Archives mensuelles : mars 2012

« À ce moment précis de l’Histoire… » Le lancement de Nouveau Projet à Québec

Par Martin Parrot, Limoilou

Nouveau Projet est un magazine culturel, social et politique tout droit sorti des têtes de Nicolas Langelier et de Jocelyn Maclure, ses co-fondateurs et coéditeurs. Ils ont présenté leur magazine au Cercle à Québec le 15 mars dernier lors de son deuxième lancement. Ce fut un événement assez intéressant, où l’on aurait pu croire que toute la Faculté de philosophie, au demeurant grand supporteur du magazine, s’était approprié  la salle de spectacle. La Faculté avait même délégué son doyen, outre plusieurs professeurs et nombre d’étudiants. J’ai été agréablement surpris de l’ouverture des Langelier et Maclure, et de leur disponibilité envers les lecteurs présents afin de discuter du projet, de son timing et du paysage intellectuel québécois. Au-delà d’un stunt publicitaire, les éditeurs, ainsi que plusieurs contributeurs au premier numéro, étaient présents pour rencontrer leur lectorat et tâter le terrain du nouveau magazine. Nouveau Projet apparaît être une création artisanale qu’il sera intéressant de suivre dans les prochaines années.

Avec un registre de textes variés dont les objets vont de la fiction à l’agriculture, en passant par la philosophie, la bédé, la critique, la psychologie et la politique, le magazine est très rafraîchissant. Le travail d’édition est bon et les images collent bien malgré la publicité. Toutefois, vu le type de publication et le lectorat, je suis d’avis qu’une composition plus aérée des images et des boîtes-textes aurait été encore plus agréable. Enfin, chose à souligner, Nouveau Projet réussit à être un excellent magazine « grand publique »; on semble avoir eu soin de produire et de présenter des textes souvent intelligents qui ne finissent pas par être cryptiques ou trop spécialisés, ce qui aurait eu pour conséquence de le limiter à la séduction d’une kabbale de pugilistes académiques.

Cependant, le revers de ce dernier point est la mollesse de certains textes; on nous laisse parfois sur notre faim. Les citations à gogo, notamment celles des Marc Aurèle, Foucault, Jameson et al. en ouverture nous indiquent clairement que les éditeurs ratissent large et se réclament d’une longue lignée de commentateurs (pseudo) humanistes. Dans l’introduction, comme dans plusieurs textes, l’art de la citation est loin d’être maîtrisé: on cite pour croire et pour clore, et non pour ouvrir ou pour trahir. On trouve aussi d’occasionnelles formules vides sur la noirceur de notre époque, l’importance de se prendre en main, et celle, multipliée à souhait, de se raconter. Oprah, mentionnée quelque part, s’en réjouirait. Tout cela, bien sûr, dans le texte de Langelier qui introduit le numéro, mais aussi dans plusieurs des textes du dossier (Sur)vivre au 21e siècle. C’est dans ce dossier qu’on trouve les textes les plus lourds, particulièrement ceux de Maclure et Taylor qui sont froids et truffés de sentences laborieuses, de jugements hâtifs et de moralisme implicite. Les auteurs auraient gagné à élaborer un peu plus leurs opinions, et à délier leurs textes voilés d’étranges suppositions quant à l’engagement spirituel et à la quête de sens chez nos contemporains, et ce, quelque soit la difficulté d’aborder le thème de la spiritualité dans une telle revue.

On trouve aussi dans ce premier numéro des textes ludiques et réjouissants, je pense surtout à ceux de Caroline Allard, d’Alex Cruz et de Cyrill Gonzales, et au reportage de Laurent K. Blais. Le bédé-reportage de Jimmy Beaulieu et de Caroline Rodgers, ainsi que la section « Commentaires » au grand complet sont eux aussi très bien ficelés. On pourra espérer que les éditeurs s’inspireront de ces textes pour les prochains numéros, tout comme on souhaite déjà que le dossier (Sur)vivre au 21e siècle ne reflète qu’en apparence les objectifs éditoriaux de Langelier et Maclure, qui, somme toute, ne font que répéter, en guise de diagnostique sur notre « époque », qu’une une banale moralisation. Certes, les articles sont assez cohérents entre eux, mais, ironiquement, si le contenu des futurs numéros reproduit cette cohérence, non seulement Nouveau Projet s’enfermera-t-il dans un drôle de carcan, mais le magazine deviendra un simple collage de lieux communs – et les citations en ouverture en auront alors prophétisé le destin. Enfin, il faut le souligner à nouveau: malgré ses incertitudes quant au contenu, ce nouveau magazine est un très beau projet; encore une fois, c’est une initiative qu’il vaut la peine de célébrer.

