Archives mensuelles : avril 2012

Les oisifs foulent le Sol

Par Étienne Bolduc | Cégep de Drummondville

L’ire ondule et fait notre printemps érable.

Les volées de ta bernache pointent au-delà en V.

Levée pour la victoire, le V des courts, levier pour relever.

Carrérouges à épaulettes, engoulevents au vent,

Jaseurs, bruyants bruants, crécelles du renouveau.

Les oies, haut dans les airs, criaillent.

Les oiseaux dans le désert du ciel crient aïe, aïe !

Je vois leur voie, j’ois leur voix.

C’est un essaim d’oiseaux qui se dessine à dessein.

Il roucoule, et nous passons…  malheureusement à autre chose.

Au sol, jonchent charognards et lignes de corbeaux, champs sinistres.

Tyrans tritri, sizerins, moqueurs,

Appuyés par la plume des martinets, des étourneaux étourdis,

Petits roitelets, durbecs des sapins,

Méchants moineaux, tarés des pins.

Les brigades de pics maculés se prétendent poliss,

Pourtant, ces merlins d’Amérique écrasent, mettent en déroute,

Ce qu’ils disent être des pommes de routes,

Pour en faire des pommes de discordes, et les laisser pourrir.

Champs matraqués. Chants mal traqués.

Battements d’elles. De la compote au compost.

Allez, ouste ! Tu ne te pauseras pas là !

Va chercher des bouleaux dans le nord,

Monte comme la sève, rue-toi vers l’or,

Mais tu prends la rue et son pavé de la bonne intention.

Mélèzes devant ces ormes qui frênent,

Devant ces hêtres poseurs de chênes.

Mesquineries visant à noyer cette rage orageuse.

Mais tu ne cèdreras pas.

Car tes geais sont de pierre, de gens, de jacques.

On croit que tu peuplier.

Mais on se trompe parce que tu es un roseau pensant.

Et ceux qui pensent, ceux qui pansent la prose en sang,

Savent bien que le chant du cygne, on ne l’entend…

Étienne Bolduc

alias « soul » pleureur,

un admirateur de Sol au Cégep de Drummondville

30 avril 2012

Ce texte a aussi été publié sur le site de Poème sale.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Étienne Bolduc

Quelques remarques sur la narration de la violence et le pacifisme

Par Frédéric Mercure-Jolette | Cégep Saint-Laurent

Vendredi soir, 21h20 environ, je m’assoie sur le bitume froid. C’est ce qu’un manifestant a enjoint la foule à faire, car l’anti-émeute nous barre la route coin Saint-Laurent et Ontario. Dès que nous sommes tournés sur Saint-Laurent vers le sud, mon amie a lancé : « On s’en va en sens inverse, on n’est pourtant pas supposé… ». La réaction du SPVM ne s’est pas fait attendre : au coin de rue suivant s’est rapidement déployée une vingtaine de robocops afin de nous empêcher de continuer. Qu’étions-nous censés faire, cher SPVM, rebrousser chemin ? Nous étions pourtant des milliers engouffrés dans la côte entre Sherbrooke et Ontario et, suite au blocus, la foule ne faisait que se densifier. On s’assoie et on espère qu’il nous laisse passer, qu’y a-t-il de mieux à faire ? me dis-je.

Or, tout près de nous, des manifestants, debout, commencent à scander des slogans affirmant que le pacifisme ne mène à rien et n’a jamais rien changé dans l’histoire. Bon, ils n’ont pas nécessairement tort, me dis-je indécis. Mon amie affirme plutôt que ces gens ont tout faux, pensons à Jésus Christ mentionne-t-elle. Je lui rétorque que le gentil Nazaréen, ses miracles et sa foi ont été popularisés par Constantin et son armée et que, sans ces militaires romains, le christianisme occidental est impensable. Elle consent, la discussion est coupée court. De toute façon, ce n’est pas le temps d’ergoter sur la philosophie de l’histoire : la tension monte rapidement. Les gens se relèvent progressivement au son d’un slogan à propos (« un peuple debout, jamais ne sera vaincu ! »), pendant que des renforts du SPVM arrivent pour continuer à bloquer Saint-Laurent.

Inquiet et tendu, je vois à ma gauche, derrière une voiture, des jeunes filles qui enfilent des survêtements noirs et se masquent le visage. J’ai envie de taper sur l’épaule de l’une d’elles et lui demander : « Mademoiselle, ne pensez-vous pas que votre attirail de coton sera peu efficace face aux armures de ces espèces de robocops ? », mais je me retiens, j’ai des manières, je ne veux pas crever sa bulle. Que de réflexions intempestives. Les manifestants masqués affluent de plus en plus, les invectives pleuvent, la tension est à son comble. J’ai la tête qui tourne. Pendant un instant, j’ai l’impression que c’est l’état d’exception : la légalité est mise entre parenthèses, il ne reste que la force. Or, personnellement, je ne me sens pas l’envie de manger des coups de matraque, du poivre ou de me faire coffrer, mais, même si je voulais reculer et retourner dans la réconfortante légalité ordinaire, la foule est tellement dense que ce serait difficile. Est-ce la peur de la mort ? Ma solidarité vacille : quel est donc ce goût de l’affrontement qui s’exalte présentement autour de moi, qu’est-ce que cela va donner qu’on se fasse matraquer ? Peut-être le pacifisme est une pathologie, comme l’affirme Ward Churchill, mais faut-il vraiment, ici et maintenant, mettre ma santé physique en danger afin de faire entendre mon droit de marcher en sens inverse sur Saint-Laurent ? Est-ce que cet affrontement va nous permettre d’instituer un ordre nouveau ? J’en doute…

Confusion et crainte m’habitent jusqu’à ce que finalement le SPVM décide, plutôt que de nous contraindre à rebrousser chemin et risquer l’émeute, de nous laisser aller sur Ontario vers l’ouest, ce que la majorité de la foule a fait, après que l’anti-émeute se soit déplacée en oblique au milieu du coin de rue. Certains sont restés plus longtemps que d’autres devant ces robocops, la tension y étant encore très vive. La manifestation, quant à elle, s’est poursuivie sans trop d’anicroches. Cet événement, lourd en émotivité, me laisse perplexe, sans mots.

La violence politique racontée en direct à CUTV

Le mercredi soir précédant, un ami m’avait appelé vers 19h30 pour aller à « l’Ostie de grosse manif pour la fin de la trêve », mais j’ai décliné, je ne le sentais pas. Or, quelques minutes plus tard, je le regrettais un peu. Incapable de me concentrer sur mon livre, je pensais à cette ostie de grosse manif. Je me suis donc planté devant mon ordi et me suis mis à la suivre sur le Web, et quelle ne fut pas ma surprise en tombant sur un tweet déclarant que l’on pouvait regarder cette manif en direct à CUTV, ce que j’ai fait immédiatement. Les images étaient spectaculaires : on a pu voir la charge de l’anti-émeute en direct et, quand le poivre a embrouillé la lentille de la caméra, ce fut un moment de télévision saisissant et inoubliable.

Cela étant, ce qui m’a le plus marqué de cette soirée à CUTV, c’est la narration de la violence qui a été faite. Au début de l’intervention de l’anti-émeute, la journaliste affirme : « Charest, comment peux-tu faire cela à ta jeunesse ? » Cette interpellation est aussi inusitée que déroutante ! Les affirmations qui suivirent le furent tout autant. Juste avant de se faire poivrer, la journaliste de CUTV affirma : « Il y a de la brutalité policière juste à côté de moi. » Son cameraman, moins poli, probablement irrité par quelques gaz, cria à la police : « we’re media motherfucker ! » Un peu plus tard, un autre journaliste de CUTV affirmait : « Watch your children getting beaten up by the police. […] We hope that the Quebec spring will wash away those memories of police brutality… » La narration de CUTV était claire : les droits humains sont bafoués et la contestation politique pacifique est matée par de la brutalité policière. Moment de télévision québécoise d’une rare intensité qui a marqué tous ceux qui l’ont vu.

