Question d’oreilles: Derrida et autres, Nipper et moi. Notes pour un écomusée

Par Robert M. Hébert | ce texte est aussi disponible en format pdf

C’est dans la métropole québécoise et, en particulier, dans le quartier Saint-Henri que se sont écrites plusieurs pages importantes de l’industrie du disque.

Jean-Pierre Sévigny, De Berliner à RCA Victor. Naissance et essor de l’industrie du disque au Canada, Gala Records, 2009.

À la mémoire de Claude Léveillée, contemporain de JD, né dans le quartier Villeray de mon enfance et adolescence — d’où j’écris.

 

His Master's VoiceDepuis deux quarts de siècle je suis fasciné par le logo de la compagnie RCA Victor : un petit chien, le museau dans un pavillon conique, « His Master’s Voice », la voix de son Maître et cette image-métaphore s’est enrichie au cours des ans. Raisons pédagogique, socio-politique, anthropologique etc… C’est Émile Berliner qui a assuré la gloire de l’animal. Berliner, inventeur du microphone, du disque horizontal et du gramophone qui avait fondé la Deutsche Grammophon à Hanovre — Nietzsche en est à ses dernières années de silence —, et la Victor Talking Machine (USA) fonde la Berliner Gram-o-Phone (un seul « m ») du Canada à Montréal en 1900. Ville aux mille clochers. Sur des photos de l’époque, on peut voir un immense panneau-réclame fixé au toit de l’usine dans le quartier Saint-Henri ; Nipper, c’est son nom, la tête sur fond de nuages. Compagnie à l’écoute (intéressée) des besoins acoustiques du lieu. On enregistre entre autres rappels « Le long du Saint-Laurent » (1920), « The Devil’s Dream » avec Jean Carignan et les Cornhuskers (1933), ou encore Alys Roby (1944) au destin tragique entre chocs électriques et lobotomie. Et son fils aîné Herbert Berliner fonde la compagnie Compo en 1918. Usine à Lachine. Avec Roméo Beaudry, auteur-compositeur, traducteur de succès américains, dénicheur de talents locaux, est créée la chanson canadienne[1]. Culture populaire. Ainsi la Bolduc née Mary Travers, ancêtre de Céline Dion. Souvenez-vous : malgré la crise, le chômage, la pauvreté, « ça va venir puis ça va venir, ne décourageons-nous pas »…

Changeons brutalement de registre sous le ciel des idées. Traduisons, transférons sur un autre support invisible, devenons truchement. Comment l’étudiant entend-il les Maîtres de la pensée (Derrida, Deleuze ou autres contrastes) dans la vallée du Saint-Laurent, ou comprend-il les variétés du discours philosophique, comment les philosophes eux-mêmes entendent-ils le gramophone de leurs contemporains, les bruits de la tradition et les haut-parleurs de l’actualité, avec quelle présence orale (aurale) assurent-ils de fait le destin de leurs écritures savantes ? Comment le meilleur ami de la famille peut-il chantonner une self-reliance accordée à la dimension inouïe de son corpus historique ? Vaste programme. Voici donc de la part d’un auteur-compositeur et interprète, quelques improvisations en gramophonie, non sans grichages ou bruits de surface sur la table tournante. Que diable, après tout, les règles de la syntaxe ou de la concordance des temps sont bonnes pour les humains, encore croyants ès grammaires. Quant à nous, peuple de chiens rechercheurs… comme dirait le zoologue Kafka dans son enclave tchèque.

 