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Classé dans Martin Parrot

Portfolio: le spectacle interactif Trame vu par Mathieu Gagnon

Dans le cadre du 30e anniversaire des Rendez-Vous du cinéma québécois, les finissants du baccalauréat en médias interactifs de l’École des médias de l’UQAM se sont approprié le clocher de leur université avec le spectacle interactif Trame, présenté le 25 février 2012 à la Nuit blanche de Montréal en lumière. Les photos ci-dessous ont été prises par Mathieu Gagnon le mercredi 22 février lors de la soirée VIP.

© Mathieu Gagnon, photographe

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Classé dans Mathieu Gagnon

Lettre aux étudiant-e-s québécois-es

Par Olivier Roy | Université d’Ottawa

Je suis un étudiant de l’Université d’Ottawa. Au cours de la dernière année, j’ai payé 4393 $ de frais de scolarité. Avoir été étudiant à temps plein pendant toute cette période, j’aurais payé 6426 $.

En principe, comme je paie les frais de scolarité parmi les plus élevés au pays, je devrais recevoir un enseignement de qualité, un excellent soutien pour la complétion de mes études, de bons services de mon université, tout cela en vue d’obtenir un diplôme qui a de la « valeur ».

Et pourtant, il n’en est rien…

Et pourtant, l’embauche des professeurs à temps plein est bien en deçà des attentes…

Et pourtant, plus de la moitié des cours au premier cycle sont enseignés par des chargé-e-s de cours au statut très précaire…

Et pourtant, l’Université d’Ottawa rechigne à l’idée d’offrir certains services, à traiter les étudiants comme tout organisme chercherait à bien traiter sa clientèle…

Et pourtant, l’Université d’Ottawa is open for business, où sa commercialisation à outrance, des services alimentaires à la vente des noms de ses pavillons, ne fait plus aucun doute…

Et pourtant, je pourrais continuer sur cette veine…

J’étais avec vous à Montréal le 22 mars dernier.

Par solidarité, oui. Mais aussi pour vous dire ceci : ce modèle d’enseignement supérieur que le gouvernement Charest souhaite importer d’ailleurs a depuis longtemps cessé de travailler pour les étudiant-e-s.

L’Université d’Ottawa ne cesse d’augmenter ses frais de scolarité. Pourtant, depuis 1999-2000, elle a dégagé plus de 537 millions de dollars en surplus. En 2006-2007, année record, ce fut 103 millions de dollars. En 2010-2011, c’est plus de 41 millions de dollars qu’elle a ainsi engrangé.

Et pourtant, le Bureau des Gouverneurs devra se pencher sur une énième hausse des frais de scolarité de près de 5%, le maximum toléré par le gouvernement de l’Ontario…

En regardant cela, je ne peux m’empêcher de me sentir comme le nigaud qui fait marcher son moulin, comme disait Félix. Un sentiment sans doute partagé par plusieurs de mes collègues ici à Ottawa.

Des frais de scolarité qui augmentent sans de meilleurs services, un meilleur enseignement : quelle « valeur » cela donne-t-il à mon diplôme?

Ne répondez pas, j’ai (trop) peur de la réponse…

Et pourtant, je devrais avoir le sentiment de payer ma « juste part »…

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Classé dans Olivier Roy

Portfolio: la manifestation du 22 mars vue par Mathieu Gagnon (2)

Le 22 mars 2012 a eu lieu à Montréal une manifestation étudiante dans le cadre de la grève contre la hausse des droits de scolarité. Considérée comme une des plus grandes manifestations qu’a connu le Québec, elle a réunis plus de 200 000 personnes. Mathieu Gagnon partage avec nous quelques images de cette manifestation.