Les affrontements entre la police et les manifestants ont été très fréquents durant les derniers jours dans les rues de Montréal et cela nous ramène inévitablement au problème de l’interprétation et de la narration de la violence politique. Comment raconter des événements violents ? Qu’en dire ? La violence, surtout quand elle est politique, c’est-à-dire quand elle est reliée à des revendications qui entrent en conflit, semble toujours être immédiatement interprétée et racontée; elle est inéluctablement imbriquée dans un horizon discursif. La narration de CUTV jure dans le paysage médiatique québécois. Certains ont reproché à CUTV un trop grand subjectivisme, c’est-à-dire de s’afficher trop directement en faveur des manifestants et des revendications étudiantes – notamment à Radio-Canada. Mais ce reproche venant des grands médias présuppose que ceux-ci seraient davantage objectifs, ou, à tout le moins, qu’il serait possible, voire souhaitable, de l’être.

Or, le langage habituellement utilisé pour décrire les « casseurs », les black blocs et autres anarchistes dangereux, laisse entendre une condamnation sans retenue de ces gestes menaçant la paix publique. Ce langage est loin d’être moralement neutre. La possibilité même de raconter la violence politique sans en faire un jugement de valeur me semble un problème en soi. Peut-être même est-ce un des plus graves problèmes auxquels nous faisons face. La violence politique peut-elle se raconter d’une manière à ce que le jugement moral soit suspendu ?

Être pacifiste, espérer que le cycle de la violence se brise et que le vivre ensemble puisse se réaliser sans violence, c’est peut-être cela que ça implique : être capable de raconter la souffrance, la tension et l’inquiétude, sans excuser ni condamner qui que ce soit. Dans une situation de violence politique, condamner l’utilisation de la violence de certains est peut-être aussi nécessairement en valider une autre. Dès lors, être pacifiste ne voudrait pas dire condamner la violence, ce qui implique trop souvent la punition, mais bien plutôt chercher de nouvelles manières de l’appréhender et de la raconter.

Être ouvert et à l’écoute des sentiments et des messages de chacun, de l’orgueil de la police pensant défendre la patrie à la quête de sens des gens grisés par l’affrontement, sans juger la brutalité ni des uns ni des autres semble quasi impossible dans l’instantanéité de l’action : il faut choisir son camp. Mais parce que l’action est toujours engluée dans un horizon discursif, peut-être le pacifisme n’est pas que pathologie. L’art a probablement ici un rôle crucial : saboter les catégories morales et les positions politiques traditionnelles afin de briser le cycle de la violence. Finalement, la question que l’on peut se poser est celle-ci : comment rapprocher cette entreprise le plus possible de l’action politique concrète ? Une action politique se racontant amoralement est-elle pensable ?

Poster un commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

Violence et légitimité: les enjeux d’une grève politique

Par Jean François Bissonnette, Ottawa

Le conflit qui oppose depuis déjà onze semaines les étudiantes et étudiants québécois au parti gouvernemental dirigé par Jean Charest semble avoir atteint un degré d’acrimonie et d’animosité tel, que la perspective d’un règlement politique paraît irrémédiablement compromise.  Fâcheux à maints égards, ce constat nous appelle à soupeser les nécessités internes de la lutte collective et les conditions générales de la paix démocratique.

En faisant dévier le débat public soulevé par la grève étudiante sur la question insoluble, parce que trop polysémique, de la « violence », la ministre Beauchamp a peut-être accompli, malgré elle, un effet performatif.  Tout le monde étant sommé de parler de ce seul enjeu pendant plus d’une semaine, on s’aperçut bientôt que la « violence » était déjà tout autour de nous.  Dans celle de quelques casseurs, sans doute, comme dans celle, peu subtile, des soi-disant forces de l’ordre, la violence couvait déjà depuis longtemps.

Ceci témoigne éloquemment d’une réalité fondamentale de la vie politique.  Autour du privilège de décider de ce que sera la loi s’étend un champ de forces antagoniques.  Tendue par des rivalités d’intérêts et des désaccords normatifs, l’opposition de ces forces comporte toujours le risque de dégénérer en un affrontement ouvert.  Si un ordre politique peut s’instituer, c’est dans la mesure où il parvient à étouffer, à défaut de l’apaiser jamais, cette propension à la violence qui habite toute société.

On ne peut donc pas dire, à la André Pratte, qu’il n’y a « aucune raison » dans un pays démocratique comme le nôtre pour qu’une lutte politique emprunte des voies violentes.  La raison en est objective : elle tient de la nature même du conflit social.  On pourrait cependant rétorquer qu’il n’est pas « légitime » pour un groupe social de se résoudre à des moyens violents dans la poursuite de ses objectifs.

D’aucuns reconnaîtront dans cet argument la trace du fameux concept de « violence légitime » forgé par Max Weber.  Celui-ci en tirait une définition de l’État comme désignant le « monopole » de cette violence légitime que se serait historiquement arrogé un certain groupe, ordre ou classe, sur un territoire donné.  C’est ce monopole que revendique la police lorsqu’elle déclare une manifestation « illégale » et suspend par le fait même un droit constitutionnel, qui ne tient plus devant les coups de matraque et les gaz irritants.

Seul l’État, avec Jean Charest à sa tête, disposerait donc du pouvoir d’user de la violence pour faire primer sa volonté politique.  Sous cet angle, hausser les frais de scolarité vaut bien quelques blessés dans les rangs de qui s’y oppose.  Mais cette prétention implicite dans les appels des gouvernants à ce que les étudiants « condamnent » la violence – c’est-à-dire à ce qu’ils plient devant celle de l’État – ne nous dispense pas d’interroger ce qui fait la « légitimité » de ce droit exclusif de contrainte physique.

Le gouvernement est réputé tirer son autorité politique d’une élection, et il profite dans son exercice du pouvoir d’une marge de manœuvre considérable que lui laisse la tradition parlementaire.  Toute décision prise se justifie d’un soi-disant « mandat » reçu de la population, mais malgré des apparences de concertation avec les forces de la société civile, l’arbitraire préside le plus souvent aux orientations collectives, la veulerie faisant le reste.

Si l’on suspend un instant notre préjugé légaliste en faveur du droit de gouverner du parti majoritaire, la question surgit de savoir à quelles conditions celui-ci peut-il maintenir sa prétention à la légitimité?  Jusqu’à quel point peut-il revendiquer l’obéissance des citoyens et la soumission des catégories sociales qui sont l’objet de ses politiques?

Les principes démocratiques à la lumière desquels nous sommes habitués de voir notre régime politique ne se résument pas à la seule onction électorale des dirigeants.   Ils imposent aussi le devoir de veiller à ce que le partage des charges et des avantages soit équitable, et à ce que les points de vue divers sur ce que la « justice » signifie puissent aspirer à prévaloir par la délibération.  Il faut donc, pour que ceux que vise une mesure en reconnaissent la valeur, qu’ils adhèrent aux motifs qui sont invoqués pour la justifier, ou à tout le moins qu’ils soient satisfaits de la manière dont la décision en fut prise.

Le soulèvement massif des étudiants québécois ne pourrait être plus clair quant au fait que ces conditions ne sont pas remplies.  Autrement dit, les étudiants ne reconnaissant pas la légitimité de la hausse des frais de scolarité, la sourde oreille que le gouvernement a opposée à leurs revendications et les faux-fuyants par lesquels il a à toute force maintenu son refus de négocier ont enflé la vague de contestation, au point où c’est l’autorité même du gouvernement qui se voit aujourd’hui radicalement contestée.

Dans ce contexte, le maintien de l’ordre civil ne dépend plus d’une adhésion à des valeurs communes mais tient plutôt à la seule asymétrie des moyens.  Le gouvernement dispose de la police et peut s’en servir allègrement pour mâter les récalcitrants.  Et ceux-ci, qui à tous leurs moyens d’expression constitutionnellement garantis, n’ont reçu pour toute réponse qu’un silence glaçant, se trouvent conduits à investir leur propre mouvement d’une légitimité supérieure à celle de l’ordre qui oppose à eux une violence sans visage.

