Bon dieu, me voilà militante étudiante

Bonjour M. Lagacé,

Je suis chercheure en musique populaire et doctorante en communication à l’Université McGill. Comme beaucoup de mes collègues (ou plutôt de mes amis, pas mal tous inscrits dans différents programmes d’études supérieures d’universités montréalaises), je suis contre la hausse de frais de scolarité proposée par le gouvernement Charest. Et je vous écris aujourd’hui pour vous expliquer pourquoi je suis d’avis que négocier, comme les choses sont présentées en ce moment, serait inacceptable (contrairement à ce que vous laissez entendre à la fin de votre article «Flics, étudiants et gel»).

Tout d’abord, il faut savoir ce que j’étudie. En communication, domaine assez privilégié puisqu’encore non-balisé (non-balisable, diront certains), on peut faire un peu n’importe quoi. Ma thèse de doctorat porte sur le projet autobiographique du groupe Mötley Crüe. Oui, vous avez bien lu : Mötley Crüe. J’ai lu les six (six!) autobiographies que les différents membres de ce groupe spray-netté des années 1980 ont écrit depuis les dix dernières années et je les analyse sur approximativement 300 pages (je suis rendue à 150). Je compte utiliser ces autobios pour montrer comment le mythe «sex, drugs and rock n’ roll» est construit, maintenu, opéré, à quoi il sert. Je touche notamment à des questions comme le rôle des femmes dans la culture rock, la culture de la thérapie ambiante, comment celle-ci empêche le changement social, et comment la rébellion est devenue une valeur vide dans notre culture. J’ai écrit mon mémoire de maîtrise (toujours en communication) sur les compétitions d’air guitar (oui, oui) et comment, plus spécifiquement, les idées de féminité et de masculinité y sont construites et déployées. Bref, deux choses sont à retenir de mes recherches : 1) je les fais car j’ai du gros fun à étudier cela, 2) malgré ce que je me raconte parfois, je dois avouer qu’elles ont très peu de pertinence sociale. La recherche en musique populaire (s’inscrivant aux confluents de la sociologie, de la musicologie et des études littéraires, pour faire court), c’est l’fun, mais je n’apporte rien à ma société (à part des rires gras lors de fêtes entre amis). Malgré tout, je suis une férue analyste sociale et je crois qu’il est important que chaque citoyen ait accès à ce genre de réflexion. J’insiste là-dessus, ce sera important pour la suite des choses.

Ensuite, il faut comprendre comment les professeurs et les étudiants et les universités font des sous. Les professeurs, tout d’abord. Ils sont engagés surtout sur la base d’une chose : peuvent-ils écrire une tonne d’articles et même un livre (souvent basé sur leurs recherches doctorales) au cours des deux-trois prochaines années (s’ils ont déjà publié comme des bêtes lors de leurs années doctorales, c’est mieux), en plus d’enseigner 4 cours/session, de monter un nouveau cours, de bâtir un nouveau projet de recherche, d’organiser un colloque? Si oui, t’es embauché! Bon, j’exagère un peu la charge qui est demandée aux nouveaux profs, mais à peine. Les «vieux» profs, forts de leur permanence, n’ont pas la vie plus facile : la pression pour publier est aussi forte et il faut que les projets de recherche roulent, toujours pour pouvoir publier le plus d’articles/livres possibles, donner le plus de communications possibles à des colloques internationaux, participer à différents comités administratifs de l’université, etc. Leur seul répit réside dans le fait qu’ils ont davantage le choix de laisser un ou deux cours à des chargés de cours (et même là, ceci n’est pas toujours bien vu). En somme, les professeurs sont surtout motivés par ce qu’on appelle le «publish or perish». Publie, toujours plus, quitte à te répéter ou à bâcler des articles, ou ben on te fait savoir que tu n’as pas ta place dans l’académie.

