Violences du don

Par Simon Labrecque

Le Temps des Fêtes offre une série d’occasions pour poser la question du don. Qu’est que c’est, donner? Qu’est-ce que cela dit de nos pratiques quotidiennes? Cette période qui revient chaque année, signe de la persistance d’un temps cyclique – on y a souvent, bien que ce soit chaque fois un événement unique, l’occasion de rencontrer les mêmes gens, de se raconter les mêmes histoires, d’y vérifier comment on a changé depuis la dernière fois –, est en effet placée sous le signe du don. Que ce soit sous la forme de biens (cadeaux) et de nourritures (bien souvent en trop grande quantité), ou encore sous la forme de l’hospitalité, voire du transport, le don est à l’honneur pour une semaine au moins. Tout à la fois, on donne et on reçoit, on échange de réception en réception – ou à tout le moins, on sait que c’est ce que l’on (se) devrait, ce que l’on est supposé (mais par qui?) faire.

D’emblée, énoncer cela, c’est appeler bien des nuances. On n’a parfois personne à qui donner, personne à recevoir ou chez qui se présenter, personne encore qui nous offre quoi que ce soit. Ces absences peuvent être des manques cruels, et il y a une violence certaine des désespoirs du Temps des Fêtes. Non seulement la générosité, mais la solitude, on le sait, y est reine. Ces remarques font signe vers une autre question, cependant, qui me semble moins souvent pensée que celle de l’absence et de la solitude : les violences impliquées dans l’acte même de donner, dans le fait d’avoir à recevoir. Il se peut que l’on n’ait personne qui ne nous offre quelque chose, et tant recevoir peut rapidement devenir très lourd. On se plaindrait alors le ventre plein… mais n’est-ce pas un objet de plainte légitime que de se voir gaver contre son gré? On pourrait, par exemple, imaginer une forme de torture qui obéirait à l’injonction suivante : « Tu mangeras tout ce que je t’offrirai, même si tu n’as plus faim. » Ordre d’une violence inouïe! Mais quelle est au juste cette violence sourde?

La question du don est inextricablement liée à celle de l’échange et a occupé nombre de philosophes, de sociologues et d’anthropologues. L’Essai sur le don (1925) de Marcel Mauss est indubitablement l’ouvrage le plus marquant sur cette question, par-delà la tradition francophone. La pratique du potlatch y joue le rôle de pratique donatrice exemplaire, y compris quant aux violences rituelles qu’elle implique. Donner, c’est mettre celui ou celle à qui l’on donne dans une position singulière : l’endettement. Donner, c’est mettre au défi. On « se » doit, en effet, de donner en retour, de rembourser… Mais même lorsqu’il y a échange de deux dons dont la valeur peut être jugée équivalente, toujours persiste ce que Georges Bataille a nommé La part maudite (1949), cette part du don qui ne peut jamais être remboursée étant donné le « simple » fait que le don initial était précisément un don, un transfert ou un transport qui n’a pas été sollicité, appelé, prévu. Il faudrait donc, pour relever le défi lancé, redonner plus, et ainsi s’enclenche un cycle hyperbolique de dons et de contre-dons dont la seule fin envisageable est la mort, selon ce qu’écrit Jean Baudrillard dans L’échange symbolique et la mort (1979). On ne peut, en effet, donner plus que sa mort, car alors on ne peut plus donner du tout, ni même y songer. La pratique donatrice exemplaire, selon Bataille, est donc le don violent d’énergie de la part de notre soleil. Nous ne saurions le rembourser, l’égaler et encore moins le surpasser, puisqu’il permet la vie elle-même, part maudite indépassable en ce qu’elle est la condition sine qua non de tout don, le don du don.

Comment alors non pas éradiquer – y a-t-il geste plus violent? –, mais moduler, voire minimiser les violences du don? Dans le cas du Temps des Fêtes, peut-être la durée limitée des vacances sonne-t-elle la fin toute rituelle du cycle, nécessaire à l’apaisement et à la déprise; on retourne chez soi, on se reverra l’an prochain, on (s’)en sort enfin, du moins jusqu’à nouvel ordre. Fin de partie, donc, après laquelle on pourra toujours décider de ne pas (re)jouer, la prochaine fois, de ne pas perpétuer le cycle le temps venu… Mais que dire d’une telle décision? Comment se soustraire ainsi, c’est-à-dire souverainement, à l’obligation non seulement de donner, mais peut-être surtout de recevoir, sans faire violence à son tour? N’a-t-on pas appris qu’il fallait accepter avec gratitude ce que l’on se fait donner, sans oublier de remercier poliment? Dans l’économie des violences, comment départager celles qui valent le coup de celles qui devraient se cesser? Des réponses complexes sont offertes chaque jour par mille pratiques – parfois un simple sourire, un silence. Invitation : inventorions et inventons.

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