La rupture est consommée.  Et c’est en cela qu’il faut comprendre la réalité sociologique de ce qui est en train de se passer, et qui nous oblige à reconnaître qu’il ne s’agit pas d’un simple « boycott », appellation conçue pour faire diversion, mais d’une véritable grève politique, vouée à triompher du gouvernement.  Dans les circonstances, la légitimité de l’autorité politique étant compromise, l’État n’apparaît plus comme un arbitre mais comme un adversaire.

On reproche aisément à des étudiants indignés par tant de mépris de « perturber » la société et l’économie, alors que c’est la seule avenue qui leur reste pour persister dans la lutte.  Le gouvernement ayant lui-même mis un terme à sa tentative sans conviction de trouver une issue négociée à la crise, il faudra voir toutefois jusqu’où la situation pourra dégénérer, tandis que se multiplient déjà chez certains « faiseurs d’opinion » les appels à l’armée.

Qui s’élèvera pourtant contre la violence d’un régime qui n’a plus guère que la force pour se maintenir en place?  Qui dénoncera l’odieux pari d’escompter quelques gains partisans au fait de lâcher la meute anti-émeute sur la jeunesse?  Qui ne verra à quel point le gouvernement bafoue sans vergogne les principes dont il se réclame?

Dans la tradition démocratique occidentale, il incombe à l’État d’assurer la paix sociale, et il est effarant de voir avec quelle désinvolture le gouvernement libéral s’est acquitté de cette responsabilité.  Son incurie à elle seule devrait le disqualifier au droit de gouverner.

Voilà où nous en sommes rendus, passé le seuil du désordre civil, à ce moment où la « violence légitime » est descendue dans la rue, et où chacun des adversaires prétend l’avoir pour soi, le corps tendu vers une lutte à finir.  Dans cette « guerre des dieux », il est à craindre qu’il n’y ait plus que la seule force pour décider du vainqueur.

Ce texte a par la suite été publié sur le site des Profs contre la hausse.

Poster un commentaire

Classé dans Jean François Bissonnette

Les grands médias silencieux sur la brutalité policière

Par David Girard, Montréal

La crise étudiante qui secoue en ce printemps 2012 la société québécoise a atteint des proportions inégalées. Les grèves étudiantes du passé n’ont jamais atteint de telle proportion, parce que les gouvernements ont agit bien avant de laisser la situation se détériorer autant. Tous les jours je lis les nouvelles parce que cette situation m’inquiète, non seulement pour mes propres droits de scolarités, mais aussi pour tous les jeunes, dont mes neveux, qui, dans les prochaines années, auront à subir cette augmentation démesurée des droits de scolarité. Tous les jours je lis les médias, et tous les jours je suis outré par le silence des médias sur la brutalité policière. Le silence médiatique à propos des méthodes brutales de la police est inconcevable dans un pays comme le nôtre où est sensé régner un climat de respect mutuel.

Loin d’être satisfait par le travail médiatique, je cherche à compenser le manque d’information en multipliant mes sources. Je consulte donc aussi des vidéos publiées sur Internet par des témoins des événements. Hier soir, le 25 avril 2012, un de mes contacts sur Facebook avait envoyé un lien sur CUTV, un média communautaire bénévole, qui avait décidé de retransmettre en direct une manifestation qui avait commencée à la place Émilie-Gamelin, à Montréal. J’ai suivi le tout, attentivement, en espérant que les choses se passent pour le mieux.

Des règles de dispersion de foule bafouées

Mais, après plus d’une heure de marche pacifique, la situation a dégénéré. Loin de respecter les règles, qui exigent aux policiers d’avertir la foule qu’une manifestation est illégale, pour ensuite lui laisser le temps de se disperser, les policiers ont volontairement contournés les règles afin de laisser libre cours à leur agressivité. En effet, leur méthode s’est plutôt résumée à semer la terreur en fonçant dans la foule pour dire aux manifestants, après seulement les avoir attaqués une première fois, que la manifestation était illégale, en lançant aussitôt une série de bombes lacrymogènes et assourdissantes, sans laisser aucunement le temps à la foule de se disperser. J’ai vu ça en direct hier soir sur CUTV.

La police s’en est donné à cœur joie pour perpétrer des actes d’agression. Loin de discriminer les quelques extrémistes qui ont commis des actes répréhensibles, la police s’est attaquée à tout ce qui se trouvait sur son passage, tous manifestants confondus, y compris la présentatrice bénévole de CUTV, qui s’est fait lancer en plein visage des gaz lacrymogènes alors qu’elle s’époumonait en criant de ne pas les attaquer car ils faisaient partie des médias… Et il ne faut pas penser que c’est un cas unique. Non. Plusieurs journalistes ont été arrêtés ou ont subi des violences policières depuis le début du conflit étudiant. C’est comme si la police ne voulait pas qu’on soit témoin de ses excès. De plus, lorsqu’on cherche un peu plus, on trouve aisément des vidéos, par exemple sur You Tube, tournées par des témoins, montrant que la police a utilisé plus d’une fois ces méthodes antidémocratiques, où ils attaquent au beau milieu d’une foule pacifique. Les manifestations avaient été pacifiques jusqu’au 7 mars où la police sans crier gare, lança deux bombes fumigènes au milieu d’étudiants faisant un sit-in et jouant de la musique. La suite n’a été que dégradation de la situation au fil des jours, diffusée par des médias niant toute brutalité policière.

Des grands médias complaisant envers la police

Comment se fait-il que, dans un pays démocratique comme le nôtre, personne dans le public (médias, gouvernement municipal, gouvernement provincial) ne cherche à enquêter sur les abus, et ce, même après des inquiétudes sérieuses posées par Amnistie Internationale en ce mois d’avril 2012 ? Avec tout ce qui est disponible sur Internet de vidéos privées sur les différentes manifestations et qui démontrent plus d’une fois que la police a cherché à provoquer et à intimider au cours de manifestations pacifiques, je ne peux pas croire encore que les médias continuent de relayer les informations biaisées des policiers comme ça, sans plus de discernement. Je ne peux pas croire que les médias ne cherchent pas à trouver des informations complémentaires, ni même ne prennent la peine d’interroger des témoins sur place. Leur travail journalistique, tout comme celui d’un historien, consiste à questionner le plus de sources possibles disponibles afin de faire apparaître et retransmettre ce qui s’est passé réellement.

Pire, pour la démocratie, des victimes, comme Francis Grenier, ont été muselés. Ce dernier a affirmé qu’« il ne pouvait plus parler aux médias ». Je ne sais pas ce qui justifie qu’il dise ça. Lui a-t-on fait signer un papier qui lui interdit de dire quoi que ce soit sur les évènements ? A-t-on acheté son silence ? Et que dire des autres victimes dont les médias ne parlent pas et dont une multitude de photos ont été diffusés sur les réseaux sociaux et par l’entremise des médias indépendants, pour la plupart. Il y a quelque chose de malsain dans ce silence médiatique. On tait la violence perpétrée par les forces de l’ordre, on discrédite sans distinction tous les étudiants, en forte majorité pacifique, à cause de radicaux qui ne font pas la plupart du temps partie de leurs rangs.

Une société qui glisse dangereusement vers le fascisme

J’ai honte d’habiter dans une société qui est en train de glisser vers le fascisme. Honte à tous les grands médias qui sont muets sur la violence policière abusive, aux policiers qui ont cherché à faire taire des victimes, aux policiers qui bafouent allègrement les règles de dispersion d’une foule, au maire de Montréal Gérald Tremblay qui est complètement invisible alors que sa police agresse les manifestant, au ministère de la sécurité publique qui ferme les yeux, à la ministre de l’éducation Line Beauchamp qui cherche délibérément à semer la frustration dans le cœur des étudiants, au gouvernement libéral qui laisse la violence se perpétrer afin de gagner du capital politique.

