La recette de poulet appartient-elle vraiment au Général?

Réplique au texte « Entre la modération et la démesure : Leo Strauss, les ‘straussiens’, la philosophie et la guerre » de Gilles Labelle*

Par Dalie Giroux | ce texte est aussi disponible en format pdf

Il y a deux propositions principales dans le texte « Entre la modération et la démesure : Leo Strauss, les ‘straussiens’, la philosophie et la guerre » de Gilles Labelle. La première est à l’effet que la pensée politique de Leo Strauss, qui est organisée autour de l’idée de protéger la philosophie, ne permet pas de justifier la politique guerrière du gouvernement républicain de George W. Bush. La seconde proposition consiste à dire qu’il y a tout de même un lien entre la pensée politique de Strauss et la politique guerrière du gouvernement républicain de Bush. Ce lien se ferait au moment de ce qu’on a appelé aux États-Unis les Culture Wars, lorsque Allan Bloom s’associe, dans l’espace public, avec les néoconservateurs[1].

Ces deux propositions ont pour effet de distinguer la pensée du « maître » et l’idéologie associée au conservatisme au pouvoir aux États-Unis. Il s’agit de sacrifier le disciple Bloom à la cause de cette distinction sans appel. En somme, le texte suggère que (a) il y a un lien, mais (b) que ce lien est circonstanciel, et (c) cette circonstance a été créée non pas par Strauss, mais par Bloom. La question que cela pose et à laquelle le texte de Gilles Labelle tente de répondre est la suivante : Comment fait-on cette association ?

Pour y répondre, je suggère d’interroger le sème « Strauss et les straussiens » non pas comme philosophie politique en quelque sorte corrompue par un régime (ce que fait au fond le texte de Gilles Labelle), mais comme figure du discours public américain, comme courant d’idée appartenant à l’espace public – tout en gardant en tête que c’est aussi une école de pensée qui appartient au monde universitaire[2].

 

1

Commençons par interroger la seconde proposition présentée dans le texte de Gilles Labelle, selon laquelle le lien entre Strauss et Bush, pour prendre un raccourci, est un lien circonstanciel entre Bloom et les néoconservateurs qui s’établit à l’occasion des Culture Wars.

La sociologie des idées, une discipline méprisable aux yeux des « disciples du maître » qui permet parfois tout de même d’aiguillonner l’histoire des idées vers des hypothèses plus solides, montre qu’il y a des liens concrets entre l’administration Bush et les straussiens.

C’est-à-dire que des gens qui ont étudié avec Strauss ou avec Bloom se retrouvent dans des positions politiques qui leur permettent d’avoir un input dans les politiques de l’actuel gouvernement républicain. L’exemple le plus saillant est celui de Carnes Lord, qui a obtenu un doctorat en études classiques à Yale en 1974 (sa thèse, dirigée par Bloom, portait sur Aristote). Il est aujourd’hui professeur au Strategic Research Department du Naval War College, et a occupé différents postes élevés dans l’administration conservatrice des années 1980, une carrière politique qui a culminé par l’occupation du poste d’assistant au vice-président pour la sécurité nationale.

Je pense que le livre d’Anne Norton[3], mentionné par Gilles Labelle, s’évertue en fait à montrer ces liens concrets. Ce n’est certainement pas du matériel symbolique qui appartient à l’interprétation de la tradition avec un grand T, mais quand il s’agit s’histoire des idées, on ne peut pas faire l’économie de cette réalité sociale de la diffusion des idées. Comme le dit fort justement Weber, les idées ne poussent pas comme des fleurs. Ma première question est donc la suivante : Quelle place occupe le fait « Carnes Lord » dans l’énoncé selon lequel c’est une alliance circonstancielle entre Bloom et les néoconservateurs qui fait le lien entre Strauss et Bush ?