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Classé dans Mathieu Gagnon

Portfolio: la manifestation du 22 mars vue par Mathieu Gagnon (1)

Le 22 mars 2012 a eu lieu à Montréal une manifestation étudiante dans le cadre de la grève contre la hausse des droits de scolarité. Considérée comme une des plus grandes manifestations qu’a connu le Québec, elle a réunis plus de 200 000 personnes. Mathieu Gagnon partage avec nous quelques images de cette manifestation.

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Classé dans Mathieu Gagnon

Jeu de mots: le rebranding du Parti libéral du Québec

Aidez le blog de Trahir à repérer les glissements de sens des expressions utilisées par le Parti libéral du Québec dans le débat sur la hausse des droits de scolarité!

L’exercice est collectif.

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L’oubli de la parodie: l’histoire de l’affiche « Keep Calm and Carry On »

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Voici une vidéo qui circule en ce moment sur Internet, produite par la librairie Barter Books de Alnwick (Northumberland, Royaume-Uni):

Mis en ligne le 27 février 2012, la vidéo présente, grâce à des images d’archive, la fameuse affiche «Keep Calm and Carry On» commandée par le ministère de l’Information du Royaume-Uni en 1939, jamais affichée publiquement mais redécouverte en 2000 dans cette même librairie.

On retrouve toutefois sur YouTube une vidéo antérieure (datée du 16 décembre 2011) par Robyn Schneider (voir son compte sur Twitter), peut-être moins intéressante du point de vue de la facture – l’éternel vlog saccadé, produit grâce à un montage rapide -, mais qui nous informe au moins: 1) de la tentative actuel de la librairie Barter Books (celle-là même qui a créé la première vidéo) d’acquérir les droits d’auteur pour le slogan, 2) des raisons du pourquoi on est tant fascinés par cette affiche (l’affiche n’a pas été oubliée, elle est restée enfouie dans notre histoire), 3) de l’ironie à vouloir utiliser cette affiche alors qu’elle était destinée à une grande catastrophe (l’occupation de la Grande-Bretagne par l’Allemagne nazie).

Ce que les deux vidéos n’arrivent toutefois pas à mettre de l’avant, ce sont les parodies qui ont été faites dès la redécouverte de cette affiche. BuzzFeed en recense quelques-unes. Car outre le fait que la librairie s’arroge un droit de propriété intellectuelle sur une affiche vieille de plus de soixante-dix ans (ce qui en soi dépasse l’entendement), la première vidéo tourne son message en nostalgie patriotique et nationaliste dans une situation qui n’a rien à voir avec le temps de la guerre. Le message «Keep Calm and Carry On», qu’on voudrait nous faire prendre pour une énième manifestation du flegmatisme britannique, possède pourtant son lot de connotations, notamment celle d’une indifférence pour les enjeux sociaux. En d’autres mots, adapter un slogan de la Seconde Guerre mondiale à notre monde actuel, c’est aussi en redéfinir son sens à partir de la même signification: le sens se voit renversé. «Garder son calme» aujourd’hui, ce n’est plus faire preuve de courage devant l’ennemi, c’est simplement faire preuve de paresse, et le slogan, loin de vouloir être l’emblème d’une résistance, devient le message propagandiste ordinaire d’un pouvoir en place qui veut que rien ne change. La parodie, pour sa part – et que certains voudraient voir, paradoxalement, comme  «cynique» -, vient nous rappeler qu’une telle adaptation ne peut se faire aisément, qu’il y a encore des «comiques» qui veillent au grain.

Ou encore, pour parodier la première vidéo, ce que tente de nous dire la librairie doit peut-être être compris ainsi: face à la tentative d’une appropriation intellectuelle d’un message par une librairie, simplement pour des considérations marchandes, rester calme et faites comme si de rien n’était.

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Classé dans René Lemieux

Revendiquer le droit à l’éducation

Par Éric Martin | Collège Édouard-Montpetit

Dans un texte intitulé « L’éducation n’est pas un droit », Frédéric Bastien, professeur d’histoire au collège Dawson s’appuie sur des philosophes libéraux comme Hobbes ou Locke pour avancer que le droit à l’éducation n’existe pas, le réduisant à une formule mystificatrice pour faire taire les gens favorables à la hausse des frais de scolarité.