La société québécoise s’est dotée d’une Charte de droits et libertés. Ce n’est certainement pas pour laisser des forces de l’ordre les bafouer au gré des intérêts politiques des dirigeants. Nous sommes en train de vivre une crise similaire à celle du Chili, où depuis de longs mois, le gouvernement fait la sourde oreille aux manifestations étudiantes dans un climat de répression policière. Notre gouvernement québécois dirigé par Jean Charest a démontré que non seulement il ne savait pas comment gérer une crise, mais qu’en plus, il cherchait de manière sournoise à en tirer un avantage politique en vue des prochaines élections. Soyez critiques face à ce climat malsain dans la société québécoise. Multipliez vos sources d’information, questionnez-vous sur ce qui est dit et n’hésitez pas à confronter les médias sur leur travail. Une société mieux informée est une société plus démocratique.

Ce texte a précédemment été publié comme article sur Facebook.

Poster un commentaire

Classé dans David Girard

Jean Charest le bullshitteur

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Hier, Yves-Thomas Dorval du Conseil du Patronat du Québec (CPQ) faisait une sortie publique contre les médias sociaux. La sortie n’est pas passé inaperçue, et la réponse fut rapide, notamment, on se l’imagine, dans les médias sociaux (Jean-François Lisée en a aussi fait une critique sur son blogue). Outre ce qui ressemble fort à une menace d’intervention de la part du CPQ dans les débats politiques actuelles (en fin d’article – assez inquiétant qu’on se permette une telle menace…), la critique contre les médias sociaux s’articule ainsi :

Il n’y a pas si longtemps, tous les grands débats de société se tenaient principalement dans des journaux, des postes de radio et des chaînes de télévision, a rappelé M. Dorval. Ces médias étaient soumis à des règles professionnelles et juridiques visant à assurer la rigueur, l’équilibre et la véracité des informations rapportées.

L’arrivée d’Internet a amené l’explosion de médias sociaux où l’information se fait plus personnalisée, mais aussi beaucoup moins objective, rigoureuse et fiable, estime-t-il. Or une proportion grandissante de la population — particulièrement chez les 35 ans et moins — s’informe désormais principalement auprès de ces médias. Cette évolution pose un problème particulier aux gouvernements et aux entreprises qui sont soumis à des règles très strictes de communication.

Depuis ce matin, on peut retrouver une nouvelle application sur le Web, Le bullshitteur, qui vous permet, à condition d’être inscrit sur Twitter, de faire parler à la manière d’un ventriloque un automate à l’image de Jean Charest et à la voix mécanisée :

En entrant une phrase quelconque, vous faites bullshitter Jean Charest. Outre l’effet comique de l’esthétique robotisée (image parodique de la langue de bois de la politique?), le fond de l’humour est bien évidemment de montrer que Jean Charest est une « marionnette », critique contre les politiciens un peu facile, on l’admettra. On voit donc depuis ce matin quelques adeptes de Twitter s’en donner à cœur joie, d’abord en faisant dire à Jean Charest ce qu’il pourrait voir dit comme bullshit :

Ou encore, ce qu’on aimerait peut-être qu’il dise :

On doit célébrer la très grande imagination de ces développeurs Web pour l’usage de leur technique dans un objectif politique. On avait déjà vu Angry Grévistes, un jeu vidéo à la Mario Bros., qui, lorsque vous aviez accumulé les 1625 pièces d’or, vous permettait d’affronter Robeauchamp. Ou Richardmartineau.ca qui vous permettait de répéter une opinion de Richard Martineau avec un choix de mots préétabli, manière de montrer que toutes les opinions (redondantes) de Martineau sont formulées à partir de préjugés.

Ces petites applications Web permettent, pourrait-on dire, un défoulement humoristique en ce qui a trait aux enjeux politiques – mais n’est-ce pas justement la critique du CPQ? Le phénomène des médias sociaux ne nous détourneraient-ils pas de la vérité du dialogue nécessaire dans les débats politiques? En fait, dans le cas du Bullshitteur, l’humour est à son comble non pas quand on fait dire à Jean Charest quelque chose qu’il n’aurait pas dit, ni quand on lui prête des paroles qu’on désirerait entendre, mais à ce point précis où on lui fait répéter ce qu’il a déjà dit – dans l’adéquation de la phrase dite autrefois avec celle qui est dit à nouveau :

On pourrait appeler cela l’effet « Tina Fey ». S’il y a un « détournement » de la vérité, ce n’est pas parce qu’on lui préfère autre chose (un mensonge, une contre-vérité), mais parce qu’on lui redonne un espace, un contexte, pour qu’elle soit performée à nouveau : la vérité de Jean Charest, une fois répétée, ne peut que devenir ce qu’elle a toujours été, et paraître telle une parodie.

Poster un commentaire

Classé dans René Lemieux

Annonce d’une proposition de séminaire (printemps 2013) – Il y a du rapport sexuel: les « corps » de Jean-Luc Nancy et de Claire Denis

Par Zsuzsa Baross | Université Trent

Résumé

Le séminaire mettra en scène une rencontre qui a déjà eu lieu, plus d’une fois, dans le cinéma de Claire Denis et dans les textes de Jean-Luc Nancy. Irréductible aux influences mutuelles ou aux gestes réciproques (L’intrus de Denis et plusieurs textes de Nancy), la rencontre en question – subtile, presque imperceptible, et dans des œuvres elles-mêmes non-thématisée – se passe entre des corps de provenance radicalement différente. L’un est une invention cinématographique, l’autre, une création textuelle.

Le « corpus » qui « vient à la présence » dans l’écriture de Nancy y exerce une fonction extraordinaire pour une philosophie qui souhaite parler du « sens » comme ce qui vient avant le sens (la signification) ou est « sans sens ». Ce n’est pas peut-être par hasard si c’est son écriture sur l’art et l’image qui attribue à ce corps une fonction qui n’est autre que la création d’un « monde ».

Sur l’écran de Claire Denis (Beau Travail, 35 rhums), le corps se montre d’une façon tout autant extraordinaire : il est toujours déjà érotisé. Du moment où il apparaît, il respire (« inspire » et « expire ») quelque chose d’autre, quelque chose d’antérieur à ce que la psychanalyse appelle « le désir ».

Le séminaire se demandera : Comment ces deux corps – celui de la philosophie et celui du cinéma – viennent à partager une affinité profonde, malgré leurs différences? Est-ce que cette affinité peut être pensée dans le sens d’un autre thème (ou sens) chez Nancy, celui du toucher, qui repose précisément sur la différence? Ne lui a-t-on pas donné une expression visuelle, une actualisation, en effet, avec l’œuvre visuelle de Simon Hantai dans laquelle les deux écritures (celle de Nancy et celle de Derrida) se touchent l’une l’autre, littéralement? Cette affinité n’exprime-t-elle pas le « rapport sexuel » dans le sens où Nancy le définit : « Le sexuel n’est pas un prédicat, puisqu’il n’est lui-même pas plus une substance ou une chose que le rapport… Le sexuel est sa propre distinction. »

Le « corps » est une source d’obsessions (infinies mais) différentes pour la philosophie et le cinéma.

Dans le cinéma, où le corps ne peut pas ne pas apparaître, où il est exposé et exhibé, cette obsession apparaît d’emblée, avec Georges Méliès, ou même avant lui, avec les études du mouvement pré-cinématique d’Eadweard Muybridge. En même temps, reflétant cette même fascination du côté de la théorie du cinéma, le « corps cinématique » devient un motif persistant dans la critique, même si ce motif passe à travers une série de mutations, de la critique psychanalytique (le corps comme écran ou fétiche sur lequel est projeté le désir comme manque et comme angoisse de la castration) aux moments deleuziens (le corps sans organes), aux analyses poststructuralistes, avec le cinéma expérimental, du corps pris dans le mouvement de sa propre disparition.