Tympan, larynx : pour une pédagogie vibrante

C’est, je crois, le dimanche du 29 août 1971 que j’ai re-serré la main de Jacques Derrida dans le hall d’entrée de l’université de Montréal. J’avais suivi des cours à son séminaire à l’école Normale Supérieure, attiré par la critique du s’entendre-parler de la métaphysique, le silence et l’effet mortuaire de l’écriture dans La voix et le phénomène. Il était derrière une des colonnes art-déco, un carnet à la main. Cocktail-buffet à l’occasion du colloque des Sociétés de philosophie de langue française. La communication. « Bienvenue au Québec », ai-je dit. Une première pour lui. Voix douce. Demande d’informations. Le lendemain Paul Ricœur donnait la conférence inaugurale[2]. J’ai assisté à la longue conférence de Derrida « Signature, événement, contexte » sans y comprendre grand-chose : mais il prenait le contre-pied de Paul, mettait en doute la pieuse notion de communication, et terminait avec le défi d’un improbable signature, la sienne. Sympa… Plusieurs années plus tard, après un deuxième séjour en France à Chatou chez des instituteurs alsaciens à la retraite, après avoir plongé à corps perdu dans la praxis collégiale, naissante, je feuillette Marges de la philosophie (Éditions de Minuit, 1972), où la conférence au vague souvenir lointain ajoute (en remarque) sa signature courante, et JD. Mais ce qui attire mon attention, c’est le texte « Tympan », paginé en chiffres romains : n’est pas une préface à ce livre (en partie papiers collés) mais une sorte d’hyper-introduction grâce au langage d’une métaphore, l’oreille… Je prépare un nouveau cours optionnel « Philosophie contemporaine » avec des étudiants et étudiantes qui ont réussi les trois cours inscrits comme obligatoires[3]. Donné quatre fois de 1977 à 1980. Toute philo contemporaine exige d’y participer soi-même, que ce soit avec des adultes ou des adolescents de 18-19 ans. Classes de haute volée où je travaille, traduis, modernise Nietzsche et le texte du Refus global, Marcuse, Foucault politique, Deleuze, Barthes contrasté avec Wittgenstein et ses jeux de langage — un jour, les colères et accumulations esthétiques d’Arman. Opposition force et sens… À deux reprises je me sers des treize premières pages de « Tympan » avec une planche anatomique. Comment un philosophe par ailleurs compliqué construit-il sa métaphore ? Penser son autre, « luxer, tympaniser l’autisme philosophique, cela ne s’opère jamais dans le concept et sans quelque carnage de la langue » (p. vii). Invitation au carnaval. Penser la limite invite aussi chaque lecteur à affronter le réel, sous un nouvel angle ; milliers d’autres à signaler, questions de perception et de sélection de chaque oreille. Ne pas oublier le cérumen, ou le vertige de celui ou celle qui tente l’aventure… Saut de résonance via l’appareil de phonation. — Deux étudiants ont philo-métaphorisé l’appareil à partir d’une planche anatomique, ingénieux —. Jusqu’à la conclusion : avec Nietzsche et son incontournable marteau, à chacun son oreille, à chacun son enclume et son étrier au vestibule d’une fin de siècle ! Et avec sa glotte, manière de répondre, se sentir responsable de ce qu’il entend…

 

« Qui suis-je ? » à travers la rumeur

Dans La carte postale. De Socrate à Freud et au-delà (Éditions Flammarion, 1980), intéressante puisqu’elle porte sur le triangle Paris–Oxford–New York au pourtour des chevauchements un jour montréalais d’Alan Montefiore —, Derrida écrit qu’un ami canadien « dont je n’ai aucune raison de douter » lui a dit que Serge Doubrovski aurait à Montréal « voulu tirer un certain effet d’une nouvelle qu’il croyait pouvoir porter à la connaissance de son auditoire : je serais en analyse. Gonflé le mec, tu trouves pas ? » Petit air argotique. Et de pourfendre une telle hypothèse, « hypothèse, c’était son mot paraît-il, et l’hypothèse est devenue certitude au Québec », pp. 218-219. L’ouvrage fait résonner aussi d’autres rumeurs (avec la revue Confrontation) et la partie la plus originale « Envois » repose sur un fond d’appels téléphoniques, cryptés. Blancs de censure, fantasme incendiaire, etc… Au fond, à propos d’un règlement de compte à la française avec l’institution psychanalytique (y compris Lacan) sur le champ de mars québécois d’un certain gossiping, Derrida met-il le doigt sur le phénomène fondamental qui détermine depuis longtemps notre rapport à la pensée : la rumeur… Rumeur de lieux communs qui semblent inscrire chacun au cœur des problématiques universelles… Mais le chercheur sait aussi qu’il n’est plus possible de vivre dans une rumeur permanente qui ravale aux époques doxographiques à la Laërce. Que faire ? ruminer autrement. La seule manière de traverser les on-dit consiste à travailler, c’est-à-dire fracturer la chaîne d’une fausse sécurité avec des contenus différents, aérer, et peut-être découvrir, mettre à nu le processus philo-ethno-graphique qui les constitue. Moins au niveau de ce qu’ils véhiculent (personnages, idées, paradigmes…) qu’au niveau de ce qui sert à transporter leur faire-entendre sur le territoire de la belle province. Bref, en termes de débats dominants. Renversons donc l’énoncé de l’inconscient derridien et l’indignation feinte qui la supporte : « Qui suis-je et qu’ai-je fait pour que ce soit là la vérité de leur désir ? »[4] Mais Maître Jacques, sauf votre respect, votre signature s’abreuve aux bruits polémiques que vous remettez en circulation… Que notre certitude s’inscrive comme antithèse de tous ces lieux communs qui nous rendent spectateurs du tournoi philosophique des idées afin que la rumeur de notre désir puisse habiter sa langue et ses propres institutions sociales avec un minimum de dignité clairvoyante. Comme se parler ici même entre ces quatre murs, dans le blanc refoulé des yeux, nos seuls corridors aériens sous le ciel des idées et espérant que la tradition d’un certain platonisme structurel, hygiénique et christianisé n’empêche pas de donner du sens au trio « poil, boue, crasse » qui heurtait le jeune Socrate, semble-t-il[5].