Or, si M. Bastien ne se limitait pas à la lecture des penseurs libéraux classiques, il pourrait consulter l’article 26 de la Déclaration universelle des droits de l’homme ratifiée en 1948 par les Nations Unies, qui stipule que « Toute personne a droit à l’éducation ». D’après l’ONU, ce droit fondamental reste menacé dans le monde, notamment à cause de la pauvreté : « Le droit à l’éducation est un droit fondamental de l’homme, indispensable à l’exercice de tous les autres droits de l’homme. […] Cependant, des millions d’enfants et d’adultes restent privés de la possibilité de s’éduquer, le plus souvent à cause de la pauvreté. »

M. Bastien pourrait aussi consulter le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC) de 1966 qui précise l’intention des gouvernements signataires d’instaurer progressivement la gratuité de l’université: « Les États parties au présent Pacte reconnaissent le droit de toute personne à l’éducation ». Les États signataires du PIDESC, dont fait partie le Canada, vont plus loin, et s’engagent à instaurer progressivement la gratuité scolaire jusqu’à l’université : « L’enseignement supérieur doit être rendu accessible à tous en pleine égalité, en fonction des capacités de chacun, par tous les moyens appropriés et notamment par l’instauration progressive de la gratuité. »

Entre légalisme et justice

On doit par contre donner raison sur un point à M. Bastien : les droits édictés dans la Déclaration des droits de l’homme et le PIDESC ont été tout au plus proclamés, mais n’ont pas de portée juridique effective. Cela signifie que les gouvernements peuvent manquer à leur engagement, et continuer de les bafouer. C’est par exemple ce qui se produit en ce moment, quand on hausse les frais de scolarité et que l’on réduit l’accès à l’enseignement supérieur.

Mais cela veut aussi dire que les étudiants et étudiantes du Québec ont raison de protester contre l’action des gouvernements qui vont non seulement à l’encontre de leurs engagements internationaux, mais aussi à l’encontre des droits humains les plus fondamentaux. Si, par exemple, Rosa Parks n’avait pas refusé de céder sa place dans l’autobus  à un passager « blanc » le 1er décembre 1955, la lettre de la loi serait restée la même, et nos sociétés tolèreraient encore que l’on ne respecte pas l’un des droits humains les plus fondamentaux : l’égalité en dignité et en droit, peu importe la couleur de la peau. Cet exemple montre bien comment les droits ne sont pas donnés de tout temps, mais que la loi, au contraire, peut se tromper, et peut être persuadée de changer s’il s’avère qu’elle est injuste. Un droit n’est donc pas seulement quelque chose que l’on invoque, c’est aussi quelque chose que l’on conquiert.

De même pour l’éducation : l’instauration du droit à l’éducation gratuite à tous les niveaux pour tous est ce que les pays de l’ONU ont reconnu comme étant la finalité la plus juste et la plus égalitaire. La lettre de la loi, hélas, n’a pas encore suivi, et les gouvernements s’orientent aujourd’hui au contraire vers des politiques qui foulent aux pieds cet autre droit fondamental qu’est l’accès égalitaire à l’éducation publique.

Dans la perspective légaliste de M. Bastien, cela est très bien, puisqu’il est favorable à la hausse des frais de scolarité, et considère le droit à l’éducation comme une « mystification ». Or, pour les étudiant-e-s et nombre de professeurs qui tiennent à l’école publique, dont je suis, le mépris actuel du droit universel à l’éducation n’est pas un argument suffisant pour cesser de l’exiger. La défense du statu quo a toujours quelque chose de facile, mais dans ce cas-ci, elle se place en porte-à-faux avec la recherche d’une véritable justice, et d’une éducation qui soit habitée par l’esprit de l’égalité.