Pour la philosophie, malgré le mépris de la métaphysique et la méfiance du cogito, tout commence effectivement avec le corps. (« Est-ce que tout n’a pas commencé par et comme un corps exposé », comme Jean-Luc Nancy lui-même le demande, « Socrate se grattant la jambe dans sa prison – et l’amant du Phèdre dont le désir hérisse furieusement les plumes? ».)

Si pour Nancy la philosophie commence avec le corps, ce n’est pas parce que le corps est l’origine, le fond originaire, ou la fondation, même si, d’un seul geste de la main, il lui est accordé le privilège de donner naissance au « monde », au « sujet » et à l’« art » tout à la fois (« Peinture dans la grotte »). Ni origine ni fondation, ni même le commencement du commencement, le corps qui surgit du texte, le corps que l’écriture de Nancy fait surgir (car ce n’est pas une question de représentation mais, comme le titre de la collection des essais en anglais l’annonce, il s’agit de donner « birth to presence ») n’est pas un objet identique à lui-même, fermé sur lui-même. C’est la blessure, l’ouverture  au cœur du dedans. Chacun de ses orifices —  « bouche, oreille, narine, anus, sexe, œil » – est une « voie d’accès » à du dehors : « le hors du souffle, celui du désir, celui de l’excrément, celui de la parole, celui des sensations de toutes sortes ».

Cette non-fermeture, cet espacement et cette suspension de la continuité – qui n’est pas de l’ordre d’un manque ou d’une négativité, mais d’un hiatus, d’un intervalle créatif (de la différentiation et de la pluralisation) au cœur du même – définissent le locus de l’obsession de Nancy en ce qui concerne le corps. Non pas un objet, mais un champ actif – un écart du soi (même) de soi (même) –, cela donne naissance à un ordre de réalité que Nancy appelle le « sens sans sens ». Sans sens: hétérogène avec du sens, de la signification, de la dénomination, dont ses principales modalités sont le toucher et le tomber de sommeil. (Levinas demande quelque part qui ou qu’est-ce qui en moi/près de moi ne peut pas tomber de sommeil?) Nancy écrira la cartographie de ce « réel », détachant cette couche précaire de chaque « sans sens » de sa colonisation par le sens, par la signification, par la dénomination : l’écriture libère la voix de la parole, la sonorité du langage, le timbre du son, l’écoute de la compréhension, la monstration de la représentation, le poids de la pensée de la pensée elle-même…

Quand on cherche en bibliothèque les livres de Jean-Luc Nancy sur/touchant le sujet du corps, la Library of Congress Catalogue nous renvoie à plusieurs étages différents, et sur ces étages, à plusieurs sections différentes : celle qui abrite Corpus, À l’écoute, 58 indices sur le corps correspond à la conception du bibliothécaire sur le corps comme objet d’étude (contre l’exigence du corps lui-même : « ne pas parler de lui mais lui parler et parler à même lui ou le laisser parler »). La section « métaphysique » contient les œuvres proprement philosophiques (curieusement, on y trouve Tombe de sommeil, mais pas Le sens du monde), viennent ensuite les livres dits « esthétiques » (Atlan, Noli me tangere, Visitation). Cette dispersion dans l’espace classificatoire n’est pas le signe d’une pensée dispersée, capricieuse ou agitée qui sauterait d’un sujet à l’autre. Au contraire, elle est la marque d’une profonde cohérence qui échappe à la pensée, voire à la « théorie du monde », constituée par la classification de bibliothèque.

Le corps est étendu, comme la psyché chez Freud est étendue, il s’étend sur toute l’écriture de Nancy. On pourrait être tenté de dire que le corps est central à sa philosophie, sauf que, comme le corps lui-même, elle ne possède pas de centre. L’écriture s’étend, avec une patience et une passion infinies, elle suit, sur des plans hétérogènes et discontinus, le passage du « sens sans sens » : le toucher, l’écoute, la voix, le tomber de sommeil, le rire, le poids de la pensée, d’une part, et de l’autre, le passage du sens lui-même lorsqu’il est renvoyé à lui-même comme altérité : « Dans un sens – mais dans quel sens – le sens est touchant. »

Le cinéma de Claire Denis, plus que tout autre, est un cinéma des « sensations », mais pas dans le même sens que Deleuze en définissait le concept : un effet pur qui survit à l’expérience. Si le cinéma de Godard est « une forme qui pense », alors le cinéma de Denis est plus proche à la définition que donnait Artaud de ce que peut faire le cinéma. Ce qui apparaît sur l’écran de Denis, ou plutôt ce que son cinéma fait apparaître (car on ne doit pas oublier la fonction écran, qui est un performatif : non pas une re-présentation, mais une manière de donner naissance à la présence), c’est l’« épiderme » de la réalité, la peau du monde, du monde sensuel, qui surgit avant sa colonisation par le sens (signification), avant que le regard habituel et distrait (Bazin) n’en ait neutralisé sa force. Le corps qui habite et circule dans ce monde est toujours déjà érotisé – en vertu de son être, d’être un « corps ». Du moment où il apparaît (par exemple, l’homme d’âge moyen debout à côté d’une voie de chemin de fer dans la scène d’ouverture de 35 rhums), il respire (il « inspire » et « expire ») quelque chose d’autre, quelque chose d’antérieur à ce que la psychanalyse appelle « le désir ». Cet érotisme est un excès plutôt qu’un manque, il n’a pas besoin d’altérité, il n’est pas (encore) inscrit dans l’économie libidinale du désir de l’autre, de l’objet du désir de l’autre. C’est-à-dire que le cinéma de Denis renonce au langage et à l’appareil narratif habituel qui permettent au cinéma de devenir « pornographique », d’interpoler  le spectateur dans les circuits du désir qu’il génère (ci-inclus le désir pour le cinéma lui-même) et qui traverse le corps du spectateur. Dans la mesure où le film est lui-même un corp(u)s – une « île », dira Saak Chakali, un des intervenants du séminaire, dans un essai éloquent –, il est agencé par des moyens complètement différents.

Comme Nancy l’observe à propos du film L’intrus – l’adoption plutôt que l’adaptation de son livre au film du même titre –, il y a « un système complexe et délicat des correspondances, des inspirations, ou des contagions » entre sa propre écriture et le cinéma de Denis. Et pourtant, le sens de la sensualité qui envahit et irrigue le cinéma de Denis n’est pas continu avec le « sens » qui vient du « corpus » (écriture) de Nancy. Le sens de deux « sens » n’occupent pas la même position sur le spectre sémantique. Ils sont discontinus, irréductiblement hétérogènes, mais non sans liens.

Le séminaire explorera cette « relation dans la différence » en quatre séances ou mouvements (à prendre également dans le sens musical du terme). La première prendra la forme d’un dialogue entre Jean-Luc Nancy et Claire Denis, elle sera suivie par des présentations et des interventions de la théoricienne de la culture et responsable du séminaire Zsuzsa Baross, le philosophe Peter Szendy, le critique de cinéma Saad Chalaki et le philosophe Denis Viennet.

***

Abstract

The seminar, whose title I borrow from a text of Jean-Luc Nancy, will re-stage the encounter Nancy-Denis / Denis-Nancy as an encounter that has already taken place, more than once, in the cinema of Claire Denis and in the texts of Jean-Luc Nancy. The concern, however, lies not with mutual influences or with the reciprocal and affectionate interpretations each figure offers of the work or corpus of the other, in L’Intrus of Denis, for example, and in several texts on the work of Denis by Nancy.

The encounter in question is takes place between bodies.

When I speak of “corps” or corpus, it is not only with reference to the text by Nancy that carries this same title; it is also with regard to the “body” made present –“given birth to presence”? — in the writings of Nancy, where it performs an extraordinary function for a philosophy that wishes to speak of “sense” as coming before sense (meaning) or is “sans sens.” Perhaps not by accident, the most striking example for this attempt is on the subject of the image. In “Painting in the Grotto,” the hand is assigned no lesser a function than the creation of the “world.” (“The [drawing] hand opens a distance that suspends the continuity and the cohesion of the universe in order to open up a world” ). Of course, such founding or originary act (“‘art’ is there in its entirety”) is inseparable from the other unique gift of the body: “touch” – a sharing that is unshareable and invisible, a sense that comes before any sense (meaning).

