Élitisme et démocratie libérale: miniature paratextuelle sur Leo Strauss

Par Jade Bourdages | ce texte est aussi disponible en format pdf

Il en va du Royaume des Cieux comme d’un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi est venu, il a semé à son tour de l’ivraie, au beau milieu du blé, et il s’en est allé. Quand le blé est monté en herbe, puis en épis, alors l’ivraie est apparue aussi. Les serviteurs sont allés trouver le maître : Maître, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il s’y trouve de l’ivraie ? – C’est quelque ennemi qui a fait cela, leur répond-il. Veux-tu donc que nous allions le ramasser ? reprennent les serviteurs. Non, dit-il, vous risqueriez, en ramassant l’ivraie, d’arracher en même temps le blé. Laissez l’un et l’autre croître ensemble jusqu’à la moisson, et au moment de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Ramassez d’abord l’ivraie et liez-la en bottes que l’on fera brûler, et puis vous recueillerez le blé dans mon grenier.

Mt 13:24-30

La question brûle les lèvres, mais le paradoxe, lui, ne semble qu’apparent. Demander en effet si l’on peut réconcilier l’élitisme de Leo Strauss avec son éloge de la démocratie libérale – qu’il distingue de la démocratie moderne effective – suppose de déterminer d’abord ce que signifie cette dernière dans sa sémantique. Interprète de la philosophie classique – mais aussi du Livre[1] –, la démocratie libérale chez Strauss est entendue comme ce régime dont la signification originelle est la préservation et le maintien de la distinction et de la distance, malgré la coexistence, entre le vertueux et le vulgaire qui demeure, lui, le « sel de la démocratie moderne » (Strauss, 1990 : 16).

Si l’on se subordonne aux textes afin de mieux comprendre la logique qu’y déploie l’auteur, l’élitisme – Élection – de ce dernier n’a donc pas à être réconcilié avec quoi que ce soit, il vient plutôt se fondre jusqu’à se confondre avec sa Grande Politique. L’élitisme est posé et pensé par Strauss comme la condition sine qua non de la démocratie libérale qui « a [et doit avoir] pour fin la culture » (Strauss, 1990 : 13), soit la production d’hommes cultivés, seuls en mesure de « se remettre en mémoire l’excellence humaine, la grandeur humaine » (Strauss,1990 : 18) et par là se « libérer de la vulgarité » (Strauss, 1990 : 21) afin de remonter à cette « signification originelle » (Strauss, 1990 : 16) de la démocratie.

La pensée de Strauss se fonde essentiellement sur un raisonnement dialectique qui se construit sur tout un système d’oppositions. Distinction entre le vertueux et le vulgaire, l’opinion, la doxa qui est le terreau où se cultive l’esprit vulgaire, et la connaissance qui signifie la recherche zététique de la vérité, l’amour de la vérité. Pour Strauss, la démocratie moderne, c’est-à-dire effective, se caractérise par son absence d’esprit public et se maintient dans l’opinion et la production d’une culture de masse que l’on « peut acquérir avec le minimum de capacités sans aucun effort ». A contrario, la démocratie libérale en tant qu’idéal dont le message divin n’aurait pas été défiguré par un rabaissement machiavélien (cf. Strauss, 1992), se maintient dans un état de culture qui « n’est pas un jardin qui peut consister à le laisser s’encombrer de boîtes de conserves et de bouteilles de whisky vide, de papiers à usages divers » (Strauss, 1990 : 15). Dans cette perspective, l’éducation libérale et le philosophe, qui se distingue ici du vulgaire et du scientifique par son dévouement à la recherche zététique de la vérité, se caractérisent tous deux par leur participation à cet « effort indispensable pour fonder une aristocratie à l’intérieur de la société démocratique de masse [moderne] » (Strauss, 1990 : 16). À qui appartiennent donc « légitimement » l’amour de la vérité, le respect des choses de l’esprit et l’expérience des belles choses ? Tel pourrait être compris comme l’objet de controverse auquel tente de répondre fondamentalement Strauss à travers toute son entreprise.

Un objet de controverse est toujours la question qu’on tente de régler par l’argumentation, et Strauss, c’est le moins qu’on puisse dire, excelle en la matière. Or tout texte, au-delà ou en-deçà de sa sophistique agile, contient la proposition d’un monde, un quelque chose de caché qui doit être extrait de quelque chose qui est dit. Et c’est sur cette proposition d’un monde selon Strauss qu’il nous est possible d’esquisser quelques éléments de critiques. Si on se prête au jeu de cache-cache – auteur –, cherche et trouve – lecteur – auquel nous convie d’ailleurs Strauss à travers les deux niveaux d’écriture (cf. Strauss, 2003), c’est-à-dire à cet art de lire entre les lignes du texte (cf. Strauss, 2003 : 23-42), ce à quoi nous avons droit ici c’est à la reproduction de la grande Trinité platonicienne qui se déploie à travers un Platon radicalisé (Raison) et un Abraham (Foi) guerrier qui repose à la droite d’un Dieu en croisade qui sait distinguer « le bon grain de l’ivraie », le « vertueux du vulgaire », le « pur de l’impur ».