 

HMV incorporées

En ces temps-là, Jean-François Lyotard rédigeait un rapport pour un client riche et puissant (le gouvernement du Québec) et sa traduction américaine allait lui assurer un avenir au sud du 45e parallèle[6], le flamboyant Michel Serres trouvait le nouveau passage du Nord-Ouest et disait adorer l’accent québécois alors que son exact contemporain Derrida, — tous deux nés en 1930 à sept semaines d’intervalle —, dans un étrange fantasme de pureté, a constamment voulu effacer cette coloration native du larynx[7], Daniel Vanderveken et compagnie s’installait dans la région trifluvienne, un autre Jacques, héros post-wittgensteinien, Bouveresse voulait se dé-franciser et couper la langue des autophages de la future French Theory, « génie américain » applaudi par le New York Times Magazine, Saul Kripke venait donner une série de trois conférences à Montréal — j’ai assisté à la première à McGill, limpide et technique à la fois, mais acharnée à des expressions bien formées. Moult agendas plus ou moins secrets, chacun spéculant sur ladite mort de la philosophie. Mes aïeux, c’était le ragtime de l’époque et les chiffonniers ne manquaient pas d’arborer fièrement leurs nippes… Été 2011. L’industrie du disque épistémo-analytique tourne aujourd’hui à plein régime, colossal, celle du disque continental itou dont le genre est branché à son deutsche Grammophon, et il y a toujours le « Best of » de l’histoire classique de la philosophie… J’imagine Nipper, les oreilles rabattues, intrigué donc depuis un demi-siècle. Pour revenir au gramophone d’Émile Berliner à Montréal, et aux diverses voix de ses maîtres, le petit terrier qui a du mordant pourrait pénétrer au fond du pavillon, japper, se métamorphoser en lion avant d’aller jouer avec des enfants, devenir carcajou, trickster — pas question alors de porter un nom de chien domestique, genre Fido —, mais puisqu’il faut assumer sa peau, autant flairer en extase cette petite phrase : « Écrire comme un chien qui fait son trou… Trouver son propre point de sous-développement, son propre patois, son tiers-monde à soi, son propre désert à soi »[8]. Ô belle ritournelle à boire, à répondre, à traduire terre à terre en mots. Sous un presse-papiers Voix de son Maître, produit dérivé. Et pour se divertir avec les talents locaux que RCA Victor aura contribué à découvrir ; du Oscar Peterson né dans le quartier Saint-Henri ou Jacques Normand, l’enfant terrible du music-hall, grand voyageur, esprit caustique, impertinent que j’ai toujours apprécié dans les années 1960 avec l’émission Les Couche-tard. « Les nuits de Montréal » (1949), « pour moi ça vaut la place Pigalle »… Quant aux archives du disque Philo, on pourra écouter un auteur-compositeur et interprète chantant un peu mezza voce, hachurée, et sur des instruments bizarroïdes ramassés dans la vallée du Saint-Laurent. « Épiphanies ». Attention ! vous mettez le gramophone en marche. C’est un vieux vinyle qu’un jeune DJ pourra peut-être s’amuser à spinner, avec une boîte de Q-tips pour les lecteurs indifférents ou sourds d’oreilles.

NB. Pour une fois, le Q des cotons-tiges ne désigne pas le Québec, ouf.

Comment entendre le miracle paradoxal de l’excès ?

Comment produire des idées sans calque, sans recette académique et sans complaisance ?