The “body,” on the other hand, makes an equally extraordinary but utterly different appearance in the films of Claire Denis. In Beau Travail, in 35 Rhums, and to a lesser extent in the last film, White Material: the body is always already eroticized, by virtue of its existence, or rather, by virtue of its appearance on the screen. For one should not forget the screen function here, which is the work or performative accomplishment of Denis’ cinema. From the moment it appears (for example, the middle aged man standing next to the railways tracks in the opening scene of 35 Rhums), it breathes (“inspires” and “expires”) something other, something older than what psychoanalysis calls “desire.”

Seminar will ask: how these two bodies — the one, philosophical; the other, cinematic – come to share a profound affinity, despite their differences? Can this affinity perhaps be thought in the sense of another theme (or sense) in Nancy, that of Touch, which is predicated precisely on difference? Has it not been given a visual expression or, indeed, actualized in Simon Hantai’s graphic works where the two handwritings (Nancy’s and Derrida’s) literally touch one another? Is this affinity not an expression of the “rapport sexuel” in the sense that Nancy defines it in the text of eponymous title: “le sexuel n’est pas un prédicat, puisqu’il n’est lui-même pas plus une substance ou une chose que le rapport … Le sexuel est sa propre distinction” (27).

The body is the source of (infinite but) different obsessions for philosophy and the cinema.  In the cinema, where the body cannot not appear, where it is both exhibited and exposed, the obsession appears right away. With Meliès, or even before that, with the pre-cinematic motion studies of Muybridge.  At the same time, mirroring this same fascination on the side of film theory, the “cinematic  body”  is a persistent motif in critical writing, even if it passes through a series of mutations, from a psychoanalytic critique (the body as screen or fetish onto which desire as lack and the fear of castration is projected ) to  Deleuzian  moments ( body without organs), to poststructuralist analyses of  the body caught in the movement of its disappearance in experimental cinema.

For philosophy, despite the contempt of metaphysics and mistrust by the cogito, everything begins there, with the body. (Est-ce que tout n’a pas commencé  par et comme un corps  exposé, as JLN  himself asks : Socrate se grattant  la jambe dans sa prison, et l’amant du Phèdre dont le désire hérisse furieusement les plumes ? [Entretient, JCM])

If for Nancy, philosophy begins with the body, it is not because the body is origin, originary ground, or foundation (even if, in a single geste of the hand, it is granted the privilege of giving birth to “world,” “subject” and “art” all at once (“Peinture dans le grotto”).  Neither origin, nor foundation, not even the beginning of the beginning, the body that surges forth in the text, for it is not a question of representation but, as the title of a collection of essays in English says, of giving “birth to presence,” is not the self-same object, identical with itself, enclosed upon itself.  It is a wound, a tear, opening to an outside at the heart of the inside. Each of its orifices – “bouche, oreille,  narine,  anus,  sexe,  œil » — is a « voie d’accès » to an outside : “le hors du souffle,  celui  du désire, celui d’excrément,  celui de parole, celui des sensations de toute sortes.”

This non-fermeture, espacement, suspension of continuity—which is not a lack or negativity, but a hiatus, a creative interval (of differentiation and pluralization) at the heart of the same – defines the locus of Nancy’s obsession with regard to the body.  Not an object but an active filed – a departure (un écart) of the self (same) from self (same) – it gives birth to an order of reality that Nancy calls the “sens sans sens.  Sans sens:  heterogeneous with meaning, signification, naming. Le touché and Tombe de sommeil (text and experience) are its principal modalities. (Levinas asks somewhere, who or what is it in me/next to me that cannot fall asleep?)  Nancy will write the cartography of this “real”; peeling off the precarious layer of each “sans sens”  from its colonization by sense, signification, naming,  the writing sets free voice from parole, sonority from language, timbre from sound, hearing from understanding, monstration from representation, the weight of thought from thought itself….

When one searches the library for the books of JLN on / touching the subject of the body, the Library of Congress Catalogue sends one to several different floors and on those floors to several different  sections:  the one holding Corpus, A L’ecoute, 59 Indexes sur le corps corresponds to the librarian’s conception of the body as an object of study (against the exigence of the body itself: “de ne pas parler de lui, mais lui parler et parler a meme lui on laisse le parler” [Entretien , JC M) ; in the “metaphysical” section, the works deemed properly philosophical (curiously, Tombe de sommeil  but not  Le sense du monde),  then  Atlan, Noli me tangere, Visitation, among books on aesthetics. This dispersion in classificatory space is not the sign of a dispersed, capricious or restless thought that jumps form subject to subject.  On the contrary, it is the mark of a profound coherence that escapes the thought or indeed the “theory of the world” that the library classification is.

The body extends, as Freud psyche extends [étendu], spreads all over Nancy’s writing; one might be tempted to say that it is central to his philosophy, except that, like the body itself, it has no center. It spreads out, with infinite patience and passion it tracks –on heterogeneous, discontinuous planes – the passage of the “sens san sens”:  touch, listening, voice, falling asleep, the weight of thought, on the one hand, and on the other, the passage of sense itself as it is returned to itself as other:  “in a sense – but in what sense – sense is touching.”

The cinema of Claire Denis, more than any other, is the cinema of sensations, albeit not exactly in the same sense as Deleuze defined the term:  a pure effect that survives the experience. If the cinema of Godard is a form that thinks (une forme qui pense), then Denis’ cinema is closest to Artaud’s definition of what the cinema can do. What appears on her screen, or rather what her cinema makes appear (for one should not forget the screen function, which is a performative: not a re-presentation, but a form of giving birth to presence) is the “epidermis” of reality, the skin of the world, of a sensuous world, which is made to appear, surges forth, before it would be colonized by meaning (sens/ signification), before the habitual, distracted regard (Bazin) would have neutralized its force. The body that inhabits and circulates in this world is always already eroticized. By virtue of its being, of being “body.” From the moment it appears (for example, the middle aged man standing next to the railways tracks in the opening scene of 35 Rhums), it breathes (“inspires” and “exhales”) something other, something older than what psychoanalysis calls “desire.” This eroticism is an excess rather than lack, it needs no other, it is not (yet) inscribed in the libidinal economy of the desire of the other, of the object of the desire of the other.  In other words, the cinema of Denis dispenses with the habitual language and narrative apparatus that permit the cinema to become “pornographic,” to interpolate the spectator into the circuits of desire it generates (including the desire for the cinema, and its lure) pass through the spectator’s body.  In so far as the film is itself a corpus and a corps – an “island,” says in an eloquent essay one of the seminar’s intervenants, Saak Chakali – it is assembled by wholly other means.

As Nancy himself observes apropos the film L’Intrus, an adoption rather than adaptation of his book of eponymous title, there is a “un system complex et délicat des correspondences, des inspirations, ou des contagions” between the cinema of Denis and his writing. And yet, “sens” in the corpus of Nancy  is not continuous with,  it occupies a different position on the semantic spectrum than the sense of sensuousness that invades and irrigates  Denis’ cinema. Discontinuous, irreducibly heterogeneous, and yet not without a relation.

The seminar will take upon itself explore this “relation in difference” in four sessions or movements (also in the musical sense of the term), the first of which will take the form of a dialogue between Jean- Luc Nancy and Claire Denis, to be followed by presentations and interventions by the cultural theorist Zsuzsa Baross, the convener of the seminar, the philosopher Peter Szendy, the film critic and theorist Saad Chalaki.

