L’Aristocratisme comme transvaluation

Miniature paratextuelle sur le § 258 de Par-delà bien et mal de Friedrich Nietzsche

Par Jade Bourdages | ce texte est aussi disponible en format pdf

L’élément essentiel d’une bonne et d’une saine aristocratie est qu’elle ne se ressent pas comme fonction […] mais comme son sens et sa justification suprême, — qu’elle accepte pour cela le sacrifice d’innombrables êtres humains qui doivent être abaissés et réduit, à son profit, au rang d’hommes incomplets, d’esclaves, d’instruments. Sa pensée fondamentale doit justement être que la société n’a pas le droit d’exister pour la société, mais seulement comme soubassement et charpente permettant à une espèce d’êtres choisis de s’élever à sa tâche supérieure et de manière générale à un être supérieur.

Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal, § 258

Difficile de commenter ou même simplement discuter le projet nietzschéen à partir de cet extrait (§ 258) de Par-delà bien et mal. À première vue, celui-ci ne semble laisser place à aucune équivocité alors pourtant que l’ensemble de l’œuvre, par le mouvement incandescent de la pensée nietzschéenne, force la pensée à coups de marteau et de contrariétés, provoquant ainsi très souvent le malaise, mais aussi condamnant le lecteur à inventer et peut-être découvrir pour enfin se sortir de la démangeaison des questionnements que suscite inévitablement cet art consommé. On ne semble en effet pouvoir commenter cet extrait en le déplorant dédaigneusement ou lui opposant simplement la logique de l’égalité des droits que nous connaissons que trop et que l’auteur vise ici très précisément à désamorcer en la qualifiant ailleurs de morale d’esclaves qui rend l’homme risible et méprisable (cf. § 225). Désamorcer la morale des faibles par laquelle l’homme ne cesse de se rapetisser et à travers quoi « l’espèce humaine ne peut atteindre le plus haut degré de puissance et de splendeur » (GM, avant-propos, § 6)[1], telle est la « noble » visée que se donne Nietzsche qui se dit immoraliste. La tâche qui nous incombe n’est alors pas tant d’isoler la réponse politique que donne le texte nietzschéen, encore moins ce passage auquel nous faisons ici référence, mais de restituer le problème qu’il pose sans toutefois tomber dans un ton apologétique qui nous trahirait. Comprendre et commenter ce passage dans l’économie d’ensemble du grand projet d’élevage de ce philosophe généalogiste de la morale, plutôt que de s’en insurger ou de s’en indigner sans suite, suppose donc d’abord un effort considérable de distanciation. Distanciation face aux habitudes rigoureuses de nos oreilles, en claire face à tout ce qui nous est convenu et ceci afin de tenter de saisir au mieux le coup de force discursif de cette verve polémique et ce qui provoque l’humeur de ce Dieu tentateur, cet ensorceleur né (cf. § 295), celui fondamentalement – et paradoxalement sans doute – préoccupé, dans « sa chair et son sang », par les structures de domination.

Ce n’est toujours qu’en se plaçant du point de vue, lui-même nietzschéen, d’un perspectivisme radical qu’il faut entendre ce Nietzsche fondamentalement préoccupé par les structures de domination. Perspectivisme radical ? Qu’est-ce à dire ? Cela veut dire qu’il nous faut nous demander d’ parle Nietzsche, de quel lieu ? Quelle échelle – ou hiérarchie – de valeurs s’exprime à travers lui, dans quels buts peuvent êtres adressées ses propres fureurs, vers quelles fins son geste tend-t-il avec ses proclamations échauffées sur la saine aristocratie ? En d’autres mots, et pour le dire de manière plus juste, qu’est-ce qui provoque ainsi son humeur qu’il qualifie lui-même de « monstrueuse dont il y aurait beaucoup à taire »[2], mais dont ladite responsabilité du philosophe est d’être précisément selon ses dires la « mauvaise conscience de son temps » ? La réponse est à trouver dans les mots mêmes de son auteur qui se dit « jeté dans un siècle bruyant et plébéien avec lequel il ne souhaite pas partager son repas » (§ 282). L’esprit triomphant de l’histoire, celui qui provoque l’humeur de Nietzsche est celui de la foi métaphysique comme de l’instinct plébéien et ce « déploiement métahistorique des significations idéales et des indéfinies téléologies » (NGH, p. 394) qui nous rendent tous « fatigués de l’homme ». Fabrique des idéaux à laquelle Nietzsche opposera justement la création de valeurs pour l’élévation de l’homme. « Suivre les traces du poison, trouver le meilleur antidote » (NGH, p. 413), tel pourrait en effet d’abord être compris comme le nœud du projet de philosophie pratique et thérapeutique de Nietzsche. Il nous semble que ce n’est qu’à l’aune de cette virulente critique de l’esprit christiano-platonicien des « idées modernes », cet esprit d’assainissements triomphant de l’histoire qu’il déplore, que peut éventuellement se comprendre la place de l’aristocratie guerrière et le problème de la transvaluation des valeurs qui occupe ce dernier. Ce qui est mauvais pour Nietzsche appartient en effet à tout ce qui relève de cet instinct plébéien, tout ce qui relève de ce mauvais goût qui prend source dans la faiblesse, l’envie, la vengeance et plus encore, dans le ressentiment et le dilettantisme plutôt que dans le courage, la force et la vie. Qu’est-ce donc que cet esprit triomphant de l’histoire et cet instinct plébéien ? La réponse paraît si explicite dans le texte qu’on ne peut s’y tromper, mais les implications pour la pensée sont, elles, absolument innombrables : la perversion des âmes par les idées de fautes, de châtiment et d’immortalité, bref les instincts chrétiens vindicatifs et la christianisation du monde – notamment par le relais de la philosophie – qui, avec « l’au-delà », la pitié et les idées salutaires, tuent la vie[3] et dévaluent constamment le « monde » et pis, prennent « l’apparence pompeuse de la vertu du renoncement […] comme si la faiblesse était un mérite » (GM, premier traité, § 13).