L’idée d’une alliance entre Bloom et les néoconservateurs est une idée qui, du point de vue de l’histoire des idées, est une hypothèse tout à fait acceptable, et qui pourrait faire l’objet d’une démonstration. Je pense cependant que le fait d’en faire le moment crucial et ponctuel de cette alliance (autour du débat sur le curriculum universitaire) n’est pas une hypothèse acceptable. Je vais essayer d’amener à la conversation certains éléments dégagés par André Liebich en 1983 dans un texte intitulé « Straussianism and Ideology » pour le montrer[4]. Dans ce texte, Liebich fait une analyse comparative entre le courant traditionaliste du conservatisme américain et le « straussisme », dans lequel il inclut à fois Strauss, ses disciples et ses épigones. L’intérêt de cette analyse comparative pour la réfutation de l’hypothèse de la « circonstance Bloom » est que celle-ci porte sur la période pré-Closing of the American Mind du straussisme, c’est-à-dire essentiellement la période 1960-1980.

Les grandes lignes de l’analyse de Liebich sont les suivantes. 1973, Mort de Leo Strauss. Liebich remarque que les hommages aux philosophes dépassent largement ceux accordés ordinairement aux professeurs d’université. La mort du « maître » a un écho considérable dans l’espace public américain. En particulier, et c’est ce qui a attiré l’attention de Liebich, les hommages extrêmement emphatiques, proviennent des forums conservateurs, et notamment de National Review : « Clearly, the Conservatives of National Review saw Leo Strauss as one of their own kind and sought to claim him for themselves. » (1983 : p. 225)

L’hypothèse de Liebich est que plusieurs éléments du straussisme ont permis et favorisé cette appropriation de Strauss par le conservatisme américain. Je veux soulever ici cette hypothèse pour montrer qu’il est très bien possible que la parenté active entre les conservateurs et les straussiens soit bien antérieure à Bloom et aux Culture Wars, que Strauss lui-même, et non seulement Bloom, aurait quelque chose à y voir, et que si l’appropriation active vient des conservateurs eux-mêmes, la pensée de Strauss s’y prête bien (ce qui sera l’objet de mes questions concernant la première proposition du texte).

Le straussisme, suggère Liebich, n’est pas seulement une doctrine ou un enseignement. C’est aussi une école, et même une fraternité. La figure du « maître » est vénérée au plus au point – ceux qui l’ont côtoyé, et qui se constituent explicitement en disciples, en font un personnage charismatique, magique, « doer of good deeds », le plus grand professeur depuis Machiavel, comme on l’aura écrit. L’idée d’une élection à la philosophie et le sentiment de participer à l’activité terrestre la plus noble qui soit, l’idée de l’écriture ésotérique, donne au groupe une grande cohésion, morale et sociale.

À propos de cela, on peut dire deux choses. La première est que l’association, dans l’esprit populaire, avec la figure du gourou et de ses adorateurs qui partagent un langage caché n’est pas bien loin – ce qui est à mon avis un facteur de méfiance et même de mépris (je suis moi-même plutôt goguenarde devant cette posture farfelue). La seconde est que cette cohésion rare, réalisée autour de la personne de Strauss, a pu exercer, toujours selon Liebich, une grande force d’attraction sur les conservateurs très minorisés dans l’espace intellectuel américain après la Deuxième Guerre mondiale. L’idée de Liebich est que cet aspect anthropologique du straussisme a séduit très tôt les intellectuels conservateurs américains – et que c’est un des facteurs primitifs de l’appropriation.

Une des grandes entreprises de la pensée de Strauss est la redécouverte de la Grande Tradition – cette espèce d’idée qu’il y a une seule tradition philosophique qui part d’Athènes et qui vient jusqu’à nous, et qu’Athènes représente une espèce d’absolu, d’âge d’or. Et que depuis, c’est la chute.

Cette idée a exercé une grande séduction dans les milieux philosophiques, comme on le sait, mais, et c’est le point sur lequel Liebich souhaite insister, elle a exercé une grande séduction sur les conservateurs traditionalistes (travaux de Frank S. Meyer, écrits de William Buckley). Il y aurait une affinité naturelle entre l’idée straussienne d’une Grande Tradition et le projet conservateur de redécouverte de la tradition occidentale (Western Civilization).

Deux choses peuvent être dites à propos de cela. Premièrement, les conservateurs traditionalistes trouveraient un ancrage à leur idée de conserver la tradition, et, suggère Liebich (1983 : pp. 229-231) la pensée de Strauss accommode ce genre d’usage (notamment dans son rapport à la pensée de Burke dans son histoire de la philosophie, à la fin de Droit naturel et histoire[5], et dans la critique straussienne de la science comme rupture avec la tradition). Deuxièmement, l’idée d’une crise actuelle des valeurs, partagée sur l’entièreté du spectre idéologique, prend une couleur semblable entre le straussisme et le traditionalisme. Les deux écoles affirment qu’un retour à la vertu et à l’éducation classique (le propre de la tradition culturelle occidentale) est nécessaire pour contrer cette crise.