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Classé dans Éric Martin

Bon dieu, me voilà militante étudiante

Bonjour M. Lagacé,

Je suis chercheure en musique populaire et doctorante en communication à l’Université McGill. Comme beaucoup de mes collègues (ou plutôt de mes amis, pas mal tous inscrits dans différents programmes d’études supérieures d’universités montréalaises), je suis contre la hausse de frais de scolarité proposée par le gouvernement Charest. Et je vous écris aujourd’hui pour vous expliquer pourquoi je suis d’avis que négocier, comme les choses sont présentées en ce moment, serait inacceptable (contrairement à ce que vous laissez entendre à la fin de votre article «Flics, étudiants et gel»).

Tout d’abord, il faut savoir ce que j’étudie. En communication, domaine assez privilégié puisqu’encore non-balisé (non-balisable, diront certains), on peut faire un peu n’importe quoi. Ma thèse de doctorat porte sur le projet autobiographique du groupe Mötley Crüe. Oui, vous avez bien lu : Mötley Crüe. J’ai lu les six (six!) autobiographies que les différents membres de ce groupe spray-netté des années 1980 ont écrit depuis les dix dernières années et je les analyse sur approximativement 300 pages (je suis rendue à 150). Je compte utiliser ces autobios pour montrer comment le mythe «sex, drugs and rock n’ roll» est construit, maintenu, opéré, à quoi il sert. Je touche notamment à des questions comme le rôle des femmes dans la culture rock, la culture de la thérapie ambiante, comment celle-ci empêche le changement social, et comment la rébellion est devenue une valeur vide dans notre culture. J’ai écrit mon mémoire de maîtrise (toujours en communication) sur les compétitions d’air guitar (oui, oui) et comment, plus spécifiquement, les idées de féminité et de masculinité y sont construites et déployées. Bref, deux choses sont à retenir de mes recherches : 1) je les fais car j’ai du gros fun à étudier cela, 2) malgré ce que je me raconte parfois, je dois avouer qu’elles ont très peu de pertinence sociale. La recherche en musique populaire (s’inscrivant aux confluents de la sociologie, de la musicologie et des études littéraires, pour faire court), c’est l’fun, mais je n’apporte rien à ma société (à part des rires gras lors de fêtes entre amis). Malgré tout, je suis une férue analyste sociale et je crois qu’il est important que chaque citoyen ait accès à ce genre de réflexion. J’insiste là-dessus, ce sera important pour la suite des choses.

Ensuite, il faut comprendre comment les professeurs et les étudiants et les universités font des sous. Les professeurs, tout d’abord. Ils sont engagés surtout sur la base d’une chose : peuvent-ils écrire une tonne d’articles et même un livre (souvent basé sur leurs recherches doctorales) au cours des deux-trois prochaines années (s’ils ont déjà publié comme des bêtes lors de leurs années doctorales, c’est mieux), en plus d’enseigner 4 cours/session, de monter un nouveau cours, de bâtir un nouveau projet de recherche, d’organiser un colloque? Si oui, t’es embauché! Bon, j’exagère un peu la charge qui est demandée aux nouveaux profs, mais à peine. Les «vieux» profs, forts de leur permanence, n’ont pas la vie plus facile : la pression pour publier est aussi forte et il faut que les projets de recherche roulent, toujours pour pouvoir publier le plus d’articles/livres possibles, donner le plus de communications possibles à des colloques internationaux, participer à différents comités administratifs de l’université, etc. Leur seul répit réside dans le fait qu’ils ont davantage le choix de laisser un ou deux cours à des chargés de cours (et même là, ceci n’est pas toujours bien vu). En somme, les professeurs sont surtout motivés par ce qu’on appelle le «publish or perish». Publie, toujours plus, quitte à te répéter ou à bâcler des articles, ou ben on te fait savoir que tu n’as pas ta place dans l’académie.