Comment écrire dans l’ironie des redondances exotiques ?[9]


Notes

[1] On pourra visiter et s’informer au Musée des ondes Émile Berliner, 1050 rue Lacasse, Montréal, tél : (514) 932-9663. Histoire financière, commerciale et juridique (brevets d’invention) très complexe. Durant l’année 2010 a eu lieu une très intéressante exposition « Ragtime et jazz à Montréal 1900-1930 », le Red light, la prohibition au sud… Sur Nipper (qui avait tendance à mordre, to nip), mort à l’âge d’un an, cf. son entrée sur Wikipédia. Race : genre terrier, en tout cas pas berger allemand ni labrador.

[2] On oublie que Ricœur a été le doyen des philosophes voyageurs ayant un pied à terre à l’Ouest dans les années 1960 (Chicago) et un des premiers à discuter linguistique, philosophie du langage (Wittgenstein, Grice, Frege, Searle) à l’intérieur de sa problématique d’alors : sauver du psychique le sujet grâce à la dimension ouverte du discours… En faisant mon énième ménage, j’ai retrouvé dans un roman de Kerouac une coupure de journal : « Paul Ricœur : la psychanalyse, les ‘beatniks’ et la recherche du sens », La Presse, 30 octobre 1965. Article signé G.M. (Gilles Marcotte) ; il y est parlé de « l’état de siège de la culture française dans le Québec », l’isolement de l’intelligentsia canadienne que Ricœur condense dans la formule « cet immense provincialisme » ; quel aura été le contraire de ce provincialisme vingt ans ou quarante ans plus tard ? Un petit cosmo-zombisme étranger à lui-même ?

[3] Sur l’atmosphère pédagogique et critique de cette époque, cf. Robert Hébert, « À l’enseigne de la raison philosophique » (1974-1975), repris dans L’homme habite aussi les franges, Montréal : Éditions Liber, 2003, pp. 95-103.

[4] Dans l’ouvrage qui se veut aussi une satire du clivage oral-écrit depuis Platon, la remarque de Derrida est datée 8 juillet 1979 ; le 23-24 octobre 1979 a lieu autour de lui à l’Université de Montréal une rencontre-événement : avec des littéraires, des psychanalystes et un philosophe québécois venu de la théologie médiévale, Claude Lévesque. JD fait office d’un texte original qui s’auto-traduit des questions-sources. Dans son compte rendu des actes du colloque publiés sous le titre L’oreille de l’autre (VLB, 1983), Heinz Weinman écrit : « On regrette un peu que les intervenants à l’écoute du sacré et de la Bible n’aient pas entendu le brouhaha des langues de Babel-Montréal, du Québec. Québec, nom étranger… Comment enfin faire de la langue d’un autre (France) sa propre langue ?… Ce fut étrangement la seule question à laquelle Derrida n’a pas su répondre », Le Devoir, 9 avril 1983. Il y en avait quelques autres avec Mahoney sur les attributs de la paternité et Bosco à propos de Plath… Par ailleurs, l’oreille de Jean-Pierre Faye avait entendu les accents d’une brasserie dès 1974, le choc du brouhaha, la parlure de Miron, non sans prophétiser : « Montréal est un lieu central du monde intellectuel », cf. « Noms de l’enclave 1960-1980 », RH, Novation. Philosophie artisanale, Montréal : Éditions Liber, 2004, pp. 106-107 ; cas montréalais qui incarnait, exemplifiait, confirmait la théorie de Change… Faye était sans doute déjà sensible à ce choc, lui qui se définissait comme un Hun à la conquête d’un nouveau monde, un lecteur sauvage, un Iroquois, « un Huron ou Algonquin idiot, qui aurait été déporté assez loin dans le désert français », cf. Le récit hunique. Essai, Paris, Seuil, 1967, p. 130 — même année et même éditeur que L’écriture et la différence de JD.

[5] Fragment revu d’une communication à l’UQTR (25 novembre 1981) intitulée: « L’ironie des commencements en philosophie québécoise : 12 cadeaux philologiques ». Dans un langage très naïf, rudimentaire, quelques autres cadeaux portaient sur les expressions s’emballer et déballer, toujours actuelles, Jacques Lavigne, Gilles Leclerc météore méconnu, la théologie des simulacres, le Dymaxion de Buckminster Fuller en carton pliable, la cicuta maculata ou « carotte à Moreau », ciguë des Socrate indigènes, l’opposition (géographique) rayonner ou dia-maîtriser, l’avenir du traumatisme-Q, etc. Mais ces objets-cadeaux nouveaux ne pouvaient rivaliser avec le palmarès (mental) de l’institution et de la rising class des contemporains.