C’est le seul élément de comparaison dont Gilles Labelle tient compte dans son texte qui, présenté hors du contexte de la proximité historique entre le straussisme et le conservatisme américain, lui permet de cibler Bloom et les Culture Wars comme moment fondateur. Or, ce que suggère Liebich est que cette convergence est plus ancienne et plus profonde.

Il y aurait un courant traditionalisme dans le conservatisme américain qui, minoritaire dans l’après-guerre pendant laquelle la New Left était dominante, s’est reconnu dans le straussisme et s’est approprié les thèmes de cette pensée de manière gaillarde. Plus encore, Liebich suggère que la pensée de Leo Strauss accommode jusqu’à un certain point cette appropriation. Ce qui mène à une deuxième série de questions.

 

2

Je vais maintenant me tourner vers la première proposition présentée dans le texte de Gilles Labelle, à savoir que la pensée politique de Leo Strauss, qui est organisée autour de l’idée de protéger la philosophie, ne permet pas de justifier la politique guerrière du gouvernement républicain de Bush.

La dernière proposition de Liebich concernant le lien entre le straussisme et le conservatisme aux États-Unis concerne la question du meilleur régime. Strauss suggère que le meilleur régime n’a jamais vu le jour, que s’il voyait le jour ce serait par chance, et que cette chance ne risque pas d’arriver – ce qui veut dire que les philosophes doivent vivre dans des régimes imparfaits.

Dans le cas de Leo Strauss, il est très clair que les États-Unis, notamment pour des raisons biographiques, entrent dans la catégorie des moins pires régimes et que c’est à ce titre qu’ils méritent respect et protection. Cela est explicite dans l’introduction de Droit naturel et histoire qui commente la « hauteur » de la Déclaration d’indépendance américaine, et dans la qualification de la Guerre froide par Strauss : le communisme est « absolute evil » et la lutte pour la démocratie américaine est la plus grande bataille de notre temps.

Évidemment, la démocratie américaine appartient à la modernité et à ce titre représente ce que la pensée politique de Strauss rejette au profit de la Grande Tradition – il reste cependant dans le straussisme une tension très forte et très explicite entre le moins pire des régimes et le meilleur. Cette tension est au maximum lors des épisodes de guerre.

Dans « Sur le nihilisme allemand », que ni Liebich ni Gilles Labelle ne discutent dans leurs propositions respectives sur le lien entre le straussisme et le conservatisme américain, Strauss donne une idée très claire de ce que peut vouloir dire, concrètement, défendre la philosophie dans l’histoire. Le texte trouve son origine dans une conférence que Leo Strauss présente comme une réflexion à chaud sur la Deuxième Guerre mondiale, dans lequel on trouve des considérations très claires sur la guerre et sur la valeur de la civilisation occidentale.

Je veux amener dans la discussion trois éléments de ce texte pour poursuivre la piste ouverte par Liebich, soulevant la question de la tradition et la question du moins pire des régimes comme éléments de la pensée de Strauss. Ces questions recoupent tout à fait l’idéologie conservatrice qui était au pouvoir aux États-Unis il n’y a pas si longtemps.

Premièrement, dans le passage numériquement central de ce texte (section 6), Strauss procède à la défense de la Raison (qu’il associe de manière systématique et exclusive à la tradition occidentale). Il explique que si on ne croit pas à la Raison, on ne peut pas ne pas résister à l’appel du nihilisme. Derrière l’idée du mouvement comme but, il y a une condamnation absolue de la raison comme une et invariable. Dans Faust, le diable inspire à mépriser la Raison et la science – c’est ainsi que l’on est à sa merci.