Poison, mauvais goût, « air empesté » (cf. GM), « flétrissure de l’humanité » ! « L’humanité entière continue [ainsi] à souffrir des suites des naïvetés thérapeutiques du prêtre » (GM, premier traité, § 6) qui trouvent une expansion sans précédent dans le préjugé démocratique, cette « révolte [et ce triomphe] des esclaves dans la morale » répugnés par Nietzsche. Selon lui, nihilisme et chrétienté marchent ici main dans la main et parlent d’une seule et même voix, voilà l’esprit triomphant de ladite médiocrité ! Et c’est précisément, et seulement, à la lumière du projet de transvaluation des valeurs christiano-platonicienne qu’il nous semble possible de comprendre chez Nietzsche[4] – comme chez Leo Strauss dans une certaine mesure – l’éloge des valeurs aristocratiques (dites non sacerdotales dans le cas de Nietzsche) dans lesquelles se découvre « le triomphe de la vie ! le grand oui embrassant toutes les grandeurs, toutes les beautés, toutes les audaces ! », cette « morale aristocratique d’où naît un oui s’adressant à soi-même » (GM, premier traité, § 10). Or, et a contrario, l’exploit – air vicié – de la morale triomphante est d’avoir, elle, « fini par inculquer à force d’élevage à la grande masse le sentiment qu’il n’est pas permis de toucher à tout ; qu’il y a des expériences sacrées face auxquelles on doit se déchausser et sur lesquelles on ne doit pas porter des mains malpropres ». Il n’y a peut-être rien, poursuit-il, qui suscite d’ailleurs,

davantage le dégoût chez les soi-disant hommes cultivés, ceux qui croient aux « idées modernes », que leur manque de pudeur, que l’impudence sans gènes d’œil et de main avec laquelle ils touchent, lèchent et tripotent toute chose ; et il est bien possible qu’il y ait aujourd’hui encore plus de noblesse de goût relative et de tact dans le respect au sein du peuple, à savoir parmi les paysans, que dans ce demi-monde de l’esprit adonné à la lectures des journaux, les hommes cultivés (§ 263).

Sous ce « ciel chargé et couvert de la domination de la plèbe […] l’âme noble a du respect pour elle-même » (§ 287) et l’homme qui en constitue l’espèce ne possède pas cette « manie balourde d’avoir raison », il agit et croît plutôt spontanément (GM, premier traité, § 10). L’âme noble n’est pas celle d’un « âne de vertu » qui lutte pour « le soleil et la lumière » (§ 262), cette espèce d’homme ne ressent pas le besoin d’accéder à la noblesse, encore moins celui de se déchausser devant tant de grandeur par crainte de souiller quelques feux sacrés. Non, cet homme ne ravale pas « ses devoirs » (§ 272), il n’attend pas une opinion à son sujet, que celle-ci soit bonne ou mauvaise – ce n’est ni un vaniteux ni un esclave (cf. § 261) –, encore moins se soumet-il ou se prosterne-t-il devant celles-ci, mais empoigne au contraire « le hasard aux cheveux » (§ 274) et « se ressent enfin comme celui qui détermine la valeur » (§§ 260 et 261), comme cet être capable de porter un jugement sur la vie et la valeur de la vie, c’est-à-dire comme ce génie même qui engendre ou qui met au monde (§ 274). Combien difficile demeure pour nous la compréhension – intériorisation – de ce projet grandiose d’affranchissement et d’élévation de la plantehomme ! Et pour cause, la saine aristocratie dont parle Nietzsche dans le § 258 est garante de cette possibilité d’élevage (§ 262) et de stabilisation de cette espèce qui laisse place et admet enfin la volonté de puissance qui se trouve en chaque cœur, elle seule encourage le continuel et perpétuel « dépassement de soi de l’homme » (§ 257) qui pense enfin par-delà bien et mal. Dans la sémantique dévastatrice d’un Nietzsche, l’aristocratie toute « pénétrée de vie et de passion » (GM, premier traité, § 10) est seule en mesure de faire progresser encore l’homme et nous éviter que l’on s’en fatigue, elle seule se trouve à même, comme Dionysos, de le « rendre plus fort, plus méchant et plus profond qu’il ne l’est » (cf. § 295).

