[22]

Entre l’intellectuel – qu’on nommera « ancienne manière », et que Foucault désigne comme « universel » – et l’intellectuel spécifique apparaît ainsi une figure intermédiaire : celle justement du professeur. Or, si l’on a vu comment Foucault avait pu, avant même de l’avoir théorisé, endosser les habits de l’intellectuel spécifique, on lira donc avec d’autant plus d’attention cette définition de l’enseignant comme « point de croisement » entre la pensée et le retentissement qu’elle connaît :

Ce processus explique que si l’écrivain tend à disparaître comme figure de proue, le professeur et l’Université apparaissent non pas peut-être comme éléments principaux, mais comme échangeurs, points de croisement privilégiés. Que l’Université et l’enseignement soient devenus des régions politiques ultra-sensibles, la raison en est sans doute là. Et ce qu’on appelle la crise de l’Université ne doit pas être interprétée comme perte de puissance, mais au contraire comme multiplication et renforcement de ses effets de pouvoir, au milieu d’un ensemble multiforme d’intellectuels qui, pratiquement tous, passent par elle, et se réfèrent à elle[23].

À considérer ce qu’ici Foucault exprime sur l’Université, et à accepter qu’il en va de même de son activité au Collège de France, on peut estimer que la boucle trouve à se boucler dans cette revalorisation de l’enseignement. Partis de cette inquiétude quant à l’écrire, contemporaine de l’entrée de l’auteur au sein de la vénérable institution rue des Écoles, nous retrouvons l’activité enseignante, non plus comme déclencheur d’une crise, mais comme lieu de conciliation de tentations divergentes et en partie décevantes.

 

Conclusion

Les hésitations, investissements et désinvestissements dont témoignent le parcours ici retracé (une fois de plus, au risque des grossissements et dévoiements d’une telle saisie chronologique) sont peut-être dès lors moins à lire en lien avec le problème de l’engagement qu’en lien avec un travail constant – et constant parce que problématique autant que nécessaire – : celui de la redéfinition de la figure du professeur. Non pas celle d’un détenteur d’un savoir constitué et maître d’une relation fondée sur l’inégalité de l’élève ; non pas celle d’un maître-à-penser fédérant autant de disciples plus ou moins asservis à la vérité de sa parole. Mais celle ouverte d’un sujet qui, depuis le lieu de ses préoccupations, vient mettre en jeu sa parole, se risque à proposer du sens, là où précisément pourrait faire défaut ce qu’implique l’écrire comme le dire – à savoir cette communauté, de lecteurs ou d’interlocuteurs peu importe.


 

Notes

* Conférence prononcée à Ottawa le 12 novembre 2009, dans le cadre des séries de conférences de l’Observatoire des nouvelles pratiques symboliques.

[1] On peut se reporter en particulier à l’Avant-propos de L’engagement littéraire, E. Bouju (éd.), Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2005, p. 11-15).

[2] Voir M. Blanchot, « L’oubli, la déraison », paru en octobre 1961 dans la NRF, et repris in L’Entretien infini, Paris : Gallimard, 1969 ; R. Barthes, « De Part et d’autre », paru dans Critique en 1961, et repris in Essais Critiques (Œuvres complètes, É. Marty (éd.), 2002, t. II, p. 422-429).

[3] M. Foucault, « Folie, littérature, société », entretien avec T. Shimizu et M. Watanabe, in Dits et écrits, D. Defert et F. Ewald (éd.), Paris, Gallimard, 2000, t. I, p. 983. Les Dits et écrits seront désormais abrégés DE en note.

[4] Voir ainsi M. Blanchot, Michel Foucault tel que je l’imagine, Fontfroide-le-Haut : Fata Morgana, 1986, p. 11 ; ou encore Fr. Fortier, Les Stratégies textuelles de Michel Foucault. Un enjeu de véridiction, Nuit Blanche éditeur, 1997, p. 17. Une telle évidence est encore redoublée par les qualifications de « brilliant » ou de « very brilliant writer » relevées çà et là dans la critique anglo-saxonne : voir Ed. W. Said, « Michel Foucault as an Intellectual Imagination », p. 37 ; ou M. Cranston, « Michel Foucault », p. 76, tous deux in Michel Foucault, Critical assessments, vol. 1, Barry Smart (éd.), New York, Routledge, 1994.

[5] M. Foucault, « Folie, littérature, société », entretien cité, p. 995-996.

[6] J.-P. Sartre, Situations, II, Paris : Gallimard, 1948, p. 12.

[7] J.-P. Sartre, Qu’est-ce que la littérature, Paris : Gallimard, 1949, p. 83. Sur le mot d’ordre sartrien d’« écrire pour son époque », qui « fut à la Libération le signe de ralliement des écrivains engagés et de l’équipe des Temps modernes », voir B. Denis, « Le Sens de l’engagement », in Littérature et engagement, de Pascal à Sartre, Paris : Seuil, 2000, p. 37 et suivantes.

[8] M. Foucault, « Le Grand Enfermement », in DE, t. I, p. 1173.

[9] Ibid., p. 1043.

[10] Voir « Militant et professeur au Collège de France », in D. Eribon, Michel Foucault, op. cit., p. 213-356. On consultera également l’ouvrage collectif de Ph. Artières, L. Quéro et M. Zancarini, Le Groupe d’information sur les prisons. Archives d’une lutte, 1970-1972, Paris : Éditions de l’IMEC, 2003.

[11] M. Foucault, « Le Grand Renfermement », entretien avec N. Meienberg, in DE, t. I, p. 1164.

[12] M. Foucault, « Des supplices à la cellule », entretien avec R.-P. Droit, in Le Monde, n° 9363, 21 février, p. 16 (repris in DE, texte n°151).

[13] M. Foucault, « De l’Archéologie à la dynastique », entretien avec S. Hasumi, in DE, t. I, p. 1281.

[14] Ibid., p. 1279.

[15] M. Foucault, « Un problème m’intéresse depuis longtemps, c’est celui du système pénal », entretien avec J. Hafsia, in DE, t. I, p. 1077.

[16] Ibid.

[17] Voir M. Foucault, Il faut défendre la société, A. Fontana et M. Bertani (éd.), Paris : Gallimard/Seuil, 1997, p. 12.

[18] Ibid., p. 5.

[19] M. Foucault, Le Gouvernement de soi et des autres, F. Gros (éd.), Paris : Gallimard, 2008, p. 197.

[20] À partir d’une lecture serrée du texte de Kant, Was ist Aufklärung?, Foucault insiste ainsi sur « la réflexion sur ‘aujourd’hui’ comme différence dans l’histoire et comme motif pour une tâche philosophique particulière » (DE, t. II, p. 1387).

[21] M. Foucault, Le Courage de la vérité, op. cit., p. 29-30.

[22] M. Foucault, « Le Philosophe masqué », entretien avec Chr. Delacampagne, in DE, t. II, p. 924.

[23] M. Foucault, « Intervista a Michel Foucault », art. cité, p. 155.

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