[6] Jean-François Lyotard, La condition postmoderne. Essai sur le savoir, Paris, Éditions de Minuit, 1979. On oublie parfois que ce rapport porte sur la condition de l’enseignement supérieur et sa tolérance aux conflits, cf. Yves Bertrand, Revue de l’Association internationale de pédagogie universitaire, no 1, 1980, p. 31. Intéressantes remarques sur les « petits récits » ou la paralogie pratiquée par Roland Houde et Gaston Pineault. La traduction américaine date de 1984, avec un puissant avant-propos de Fredric Jameson.

[7] Parlant de son amour du Québec, du complexe des étudiants et collègues, « Moi, je suis du Midi de la France, et j’ai toujours eu des complexes à cause de mon accent… ce ne sont pas les Français qui se moquent de votre accent, mais les Parisiens… Et maintenant c’est la mode inverse. On adore les accents », Mario Petit, « Michel Serres : au carrefour des savoirs », Le Devoir, 20 mars 1982. Son rapport à Pierre Perrault est aussi ancré aux corps parlants, transformant leur langue. D’autre part, JD expose sa posture dans Le monolinguisme de l’autre ou la prothèse de l’origine, Paris, Éditions Galilée, 1996, pp. 76-83. Remarques affligeantes sur René Char, honte voilée des origines, omphalocentrisme presque sacrificiel… On comprend mieux l’esquive montréalaise en octobre 1979. Gros morceaux de cérumen. Il serait intéressant de déconstruire le poids de ce double bind sur les épigones québécois (oreille-larynx) dans leur recherche d’un exo-père, avec une dette à sacraliser. — De quoi pouvait s’entendre parler ces deux stars d’affiche, ambassadeurs culturels et commis-voyageurs de leur ombilic très éducation-nationale devant les paysages de sables et de mer en Californie?a

a Me revient à la mémoire un passage noté en italique et « en canadien-français » de Jack Kerouac téléphonant à son éditeur « c’est le chez eux de M. Gallimard ? », Big Sur, Paris : Éditions Gallimard, 1966, p. 186. La portée universelle d’une œuvre n’a rien à voir avec le pur héritage d’une langue. JD aurait-il été capable d’apprécier Réjean Ducharme ou la philosophie déconstructive et solidaire de Sol alias Marc Favreau, son contemporain ? Prêtons une oreille à sa tentative… par exemple, Sol sur Seine, enregistré au Théâtre de la Potinière, Kébec-Disque, 1983.

[8] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Kafka. Pour une littérature mineure, Paris : Éditions de Minuit, 1975, p. 33. Cette simple phrase suffit à bifurquer et à oublier tout le deleuzisme futur. Ailleurs : « Il n’y a de grand, et de révolutionnaire, que le mineur. Haïr toute littérature de maîtres. » Mais à propos du mode de subversion des langues, il note avec raison que « le chanteur canadien peut aussi faire la reterritorialisation la plus réactionnaire, la plus œdipienne, oh maman, ah ma patrie, ma cabane, ollé ollé », pp. 48, 45. Il faut savoir que le tympan de Deleuze a été marqué par « Ma cabane au Canada », chanson-culte de Line Renaud enregistrée en 1948, 1,2 million de 78 tours vendus (Grand Prix du disque), et par son bref séjour à Montréal en 1970 (si ma mémoire est bonne).

[9] Robert Hébert, « Fracture endo-coloniale. Autour d’un anniversaire et de quelques identités », La petite revue de philosophie, vol. 11, no 1, 1989, pp. 63-83, sans les 14 notes élaguées. La fracture en question est multi-frontale… Grande première dans toute l’aire francophone tricontinentale : mon texte est dédié « pour Maskou chien du Labrador ». Chien offert à Jacques Chirac en 1987 alors maire de Paris et premier ministre par Dr. Lubrina de Montréal. Je ne savais pas que le vétérinaire, très cocarde, allait récidiver pour le président Sarkozy avec la chienne labrador Estrie – manière de célébrer le 400e de Québec au nom de la Communauté Française. Les hommes de pouvoir (Mitterand, Clinton, Poutine…) affectionnent cette race serviable, loyale, active. Quelques labradors délinquants accepteraient-ils de servir d’espions, microphones plantés sous leurs molles oreilles près du crâne ? À l’écoute des petits secrets hors du placotage diplomatique.

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