Renverser le platonisme, aussi bien que le relativisme primaire que dénonce Strauss, doit s’appliquer à mettre au jour la motivation qui le fonde (cf. Deleuze, 1969 : 293). Et pour le dire ici sans détour, la seule motivation qui peut s’extraire rapidement des textes de Strauss est celle qui consiste à assurer le triomphe, maintenir enchaîner tout au fond et empêcher le « faux prétendant » (les « vulgaires » hommes de la rue) de monter à la surface de la « caverne » et s’insinuer partout… Dans le langage d’un Strauss ésotérique, entre les lignes, l’amour de la vérité, le respect des choses de l’esprit et « l’expérience des belles choses » (Strauss, 1990 : 21) ne peut appartenir qu’à ceux qui ont beaucoup vues, en aucun cas ne devraient-elles être l’apanage de cette masse de gens de petites vues qui ne doivent pas s’en approcher au risque de les souiller…

Si la démocratie moderne que décrie Strauss n’a pas encore trouvé le moyen de « se défendre contre le conformisme rampant » (Strauss, 1992 : 42), nous ne semblons pas non plus avoir trouvé le moyen de nous guérir de ce genre néoplatonicien. Est-il en effet la seule réponse disponible aux maux de la modernité comme semble le soutenir Strauss ? N’est-ce pas là un bien triste sort ?

Envisager la simple possibilité comme Nietzsche[2] de surprendre un jour « les idoles », se guérir enfin du son creux de la voix de ces prêtres, c’est aussi accepter pour un instant de traquer ceux-ci comme des « rats ». Ce qui implique de travailler son ouïe, avoir encore des oreilles, voire des « mauvaises oreilles » derrières celles que l’on possède afin de faire la guerre et leur poser des questions avec le marteau : faire parler ce qui justement voudrait ici se taire, comme Strauss et Platon eux-mêmes traquent les sophistes

Entretenir le conflit des interprétations, sans promesse ni mythologie salutaire, c’est donc aussi se situer dans ce que Strauss appelle lui-même la philosophie – dont le critère positif est le fait de ne pas avoir pour centre de référence l’ici et le maintenant (cf. Strauss, 1992 : 15-58) – sans toutefois refuser ce détour par la civilisation de l’écriture à d’autres, faire au contraire de cette dernière, et contre Strauss, un don total qui permet de rester au plus près de la question fondamentale dont la réponse nous est, et nous a toujours été refusée. Question que Jacques Derrida, inspiré manifestement d’un autre Ezéchiel que celui d’un Strauss métaphysicien du droit naturel, propose d’appeler l’in-déconstructible qu’est la justice

 

Bibliographie

Gilles Deleuze (1969). « Platon et le simulacre », en appendice à Logique du sens. Paris : Éditions de Minuit, 1969.

Leo Strauss (1990). « Qu’est-ce que l’éducation libérale ? », dans Le libéralisme antique et moderne. Paris : Éditions Presses Universitaires de France, 1990.

__________ (1992). « Qu’est-ce que la philosophie politique », dans Qu’est-ce que la philosophie politique. Paris : Éditions des Presses Universitaires de France, 1992.

__________ (2003). La persécution et l’art d’écrire. Paris et Tel Aviv : Éditions de l’éclat, 2003.


Notes

[1] Le judaïsme tel qu’il se déploie chez Strauss ne sera pas sans influence sur sa conception politique de l’élitisme qui trouve son équivalent biblique dans la notion d’Élection et d’Alliance. Sans qu’il nous soit ici possible de faire intervenir des éléments théologiques qui permettraient pourtant de faire la lumière  sur son œuvre et établir une véritable critique de son entreprise, nous tenons à préciser un point qui nous semble fondamental. Les pensées que sont celles par exemple d’Arendt, de Benjamin, de Derrida et de Levinas nous semblent s’inspirer d’un tout autre judaïsme. En ce sens, elles apparaissent comme un lieu fécond de réflexion pour nous préserver et nous offrir autre chose que ce dont Strauss s’applique à faire ici l’éloge. Celui-ci, malgré son art d’écrire, n’arrive pas à cacher le fond théologique qui anime sa pensée philosophique.

[2] Strauss semble prendre très au sérieux le nihilisme actif qu’il tient pour une chose beaucoup plus sérieuse du point de vue de la philosophie que le positivisme et l’historicisme dont les prémisses « médiocres », dira-t-il, peuvent aisément s’effriter sous le choc d’une bonne argumentation. Rien de moins certain lorsqu’il s’agit du nihilisme actif dont nous entretient Nietzsche et qui, malgré tout les maux dont on le rend pour responsable, n’est pas un résultat négligeable de notre histoire. Il a pour force d’avoir fourni, et de nous fournir encore, une arme redoutable contre l’Idolâtrie. Strauss semble bien comprendre le nihilisme-actif et ne lui accole pas les fausses rumeurs qui tentent de faire de lui l’équivalent « du relativisme primaire ou du nihilisme passif ». Strauss redoute Nietzsche, il en fait une véritable obsession, sait que là, dans le nihilisme dit actif, se trouve peut-être une éthique qui viendrait encore miner avec force sa propre entreprise. Il consacrera d’ailleurs un livre pour tenter une sortie honorable de cette joute qui n’a pas fini d’être. Voir l’ouvrage de Leo Strauss paru sous le titre Nihilisme et Politique.

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