Les doctorants, maintenant. Il y a en beaucoup. Ils ne sont pas nécessairement payés pour penser et il y en a trop pour le nombre de postes de professeurs disponibles. Résultat : 1) c’est la course aux bourses (trop courtes) du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH) et du Fonds québécois de recherche Société et Culture (FQRSC), 2) c’est la course pour avoir des charges de cours, laissées vacantes par quelques profs, 3) c’est la course pour publier (publier, toujours), afin d’avoir une avance sur nos collègues doctorants lorsqu’un poste sera disponible, peut-être. En bref, c’est la course pour avoir des sous et pour un poste qui n’est même pas garanti au bout du compte. Comment écrire une thèse de 300 pages (qui demandent temps et réflexion) dans tout ça? Il y en a qui arrive à jongler publication, écriture, enseignement (et même bébé); je les admire plus que tout. La plupart de mes collègues croisés en ces nombreuses années ont deux solutions : s’encabaner pour écrire la thèse, en vivant maigrement sur des économies ou… tout lâcher et essayer de se trouver un emploi dans un marché du travail souvent hostile aux ex-étudiants des cycles supérieurs. Mais d’abord, si c’est si désavantageux faire un doctorat, pourquoi y a-t-il autant de doctorants? Si on doit aller du côté des raisons psychologiques, personnellement, je fais un doctorat car c’est ce que j’ai toujours voulu faire et que la passion de la musique m’y a amenée. Il n’y a jamais eu de calculs stratégiques là-dedans, ou de croyances en «plus t’es éduquée, plus tu vas réussir, plus tu vas faire de l’argent». En toute honnêteté, j’ignore si mes compatriotes y croient, s’ils ont fait un calcul stratégique ou s’ils sont autant motivés par la passion que moi (quoique je soupçonne le feu dans le ventre d’être très présent). Alors bon, pourquoi les universités encouragent-elles le recrutement massif dans les cycles supérieurs? 1) Les doctorants sont du cheap labor : ils enseignent pour 6000$-7000$ la session (des pinottes comparativement aux salaires et avantages sociaux des profs, qui les méritent bien, par ailleurs) et ils aident ces mêmes profs en devenant assistant d’enseignement. Et 2) les doctorants nourrissent les coffres de l’université (avoir des milliers d’étudiants payer 3000$ – en me fiant à mes propres frais de scolarité à McGill – par année durant 6, 7, 10 ans parfois – eh oui! -, c’est non-négligeable). En conséquence de ce surplus de doctorants, le diplôme de doctorat est dévalorisé et ne veut plus rien dire sur le marché du travail (sur lequel plusieurs doivent se positionner, puisque les postes de profs sortent au compte-goutte), et de nombreux doctorants sont ainsi appelés à travailler en-dessous de leurs capacités réelles. Mais bon, je m’égare.