Les doctorants, maintenant. Il y a en beaucoup. Ils ne sont pas nécessairement payés pour penser et il y en a trop pour le nombre de postes de professeurs disponibles. Résultat : 1) c’est la course aux bourses (trop courtes) du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH) et du Fonds québécois de recherche Société et Culture (FQRSC), 2) c’est la course pour avoir des charges de cours, laissées vacantes par quelques profs, 3) c’est la course pour publier (publier, toujours), afin d’avoir une avance sur nos collègues doctorants lorsqu’un poste sera disponible, peut-être. En bref, c’est la course pour avoir des sous et pour un poste qui n’est même pas garanti au bout du compte. Comment écrire une thèse de 300 pages (qui demandent temps et réflexion) dans tout ça? Il y en a qui arrive à jongler publication, écriture, enseignement (et même bébé); je les admire plus que tout. La plupart de mes collègues croisés en ces nombreuses années ont deux solutions : s’encabaner pour écrire la thèse, en vivant maigrement sur des économies ou… tout lâcher et essayer de se trouver un emploi dans un marché du travail souvent hostile aux ex-étudiants des cycles supérieurs. Mais d’abord, si c’est si désavantageux faire un doctorat, pourquoi y a-t-il autant de doctorants? Si on doit aller du côté des raisons psychologiques, personnellement, je fais un doctorat car c’est ce que j’ai toujours voulu faire et que la passion de la musique m’y a amenée. Il n’y a jamais eu de calculs stratégiques là-dedans, ou de croyances en «plus t’es éduquée, plus tu vas réussir, plus tu vas faire de l’argent». En toute honnêteté, j’ignore si mes compatriotes y croient, s’ils ont fait un calcul stratégique ou s’ils sont autant motivés par la passion que moi (quoique je soupçonne le feu dans le ventre d’être très présent). Alors bon, pourquoi les universités encouragent-elles le recrutement massif dans les cycles supérieurs? 1) Les doctorants sont du cheap labor : ils enseignent pour 6000$-7000$ la session (des pinottes comparativement aux salaires et avantages sociaux des profs, qui les méritent bien, par ailleurs) et ils aident ces mêmes profs en devenant assistant d’enseignement. Et 2) les doctorants nourrissent les coffres de l’université (avoir des milliers d’étudiants payer 3000$ – en me fiant à mes propres frais de scolarité à McGill – par année durant 6, 7, 10 ans parfois – eh oui! -, c’est non-négligeable). En conséquence de ce surplus de doctorants, le diplôme de doctorat est dévalorisé et ne veut plus rien dire sur le marché du travail (sur lequel plusieurs doivent se positionner, puisque les postes de profs sortent au compte-goutte), et de nombreux doctorants sont ainsi appelés à travailler en-dessous de leurs capacités réelles. Mais bon, je m’égare.