Deuxièmement, Strauss donne dans la section 7 sa définition du nihilisme : « Le nihilisme est le rejet des principes de la civilisation en tant que telle. Un nihiliste est donc un homme qui connaît les principes de la civilisation, ne serait-ce que d’une manière superficielle. » (2004 : p. 55) Ainsi, un barbare ne peut être nihiliste. La civilisation est ici entendue comme culture consciente de l’humanité, de la Raison, et ainsi ce qui fait d’un être humain un être humain. Les piliers de la civilisation sont la morale (raison pratique) et la science (raison théorique).

Troisièmement, on trouve une définition du nihilisme sous la forme d’un syllogisme : (1) Le nihilisme est le rejet des principes de la civilisation en tant que telle ; (2) La civilisation se fonde sur la reconnaissance du fait que le sujet de la civilisation est l’homme en tant qu’homme (universalisme) ; (3) Toute interprétation de la science et de la morale en termes de races, de nations, ou de culture, est à strictement parler nihiliste (2004 : pp. 59-60). Ainsi, toute visée civilisationnelle non universaliste est nihiliste. Le nihilisme est anti-civilisation ; il refuse l’idée d’homme : « La guerre anglo-allemande présente est donc d’une importance symbolique. En défendant la civilisation moderne contre le nihilisme, les Anglais défendent les principes éternels de la civilisation. » (2004 : p. 77) Ici, suggère Strauss, défendre la modernité revient à défendre la civilisation. Cela, puisque la critique de la modernité revient à détruire la civilisation, dans la mesure où sa vertu première (celle des antimodernes) est celle de la guerre. À la fin du texte, le « maître » compare l’Angleterre, dans son affrontement avec le Troisième Reich, à Rome. Son conseil au Prince est le suivant : « Épargner les vaincus et dompter les superbes. »

Ici, nous sommes forcés de remarquer que la mise en scène de la Deuxième Guerre mondiale comme affrontement entre d’une part la Raison (civilisation occidentale fondée sur la science et la morale, sur la Raison et sur la Révélation) et d’autre part le nihilisme (mouvement pour le mouvement, destruction de tout comme destruction de la civilisation occidentale) nous est devenue familière dans l’espace public américain et nord-américain[6]. Ma question est donc la suivante : Comment expliquer d’une part l’admiration ambiguë de Strauss pour les États-Unis, sa mise en scène de la Deuxième Guerre comme lutte entre la civilisation occidentale et le nihilisme, et d’autre part la réactivation idéologique de cet imaginaire non seulement dans l’espace public américain et dans le discours officiel, mais aussi dans le milieu universitaire ? N’est-on pas forcé d’y voir une convergence idéologique de longue haleine entre le straussisme et le conservatisme américain ?

 

3

Pour terminer, j’aimerais revenir sur l’importance, dans l’association toute américaine du straussisme et du conservatisme, de l’idée de la Grande Tradition et de la révérence pour la gloire d’Athènes dans le but d’en offrir une illustration plus concrète. Une partie de l’élite américaine, et en particulier l’élite fondatrice, a compris et chanté l’Amérique comme fille de la civilisation européenne. Terre d’un peuple élu à la manière des juifs, fille de la démocratie grecque et du droit romain, poursuite du christianisme en terre neuve. C’est une trame discursive qui traverse toute la prose fondatrice jusqu’à aujourd’hui. La poésie politique américaine, car il en faut de la poésie pour fonder une frontière ex-nihilo à la grandeur d’un continent, a chanté l’Amérique comme poursuite de la grande civilisation porteuse de science et de morale. Entendons-nous : il ne s’agit pas ici de ce qu’il en est, mais de la manière dont l’Amérique se raconte à elle-même[7].