Et voici que la joie de lire Nietzsche en certaines contrées fait toujours, et doit faire quelque part, place au malaise, à l’indignation, aux cris étouffés, à la démangeaison, à la véritable suffocation « coupable », mais plus fondamentalement encore, au rire. Rire devant l’ironie de l’échec du projet nietzschéen qui cherchait à libérer, par toute son entreprise, les forces vives asservies par cette morale chrétienne et particulièrement par l’idée de faute et de châtiment. En ce sens, et sous le regard inquisiteur des spectres de Nietzsche incarnés dans toutes ces voix creuses, aigries et pleine de ressentiment de ces quelques « prêtres héritiers », il nous faut bien admettre que nous demeurons, à plusieurs égards, coupable de ce grand pêché parmi tous les pêchés, de cette faute absolument « impardonnable » et pour laquelle nous serons tous expiés et châtiés le jour du Jugement dernier. Jouons ! jouons donc le rôle et la place qui nous est ici impartie, prenons sur nous cette faute de mauvais goût puisque tel est notre pêché, coupable que nous sommes d’être de médiocres plébéiens sans orgueil, fils du Saint-Esprit, enfants de la lumière ténébreuse du préjugé démocratique qui ne vivent pas, mais cherchent encore seulement et lamentablement à sur-vivre…

Ah ! humain, trop humain !

Quelle époque médiocre vivons-nous devant ces philosophes du présent au ton Grand Seigneur, devant tous ces mystagogues de l’avenir qui supputent la fin !

Quelle espèce coupable de sa propre incapacité à s’élever faisons-nous tous aux yeux de ces « prêtres » batracien qui perfectionnent encore le type sacerdotal au nom d’une « saine aristocratie » ou plus insidieusement, mais aussi plus lâchement encore, au nom d’une « saine démocratie libérale qui recouvrirait enfin la signification originelle » !

Quelle masse visqueuse, quelle grande famille judéo-chrétienne de sujets faibles, médiocres et sans orgueil sommes-nous au regard de cette hauteur d’âme qui regarde vers le bas (§ 286), cette haute majesté qui habite les sommets, mais trouve encore bon de faire la leçon, cette « sagesse » de « bonne » ou même de « mauvaise » conscience de notre temps –quelle différence d’ailleurs – devant laquelle il est de bon ton de se prosterner !

Oh ! Grands Seigneurs, pardonnez-nous donc nos offenses ![5]


Notes

[1] Dorénavant, toutes références autres que Par-delà bien et mal seront citées comme suit : GM (Friedrich Nietzsche, Généalogie de la morale) et NGH (Michel Foucault, « Nietzsche, la généalogie, l’histoire »).

[2] À plusieurs reprises dans son œuvre, Nietzsche souligne cette question du monstrueux qui devrait se taire. Notons un seul passage qui se déploie avec l’ironie qu’on lui connaît et qui se trouve en Avant-propos de Généalogie de la morale ; « Oh, comme nous sommes heureux, nous, chercheurs de la connaissance, pourvu que nous sachions nous taire assez longtemps !… ».

[3] Si nous renvoyons ici spécifiquement à L’Antéchrist de Friedrich Nietzsche, et que nous soulignons ce qui provoque l’humeur de ce dernier, nous considérons que cela semble par ailleurs agiter en quelque sorte tous les textes du même auteur.

[4] Est-il besoin de préciser que comprendre n’est pas synonyme de donner raison ?

[5] Sans en faire l’apologie, on l’aura compris, nous sommes en devoir de reconnaître tout de même le grand service que nous rend encore Nietzsche aujourd’hui. C’est en effet par le détour de Nietzsche qu’il nous est encore sans aucun doute possible de rire ici du type nietzschéen lui-même. Et plus encore, de rire aux larmes de tous ces fervents disciples – souvent insoupçonnés – qui pullulent et supputent partout la grande perdition de la plèbe médiocre et expient, parfois même au nom d’un plus grand amour de cette dernière, tous ces sujets « faibles » que nous sommes. Si j’implore le pardon devant « l’objectivité d’apocalypse » des seconds qui parlent fort et trouvent encore une place sous le soleil « du côté des Dieux », j’admets ma dette impayable envers le premier, ce Nietzsche qui, à force de coups de marteau et de contrariétés, emplit paradoxalement mon cœur « d’espérances qui n’ont pas [ne portent pas] encore de noms » (§ 295), pas même le sien. Il y a bien en effet une part du souffle de Nietzsche qui donne « la force de s’élever » et rire non seulement pour conjurer « la chimère de l’origine » comme le note Foucault, mais encore plus âprement conjurer l’apparition de son indispensable corollaire : ces jugements prononcés du haut de n’importe quel Grand Tribunal du monde devant qui il s’agirait de plier l’échine plutôt que de rire aux éclats.

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