Les universités, enfin. Depuis que la grogne autour de la hausse des frais d’université s’intensifie (donc depuis quelques semaines tout au plus), nous voyons plusieurs éditoriaux, vidéos, pamphlets expliquant comment les universités gagnent et répartissent leur argent. Les profs et le personnel non-enseignant occupent un grand poste budgétaire, bien sûr. Ne parlons même pas des salaires des nombreux cadres qui explosent çà et là. Mais que dire de la publicité (ce qui est appelé «le positionnement stratégique») et l’achat et l’entretien des édifices? Oui, car la véritable vache à lait des universités, ce sont les étudiants au baccalauréat. Plus d’étudiants au baccalauréat, plus d’argent. Mais qui dit plus d’étudiants au baccalauréat dit «marché» des étudiants de bac (d’où l’effervescence, approchant le 1er mars, des pubs de toutes les sortes pour attirer les étudiants sortant du cégep) et la recherche d’espaces, deux «besoins» qui ressemblent par moments à une course à l’armement. D’ailleurs, concernant les dangers et périls des acquis immobiliers universitaires, je n’ai que deux mots : Îlot Voyageur. Ça rappelle des souvenirs? (En outre, la recherche d’étudiants et d’espace expliquent la curieuse étendue des campus «accomodants», comme l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue et l’Université de Sherbrooke… à Longueuil.) Mais bon, en bref, les universités font de l’argent avec leur «excellence» (déterminée selon un rang plaçant premières les universités où les recherches sont les plus publiées!), avec les subventions de recherche (souvent données en tenant compte de cette «excellence») et avec les partenariats avec l’industrie privée (qui se basent aussi sur cette «excellence»). En bref, le «publish or perish» a le bras long et des ramifications qui déterminent non seulement la «qualité» d’un chercheur, mais aussi celle de l’université qui l’a engagé. Même si la recherche n’a pas été bien menée, ce qui compte est la circulation, la mise en public, le punch, comment elle peut faire voir l’université, comment elle peut faire profiter le secteur privé. D’ailleurs, en ce sens, il n’est aucunement surprenant que les bourses et subventions de recherche soient accordées en priorité aux recherches qui vont vers (reach out) le public et qui engagent le secteur privé; en fait, des recherches qui publicisent (dans le sens premier, celui de «rendre public», et aussi dans le sens second, «faire de la publicité à») l’université. En somme, l’université (ses profs et ses doctorants) sont de plus en plus forcés à produire des recherches soi-disant pertinentesutilespragmatiques. Il n’est pas difficile de voir que ma recherche sur Mötley Crüe, les recherches de mon amoureux sur les relations texte-image dans le roman contemporain, celles de mes amis (en vrac : la lecture empathique, la légende urbaine des snuff movies, l’histoire de la communication entre 1920 et 1950, la métafiction en bande dessinée, les manières de raconter notre histoire dans nos musées, l’impact du 11 septembre dans l’imaginaire contemporain, les discours produits sur des auto-représentations à caractère sexuel d’artistes femmes actuelles de 1990 à nos jours, l’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari dans la poésie de Ginsberg, les effets sociotechniques du GPS sur la conduite humaine, le rapport entre musique, migration et patrimonialisation, les fondements de l’autoritarisme au Turkménistan, l’impact des installations sportives de proximité dans les quartiers défavorisés, le rapport à l’écriture des étudiants en formation initiale à l’enseignement qui échouent au test de certification en français écrit pour l’enseignement, le poème en prose et l’élaboration d’un langage rappelant le travail de mémoire et d’archivage convoqué par les albums de photographies de famille, le regard, le désir et le fantasme dans le phénomène de l’hypersexualisation des jeunes filles au cinéma, et bien d’autres), bref des recherches qui sont surtout motivées par la passion de l’objet de recherche et le désir d’aller au bout d’une réflexion, sont compromises. Ces recherches, dont l’utilité sociale n’est pas aussi évidente qu’un remède contre le cancer, par exemple, sont menées par des citoyens allumés, réfléchis, responsables, curieux, innovateurs, créatifs, cultivés, autonomes et critiques. Des citoyens qui pourraient faire 1001 boulots sans devoir se recycler à chaque fois que le marché du travail se modifient. Des citoyens qui peuvent «lire» dans une société afin de l’orienter pour le mieux.

Il ne fait aucun doute que la hausse des frais de scolarité (j’y arrive, j’y arrive) ne contribuerait pas à mieux payer les profs, ou à en engager plus. Ou à améliorer la qualité de l’enseignement (je ne connais aucun prof ou chargé de cours qui se dit «je suis mal payé, donc j’enseigne mal», voyons donc), ou la valeur du diplôme.

Cette hausse servirait à renforcer ce système qui fonctionne certes, mais qui ne va pas dans la bonne direction. Elle servirait à recruter toujours plus de doctorants comptant leurs cennes en leur donnant des charges de cours ou des contrats d’assistanat faméliques, elle servirait à donner des ressources à des secteurs de recherche qui peuvent épauler (lire : se faire mener le bout du nez par) le secteur privé, soit surtout les sciences pures appliquées, elle servirait à rendre l’université un magasin pour les diplômés du cégep, où l’on va pendant 3 ans pour se coller aux besoins de l’industrie (industrie qui mènerait, par la bande, ce sur quoi les profs font des recherches), elle servirait à rendre caduques les humanités et sciences sociales (littérature, sociologie, communication, éducation, psychologie, musicologie, histoire de l’art, urbanisme, etc.), car souvent ces disciplines n’ont pas d’assises pragmatiques pouvant se traduire en cash dans l’espace civique. Elle servirait à faire taire des citoyens qui pourraient aider leur société.

Accepter de négocier cette hausse de frais de scolarité, ce serait accepter que cette voie soit correcte et adéquate pour le futur de l’université, pour le futur de nos collègues plus jeunes (avec qui nous travaillerons), et éventuellement celui de nos enfants. Pour ma part, pour toutes les raisons que j’ai expliquées, cette voie est inacceptable. Il faut, pour l’heure, refuser en bloc toute négociation.

Cordialement.