***

Bibliographie sélective

Nancy, Jean-Luc. Tombe de sommeil, Galilée, 2007

__________. Corpus, Métailié, 2006

__________. 58 indices sur le corps, Nota Bene, 2004

__________. À l’écoute, Galilée, 2002

__________. L’Intrus, Galilée, 2000

__________. « L’Intrus selon Claire Denis », <Remue.net/spip.php?article679>.

__________. « Areligion », Vacarme, 2001

__________. « Peinture dans la grotte », Les Muses, Galilée, 1994

__________. «Le rire, présence », Une pensée finie, Galilée, 1990

__________. « Un entretien sur le corps » avec Jean-Clet Martin, jeancletmartin.blog.fr

__________. « La blessure, la cicatrice», remue-net/spip.php

Chakali, Saad, « À corps ouvert(s) », Les Cahiers du Cinéma, 2004

Filmographie

Denis, Claire. J’ai pas sommeil, Arena Films, 110 min, 1994.

__________. Nénette et Boni, 103 min, 1996.

__________. Beau travail, 90 min, 1999.

__________. Trouble Every Day, 101 min, 2001.

__________. L’Intrus, 130 min, 2004.

__________. 35 rhums, 100 min, 2008.

__________. White Material, 106 min, 2009.

Poster un commentaire

Classé dans Zsuzsa Baross

Sur la resémantisation dans le discours social: le cas de la « grève étudiante »

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Le débat sémantique qui vise à savoir si le « conflit étudiant » (nouvelle formulation – neutre? – de Radio-Canada) est une « grève » ou un « boycott » (ou son dérivé, « boycottage ») n’en finit pas. On a tour à tour pu lire et entendre les avis des chroniqueurs sur la question (Jean-Félix Chénier, Renart Léveillé, Jean Barbe ou Jean-Luc Mongrain), du lexicographe Guy Bertrand, l’ayatollah de la langue de Radio-Canada à C’est bien meilleur le matin, jusqu’à de très sérieux avis juridiques (notamment de l’Association des juristes progressistes). Admettons-le, la grande majorité des avis penche en faveur du mot « grève », et pour cause, « grève » (qui avait toujours été utilisé jusqu’à maintenant), et plus précisément « grève politique » permet assez bien de comprendre la réalité du conflit entre le gouvernement et ceux qui s’opposent à la hausse des droits de scolarité, en tout cas, selon l’Office québécois de la langue française :

grève politique n. f.

Définition :
Grève dont l’objet est d’amener le gouvernement à modifier sa politique ou son attitude sur un point donné.

Note(s) :
Il faut remarquer qu’elle est faite contre l’État gouvernement et non contre l’État employeur.
Mots apparentés : grève insurrectionnelle; grève révolutionnaire.

Entrée « grève politique » dans le Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française

Pour ma part, ce qui m’intéresse, ce n’est pas le « bon mot » à utiliser, mais plutôt de comprendre les implications stratégiques de ce qui ressemble fort à une confusion qui est à l’œuvre. Utiliser un mot plutôt qu’un autre dans l’ordre du discours – même lorsqu’il s’agit d’un référent identique – est « normal » dans la vie sociale du langage, c’est même un des moyens que possède la langue pour évoluer. Il peut arriver des moments de confusion – par exemple la rencontre de deux dialectes proches – qui résultent généralement dans l’abandon d’un des termes au profit de l’autre (doit-on dire « chicon » ou « endive »« courriel » ou « e-mail »? les pages de discussion de Wikipédia sont exemplaires, et pour cause, ce projet encyclopédique se veut la rencontre de tous les francophones du Web). Il y a un désir « normal » d’unité signifiante « mot = chose » qui ne peut résulter que dans une lutte à finir parmi les prétendants linguistiques adversaires.

Qu’en est-il de la confusion du débat en cours sur la hausse des droits de scolarité au Québec? On connaît tous le problème des mots « grève » et « boycott », Normand Baillargeon a quant à lui suggéré les mots « démocratie », « anarchie » et « violence », on a pu lire pas mal de choses sur la « juste part » du ministre Raymond Bachand (il avait même dit qu’il était de l’ordre de la « justice sociale » de voir les étudiants payer plus). De loin, la meilleure trouvaille, pourtant passé inaperçue, était celle de Raymond Bachand qui ne parle plus désormais de « hausse des droits de scolarité », mais de « hausse du financement des universités » (alors qu’un des arguments de ceux qui s’opposent à la hausse, c’est que le financement est bien suffisant). Récemment – et là j’avoue mon incapacité théorique à le comprendre (une aide ci-dessous en commentaire serait appréciée) – on a pu entendre Line Beauchamp parler de la CLASSÉ (avec l’accent aigu…) plutôt que de la CLASSE normalement utilisé (une première après dix semaines de grève, c’est douteux), prononciation relayée par Liza Frulla à l’émission Le Club des Ex de Radio-Canada (on aura pu même entendre Simon Durivage la corriger : « CLASS-EU, Liza, CLASS-EU »), et le petit monde médiatique suivre cette nouvelle prononciation. Une prononciation particulière – tout comme un mot – n’est jamais neutre, elle fait généralement l’effet d’une « faute de goût », d’un « fashion faux pas » de la langue, lorsque l’individu prononce différemment du groupe à qui il s’adresse (qui ne s’est jamais fait reprendre pour la prononciation d’un mot?). Cette faute donne généralement l’impression d’un manque d’éducation, sinon de savoir-vivre.

Or, prononcer un mot différemment ou utiliser un autre mot ne relève pas ici d’une indécision, résultat d’une rencontre de deux « prétendants » dialectales dans un même espace langagier, mais d’une volonté de donner aux termes une nouvelle connotation, stratégie médiatique de plus en plus utilisé dans la communication politique. Cette stratégie a été théorisée par George Lakoff, notamment dans son livre Don’t Think of an Elephant (l’éléphant faisant référence au Parti républicain : la phrase vise à montrer que la sentence « ne pense pas à un éléphant » donne immédiatement, à celui qui la reçoit, l’image mentale d’un éléphant – la phrase a notamment été popularisé par le film Inception, voir ce clip). Cette stratégie a aussi été utilisée par le ponte de la communication Frank Luntz, celui qui fut connu pour avoir détourné l’expression « global warming » (réchauffement planétaire) avec une nouvelle, « climate change » (« changement climatique », plus neutre) (pour une appropriation humoristique de cette stratégie, voir les entrevues de Stephen Colbert avec Frank Luntz, notamment sur Gawker). Tout ce débat sur les mots ne serait-il donc qu’une basse stratégie médiatique de plus de la part du gouvernement, qu’une vulgaire manipulation du langage politique?

Rechercher la confusion?…

Cette stratégie de rebrandingdu Parti libéral du Québec fonctionne-t-elle vraiment? On notera en tout cas que la stratégie a légèrement été modifiée : au départ, du côté gouvernemental, on « corrigeait » les intervenants médiatiques, ce qui forçait le locuteur à utiliser les deux expressions, mettant au jour le processus et du même coup abolissait son efficace (c’est exactement la tournure humoristique à l’œuvre chez Stephen Colbert, en montrant le processus, on supprime l’effet d’occultation). Désormais, on n’utilise systématique que la nouvelle expression, sans moindrement faire allusion à l’autre. Donc je reprends : la stratégie fonctionne-t-elle? Est-ce que cette novlangue, comme l’ont surnommé plusieurs commentateurs (faisant référence au « Newspeak » d’Orwell), porte ses fruits?

Outre le fait qu’on ne cesse d’en parler, preuve que ça ne marche pas très bien, j’estime que ce rebranding peut avoir des conséquences politiques autres. Plus précisément, le fait même d’en parler constamment comme on le fait montre que la réduction du langage et de la pensée – qui est le but de la novlangue – ne fonctionne pas, et que ces « nouveautés » sémantiques créent au contraire plus de confusion (à moins que la confusion soit le but de l’exercice, ce n’est pas à moins d’en juger… je pense toutefois qu’un mouvement contraire de « clarification » a lieu en ce moment, plus inquiétante encore, j’y reviendrai).

Revenons au débat grève/boycott, et regardons cette vidéo exemplaire, parce qu’elle a été prise, disons, sur le vif d’une discussion entre un partisan de la hausse et un opposant.