IMAX – le grand écran

Les images plus vraies que la réalité, vérité spectaculaire. On peut presque y toucher tant les sièges sont près de l’image, on en a les bras pleins, et la musique d’orchestre évoque la grandeur dans nos oreilles à la limite de l’agacement. Au programme, la National Science Foundation des États-Unis nous présente un documentaire produit à Los Angeles en 2005, Greece – Secrets of the Past. Le synopsis : en voix off, des Grecs américains (actrice de My Big Fat Greek Wedding, photos des parents immigrants à l’appui) nous font visiter le pays de leurs origines. Ils nous expliquent que des archéologues et des géologues – des scientifiques – découvrent des poteries et des fresques conservées dans les laves sédimentées de l’Île de Santinori, cette Île dont on nous dit qu’on a cru qu’elle était Atlantis, mais qu’Atlantis, en fait, « n’est qu’un mythe ». Elles appartiennent à ce qu’on appelle l’ « âge de bronze » de la Grèce antique, l’ « âge d’or » correspondant à la période démocratique à Athènes. Cette excursion à Santinori, prétexte à des images époustouflantes des Îles grecques, sera l’occasion d’élaborer une idée qui permettra un glissement vertigineux dans le propos : les gens de Santinori sont les ancêtres des gens de l’Athènes démocratique, une civilisation nouvelle et inégalée, une expérience radicale qui va transformer l’humanité, qui a « démocratisé l’écriture », révolutionné l’art et l’architecture, qui a maîtrisé les mers pour faire le commerce des biens, mais surtout des idées, et qui a, surtout, été le fait d’un peuple libre qui a inventé l’égalité et la démocratie. De cette civilisation géniale, inédite et inégalée, nous sommes, us Americans, les dignes héritiers. Une des scènes finales de Greece – Secret of the Past, est la Constitution américaine.

Je formule l’hypothèse que la figure de Strauss fait partie de l’arsenal discursif qui contribue à la production d’une certaine téléologie de l’Amérique – discours qui ne date pas des Culture Wars, mais qui est présent comme le fantôme de l’Amérique conquérante depuis les débuts. Ce discours tend à essaimer pendant les périodes de crise : Guerre d’indépendance, Guerre civile, Guerres mondiales, Guerre froide, Guerre contre le terrorisme.

Il y a eu un passage entre la sphère universitaire et la sphère publique de l’enseignement de Leo Strauss aux États-Unis dans l’après-guerre. Ce passage est le plus propre à se produire dans une démocratie libérale, avec l’accès général à l’enseignement supérieur et aux lettres, et sa presse libre à grande diffusion. Ainsi, Strauss, le maître, le philosophe, qui a cru que les États-Unis étaient un endroit où il était possible de préserver la philosophie, aurait bien malgré lui mêlé ses fils et ses fils à cette téléologie de l’Amérique[8].

Est-ce donc un simple accident provoqué par Allan Bloom ? Je crois que c’est beaucoup plus complexe, et qu’il faut encore complexifier encore un peu.

Du point de vue de l’histoire des idées, on y voit, sinon une lettre, un esprit commun. Il y a des « chaînes discursives » qui se multiplient à partir de plusieurs foyers et qui convergent à un moment donné. L’idée selon laquelle une idée énoncée ne nous appartient plus n’est jamais aussi vraie que dans les grands systèmes de production discursive que sont les sociétés de masse.

Ces considérations m’amènent, de retour au plan de la philosophie politique, à soulever de nouvelles questions, questions dont je n’ai pas les réponses et que je me pose à moi-même, plus qu’à Gilles Labelle à qui j’adresse les trois questions développées dans mon commentaire : Est-ce que les États-Unis étaient vraiment le meilleur endroit pour faire de la philosophie ? Si Strauss fait aujourd’hui de la politique à son corps-mort-défendant, est-ce que cela peut vouloir dire que Strauss a mal évalué le moins pire des régimes ? Y a-t-il un autre lien, chez Strauss, entre la philosophie et la politique que celui de la question de la défense de la philosophie ? Si oui : je pense que cela a peut-être à voir avec une certaine fantasmatique conservatrice qu’une anthropologie de la pensée contemporaine serait mieux en mesure de mettre au jour ; si non : il faut sérieusement questionner l’intérêt de cette pensée non pas comme doctrine philosophique, mais comme pensée politique…

 

Ouvrages mentionnés

Bloom, Allan (1987). The Closing of the American Mind. How Higher Education Has Failed Democracy and Impoverished the Souls of Today’s Students, New York : Simon & Schuster.

Labelle, Gilles (2007). « Entre la modération et la démesure : Leo Strauss, les ‘straussiens’, la philosophie et la guerre », Arguments, 9 (2), pp. 36-52.

Liebich, André (1983). « Straussianism and Ideology » dans Ideology, Philosophy, and Politics (dir. Anthony Parel), Waterloo, Ont. : Wilfrid Laurier University Press, pp. 225-245.

Norton, Anne (2004). Leo Strauss and the Politics of American Empire, Yale University Press, 2004.