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Politique de l’université: le problème de l’institution en question

Le jeudi 8 mai 2008 avait lieu le premier colloque off-Acfas « Politique de l’université » en marge du 76e Congrès de l’Acfas, dans le sous-sol d’un pub irlandais de la haute-ville de Québec. À cette occasion, quatre chercheurs en science politique avaient présenté des communications : Blaise Guillotte, Tina Lafrance, René Lemieux et Éric Martin. Cet événement est, en grande partie, le point de départ de l’aventure de la revue Trahir. L’esprit dans lequel le colloque avait été organisé perdure et les problèmes que nous voyions alors avec le système universitaire ne se sont pas épuisés.

La revue Trahir a depuis republié un appel à des états généraux sur l’université par Normand Baillargeon et Jacques Pelletier, des entretiens avec Normand Baillargeon, Lawrence Olivier et Serge Cardinal, et une correspondance sur la question de l’institution entre Dalie Giroux et Gilles Labelle. Le débat très actuel sur la hausse des droits de scolarité vient remettre à l’avant-scène certains dysfonctionnements de l’université et nous force à rouvrir cette question de la « politique de l’université », d’abord pour réfléchir à cette question cruciale, mais encore pour penser, plus largement, le rôle, la fonction et les finalités d’une institution comme l’université pour notre société. Nous invitons donc les lecteurs de Trahir à s’exprimer sur cette question dans de courts textes – entre 400 et 1200 mots – afin d’exprimer leurs idées, leur situation quant à cette question, et plus amplement leurs propres rapports face à l’institution en général. Sans nécessairement se restreindre à la « science politique », les auteurs n’échapperont pas à être politiques pour l’occasion.

Texte original du colloque « Politique de l’université »

Problématique

Si la science politique se targue d’être la discipline qui peut analyser rationnellement les phénomènes politiques en société, elle retourne rarement ses propres outils conceptuels pour observer les phénomènes politiques auxquels elle contribue en tant que discipline universitaire, pour s’observer elle-même en tant que fait politique. Ainsi la problématique de départ peut être résumée par ces mots de Michel Foucault que l’on retrouve dans L’ordre du discours : « La discipline est un principe de contrôle de la production du discours. Elle lui fixe des limites par le jeu d’une identité qui a la forme d’une réactualisation permanente des règles. »

Le présent colloque se voudra la continuation de l’Espace de pensée politique contemporaine organisé au printemps 2007 à l’Université du Québec à Montréal. Il vise à répondre à trois problématiques qui y avaient été soulevés, en rapport avec la politique de l’université : 1) Quel est le mode de fonctionnement de l’université aujourd’hui, quels sont les obligations reliés à cette institution? 2) Quel est le statut de la science politique et comment peut-elle prétendre à un regard particulier sur la situation de l’université? 3) Quels sont les conditions politiques de l’énonciation d’une critique de l’université?

Thèmes et questionnements sur la problématique

  1. Quelle est la politique du fonctionnement de l’université? Comment s’inscrit-elle dans la division du travail, la concurrence de l’économie du savoir, le système éducatif en général? Quels sont ses demandes en termes de productivité et de compétitivité? Quels rapports à l’écriture et à la pensée sont possibles dans ce système?
  2. En réponse au premier thème et à la problématique du colloque : La science politique en tant que discipline ne vit-elle pas dans un énorme fantasme où elle ne peut voir que du politique, même lorsqu’elle s’observe? Comment la science politique peut-elle ne pas tomber dans ce piège? Est-il pertinent pour la science politique de prétendre avoir un regard particulier sur le phénomène politique, lorsque le phénomène l’affecte?
  3. Quel est le rapport entre la discipline et son extériorité? Ou encore, épistémologiquement, quelles sont les conditions politiques d’énonciation de la critique que propose le présent colloque?

Affiche originale du colloque « Politique de l’université » qui n’avait pas été retenu par l’Acfas officiel. Elle se présente donc comme le palimpseste constitué par la lettre de refus de l’Acfas où les raisons évoquées ont été surlignées en jaune. Sur cette première couche a été ajoutée les informations sur le colloque, notamment avec les titres des présentations qui se substituent ainsi au refus.

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