« You are normative »

Relation : Deleuze et Guattari à Copenhague les 27, 28 et 29 juin 2011

Par Cécile Voisset-Veysseyre | ce texte est aussi disponible en format pdf

Cette quatrième rencontre autour de l’œuvre d’un de nos derniers grands philosophes français (4th International Deleuze Studies Conference, Copenhague : 27-29 juin 2011) a dans l’après coup de l’actualité nationale une saveur à partager. Au pays de Lars von Trier et de la petite sirène, un reproche circulait ça et là comme une moquerie qui résonne dans une France ressemblant parfois à Pleasantville ; c’est celui qui le dit qui l’est. De notre pays où la Norme – la normâle – est de rigueur, les effets d’une pré-campagne présidentielle chassant les électeurs en même temps que les électrices avec les défenseurs de la cause mâle (j’aime les femmes et alors ? Quoi, coah ? Je suis un homme normal) rendent bienvenue cette plaisanterie entendue à table dans la capitale danoise où les congressistes se sont exprimés au sujet de Gilles Deleuze et de Félix Guattari et de leur legs : « you’re normative ». Car leur rayonnement mondial est là, à faire pâlir les hommages universitaires-taire qui jouent des associations de noms et à rendre aigris les politiques nique-nique qui n’ont pas supporté leur appel à voter Coluche, sans parler des propos de Deleuze contre le théâtre – bourgeois (en ce début de vacances, les on (in) plutôt que les off (out) des festivals avec des comédien(ne)s très en vue pourraient ne pas lui donner tort) – et de Guattari contre l’une des pires inventions françaises : la Gauche prolétarienne.

« L’effet Deleuze-Guattari », c’est l’expression d’Éric Alliez qui ouvrit la séquence des plénières en insistant sur l’inséparabilité des deux penseurs formant un bloc de devenir et nous engageant pour lors à un « après Deleuze et Guattari ». C’est mieux qu’une commémoration dont la grand-messe aux écoles – qui ne connaissent que Deleuze – est en passe de se faire coutumière. D’accord, l’hommage avait lieu à la Copenhagen Business School – un impensable dans les années 1970, un fait dans les années 2000 – mais business is business et l’Université française n’échappe pas à la règle de la toute-participation au grand Capital avec la ruée à la production et aux publications, à l’évaluation-distinction qui augmente la visibilité et le nombre d’occurrences des noms jusqu’à faire renom dans des émissions publiques où ils/elles peuvent dire et raconter n’importe quoi. En tout cas, l’idée de « micro-politique » – Aux Micropolitiques de Guattari (et de la psychanalyste R. Rolnik) paru en 2007, ajoutons Pour une micropolitique émancipatrice qui va paraître aux éditions Aube Nouvelle – fait son chemin depuis la décision commune de penser une sémiotique – un espace a priori indécidable du sens – libérant de la signification psycho-analytico-familio-étatique (et ton Père ? Et ta mère ? et ta sœur ?) qui se ferme sur le sale petit secret qu’on éventera ; Deleuze et Guattari suivaient la voie foucaldienne d’une théorie des énoncés et énonciations. « Micropolitique » veut tout simplement dire que le ou la politique concerne chacun de nous tous en tant que collectif et individuel, qu’à nous revient la liberté de reconfigurer les champs de décision et d’action sans nous laisser mener par les tenants de la macro-politique. Voici les pistes indiquées par le bref relevé de ce qui s’est dit à Copenhague.

Les nombreuses sessions parallèles n’ont pas permis de tout écouter, les thèmes qui figuraient au programme étant pourtant intéressants car on y croisait tant de figures artistiques et théoriques (J. Joyce, S. Kierkegaard, H. Melville, L. Hjelmslev, M. Foucault, F. Nietzsche, A. Rich, J. Cassavetes, A. Tarkovski, J.-L. Godard, S. Beckett, etc.) dans un congrès qui rassemblaient une fois de plus des gens de divers horizons disciplinaires : philosophie, écosophie, littérature, cinéma, arts plastiques, musique, urbanisme, etc. Il fallut donc aller aux unes plutôt qu’aux autres. Parmi elles, il y eut bien sûr celle d’Eugen W. Holland dans une salle pleine à craquer ; ce fut le plaisir de voir des gens assis par terre à écouter un conférencier non dénué d’humour qui tint le pari de parler de Mille Plateaux en vingt minutes. Il n’y eut malheureusement pas celle de Ronald Bogue, surmené me dit-on. Mais il y eut le moment du panel chinois, quatre conférenciers soudés exploitant à toute vitesse le texte deleuzien via le texte derridien pour réfléchir à l’exercice de traduction-déterritorialisation et à une écriture taïwanaise. Et puis eut lieu la marche prévue : a Protest Against Progress (des pas en avant, sur le côté et en arrière). Il y eut également l’intervention plaisante de Ch. J. Stivale qui dégomma une insultante Donna Haraway bien campée en humaniste et amie des animaux de compagnie lors d’une revisite de l’idée d’ « être aux aguets ». Il y eut aussi la réflexion de B. Adkins sur la crise et le capitalisme avec la représentation spinoziste et affective de l’État pour point de départ et la position guattarienne concernant le cynisme des partis politiques pour point de chute. L’attention fut particulièrement soutenue à la schématisation sur tableau de la pensée deleuzo-guattarienne par S. O’Sullivan qui rendit sonore, en l’imaginant, le bruit que serait l’explosion d’une strate (d’une organisation perceptive, pour simplifier) quand on passe d’un niveau ou intensité de vie (de flux, de désir) à un autre ; on sut définitivement que la sensibilité a toute sa place dans une philosophie créative, qu’à une pop-philosophie répond une pop-musique dont la commune naissance doit tout à l’étude du rythme.

Il y eut bien sûr des oppositions de la part des contestataires du « tu dois », plutôt que du « il faut », qui se soucient de dissocier les désirs d’avancer et de transformer des volontés de recommander et d’ordonner. Une première prise de parole suivit la très intéressante conférence de Jean Hillier qui, elle [Djin], parla des villes et des possibles sans prêter à confusion ; cela n’empêcha pas un objecteur de s’écrier, comme un rappel : « Deleuze ne disait pas ‘tu dois’ ni ‘tu ne dois pas’ ». Une seconde prise de parole visait semble-t-il une leçon française de didactique, toc-toc (on crut assister à un cours au lieu d’une conférence) ; une jeune femme fit entendre sa voix : « Si tu vas à l’Université, c’est pour entendre et apprendre » (unbelievable in France, respect).

Depuis l’Abécédaire (1988) au cours duquel Deleuze évoquait la nullité médiatico-culturelle au cirque télévisuel pour philosophie ou littérature marketing et s’essayait à dire ce que signifiait être de gauche (qui n’est pas appartenir à un peuple, sauf à être bobo et se jouer néo-communiste ou post-gauchiste rémunéré par l’État), rien de neuf sous le soleil mise à part la traduction américaine de cet enregistrement qui paraîtra en septembre 2011 – From Semiotext(e) : Gilles Deleuze from A to Z. Gilles Deleuze, Claire Parnet and Pierre-André Boutang, trad. par Charles Joseph Stivale (DVD 453 min) – et qui mettra ainsi à la portée de tous une précieuse source de l’histoire intellectuelle française pour remédier à une déconnection transatlantique perpétuant ici comme là-bas malentendus et mensonges. En attendant, l’effet est bel et bien là ; le courant est enfin passé, l’héritage se fait petit à petit : envers et contre tout. Merci Gilles Deleuze et Pierre-Félix Guattari : je pense à vous que j’ai rencontrés dans les livres.

 

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