Strauss, Leo (1986). Droit naturel et histoire [Natural Right and History, 1953], trad. Monique Nathan et Éric de Dampierre, Paris : Flammarion.

__________. (2004). Nihilisme et politique, trad. Olivier Sedeyn, Paris : Payot-Rivages.


Notes

* Pour la petite histoire de ce « fond de tiroir », le texte « Entre la modération et la démesure : Leo Strauss, les ‘straussiens’, la philosophie et la guerre » a été publié dans la revue de débats Arguments en 2007 (vol. 9, no 2). À l’origine, il a été présenté par son auteur, Gilles Labelle, dans un atelier tenu dans le cadre des activités du CIRCEM de l’Université d’Ottawa, où j’étais invitée à commentée le texte. Ce fut un débat relevé devant une salle pleine à craquer, dont je garde un excellent souvenir. Par la suite, ma contribution n’a pas été sollicitée pour le numéro d’Arguments dans lequel le texte de Gilles Labelle a été publié. J’ai néanmoins proposé le texte de mon commentaire au directeur de la revue à l’époque, qui a été refusé parce que son ton était trop oral (ce qui était exact). Quelques jours plus tard, j’ai proposé une version remaniée du texte au même directeur, qui n’a jamais accusé réception. Il s’agit donc ici d’une version retravaillée du commentaire original du texte de Gilles Labelle lors de l’atelier du CIRCEM de 2006, que je publie dans le but d’assurer l’intégralité des archives de ce débat.

[1] Voir notamment Allan Bloom, The Closing of the American Mind, New York : Simon & Schuster, 1987.

[2] Une précision sur ma position s’impose d’abord. Il n’y a pas de liens entre le Troisième Reich allemand et la pensée de Nietzsche ; il n’y a pas de liens entre l’URSS de Staline et la pensée de Marx ; il n’y a pas de liens entre les politiques militaires des États-Unis de l’ère second-Bush et la pensée de Strauss. Je pense que ce n’est même pas un débat, et je suis tout à fait d’accord avec la proposition philosophique de Gilles Labelle à cet égard, pour autant qu’elle s’inscrive dans le cadre d’une pratique rigoureuse de la philosophie politique, centrée sur les textes. Comme Gilles Labelle le fait dans son texte, et comme d’autres auteurs l’ont fait pour défendre l’intégrité politique des œuvres de Nietzsche et de Marx, une approche rigoureuse de philosophie politique consiste plutôt alors à : (a) Faire une analyse comparative de l’œuvre de l’auteur et de l’idéologie distillée par le régime qui lui est associé, pour montrer que le lien, au plan de la logique interne de l’œuvre, tient ou ne tient pas ; (b) Chercher la faille historique qui a rendu cette chose possible.

[3] Anne Norton, Leo Strauss and the Politics of American Empire, Yale University Press, 2004.

[4] André Liebich, « Straussianism and Ideology », dans Ideology, Philosophy, and Politics (dir. Anthony Parel), Waterloo : Wilfrid Laurier University Press, 1983, pp. 225-245.

[5] Leo Strauss, Droit naturel et histoire, Paris : Flammarion, 1986.

[6] Voir entre autres les textes de Michael Ignatieff et Michael Walzer dans les suites du 11 septembre.

[7] Benjamin Franklin ; Philip Freneau ; les architectes de la Maison-Blanche et les concepteurs du mobilier fédéral ; Ralph Waldo Emerson ; H. L. Mencken ; Richard Rorty ; Samuel Huntington ; tous les remakes de l’histoire monumentale occidentale : Moïse et les tables de la Loi, Cleopatra, Gladiator, Alexander the Great…

[8] Si cela est choquant pour une certaine intelligentsia américaine de savoir que Bloom nettoie ses cravates à Paris, qu’il aime les jeunes garçons, et qu’il choisit Mozart contre les Rolling Stones pour des raisons morales, c’est peut-être parce que ce sont là les marques d’une vie et d’une pensée dédiée au grand projet occidental. C’est peut-être que ce sont là les signes d’une pensée et d’une vie qui participe d’une mythologie de la civilisation occidentale comme poursuite du projet grec et romain, et que cette mythologie est celle dans laquelle se berce actuellement le pouvoir aux États-Unis.

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