Diffusée il y a quelques semaines, cette vidéo n’est pas moins représentative, d’abord de l’état présent de la confusion générale dans l’ordre du discours, ensuite du glissement progressif, mais rapide, qu’il y a eu dans le discours social quant au conflit en cours, de l’opposition entre « être pour ou contre la hausse » à « être pour ou contre la grève (et les manifestations) » (j’y reviendrai). On y voit un photographe qui interpelle des manifestants pour ridiculiser la manifestation à laquelle ils participent, et leur dit « vous faites la grève de quoi? vous êtes même pas payés, gang de morons », et leur dit, et c’est à retenir : « Allez donc travailler, estie! »

Quelle était l’intention de ceux qui préconisaient le mot « boycott »? Était-ce de confondre les locuteurs? Ce fameux « allez donc travailler, estie! » a ses conséquences. On boycotte quoi? un produit, une marchandise, une marque de commerce particulière. Si on boycotte, c’est qu’on a le choix de préférer un autre produit ou une autre marque, le but étant de faire plier une compagnie. On ne peut pas répondre à quelqu’un qui boycotte quelque chose par un « retourne au travail », ni même par un « retourne consommer »! Il n’y a pas de réplique possible en réponse à un boycott. Tout le débat sur la judiciarisation du conflit aurait perdu son sens s’il s’agissait d’un boycott : à ce que je sache, on ne peut pas émettre une injonction à l’encontre d’un consommateur pour l’obliger à consommer un produit ou une marque de commerce particulière – mais on peut émettre une injonction pour le retour au travail…

L’intention des créateurs de ce mot était-elle de confondre, simplement? Car s’il y a flottement de sens sur un terme comme sur l’autre dans le discours social, il y a quand même des connotations associées aux deux termes. D’abord, parler de boycott, c’est de faire du diplôme universitaire une « marchandise », et je ne crois pas abuser de leur intention en le soulignant. Le message, c’est : tu paies pour un service (ou une marchandise) et tu reçois un gain (financier, c’est implicite), donc il vaut la peine d’investir (plus), même si tu as à t’endetter, pour ton avenir – c’est un « investissement » (sous-entendu « personnel »). Le message de ceux qui s’opposent à la hausse est plus confus. D’abord, étudier à l’université, c’est d’abord travailler (certains parleront d’un travail « intellectuel », mais quel travail ne l’est pas?). Ensuite, l’éducation n’est pas un service, c’est un droit. Et puis, s’il faut payer, alors il ne faut pas que cela se fasse avec la conséquence du surendettement. De plus, si c’est un investissement, alors ça doit être un investissement collectif, puisqu’il permet à tout le monde de s’enrichir. Et puis de toute manière, ce n’est même pas un investissement parce que celui qui détient le savoir ne la possède pas. En bref, le discours de ceux qui s’opposent à la hausse, pour le dire bêtement, n’est pas clair du tout, il est même confus, autant, sinon plus que celui qui veut préconiser boycott plutôt que grève. Oui, je pèse mes mots, les opposants à la hausse ont un discours confus, proféré par des « inexistants », au sens où l’entend Alain Badiou dans Le réveil de l’Histoire. C’est le discours politique de ceux qui ne possèdent rien devant le pouvoir, c’est le discours typiques des grands mouvements de masse – des révoltes arabes aux mouvements des Indignés –, ou pour le dire en paraphrasant Sieyès : Que sont les opposants à la hausse? – tout. Qu’ont-ils été jusqu’à présent? – rien. Que demande-t-il? – à être quelque chose.

L’envers de cette incohérence, c’est paradoxalement l’aspect dialogique de cette mouvance. Du côté gouvernementale, tout va, si on me permet l’expression, en droite ligne. De l’autre côté (des manifestants, mais pas seulement ceux-là), ils discutent, ils s’opposent entre eux, ils s’affrontent et se contredisent, bref, ils dissonent. D’un côté l’unicité quasi-monolithique du discours (« ferme », comme on dit), de l’autre, la multiplicité des perspectives et des prises de position, ils sont, pour le dire en deleuzien, des lignes de fuite.

Les arguments de ceux qui s’opposent à la hausse sont plus confus, certes, ils sont aussi plus « pragmatiques », car ils sont à la traîne du discours gouvernemental qui est, soit dit en passant, beaucoup plus « idéaliste », parce que relevant essentiellement de la « main invisible » (néo)-libéral, contrairement à ce que Frédéric Mercure-Jolette a pu écrire sur ce blog. Le discours gouvernemental domine largement le discours social. Certes, sur la question de la « grève » ou du « boycott », il est clair que, sur le fond, ce sont ceux qui prônent l’usage de « grève » qui ont raison. Mais le fait même d’en parler (aussi abondamment) devrait plutôt servir d’indice que quelque chose se passe dans le discours social. Est-ce seulement la confusion des termes? À bien des égards, le fait que deux mots co-existent montre, en tout cas, non seulement qu’il y a deux camps qui s’affrontent, mais qu’ils sont reconnaissables phénoménalement dès qu’ils commencent à parler. Si un interlocuteur vous demande ce que vous pensez du « boycott », vous savez déjà ce que lui pense de ce conflit : si le gouvernement a pu créer un coup de force dans le langage, ce n’est pas parce qu’il a créé des mots qui modifient les signifiés que nous avons des discours qui circulent sur ce conflit, c’est parce que le choix des mots que nous utilisons (parfois inconsciemment) détermine dans le cas présent l’opinion que nous avons de la réalité, résultant dans une incapacité à dialoguer avec qui que ce soit qui ne serait pas du même « bord » que nous.

Ou la polarisation…

Ainsi, la tentative de « confusion » du Parti libéral du Québec devient plus claire : elle ne vise plus à confondre (même s’il faut noter une certaine confusion au niveau des opinions émises), au contraire, elle est en train de créer un ordonnancement, ou si on veut, une polarisation du type « nous contre eux ». Ainsi, la tentative de « confusion » du Parti libéral du Québec devient plus claire : elle ne vise plus à confondre, au contraire, elle est en train de créer un ordonnancement, ou si on veut, une polarisation du type « Nous contre eux ». Michèle Ouimet, dans La Pressequalifiait récemment Line Beauchamp du titre de « dame de fer », se référent à Margaret Thatcher. La comparaison est plutôt exagérée (à moins qu’on compare la « guerre » contre les étudiants à la guerre des Malouines) sauf sur un point : « Thatcher » est un coup de force dans le langage, elle a su développer un type de langage populiste particulier en simplifiant le langage social : dans sa volonté de changer tout le système social britannique, elle a réussi à monter progressivement contre ses opposants (principalement les syndicats), la société toute entière. De toute la diversité des opinions qui circulent dans le monde social (ordre syntagmatique), elle a institué progressivement une seule opposition du type « nous/eux » (sur la question du langage populiste et d’une critique sémiologique de sa politique, voir les travaux d’Ernesto Laclau, notamment dans On Populist Reason). De même ici, entre les grévistes et, potentiellement, tous les autres acteurs de la société : les « contribuables », « ceux qui veulent assister à leur cours », le « système judiciaire », etc. Le « gouvernement » (comme acteur symbolique du discours) prend sur lui l’ensemble des opinions en les supprimant petit à petit. Même ceux qui sont « contre la hausse » sont, de ce point de vue, du côté du gouvernement puisque la nouvelle donne du langage n’est plus entre « partisans » et « opposants » de la hausse, mais, après avoir été entre « ceux qui manifestent » et les « autres », c’est maintenant entre « ceux qui ne dénonce pas la violence » (nommément la CLASSE) et le reste de la « société ».

Ce type d’organisation populiste du discours social a permis à Thatcher, paradoxalement, de « détruire » la société – puisqu’elle disait, on connaît tous la formule, qu’elle n’avait jamais vu de société, seulement des individus. C’est exactement ce qu’est en train de faire Line Beauchamp, et à ce qu’on peut constater, ça fonctionne très bien jusqu’à maintenant.

5 Commentaires

Classé dans René Lemieux