Les universités, enfin. Depuis que la grogne autour de la hausse des frais d’université s’intensifie (donc depuis quelques semaines tout au plus), nous voyons plusieurs éditoriaux, vidéos, pamphlets expliquant comment les universités gagnent et répartissent leur argent. Les profs et le personnel non-enseignant occupent un grand poste budgétaire, bien sûr. Ne parlons même pas des salaires des nombreux cadres qui explosent çà et là. Mais que dire de la publicité (ce qui est appelé «le positionnement stratégique») et l’achat et l’entretien des édifices? Oui, car la véritable vache à lait des universités, ce sont les étudiants au baccalauréat. Plus d’étudiants au baccalauréat, plus d’argent. Mais qui dit plus d’étudiants au baccalauréat dit «marché» des étudiants de bac (d’où l’effervescence, approchant le 1er mars, des pubs de toutes les sortes pour attirer les étudiants sortant du cégep) et la recherche d’espaces, deux «besoins» qui ressemblent par moments à une course à l’armement. D’ailleurs, concernant les dangers et périls des acquis immobiliers universitaires, je n’ai que deux mots : Îlot Voyageur. Ça rappelle des souvenirs? (En outre, la recherche d’étudiants et d’espace expliquent la curieuse étendue des campus «accomodants», comme l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue et l’Université de Sherbrooke… à Longueuil.) Mais bon, en bref, les universités font de l’argent avec leur «excellence» (déterminée selon un rang plaçant premières les universités où les recherches sont les plus publiées!), avec les subventions de recherche (souvent données en tenant compte de cette «excellence») et avec les partenariats avec l’industrie privée (qui se basent aussi sur cette «excellence»). En bref, le «publish or perish» a le bras long et des ramifications qui déterminent non seulement la «qualité» d’un chercheur, mais aussi celle de l’université qui l’a engagé. Même si la recherche n’a pas été bien menée, ce qui compte est la circulation, la mise en public, le punch, comment elle peut faire voir l’université, comment elle peut faire profiter le secteur privé. D’ailleurs, en ce sens, il n’est aucunement surprenant que les bourses et subventions de recherche soient accordées en priorité aux recherches qui vont vers (reach out) le public et qui engagent le secteur privé; en fait, des recherches qui publicisent (dans le sens premier, celui de «rendre public», et aussi dans le sens second, «faire de la publicité à») l’université. En somme, l’université (ses profs et ses doctorants) sont de plus en plus forcés à produire des recherches soi-disant pertinentesutilespragmatiques. Il n’est pas difficile de voir que ma recherche sur Mötley Crüe, les recherches de mon amoureux sur les relations texte-image dans le roman contemporain, celles de mes amis (en vrac : la lecture empathique, la légende urbaine des snuff movies, l’histoire de la communication entre 1920 et 1950, la métafiction en bande dessinée, les manières de raconter notre histoire dans nos musées, l’impact du 11 septembre dans l’imaginaire contemporain, les discours produits sur des auto-représentations à caractère sexuel d’artistes femmes actuelles de 1990 à nos jours, l’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari dans la poésie de Ginsberg, les effets sociotechniques du GPS sur la conduite humaine, le rapport entre musique, migration et patrimonialisation, les fondements de l’autoritarisme au Turkménistan, l’impact des installations sportives de proximité dans les quartiers défavorisés, le rapport à l’écriture des étudiants en formation initiale à l’enseignement qui échouent au test de certification en français écrit pour l’enseignement, le poème en prose et l’élaboration d’un langage rappelant le travail de mémoire et d’archivage convoqué par les albums de photographies de famille, le regard, le désir et le fantasme dans le phénomène de l’hypersexualisation des jeunes filles au cinéma, et bien d’autres), bref des recherches qui sont surtout motivées par la passion de l’objet de recherche et le désir d’aller au bout d’une réflexion, sont compromises. Ces recherches, dont l’utilité sociale n’est pas aussi évidente qu’un remède contre le cancer, par exemple, sont menées par des citoyens allumés, réfléchis, responsables, curieux, innovateurs, créatifs, cultivés, autonomes et critiques. Des citoyens qui pourraient faire 1001 boulots sans devoir se recycler à chaque fois que le marché du travail se modifient. Des citoyens qui peuvent «lire» dans une société afin de l’orienter pour le mieux.

Il ne fait aucun doute que la hausse des frais de scolarité (j’y arrive, j’y arrive) ne contribuerait pas à mieux payer les profs, ou à en engager plus. Ou à améliorer la qualité de l’enseignement (je ne connais aucun prof ou chargé de cours qui se dit «je suis mal payé, donc j’enseigne mal», voyons donc), ou la valeur du diplôme.

Cette hausse servirait à renforcer ce système qui fonctionne certes, mais qui ne va pas dans la bonne direction. Elle servirait à recruter toujours plus de doctorants comptant leurs cennes en leur donnant des charges de cours ou des contrats d’assistanat faméliques, elle servirait à donner des ressources à des secteurs de recherche qui peuvent épauler (lire : se faire mener le bout du nez par) le secteur privé, soit surtout les sciences pures appliquées, elle servirait à rendre l’université un magasin pour les diplômés du cégep, où l’on va pendant 3 ans pour se coller aux besoins de l’industrie (industrie qui mènerait, par la bande, ce sur quoi les profs font des recherches), elle servirait à rendre caduques les humanités et sciences sociales (littérature, sociologie, communication, éducation, psychologie, musicologie, histoire de l’art, urbanisme, etc.), car souvent ces disciplines n’ont pas d’assises pragmatiques pouvant se traduire en cash dans l’espace civique. Elle servirait à faire taire des citoyens qui pourraient aider leur société.

Accepter de négocier cette hausse de frais de scolarité, ce serait accepter que cette voie soit correcte et adéquate pour le futur de l’université, pour le futur de nos collègues plus jeunes (avec qui nous travaillerons), et éventuellement celui de nos enfants. Pour ma part, pour toutes les raisons que j’ai expliquées, cette voie est inacceptable. Il faut, pour l’heure, refuser en bloc toute négociation.

Cordialement.

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